Bonus pastor animam suam fat pro ovibus suis.
Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis.
Joan. X, II.
Un train partait pour Ottawa à dix heures et un quart. Lamirande eut
juste le temps d'y monter. À minuit il était de retour à la capitale.
Leverdier, ne l'attendant pas avant le matin, s'était couché.
Lamirande n'hésita pas à réveiller son ami. Il lui communiqua tout ce
qui s'était passé, moins l'incident de la fin de l'entrevue. À ce
propos, il se contenta de dire:
--Pour couper court à mon histoire, j'ai compris qu'il n'y a qu'une
chose à faire pour décider l'archevêque à révéler les secrets qu'il
possède, c'est de faire en sorte que les membres du clergé lui disent
unanimement: "Monseigneur, parlez, nous acceptons les conséquences de
cette révélation, quelque terribles qu'elles puissent être pour
nous". Or j'ai assez de confiance dans le patriotisme du clergé pour
croire que si la position lui est clairement exposée il n'aura qu'une
voix pour tenir ce noble langage.
--Je partage ta confiance, répondit simplement le journaliste.
--À loeuvre donc, sans plus de retard Les deux amis se mirent
aussitôt à rédiger une lettre circulaire. Au bout d'une heure ils
avaient fini leur tâche. La pièce se lisait comme suit:
"Chambre des communes, Ottawa, le 28 février 1946.
"Monsieur l'abbé,
"Vous connaissez, sans doute, la conversion de Charles Ducoudray, sa
fin non moins tragique que chrétienne; vous avez lu les témoignages
que Mgr l'archevêque de Montréal et le R.P. Grandmont ont rendus à
l'enquête du coroner; vous savez que Ducoudray a été assassiné pour
avoir communiqué à l'autorité religieuse les secrets de la société
occulte à laquelle il appartenait. Les journaux ont longuement parlé
de tous ces incidents extraordinaires. Mais là s'arrêtent les
renseignements que possède le public. Jusqu'ici on se perd en
conjectures sur la nature des secrets que l'héroïque converti a
révélés à Mgr de Montréal.
"Depuis longtemps, ceux qui sont mêlés aux affaires politiques
soupçonnent l'existence en ce pays d'une organisation ténébreuse et
vraiment satanique qui travaille, dans l'ombre, mais avec une
terrible efficacité, à la ruine de notre chère province. Les efforts
surhumains que l'on fait pour réprimer les élans du patriotisme des
nôtres et pour empêcher le Canada français de devenir une nation
autonome au moment même où la divine Providence rend la réalisation
de ce projet facile; cette constitution habilement et perfidement
rédigée que l'on veut nous imposer; tout cela indique clairement, ce
me semble, une conspiration antireligieuse et antifrançaise ourdie
par les loges.
"C'est sous l'empire de cette conviction que, le lendemain de la mort
de Ducoudray, j'ai écrit à Mgr l'archevêque de Montréal pour lui
demander s'il n'aurait pas trouvé, dans les papiers de la secte, la
preuve de cette conspiration. Pendant dix jours, Mgr a gardé le
silence. Enfin, hier soir, il m'a mandé auprès de lui. Je m'y suis
rendu, rempli de joie et de confiance, comptant avoir bientôt des
armes assez fortes pour nous permettre de remporter une victoire
décisive sur la secte. Imaginez ma douleur en entendant Mgr me dire
que j'étais condamné à une immense déception. "N'avez-vous rien
trouvé dans les papiers de Ducoudray?" lui dis-je. "Au contraire, me
répondit Mgr, j'ai trop trouvé." Puis il me montra une table couverte
de lettres anonymes, venues de tous les coins du pays, qui menacent
de mort tous les prêtres si l'évêque révèle les secrets livrés par
Ducoudray ou s'en sert en aucune façon. Je n'ai pu examiner toutes
les lettres moi-même, mais Mgr m'assure qu'il les a étudiées, avec
ses collègues de l'épiscopat, et qu'il n'a rien trouvé qui puisse
faire croire à une simple mystification; et le meurtre de Ducoudray
ne permet pas de dire que ce sont là de vaines menaces. Si la
rédaction de ces lettres, au nombre de plus de cinq cents, est variée
à l'infini, le fond de toutes est le même: on menace les prêtres,
mais on a grand soin de dire qu'on ne touchera pas à l'évêque. Je
n'ai pas besoin d'insister sur l'habilité infernale de ce procédé qui
met l'évêque dans l'impossibilité morale d'agir. Ah! si on l'avait
menacé _seul_, ou même si on l'avait menacé en même temps que ses
prêtres, sa décision eût été bientôt prise. Mais comment se décider à
exposer d'autres à une mort cruelle pendant que lui-même est en
sûreté? Mgr de Montréal ne le peut pas.
"L'uniformité dans les menaces indique clairement qu'une seule tête
les a dictées, si plusieurs mains les ont écrites; mais cela
n'améliore pas la position, loin de là; car une seule tête qui
commande à tant de bras meurtriers épouvante Mgr, et avec raison. Une
organisation qui peut frapper impunément un homme en pleine ville de
Montréal peut commettre bien d'autres crimes analogues, il n'y a pas
à se le cacher.
"Pour vous exposer la position dans toute son intégrité, je dois
ajouter qu'une autre raison fait hésiter Mgr à révéler les secrets
qu'il possède; c'est qu'il est convaincu que ce serait inutile.
Supposé, dit-il, que ces révélations sur le caractère maçonnique du
projet de loi actuellement devant la Chambre engagent tous les
députés catholiques à le repousser, il n'en resterait pas moins une
majorité, faible si vous voulez, mais enfin une majorité en faveur de
la politique du gouvernement. À cela je ne puis guère rien répondre,
car les chiffres donnent certainement raison à Mgr. J'espère
seulement que de telles révélations inspireraient assez d'horreur à
un certain nombre de députés ministériels non catholiques pour nous
donner la majorité. Mgr ne partage pas cet espoir; du moins, il le
trouve trop faible pour se croire autorisé à exposer la vie de ses
prêtres. S'il s'agissait de sa propre vie je suis bien convaincu
qu'il n'hésiterait pas un seul instant à exposer les machinations de
la secte, quand même il aurait la conviction que cela n'entraînerait
pas le rejet du projet de loi; car il se dirait: Fais ce que dois,
arrive que pourra.
"Voilà, monsieur l'abbé, la situation dans toute son horreur. Je
croirais faire injure à votre intelligence, à votre dévouement et à
votre patriotisme en ajoutant à ce simple exposé des faits le moindre
commentaire ou en formulant la moindre demande.
"Veuillez agréer, monsieur l'abbé, mes hommages les plus sincères,