Joseph Lamirande, député."

Toute la nuit les deux amis travaillèrent à faire des copies de cette

lettre et à les adresser à tous les prêtres de la province, tant du

clergé régulier que du clergé séculier. À neuf heures du matin tout

était prêt. Ils étaient presque morts de fatigue et tombaient de

sommeil.

--Allons, dit Lamirande, déposer ces lettres au bureau de poste avant

de prendre un peu de repos. Plus tôt elles partiront, mieux ce sera.

--Tu songes à les déposer à la poste ici, à Ottawa? fit Leverdier.

--Pourquoi pas?

--Mais parce que Montarval, qui doit avoir des affidés partout,

surtout au bureau de la poste, les ferait supprimer, tout simplement.

Je suis parfaitement convaincu que si nous les confions à la poste

ici, pas une de ces lettres n'arrivera à destination.

--Tu as peut-être raison, je n'avais pas songé à cela. Les déposer à

Hull ou à quelqu'autre ville des environs ne serait pas mieux. S'il

surveille le service postal à Ottawa il doit le surveiller également

à Montréal, même à Québec. Que faire?

--J'ai une idée! s'écria le journaliste. Il n'est pas probable que le

bureau de Toronto soit surveillé. J'irai les déposer là. Ce sera

porter la guerre en Afrique!

--Ton idée a du bon, mais elle n'est bonne qu'à demi; car Montarval

doit nous surveiller encore plus que les agents de poste. On lui rend

compte de chaque pas que nous faisons, j'en suis convaincu. Tu

connais le fameux Duthier, l'ancien domestique de sir Henry, devenu

l'un des huissiers de la Chambre. Eh bien! cet individu était sur le

train, hier soir, lorsque je suis descendu à Montréal; il était

encore sur le train qui M'a ramené à Ottawa la nuit dernière. Il me

_filait_, je n'en ai aucun doute. Si tu allais à Toronto il serait

sur tes trousses. Je crois avoir trouvé la solution de la difficulté.

Il faut que Vaughan porte ces lettres à Toronto, Il peut s'y rendre

sans exciter de soupçons. Allons le trouver.

Dix minutes plus tard les deux amis étaient rendus chez le jeune

Anglais qui se préparait à sortir.

--Vaughan, dit Lamirande, veux-tu me rendre un service, sans me

questionner?

--Oui, certainement, si ce que tu demandes est praticable.

--Oh! c'est facile. Je te demande de bien vouloir prendre le train à

dix heures et demie pour Toronto....

--C'est précisément ce que je me proposais. Quelle commission peux-tu

bien avoir à faire à Toronto?

--Je te demande de déposer au bureau de poste de Toronto quelques

centaines de lettres, voilà tout.

--Pourquoi ne les déposes-tu pas ici?

--Tu ne devais pas faire de questions!

--En effet! Mais où sont tes lettres? C'est encore une question.

Celle-là est permise, sans doute!

--Elles sont chez Leverdier. Pardonne-moi si je fais le mystérieux.

Tu connaîtras tout plus tard. Pour le moment je puis te dire

seulement que j'ai de graves raisons de croire que si je déposais ces

lettres, ici à Ottawa, elles ne se rendraient pas à destination.

--Cela me suffit. Sans doute je brûle d'envie de savoir quel roman se

cache là-dessous, mais je suis assez raisonnable pour attendre

l'explication promise.

--Merci, mon cher ami, dit Lamirande.

--Allons, fit Vaughan! c'est presque l'heure du train.

Et prenant un tout petit sac de voyage, il se dirigea vers la porte.

--N'as-tu pas une valise plus forte? lui demanda Lamirande. Nous ne

pourrons pas mettre le quart des lettres dans cette petite

machine-là... Pourtant, continua-t-il, j'ai une autre idée. Le sac

que tu as là va faire. Allons.

Ils sortent. Dans la rue, tout près de la maison où demeure le jeune

Anglais, ils croisent l'huissier Duthier.

--As-tu vu l'individu? dit Lamirande tout bas à Leverdier. Il nous

suit à la piste.

Rendus à leur pension, Lamirande et Leverdier mirent les lettres dans

une valise que Leverdier emporta. Lamirande en prit une autre qui

était vide.

--Qu'est-ce que tu veux faire avec cela? lui demanda son compagnon.

--Mystifier l'espion Duthier. Il est permis de se distraire un peu.

Après les fatigues et les émotions des dix-huit dernières heures,

j'ai besoin de délassement.

Vaughan les attendait dans la rue. En voyant arriver ses deux amis,

chacun une valise à la main, il poussa une exclamation de surprise.

Lamirande lui fit signe de ne pas parler fort. Duthier stationnait de

l'autre côté de la rue devant un magasin, absorbé dans la

contemplation d'un bel étalage de cravates.

--En avez-vous assez pour remplir deux valises? demanda l'anglais à

mi-voix.

Et comme Lamirande, au lieu de répondre, se mit à sourire, il reprit:

--En effet, j'oublie toujours que je ne dois pas faire de questions.

--Celle-là encore est une question permise, dit Lamirande. Dans la

malle que j'emporte il n'y a rien du tout. C'est uniquement pour me

prouver à moi-même et à Leverdier que nous ne t'imposons pas une

corvée inutile.

--La corvée n'est rien; c'est le mystère qui l'entoure que je

voudrais comprendre. Ce que tu viens de me dire est un pur

logogriphe.

--Tu en auras l'explication dans le prochain numéro.

--Pourvu qu'il ne se fasse pas trop attendre! En causant ainsi les

trois députés arrivèrent au chemin de fer. Le timbre de la gare

venait de sonner cinq coups.

--Juste à temps, dit Vaughan. Au revoir!

--Nous t'accompagnons, dit Lamirande.

Les deux amis montèrent en voiture avec le jeune Anglais et

s'installèrent à côté de lui comme des gens qui se mettent en voyage.

Vaughan était vivement intrigué, mais il avait résolu de ne plus

faire de questions.

Un instant après Duthier entra et prit un siège auprès des trois

amis, déploya un journal et se mit à lire les nouvelles du jour avec

un intérêt marqué.

--Tiens-toi prêt, dit tout bas Lamirande à Leverdier.

À peine avait-il donné cet avertissement que le timbre de la gare

sonna deux coups et le chef du train fit entendre le traditionnel:

_All aboard!_ Le convoi s'ébranla. Alors Lamirande saisissant la

valise vide qu'il avait placée dans le filet avec l'autre et disant

rapidement Au revoir! à Vaughan de plus en plus intrigué, s'élança

hors du train, suivi de Leverdier. Ils purent sauter sur le quai de

la gare sans difficulté. Duthier, qui ne s'attendait aucunement à ce

manège, et qui était réellement plus ou moins occupé à lire, ne

s'aperçut du départ de ceux qu'il avait mission de suivre que

lorsqu'ils étaient sur la plate-forme de la voiture. À son tour il

quitta précipitamment son siège et courut vers la porte. Par malheur,

à ce moment, une femme de proportions énormes, tenant un enfant et

des paquets en nombre indéfini, s'avisa de quitter son siège, où le

soleil l'incommodait. Elle bloquait le chemin.

--Laissez-moi passer, madame, hurla Duthier furieux.

La pauvre femme ahurie se rangea de son mieux, et l'huissier passa en

faisant rouler par terre une boîte à chapeau et un sac de biscuits.

Le retard n'avait pas été considérable. Toutefois, le train avait

acquis une certaine vitesse. Rendu sur le marche-pied, l'infortuné

Duthier hésita un instant; mais la vue de Lamirande et de Leverdier

qui stationnaient sur le quai de la gare que le train avait déjà

dépassé, le décida. Il sauta. Mais évidemment il n'excellait pas à

sauter d'un train en mouvement. Il exécuta une pirouette superbe et

alla rouler dans le sable qui bordait la voie. Se relevant de fort

mauvaise humeur, il constata qu'il n'avait d'autre mal qu'un habit et

un pantalon endommagés. Il aurait voulu passer ailleurs que par la

gare où plusieurs flâneurs avaient été témoins de sa mésaventure;

mais se souvenant que s'il avait risqué ses membres, c'était pour ne

pas perdre de vue Lamirande, il fit de nécessité vertu, et,

s'époussetant tant bien que mal, il se dirigea vers la station. Des

sourires mal dissimulés l'accueillirent, et, Lamirande, allant à sa

rencontre, lui glissa, en passant, ces quelques mots: "Au moins,

faites-vous payer comme il faut!"

Pendant ce temps, le train emportait Vaughan à toute vitesse vers

Toronto. Le jeune député se perdait en conjectures sur ce qui venait

de se passer. Lamirande lui avait donné la clef de la valise restée

dans le filet. Il descendit la malle, l'ouvrit, et constata que les

lettres dont elle était remplie étaient toutes adressées à des

prêtres. Mais il était loin de se douter que des réponses que ces

lettres provoqueraient dépendaient les destinées de tout un

peuple.

Pour la patrie: Roman du XXe siècle · 第 30 / 48 题