Noli verbosus esse in multitudine presbyterorum.
Ne vous répandez point en de grands
discours dans l'assemblée des anciens.
Eccl. VIII, 15.
Le même jour, à l'ouverture de la séance de la Chambre, les tribunes
étaient bondées de spectateurs; car la nouvelle s'était répandue
qu'enfin le gouvernement allait ouvrir le feu en proposant la
première lecture du bill intitulé: "Acte pour pourvoir à
l'établissement et au gouvernement de la République du Canada".
L'attente générale ne fut pas trompée. À trois heures et quelques
minutes, lorsque la Chambre eut disposé des "pétitions", des
"rapports" et des "motions", Sir Henry se leva. Les applaudissements
éclatèrent parmi les députés ministériels. Les députés anglais
étaient enthousiastes. Du côté des Canadiens français on pouvait
remarquer une certaine réserve, et même une ombre d'inquiétude.
Le discours du premier ministre, très spécieux, très littéraire,
s'élevant parfois jusqu'à l'éloquence, augmenta l'enthousiasme des
uns et parut rassurer les autres. Sir Henry fit l'histoire des
événements politiques des dernières années. Le Canada, dit-il, est un
pays exceptionnellement heureux, puisqu'il acquiert son autonomie, sa
complète indépendance, sans bouleversements, sans heurt, sans
révolution, sans effusion de sang. Comme un beau fruit mûr, il se
détache naturellement, sans secousse, sans violence, de l'arbre qui
l'a produit. N'allons pas gâter loeuvre admirable de cette force
qu'on nomme l'Etre suprême qui a disposé toutes choses de façon à
nous permettre de fonder une grande nation, s'étendant d'un océan à
l'autre, occupant la moitié d'un immense continent. Des esprits
étroits et chagrins voudraient détruire cette belle oeuvre,
voudraient morceler ce vaste empire, voudraient désunir ce grand
peuple, sous prétexte qu'il existe parmi nous des différences de
langues et de religions. Ces différences de langues et de religions
constituent un argument en faveur plutôt de l'union que de la
séparation, car elles donneront à l'ensemble une agréable variété
dans l'unité; elles créeront une saine émulation parmi les divers
éléments qui composent notre peuple; et elles permettront l'exercice
de cette grande vertu civique qui est essentielle à la prospérité des
nations: la tolérance. Le premier projet que le gouvernement a eu
l'honneur de soumettre à la Chambre a été mal compris. On a insinué,
sans oser le dire formellement, surtout sans pouvoir le prouver, que
ce projet était le fruit de je ne sais quelle noire conspiration
contre la religion et la langue d'une partie des habitants de ce
pays. On a parlé vaguement de sociétés secrètes, de loges maçonniques
ou autres, complotant dans l'ombre la ruine de certaines idées, de
certaines institutions. On a prétendu trouver les traces de ce
travail occulte dans la rédaction même du projet. C'est une vraie
douleur de constater que des notions aussi vieillies trouvent encore
des défenseurs au milieu de ce vingtième siècle. Il est incontestable
que ces appels aux préjugés religieux et nationaux d'un tiers de la
population ont produit d'abord un certain émoi. Même l'un de nos
collègues a cru devoir nous abandonner pour obéir au mouvement qui
s'était créé. Mais le calme et la réflexion ont opéré des prodiges.
Tous, ou à peu près, sont aujourd'hui d'accord pour dire qu'on avait
vu un grand péril là où se trouve en réalité le salut. Le silence de
ceux qui sont particulièrement chargés de la sauvegarde des intérêts
religieux des catholiques doit être une preuve, même pour les plus
timides et les plus soupçonneux, que la constitution soumise à la
ratification de la Chambre n'est hostile à aucune croyance
religieuse. C'est une oeuvre purement politique qui ne menace la
religion ou la nationalité de personne, et l'on doit la juger d'après
les sains principes politiques, non d'après des préjugés de race et
de religion ou des craintes puériles et chimériques.
Pendant plus d'une heure sir Henry continua sur ce ton cauteleux et
perfide.
Lawrence Houghton lui répondit. Le chef de l'opposition anglaise
déclara que, selon la coutume parlementaire, il ne demanderait pas à
la Chambre de voter sur la première lecture du bill qui n'est qu'une
pure formalité. Mais, dit-il, je veux qu'il soit bien compris que
nous, mes amis et moi, nous entendons combattre ce projet jusqu'à la
fin et par tous les moyens que les règlements de la Chambre mettent à
notre disposition. Par suite d'un aveuglement que je ne puis
comprendre et que je ne veux pas qualifier, les députés de la
province de Québec, à part un petit nombre, semblent vouloir accepter
la constitution qu'on leur propose, s'il faut juger de leurs
intentions par les applaudissements qu'ils viennent de prodiguer à
l'honorable premier ministre. Je ne veux pas paraître plus
canadien-français que les représentants attitrés de la province de
Québec ni plus catholique que ceux de mes collègues de la Chambre qui
professent le culte romain; mais je ne puis m'empêcher de voir et de
dire que cette constitution, qu'elle ait été élaborée au fond d'une
loge ou dans le cabinet du premier ministre, n'a qu'un seul but:
l'étranglement de l'élément français et de la religion catholique. On
me dira peut-être: mais si les Français et les catholiques veulent se
laisser étrangler par le gouvernement central, qu'est-ce que cela
peut bien vous faire, à vous, Anglais et protestants? Sans doute,
nous n'avons ni la mission ni la prétention de protéger les Français
et les catholiques malgré eux; mais nous savons que, tôt ou tard, le
Canada français et catholique s'apercevra de son erreur, se
réveillera de son étrange sommeil, secouera cet hypnotisme dans
lequel on l'a plongé. Il regrettera amèrement alors son entrée dans
cette union qui n'est pas faite pour lui; il voudra en sortir; et il
y aura des luttes longues, épuisantes, désastreuses, aboutissant
peut-être à la guerre civile. Voilà ce que nous voyons clairement.
Dans notre propre intérêt, comme dans celui du Canada français, nous
cherchons à prévenir le désastre que le gouvernement nous prépare par
cette union d'éléments qui ne sauraient vivre en paix s'ils ne sont
indépendants les uns des autres. Le Canada anglais et le Canada
français pourront, nous l'espérons, s'accorder comme voisins, unis
par un simple traité douanier et postal; jamais ils ne feront bon
ménage si on tente de les lier l'un à l'autre par ce projet de
constitution qui n'est, après tout, qu'une union législative mal
déguisée. Entre les deux races qui habitent ce pays il y a trop de
différences fondamentales pour pouvoir en faire une nation
véritablement unie. Pour arriver à l'unité, il faudra, ou la fusion
pacifique des deux en une seule, ou l'absorption également pacifique
de l'une par l'autre, ou bien l'anéantissement violent de l'une de
ces races. Or les deux premières solutions sont manifestement
impossibles. Il suffit d'étudier un peu l'histoire pour se convaincre
que les peuples ne se fusionnent pas sans injustice, sans violence,
sans conquête, sans oppression. On dit souvent que le peuple anglais
est lui-même le produit d'une fusion des Anglo-Saxons avec les
Normands. Oui, mais les Normands avaient vaincu les Saxons, et qui
nous dira jamais les haines, les malédictions, les amertumes, les
douleurs de toutes sortes qui ont précédé et accompagné cette fusion?
Qui nous dira jamais tout ce que les Anglo-Saxons ont souffert avant
de former avec leurs vainqueurs un seul et même peuple? Nous ne
sommes pas disposés à tenter une telle expérience. Ce pays est assez
vaste pour contenir plusieurs peuples, plusieurs nations. La
Providence a groupé les Français d'Amérique principalement dans la
partie nord-est de ce continent. C'est le berceau de leur race. Ils y
sont en nombre suffisant, aujourd'hui, pour former une nation
autonome. Qu'ils le fassent! Ils semblent en ce moment ne pas
comprendre leurs destinées nationales; mais je l'ai dit, ils sont
véritablement hypnotisés. Cet ensorcellement ne peut durer longtemps.
Nous ne voulons pas que, lorsqu'ils sortiront de cet assoupissement
contre nature, lorsque le patriotisme reprendra chez eux ses droits,
il se trouvent au fond de la fosse qu'on creuse sous leurs pas. Nous
ne le voulons pas, je le répète, dans notre propre intérêt, autant,
plus même, que dans le leur.
Ce discours si vrai, si franc, si lumineux créa une vive impression
sur la Chambre. Plus d'un député français se sentit tout honteux
d'être obligé d'avouer, au fond de son coeur, que cet Anglais
protestant venait de faire à la réputation du Canada français une
leçon aussi terrible que bien méritée.
Montarval se leva pour répondre. Peu d'applaudissements. Malaise
étrange sur la Chambre.
Le ministre s'aperçut qu'il faudrait peu de chose pour déterminer une
véritable panique parmi les partisans français du cabinet. Il lisait
sur leur figures les doutes et les hésitations qui les tourmentaient.
En un instant, il comprit quel remède il fallait appliquer à la
situation. Avant de commencer son discours, il se pencha vers son
collègue, sir Henry, et lui dit quelques mots à l'oreille. Le premier
ministre parut surpris, mais Montarval lui fit un signe qui voulait
dire: "C'est cela!" Alors le chef du cabinet écrivit un billet; puis
sortit dans le couloir derrière le siège du président. Duthier s'y
trouvait. Sir Henry lui fit un signe imperceptible pour tout autre.
L'huissier vint à la rencontre du premier ministre, mais sans
paraître le voir. Au moment où les deux hommes se croisaient, sir
Henry glissa dans la main de l'employé le billet qu'il avait écrit.
Deux minutes après, Duthier l'avait fait remettre par un page à
Saint-Simon.
Montarval se borna à quelques observations assez vagues. Le but que
nous poursuivons, dit-il, est le développement de loeuvre de la
Confédération inaugurée il y a près de quatre-vingts ans; c'est de
rapprocher, c'est de lier, c'est de cimenter les éléments épars sur
toute la surface de ce qui fut l'Amérique anglaise et qui sera
l'Amérique canadienne; c'est de faire de tous ces éléments une
nation. On a parlé de fonder une Nouvelle France. Ce serait un
malheur national. Au lieu de républiques minuscules, fondons un grand
et beau pays. Sans doute, César a dit qu'il préférait être le premier
dans un village que le second dans Rome. Mais c'était là le cri de
l'égoïsme et de l'ambition, ce n'était pas l'expression d'un
sentiment patriotique. Le vrai patriote s'inquiète, non du poste
qu'il doit occuper dans la patrie, mais du rang que la patrie doit
atteindre parmi les nations. Pour moi, j'aspire simplement à être
citoyen d'un grand pays.
Lorsque Montarval eut terminé son discours, le président, après avoir
attendu quelques instants, mit la question aux voix pour la forme.
Avant qu'il ait le temps de dire: _Carried! Adopté_! Saint-Simon est
debout.
--Monsieur le président, s'écrie-t-il de sa voix aigre, ce projet de
constitution est tellement odieux qu'il ne doit pas être lu. Je
propose donc qu'il ne soit pas lu une première fois maintenant, mais
dans six mois.
--Il faut que l'honorable député ait un secondeur, dit le président.
--Par courtoisie, dit Montarval, j'appuie la motion de l'honorable
député, afin qu'il puisse constater, dès à présent, que la Chambre
n'est pas de son avis.
La proposition étant ainsi régularisée, le député du comté de Québec
prononça un discours d'une extrême violence, flagellant le
gouvernement, les Anglais, les protestants, ayant grand soin,
toutefois, de n'employer aucun argument solide pour combattre le
projet ministériel. C'était une sortie furibonde contre tout ce qui
n'était pas canadien-français et catholique. Après cette harangue
échevelée, qui dura une demi-heure, la politique du gouvernement
n'avait pas reçu une égratignure, tandis que les plates injures à
l'adresse des ministres leur avaient ramené les sympathies de leurs
partisans, un instant ébranlés. La Chambre ne dissimulait pas le
dégoût profond que ce discours lui avait causé.
--Monsieur le président, fit Lamirande, aussitôt que Saint-Simon eût
repris son siège, je n'ai seulement que deux mots à dire: un mot de
remerciement et un mot de protestation. Du fond de mon coeur je
remercie l'honorable chef de l'opposition de ses nobles paroles. Si
la Nouvelle France se réveille de sa léthargie à temps pour conquérir
sa liberté qui lui échappe, elle lui devra une dette d'éternelle
reconnaissance; elle lui érigera des statues sur le piédestal
desquelles on lira cette inscription: "À Lawrence Houghton, homme
d'État anglais et protestant, la patrie française et catholique
reconnaissante". Et si elle ne se réveille pas; si elle succombe sous
l'étreinte de ses ennemis, l'histoire répétera, en parlant de lui,
cette parole que le poète latin met sur les lèvres d'Hector annonçant
à Énée la ruine prochaine de Troie:
Si Pergama dextra defendi passent, etiam hac defensa fuissent.
[Si le bras d'un mortel eût pu défendre Pergame, assurément, ce bras
l'eût défendue.]
Mais j'espère que l'histoire n'aura pas à enregistrer ce cri de
douleur; j'espère encore que les intrigues de l'heure présente--et en
disant ces mots Lamirande arrêta sur Montarval un regard qui fît
pâlir le sectaire--que les abominables intrigues, que les iniquités
de l'heure présente ne prévaudront pas et que la Nouvelle France
vivra.
Et maintenant, monsieur le président, le mot de protestation est à
l'adresse du député du comté de Québec. De toute la force de mon âme
je condamne les sentiments détestables qu'il vient d'exprimer. Dans
le véritable patriotisme, dans le patriotisme que reconnaît et
approuve la religion de Jésus-Christ, il n'entre que l'amour de la
patrie. La haine des autres races ne doit pas y être. Le patriote qui
ne se contente pas d'aimer sa patrie, mais qui hait la patrie des
autres, est un faux patriote qui, tôt ou tard, trahira la cause qu'il
prétend défendre, si déjà il ne la trahit.
La motion de Saint-Simon fut mise aux voix. Pas un seul député
ministériel ne broncha; tous, comme un seul homme, votèrent la
première lecture qui fut décrétée à une forte majorité.
--Les voilà enrégimentés, dit tout bas Montarval à sir Henry. Ils ont
voté une première fois en faveur du bill. Il faudra maintenant un
coup terrible pour les empêcher de voter une deuxième et une
troisième fois dans le même sens. Le point important, dans toute
bataille, c'est de faire en sorte que vos troupes essuient le premier
feu de l'ennemi dans des conditions aussi avantageuses que possible.
--Décidément, vous avez du génie! dit sir Henry.