Chapitre XXIX

Cor hominis disponit viam suam;

sed Domini est dirigere gressus ejus.

Le coeur de l'homme prépare sa voie;

mais c'est au Seigneur à conduire ses pas.

Prov. XVI, 9.

Le lendemain de la deuxième lecture, le projet de constitution entra

dans la plus redoutable de toutes les épreuves qu'un projet de loi

doive subir: l'épreuve du "comité général" ou "comité de toute la

chambre". Le président quitte le fauteuil et appelle au bureau du

greffier, pour présider le comité, le député que le promoteur du

_bill_ lui désigne, Sir Henry eut soin de faire confier ce poste

important à un de ses partisans aveugles.

C'est en "comité général" qu'un bill est discuté article par article,

clause par clause, examiné, tourné et retourné en tout sens. C'est

pendant cette phase de la procédure qu'on propose les amendements.

Chaque député a le droit de parler autant de fois qu'il juge àpropos.

On vote par assis et levé; le greffier compte les votants, il

n'enregistre pas les noms.

Pendant dix jours, l'opposition, qui se compose maintenant du parti

de Houghton renforcé des députés catholiques, moins Saint-Simon, et

de quelques députés anglais jadis partisans du ministère, livre au

gouvernement et à son _bill_ une succession d'assauts formidables

mais inefficaces. Car bien que le président de la Chambre devenu

simple membre du comité général vote toujours avec l'opposition, sir

Henry et Montarval ont réussi, Dieu sait au moyen de quelles

influences inavouables et criminelles, à détacher de l'année

commandée par Houghton et Lamirande deux députés anglais. De sorte

que l'opposition, en comptant pour elle la voix du président de la

Chambre, se trouve réduite à 120, tandis que le parti ministériel

compte maintenant 123, plus la voix du président du comité général

acquise au gouvernement en cas d'un partage égal des voix résultant

de l'absence momentanée de trois députés ministériels.

Lamirande et Hougthon multiplièrent leurs efforts auprès de Vaughan

pour l'engager à repousser la constitution, ou du moins à consentir à

des amendements qui en eussent extrait une forte partie du venin que

Montarval y avait mis. S'ils avaient pu gagner Vaughan à leur cause,

ils auraient triomphé du coup, car ce jeune député était le chef

reconnu d'un groupe de sept ou huit. Tous ces députés étaient prêts à

se détacher du parti ministériel si Vaughan leur en avait donné le

signal; mais aucun ne voulut le faire sans la permission du

"capitaine". C'était donc Vaughan qui tenait la clé de la situation.

Il resta sourd aux arguments de Houghton, aux prières, aux

supplications de Lamirande.

--Si je croyais à l'Église catholique comme tu y crois, disait-il un

jour à Lamirande, le _bill_ actuel n'aurait pas un adversaire plus

acharné que moi.

--Et qu'est-ce qui t'empêche de croire, comme moi, à l'Église

catholique? répliqua son ami.

--J'ai comme un bandeau sur les yeux de l'intelligence; il y a comme

un voile qui me cache la lumière... Si je pouvais le déchirer!

--Aucun pouvoir humain ne peut ni enlever ni déchirer ce bandeau, ce

voile, qui est très réel, nullement imaginaire. Nous, les croyants,

nous le connaissons, l'Église le connaît, puisque, au jour solennel

du Vendredi saint, elle demande à Dieu de l'enlever aux Juifs: _"Ut

Deus et Dominus noster auferat velamen de cordibus eorum_..." Veux-tu

réellement que ce bandeau soit enlevé, non de ton intelligence, car

il n'est pas là, mais de ton coeur--_de corde tuo?_

--Sans doute, je le voudrais!

--Ah! Tu le voudrais! Je te demande de me dire je le veux. Je le

voudrais et je le veux, tu le sais comme moi, n'ont nullement la même

signification. _Je voudrais_ n'a jamais soulevé une paille, tandis

que _je veux_ transporte les montagnes. Des milliers de gens qui

descendent en enfer ont répété toute leur vie: _je voudrais_ me

sauver... Voilà, mon ami, la différence entre _je voudrais_ et _je

veux_.

--La différence est grande, je le comprends. Aussi, je ne dis plus je

voudrais croire, mais je veux croire.

--Eh bien! si tu veux réellement croire tu vas prendre les moyens d'y

arriver. La foi est un don gratuit de Dieu, sans doute. Comme tu

disais, l'autre jour, _Spiritus ubi vult spirat_. Seulement, il ne

faut pas abuser de ce texte. Il ne nous dispense pas de tout effort.

L'esprit de Dieu souffle où il veut, mais il souffle sur celui qui

s'en montre digne. Le libre arbitre et la grâce, la part de l'homme

et la part de Dieu dans loeuvre du salut, voilà un profond mystère.

Chose certaine, toutefois, c'est que, pour le salut, il faut la grâce

et la correspondance à la grâce, l'aide de Dieu sans laquelle l'homme

ne peut rien faire d'efficace, et l'effort, le _je veux_ de l'homme

sans lequel la grâce de Dieu resterait sans effet. Car Dieu, comme

dit saint Augustin, qui nous a créés sans nous, ne nous sauve pas

sans nous. Et bien quil ne donne pas les mêmes grâces à tous, à tous

Il en donne assez pour les sauver s'ils voulaient y correspondre. En

ce moment, il te donne la grâce de dire _je veux croire_. À toi de

correspondre à cette grâce en demandant la foi. Tu connais les

prières de l'Église. Promets-moi de réciter, chaque jour, d'ici à

quelque temps, trois _Ave Maria_ et le _Salve Regina_, pour obtenir

la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Marie.

--Et tu penses que cela sera suffisant pour m'obtenir la foi?

--Je _sais_ que cette prière, faite dans l'intention de correspondre

à la grâce que Dieu te donne de désirer la foi, t'obtiendra une

nouvelle grâce. Cela, j'en suis certain. Quelle sera la nature de

cette nouvelle grâce? Sous quelle forme se présentera-t-elle? Quand

se présentera-t-elle? Je l'ignore, naturellement. Tout ce que je sais

bien, c'est que toute grâce à laquelle il y a correspondance, de

notre part, nous attire une nouvelle faveur, infailliblement. Par

exemple, prends bien garde de résister à cette nouvelle grâce quand

elle s'offrira. Elle peut arriver tout à coup; elle peut ne faire que

passer devant toi pour ne plus jamais revenir.

--Si je pouvais voir quelque miracle, quelque manifestation du

surnaturel!

--Mais tu pourrais voir ressusciter un mort sans obtenir la foi!

--Pourtant, un semblable prodige me prouverait que le surnaturel

existe.

--Tu es tout environné de preuves de l'existence du surnaturel et tu

n'y crois pas! Les miracles ne convertissent pas toujours.

Souviens-toi de la malédiction de Notre-Seigneur; "Malheur à toi,

Corozaïn, malheur à toi, Bethsaïde, car si les miracles qui ont été

faits au milieu de vous avaient été faits autrefois dans Tyr et

Sidon, elles auraient fait pénitence dans le cilice et dans la

cendre". La vue des miracles ne donne pas toujours la foi; du moins,

cette foi qui sauve, cette foi féconde parce qu'elle est accompagnée

d'un changement de vie, de bonnes oeuvres, de sacrifices, de

dévouement. Par contre, des milliers ont cru sans avoir jamais vu

d'autre miracle que l'Église, ce "signe dressé au milieu des

nations", selon les paroles du concile du Vatican. Mon cher ami, ne

demande pas à voir des miracles; car ils pourraient se lever contre

toi, comme les miracles de Notre-Seigneur se lèveront au jour du

jugement contre Corozaïn, Bethsaïde et Capharnaüm, ces villes qui

voyaient des prodiges sans se convertir, et qui seront traitées plus

durement que la terre de Sodome. Demande plutôt la force de vivre

selon la foi. Car tu as beau dire, si tu veux creuser jusqu'au fond

de ton coeur, tu verras que c'est là où se trouve le véritable

obstacle.

--Il te semble donc que j'ai déjà la foi!

--En effet, si la foi n'entraînait pas un changement de vie; si la

foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ n'imposait pas plus d'obligations

morales que la croyance aux vérités mathématiques, te dirais-tu

incroyant? Tu crois que deux et deux feront toujours quatre, parce

que, tout en le croyant, tu peux vivre à ta guise; mais si cette

croyance avait pour corollaire le pardon des injures, ou l'abandon de

certains plaisirs, ou quelque autre sacrifice qui répugne à la nature

humaine, tu te demanderais peut-être si, après tout, deux et deux

font toujours quatre....

--C'est peut-être vrai, murmura Vaughan.

--Sois certain que c'est vrai. C'est là où se trouve le voile, le

bandeau: sur le coeur. Remarque bien les paroles de la sainte

liturgie que je citais tout à l'heure: _Ut auferat velamen de

cordibus eorum._ Vois-tu: _de cordibus_, non pas _de mentibus_.

--Je souffre terriblement, dit le jeune Anglais.

--Je comprends tes souffrances. Il se livre, dans ton âme, un combat

formidable entre la grâce divine et Satan. Il y a longtemps que je

suis avec anxiété les péripéties de cette lutte. Il me semble que

nous touchons au moment décisif. Si tu veux que la grâce l'emporte

sur Satan, prie: _Trois Ave_ et le _Salve Regina_ chaque jour....

Puis, comme parlant à lui-même, il ajouta à mi-voix:

--Je le sens, la crise par laquelle passe cette âme est intimement

liée à la crise de notre patrie. Si cette âme succombe, tout est

perdu; si elle triomphe, tout est sauvé. Ô mon Dieu! faites qu'elle

triomphe; et si, pour mériter cette grâce, il faut un nouveau

sacrifice, me voici!

Ces paroles, que Vaughan avait saisies, le touchèrent profondément.

--Je ferai ce que tu demandes, dit-il, je prierai...

Pour la patrie: Roman du XXe siècle · 第 41 / 48 题