Effectivement, il y était.
Profitant de la confusion qui suivit les révélations de Lamirande,
Montarval s'était esquivé de la Chambre; et, en partant, il avait
fait un signe impérieux à Saint-Simon de le suivre. Celui-ci hésita
un instant. Sa conscience lui cria: "N'obéis pas, malheureux!" Ce
cri, il l'entendit, malgré le bruit. Il l'aurait entendu au milieu
d'une tempête, au fort d'une bataille; car cette faible voix
intérieure domine tous les bruits du dehors, si formidables
soient-ils. Au lieu de suivre Montarval, il fit deux pas vers
Lamirande. Puis la pensée lui vint que Montarval pouvait le ruiner.
"Pourquoi l'exaspérer inutilement? se dit-il; il n'y a pas de mal à
aller voir ce qu'il me veut." Et il suivit le tentateur. Il venait de
repousser, de fouler aux pieds la dernière grâce. À partir de ce
moment la voix intérieure cessa de se faire entendre, et il descendit
à l'abîme sans plus de résistance.
--Comme vous le voyez, lui dit Montarval, lorsque les deux furent
rendus dans un cabinet particulier réservé aux ministres; comme vous
le voyez, la position est critique. Il faut se montrer à la hauteur
de la situation. Jusqu'ici votre rôle a été facile. Vous nous avez
aidés en _combattant_ notre politique, en nous attaquant, en nous
injuriant. Ce rôle est fini. Maintenant vous devez en prendre un
autre tout opposé.
--Vous ne voulez pas dire que je dois parler en faveur de votre
projet de constitution que j'ai condamné avec tant de violence?
--Vous ne parlerez pas, si cela vous gêne. À l'heure qu'il est, du
reste, les paroles sont inutiles. Mais vous voterez avec nous.
--Voter cette constitution que j'ai tant dénoncée, et cela au moment
même où tous mes compatriotes la repoussent avec indignation! Mais
vous voyez bien que c'est une impossibilité. Je serais à jamais
déshonoré!
--Et si vous ne la votez pas, vous serez non seulement déshonoré,
mais ruiné par-dessus le marché.
--Que voulez-vous dire? balbutia le malheureux.
--Voici. Vous le savez, je puis prouver que vous vous êtes vendu au
gouvernement et je puis vous jeter sur le pavé. Je ferai l'un et
l'autre si vous ne votez pas comme je veux.
--Mais c'est une cruauté inutile. Un vote de plus ou de moins ne peut
pas changer le résultat. Je ne voterai pas contre, cela devrait vous
suffire.
--Cela ne me suffit pas, parce qu'un seul vote peut faire pencher la
balance d'un côté ou de l'autre. Le président de la Chambre, j'en
suis convaincu, est contre nous. Il ne faut donc pas qu'il y ait
égalité de voix. Tous les députés catholiques voteront contre nous,
et en quittant la Chambre j'ai vu plusieurs députés ministériels non
catholiques qui entouraient Lamirande. Le résultat peut dépendre de
votre voix. Il me la faut, entendez-vous!
Et le ministre s'en alla brusquement, laissant le misérable député en
proie, non au remords qui sauve, mais à la rage, au désespoir qui
perd.
* * * * *
À la réunion des députés opposés au gouvernement, il fut décidé
que l'on précipiterait le dénouement, en insistant sur la mise aux
voix de la deuxième lecture, dès l'ouverture de la séance, à huit
heures. Si nous devons avoir la majorité, disaient Houghton et
Lamirande, nous l'aurons ce soir, avant que Montarval ait le temps de
nouer d'autres intrigues.
La Chambre était au grand complet. Elle se composait de 243 membres,
sans compter le président qui, on le sait, ne vote que lorsqu'il y a
partage égal des voix. Si tous les députés votaient, ce partage égal
ne pourrait pas se produire.
Les tribunes regorgeaient de monde. Une agitation fiévreuse régnait
partout. L'assemblée était houleuse. Le président, en prenant son
siège, put difficilement obtenir un peu de silence et un ordre
relatif.
Aussitôt que la séance est ouverte, éclatent les cris connus _:
Question! Question! Aux voix! Aux voix!_ Personne ne se lève pour
parler. Les ministres paraissent aux abois. Sir Henry, d'ordinaire si
habile à discerner ces courants dangereux qui se forment subitement
au sein des assemblées, à les diriger, tout en ayant l'air de les
suivre, semble réduit à quia. Montarval lui-même, si fécond en
ressources, ne trouve plus rien. On aurait dit que, désespéré, il
attendait la fin. Et les cris: _Question! Aux voix!_ redoublent.
Enfin Vaughan se lève. Le silence se fait aussitôt.
--Monsieur le président, dit-il, je ne puis laisser mettre la
deuxième lecture aux voix sans donner un mot d'explication, sans dire
ce que je pense de la proposition qui nous est faite. J'ai examiné
les documents confiés par l'archevêque de Montréal à mon ami le
député de Charlevoix. Leur parfaite authenticité ne saurait être mise
en doute. Il est donc établi que le projet de constitution dont la
Chambre est saisie est loeuvre, non du cabinet, mais d'une société
occulte. Le secrétaire d'État et le premier ministre sont les deux
principaux chefs de cette organisation secrète. Je déteste les
associations de ce genre, les intrigues ténébreuses qui ne sont
ténébreuses que parce qu'elles sont criminelles. C'est dire assez
clairement que je n'ai plus aucune confiance dans le premier ministre
et son collègue le secrétaire d'État. C'est dire aussi que le
ministère actuel doit disparaître. Toutefois, et bien que la conduite
de ces deux ministres ne m'inspire que du dégoût, je voterai la
deuxième lecture de ce projet de constitution parce cette oeuvre
politique, malgré le vice de son origine, me paraît bonne. Que le but
des auteurs de ce projet ait été de nuire à l'Église catholique et à
l'élément français, c'est indiscutable. Ils ont agi par haine, par
passion. Je condamne leurs motifs; mais, enfin, le résultat de leur
travail, je ne puis que l'approuver. Je suis favorable, j'ai toujours
été favorable à l'établissement d'un grand Canada avec un
gouvernement fort; à la fusion des races; à un peuple uni, parlant
une seule langue, la langue anglaise. Quant à l'Église catholique, je
ne lui suis certes pas hostile; car si dans le monde entier il existe
une religion qui possède quelque droit au respect et à la
reconnaissance de l'humanité, c'est la religion catholique romaine,
la seule raisonnable, la seule logique. Mais, enfin, je suis d'avis
que les intérêts du pays, du grand Canada que je veux aider à
établir, doivent passer avant les intérêts d'une société religieuse
quelque respectable qu'elle soit. Si l'Église catholique doit se
trouver mal du régime proposé, je le regrette sincèrement; ce regret
ne constitue cependant pas une raison suffisante pour moi de
repousser ce projet de constitution. Sans doute, je penserais, je
parlerais, et je voterais autrement si j'étais un catholique fervent
comme l'est mon bon et cher ami le député de Charlevoix à qui, je le
sais, je fais terriblement de la peine en ce moment. Mais je ne le
suis pas. Je suis partisan de la grandeur matérielle. Je ne puis
m'élever à une région plus haute, que j'entrevois, mais qu'il m'est
aussi impossible d'atteindre qu'il est impossible aux habitants de la
basse-cour de suivre l'aigle dans son vol vers les astres. Le régime
politique qu'on nous propose m'offre tout ce que je puis comprendre,
tout ce que je puis croire: la grandeur politique de mon pays. Je
l'accepte, tout en méprisant souverainement la main qui nous la
présente.
Cet étrange discours où se traduisaient les doutes, les faiblesses,
les contradictions, les aspirations vagues de cette pauvre âme que
Dieu et le démon se disputaient, produisit une profonde impression
sur la Chambre. Il y eut un moment de silence. Montarval se pencha
vers sir Henry et lui glissa tout bas quelques mots à l'oreille. Le
premier ministre sourit: il avait trouvé rejoint. Vaughan, sans le
soupçonner, avait tendu aux ministres naufragés une planche de salut.
--Monsieur le président, dit le premier ministre, je remercie
vivement l'honorable député qui vient de parler. Je le remercie de
l'attitude si patriotique qu'il prend en ce moment de crise. Sans
doute, je regrette de constater qu'il n'a plus confiance dans le
cabinet, mais je me réjouis de voir qu'il sait distinguer entre les
ministres et leur politique; entre les fautes qu'ils ont pu commettre
en élaborant ce projet de constitution, et ce projet lui-même.
J'avoue qu'il y a eu des imprudences de commises; j'avoue que les
documents que l'on a produits, et dont je ne conteste pas
l'authenticité, jettent un certain louche sur ma conduite et sur
celle de mon collègue, le secrétaire d'État. Sans doute, les auteurs
de la lettre collective, qu'on a lue ici cet après-midi, exagèrent
beaucoup notre culpabilité; mais je confesse que, dans notre désir,
peut-être trop ardent, d'assurer le succès de la grande oeuvre
politique que nous avions entreprise, nous avons été imprudents dans
le choix des moyens. Aussi sommes-nous bien décidés à subir, sans
murmurer, le châtiment dû à cet excès de zèle, à cette faute, si vous
voulez. Nous avons l'intention d'abandonner la direction des
affaires, dès que nous le pourrons sans manquer de patriotisme. Mais
avant de nous en aller, nous voulons voir cette constitution adoptée;
nous voulons que l'établissement d'un Canada uni, d'un grand Canada
soit chose réglée. Nous ne demandons pas un vote de confiance à la
Chambre. Nous nous engageons à ne pas considérer l'adoption de la
constitution proposée comme un vote de confiance dans le cabinet
actuel. Nous demandons seulement aux députés de rester fidèles à
eux-mêmes; de ne pas se déjuger, parce que deux ministres ont manqué
de prudence; de ne pas rejeter un projet qu'ils ont déclaré bon,
parce que ce projet a été discuté ailleurs que dans le cabinet. Nous
ne leur demandons pas de nous épargner, mais nous avons assez de
confiance dans leur patriotisme pour croire qu'ils ne blesseront pas
le pays en voulant nous frapper. Qu'ils mettent la dernière main à
l'établissement du Canada uni en votant cette constitution, et ils
n'auront pas besoin de nous signifier notre congé; nous nous en irons
de nous-mêmes, heureux de n'avoir à nous reprocher qu'un excès de
zèle en faveur d'une grande cause. Sans doute, si nous n'écoutions
que nos sentiments personnels nous pourrions démissionner
immédiatement et laisser à d'autres le soin de conduire l'entreprise
à bonne fin. Ce serait dangereux et peu patriotique de notre part.
Une crise ministérielle en ce moment pourrait entraîner des
complications que nous regretterions ensuite. Encore une fois, qu'on
assure l'avenir de la patrie en la dotant de cette constitution, qui
a déjà été ratifiée une première fois par l'immense majorité de cette
Chambre, que les députés accomplissent ce devoir de patriotisme; puis
nous ferons le nôtre, en remettant notre démission entre les mains de
Son Excellence.
Ce discours habile produisit un effet marqué sur les députés
ministériels anglais, moins un petit nombre. Les députés ministériels
français, dans une autre circonstance, se seraient peut-être laissé
prendre aux gluaux du rusé premier ministre; mais aujourd'hui le
voile est complètement déchiré, Ils voient clairement l'abîme vers
lequel ils marchaient. En ce moment les sophismes de sir Henry sont
impuissants à leur remettre le bandeau sur les yeux.
Sir Henry et Montarval s'aperçoivent de l'état des esprits et
comprennent qu'ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour fortifier leur
position.
C'est un coup de dé, dit Montarval à Sir Henry. La majorité sera bien
faible d'un côté ou de l'autre. Nous n'avons rien à gagner en
temporisant.