Cor hominis disponit viam suam;
sed Domini est dirigere gressus ejus.
Le coeur de l'homme prépare sa voie;
mais c'est au Seigneur à conduire ses pas.
Prov. XVI, 9.
Le lendemain de la deuxième lecture, le projet de constitution entra
dans la plus redoutable de toutes les épreuves qu'un projet de loi
doive subir: l'épreuve du "comité général" ou "comité de toute la
chambre". Le président quitte le fauteuil et appelle au bureau du
greffier, pour présider le comité, le député que le promoteur du
_bill_ lui désigne, Sir Henry eut soin de faire confier ce poste
important à un de ses partisans aveugles.
C'est en "comité général" qu'un bill est discuté article par article,
clause par clause, examiné, tourné et retourné en tout sens. C'est
pendant cette phase de la procédure qu'on propose les amendements.
Chaque député a le droit de parler autant de fois qu'il juge àpropos.
On vote par assis et levé; le greffier compte les votants, il
n'enregistre pas les noms.
Pendant dix jours, l'opposition, qui se compose maintenant du parti
de Houghton renforcé des députés catholiques, moins Saint-Simon, et
de quelques députés anglais jadis partisans du ministère, livre au
gouvernement et à son _bill_ une succession d'assauts formidables
mais inefficaces. Car bien que le président de la Chambre devenu
simple membre du comité général vote toujours avec l'opposition, sir
Henry et Montarval ont réussi, Dieu sait au moyen de quelles
influences inavouables et criminelles, à détacher de l'année
commandée par Houghton et Lamirande deux députés anglais. De sorte
que l'opposition, en comptant pour elle la voix du président de la
Chambre, se trouve réduite à 120, tandis que le parti ministériel
compte maintenant 123, plus la voix du président du comité général
acquise au gouvernement en cas d'un partage égal des voix résultant
de l'absence momentanée de trois députés ministériels.
Lamirande et Hougthon multiplièrent leurs efforts auprès de Vaughan
pour l'engager à repousser la constitution, ou du moins à consentir à
des amendements qui en eussent extrait une forte partie du venin que
Montarval y avait mis. S'ils avaient pu gagner Vaughan à leur cause,
ils auraient triomphé du coup, car ce jeune député était le chef
reconnu d'un groupe de sept ou huit. Tous ces députés étaient prêts à
se détacher du parti ministériel si Vaughan leur en avait donné le
signal; mais aucun ne voulut le faire sans la permission du
"capitaine". C'était donc Vaughan qui tenait la clé de la situation.
Il resta sourd aux arguments de Houghton, aux prières, aux
supplications de Lamirande.
--Si je croyais à l'Église catholique comme tu y crois, disait-il un
jour à Lamirande, le _bill_ actuel n'aurait pas un adversaire plus
acharné que moi.
--Et qu'est-ce qui t'empêche de croire, comme moi, à l'Église
catholique? répliqua son ami.
--J'ai comme un bandeau sur les yeux de l'intelligence; il y a comme
un voile qui me cache la lumière... Si je pouvais le déchirer!
--Aucun pouvoir humain ne peut ni enlever ni déchirer ce bandeau, ce
voile, qui est très réel, nullement imaginaire. Nous, les croyants,
nous le connaissons, l'Église le connaît, puisque, au jour solennel
du Vendredi saint, elle demande à Dieu de l'enlever aux Juifs: _"Ut
Deus et Dominus noster auferat velamen de cordibus eorum_..." Veux-tu
réellement que ce bandeau soit enlevé, non de ton intelligence, car
il n'est pas là, mais de ton coeur--_de corde tuo?_
--Sans doute, je le voudrais!
--Ah! Tu le voudrais! Je te demande de me dire je le veux. Je le
voudrais et je le veux, tu le sais comme moi, n'ont nullement la même
signification. _Je voudrais_ n'a jamais soulevé une paille, tandis
que _je veux_ transporte les montagnes. Des milliers de gens qui
descendent en enfer ont répété toute leur vie: _je voudrais_ me
sauver... Voilà, mon ami, la différence entre _je voudrais_ et _je
veux_.
--La différence est grande, je le comprends. Aussi, je ne dis plus je
voudrais croire, mais je veux croire.
--Eh bien! si tu veux réellement croire tu vas prendre les moyens d'y
arriver. La foi est un don gratuit de Dieu, sans doute. Comme tu
disais, l'autre jour, _Spiritus ubi vult spirat_. Seulement, il ne
faut pas abuser de ce texte. Il ne nous dispense pas de tout effort.
L'esprit de Dieu souffle où il veut, mais il souffle sur celui qui
s'en montre digne. Le libre arbitre et la grâce, la part de l'homme
et la part de Dieu dans loeuvre du salut, voilà un profond mystère.
Chose certaine, toutefois, c'est que, pour le salut, il faut la grâce
et la correspondance à la grâce, l'aide de Dieu sans laquelle l'homme
ne peut rien faire d'efficace, et l'effort, le _je veux_ de l'homme
sans lequel la grâce de Dieu resterait sans effet. Car Dieu, comme
dit saint Augustin, qui nous a créés sans nous, ne nous sauve pas
sans nous. Et bien quil ne donne pas les mêmes grâces à tous, à tous
Il en donne assez pour les sauver s'ils voulaient y correspondre. En
ce moment, il te donne la grâce de dire _je veux croire_. À toi de
correspondre à cette grâce en demandant la foi. Tu connais les
prières de l'Église. Promets-moi de réciter, chaque jour, d'ici à
quelque temps, trois _Ave Maria_ et le _Salve Regina_, pour obtenir
la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Marie.
--Et tu penses que cela sera suffisant pour m'obtenir la foi?
--Je _sais_ que cette prière, faite dans l'intention de correspondre
à la grâce que Dieu te donne de désirer la foi, t'obtiendra une
nouvelle grâce. Cela, j'en suis certain. Quelle sera la nature de
cette nouvelle grâce? Sous quelle forme se présentera-t-elle? Quand
se présentera-t-elle? Je l'ignore, naturellement. Tout ce que je sais
bien, c'est que toute grâce à laquelle il y a correspondance, de
notre part, nous attire une nouvelle faveur, infailliblement. Par
exemple, prends bien garde de résister à cette nouvelle grâce quand
elle s'offrira. Elle peut arriver tout à coup; elle peut ne faire que
passer devant toi pour ne plus jamais revenir.
--Si je pouvais voir quelque miracle, quelque manifestation du
surnaturel!
--Mais tu pourrais voir ressusciter un mort sans obtenir la foi!
--Pourtant, un semblable prodige me prouverait que le surnaturel
existe.
--Tu es tout environné de preuves de l'existence du surnaturel et tu
n'y crois pas! Les miracles ne convertissent pas toujours.
Souviens-toi de la malédiction de Notre-Seigneur; "Malheur à toi,
Corozaïn, malheur à toi, Bethsaïde, car si les miracles qui ont été
faits au milieu de vous avaient été faits autrefois dans Tyr et
Sidon, elles auraient fait pénitence dans le cilice et dans la
cendre". La vue des miracles ne donne pas toujours la foi; du moins,
cette foi qui sauve, cette foi féconde parce qu'elle est accompagnée
d'un changement de vie, de bonnes oeuvres, de sacrifices, de
dévouement. Par contre, des milliers ont cru sans avoir jamais vu
d'autre miracle que l'Église, ce "signe dressé au milieu des
nations", selon les paroles du concile du Vatican. Mon cher ami, ne
demande pas à voir des miracles; car ils pourraient se lever contre
toi, comme les miracles de Notre-Seigneur se lèveront au jour du
jugement contre Corozaïn, Bethsaïde et Capharnaüm, ces villes qui
voyaient des prodiges sans se convertir, et qui seront traitées plus
durement que la terre de Sodome. Demande plutôt la force de vivre
selon la foi. Car tu as beau dire, si tu veux creuser jusqu'au fond
de ton coeur, tu verras que c'est là où se trouve le véritable
obstacle.
--Il te semble donc que j'ai déjà la foi!
--En effet, si la foi n'entraînait pas un changement de vie; si la
foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ n'imposait pas plus d'obligations
morales que la croyance aux vérités mathématiques, te dirais-tu
incroyant? Tu crois que deux et deux feront toujours quatre, parce
que, tout en le croyant, tu peux vivre à ta guise; mais si cette
croyance avait pour corollaire le pardon des injures, ou l'abandon de
certains plaisirs, ou quelque autre sacrifice qui répugne à la nature
humaine, tu te demanderais peut-être si, après tout, deux et deux
font toujours quatre....
--C'est peut-être vrai, murmura Vaughan.
--Sois certain que c'est vrai. C'est là où se trouve le voile, le
bandeau: sur le coeur. Remarque bien les paroles de la sainte
liturgie que je citais tout à l'heure: _Ut auferat velamen de
cordibus eorum._ Vois-tu: _de cordibus_, non pas _de mentibus_.
--Je souffre terriblement, dit le jeune Anglais.
--Je comprends tes souffrances. Il se livre, dans ton âme, un combat
formidable entre la grâce divine et Satan. Il y a longtemps que je
suis avec anxiété les péripéties de cette lutte. Il me semble que
nous touchons au moment décisif. Si tu veux que la grâce l'emporte
sur Satan, prie: _Trois Ave_ et le _Salve Regina_ chaque jour....
Puis, comme parlant à lui-même, il ajouta à mi-voix:
--Je le sens, la crise par laquelle passe cette âme est intimement
liée à la crise de notre patrie. Si cette âme succombe, tout est
perdu; si elle triomphe, tout est sauvé. Ô mon Dieu! faites qu'elle
triomphe; et si, pour mériter cette grâce, il faut un nouveau
sacrifice, me voici!
Ces paroles, que Vaughan avait saisies, le touchèrent profondément.
--Je ferai ce que tu demandes, dit-il, je prierai...