--Il y en a cinq cent trente-sept comme les cinq que vous venez de
lire, reprit l'évêque, et elles disent toutes la même terrible chose.
Examinez-les. Elles viennent de toutes les parties du pays. J'ai
commencé à en recevoir, le jour même de la mort de Ducoudray, de
Montréal et des environs. Puis, à mesure évidemment, que la nouvelle
se répandait, elles me venaient de partout. J'en ai reçu aujourd'hui
du fond de la Gaspésie et du lac Abitibi. Les unes sont mal écrites,
mal orthographiées; d'autres ne contiennent pas une faute de français
et l'écriture indique l'habitude d'écrire; il y en a qui sont écrites
au mécanigraphe, d'autres au crayon. Il n'y en a pas deux écrites de
la même main ou sur la même sorte de papier; pas deux enveloppes
pareilles; rien, enfin, qui indique une mystification; et Dieu sait
que mes vénérables collègues et moi avons cherché la preuve de cette
mystification que nous soupçonnions fortement tout d'abord. Mais plus
nous cherchions cette preuve, plus nous trouvions la preuve du
contraire. Enfin, la conviction s'impose à nous tous que ces lettres
ont réellement été écrites de partout.
--Oui, monseigneur, reprit vivement Lamirande, écrites de partout,
sans doute, mais en vertu d'un mot d'ordre parti de Montréal!
--C'est possible, cher monsieur; je dirai même que c'est certain.
Mais songez-y bien, et vous vous convaincrez comme nous que ce mot
d'ordre que nous admettons ne fait qu'ajouter à l'horreur de la
situation, loin de la diminuer. Nous avons là la preuve qu'il existe
une organisation épouvantable qui a des ramifications dans toutes les
parties du pays, et qu'une seule main conduit, qu'une seule tête
dirige.
--Mais est-il possible de croire que notre pays soit possédé à ce
point par le démon!
--Hélas! hélas! nous en avons là la preuve, répliqua le prélat en
indiquant de la main le monceau de lettres. Il y a huit jours, un
ange du ciel me l'aurait dit que je l'eusse à peine cru. Il faut bien
se rendre à l'évidence de ces terribles lettres. Mon Dieu! mon Dieu
quelle désolation!
Et de grosses larmes coulaient sur les joues flétries du saint
évêque.
--Mais, monseigneur, croyez-vous, vos vénérables collègues
croient-ils, que les auteurs de ces menaces osent les mettre à
exécution? Croyez-vous réellement que si vous vous serviez des
informations que vous avez reçues vos prêtres soient assassinés?
--Ducoudray poignardé en pleine rue Sainte-Catherine, pour ainsi dire
sous les yeux de la police, n'est-ce pas une réponse terriblement
péremptoire à votre question?
Lamirande ne put contester la force de cette réplique. Tous gardèrent
le silence pendant quelques instants.
--Si, au moins, ils m'avaient menacé, en même temps que mes prêtres,
reprit l'archevêque, ma décision aurait été bientôt prise, avec la
grâce de Dieu. J'aurais pu dire à mes collaborateurs: "Voici un grand
devoir à accomplir; cela nous coûtera peut-être la vie à vous et à
moi; accomplissons-le quand même et que la volonté de Dieu soit
faite!" Mais voyez l'habileté infernale de ces malheureux! Pas une
des lettres ne contient une menace contre moi personnellement; au
contraire, beaucoup disent qu'on aura grand soin de ne pas me toucher
afin que, voyant mourir mes prêtres et ceux des autres diocèses, les
uns après les autres, je puisse voir toute l'étendue du désastre que
j'aurai causé....
--Mais, ne voyez-vous pas, monseigneur, s'écria Lamirande avec
l'énergie d'un homme qui se sent submergé par des flots et qui se
cramponne au moindre objet, ne voyez-vous pas que cette unanimité
dans les menaces indique clairement que tout cela est sorti d'une
seule et même tête?
--Oui, répond tristement l'évêque, d'une seule tête, sans doute, mais
d'une tête qui dirige mille bras!
--Il n'est pas possible, s'exclama le député, il n'est pas possible
que dans cette province il y ait mille assassins comme celui qui a
frappé Ducoudray, ou cinq cents, ou cent, ou cinquante, ou même
vingt-cinq!
--Vous admettrez au moins, cher monsieur, qu'il y en a trois, puisque
trois ont poursuivi ce pauvre Ducoudray. Un seul l'a frappé, c'est
vrai, mais vous ne doutez pas, je suppose, que les deux autres
fussent également décidés à le faire. Or que de sang ne pourraient
répandre trois assassins comme ces trois monstres, un seul même!
Peut-être ne pourraient-ils pas assassiner tous les prêtres, mails
ils en tueraient un grand nombre; et je ne puis pas en condamner un
seul à mourir pendant que moi je suis condamné à vivre!
--Et le pays, monseigneur, est-ce que par votre silence vous ne le
condamnez pas à mort? Vous êtes convaincu, comme moi, que si la
constitution, fruit de la conspiration ténébreuse que Ducoudray vous
a révélée, nous est imposée, notre province est à tout jamais livrée,
pieds et poings liés, à la secte infernale. Elle sera sa victime,
elle sera sa proie. Dans quel misérable état sera l'Église au bout de
quelques années si cette constitution maçonnique est adoptée? Dans
quel état sera la foi, dans quel état seront les moeurs de nos
populations? Si la pensée que vos révélations peuvent être la cause
indirecte de la mort de quelques prêtres vous épouvante à bon droit,
songez, monseigneur, je vous en conjure, songez que votre silence
sera la cause plus directe de la perte éternelle de Dieu sait combien
d'âmes!
Le vieil évêque pleurait.
--Ah! murmura-t-il, si je pouvais mourir moi-même!
--Monseigneur, reprit le député, l'exécution du devoir exige parfois
des sacrifices infiniment plus durs que la mort elle-même qui, pour
nous chrétiens, n'est, après tout, que le passage douloureux à une
vie meilleure.
--Si j'exposais mes prêtres à la mort pendant que moi-même je suis en
sûreté, je me rendrais odieux à tout jamais, odieux à moi-même....
--C'est pourquoi je disais tout à l'heure que la ,,dort n'est pas
toujours le plus grand sacrifice que Dieu puisse nous demander. Se
rendre odieux à soi-même et aux autres, c'est mille fois plus
terrible que mourir, pour un homme de coeur.... Mais si le devoir est
là, monseigneur!
--Si j'avais la certitude que je ne me rendrais pas odieux au ciel,
en même temps; si j'étais certain que mon devoir est là où vous le
voyez; si j'avais au moins lieu d'espérer que mes révélations nous
délivreraient du joug maçonnique qui nous menace! Mais je n'ai aucun
tel espoir. J'ai songé à tout ce que vous dites, mon cher monsieur;
j'ai examiné la situation avec mes collègues. Nous avons compté les
députés. En supposant que mes révélations dussent tourner contre le
ministère tous ses partisans catholiques, il lui resterait encore une
majorité, faible sans doute, mais enfin suffisante pour voter la loi.
Avez-vous pensé à cela, mon cher monsieur? Avez-vous fait ce calcul?
Lamirande n'avait pas pensé à cela, il n'avait pas fait ce calcul. Il
resta un moment interdit.
--Mais ces révélations, reprit-il bientôt, ne pourraient manquer de
détacher de la politique ministérielle un certain nombre de députés
qui ne sont pas catholiques; mon ami Vaughan, par exemple, et son
groupe.
--Vous le croyez, sans doute; vous l'espérez, du moins; mais vous ne
pouvez pas en être moralement certain. Tandis que nous sommes
moralement certains du contraire; car nous savons par la doctrine, et
par une longue expérience qui confirme la doctrine, que la vraie foi
est la base nécessaire de tout véritable bien. Là où la foi existe il
y a un fondement solide. Cette foi, comme le roc, peut-être cachée
par la terre, par les flots, par la fange, mais vous pouvez
l'atteindre et y asseoir votre édifice. Bâtir là où il n'y a pas de
foi, c'est sur le sable. Nous pouvons raisonnablement compter sur
tous les députés catholiques, parce que tous sont censés avoir la
foi. Mais il ne nous est pas permis de compter sur les députés qui
n'ont pas la foi catholique, pas même sur ceux d'entre eux qui ont
l'âme naturellement honnête. De sorte que, mon cher ami, voyez dans
quelle position je me trouve: j'ai la certitude morale, premièrement,
que si je parle j'expose mes prêtres à la mort; deuxièmement, que ce
sera sans utilité pour le pays.
Lamirande garda le silence, cherchant une issue à cette terrible
impasse. L'évêque reprit:
--Il y a une seule chose que je puisse et doive faire. Vous avez été
horriblement calomnié par Ducoudray qui a lancé contre vous l'atroce
accusation d'avoir voulu vous vendre au gouvernement. Le malheureux
ne m'a laissé aucun document à ce sujet, mais il m'a supplié de dire
au public que c'est là une pure invention, que c'est le contraire qui
est vrai; que vous avez été tenté par sir Henry et que vous avez
noblement repoussé la tentation. Là le devoir pour moi est certain.
Du reste, comme c'est un simple incident qui ne tient pas au fond des
révélations que Ducoudray m'a faites, j'espère que les assassins ne
mettront pas leurs menaces à exécution pour si peu.
--Certes, répondit Lamirande, cette calomnie m'a vivement blessé; et
elle a fait un grand tort à la cause que je défends. Sans elle, le
résultat des élections aurait peut-être été tout autre. Mais,
aujourd'hui, ma réhabilitation personnelle est une chose bien
secondaire. Ce n'est pas cela qui pourrait changer un seul vote au
parlement. Et peut-être l'auteur des menaces jugerait-il cette
révélation autrement que vous le jugez; peut-être frapperait-il. Je
vous en prie, monseigneur, n'en dites rien. Je ne veux exposer
personne même à un danger incertain pour l'amour de ma réputation,
surtout dans un moment où cette réputation n'importe plus
aucunement à l'intérêt public.
--Vous avez un noble coeur, dit l'évêque très ému.
Un long et pénible silence suivit. Quelque chose disait à Lamirande
que c'était lui qui avait raison, et cependant il ne trouvait rien de
péremptoire à répondre au raisonnement de son vénérable
contradicteur.
--Votre résolution, monseigneur, est donc inébranlable? demanda-t-il
enfin.
--Oui, mon enfant, dit affectueusement l'évêque. C'est mon devoir,
devoir affreusement pénible, car je ne me fais aucune illusion sur le
sort qui nous est réservé. Dieu m'est témoin que s'il s'agissait de
ma propre vie je la sacrifierais volontiers pour tenter seulement de
sauver le pays, même sans espoir de succès. Mais c'est une terrible
chose que de sacrifier la vie de ceux qui nous sont chers.
--C'est, en effet, une chose terrible, murmura le député comme
parlant à lui-même; cependant, avec la grâce de Dieu, même cela se
peut.
--Le pourriez-vous, monsieur Lamirande?
--Je puis dire que je le pourrais, monseigneur, puisque je l'ai déjà
fait!
--Comment! vous l'avez fait! Que voulez-vous dire?...
Alors, étouffant d'émotion, la voix entrecoupée de sanglots, il
raconta aux évêques, en toute humilité, son grand sacrifice. Tous
mêlèrent leurs larmes aux siennes. Les uns après les autres, ils
vinrent l'embrasser, sans pouvoir dire un mot.
--Ce que j'ai fait, messeigneurs, dit-il, ne pouvez-vous pas le
faire? Ma femme est morte parce que je l'ai voulu, et cependant je
vis.
--La position n'est pas la même, mon enfant, dit l'archevêque. Votre
noble femme avait consenti à mourir....
Soudain, à ces mots, le visage de Lamirande s'illumina d'une clarté
céleste. Il avait trouvé l'issue qu'il cherchait. Il se jeta à
genoux.
--Merci de cette parole, monseigneur; j'y vois le salut du pays.
Donnez-moi votre bénédiction, je pars.
Se relevant vivement, il salua l'auguste assemblée et s'en alla,
laissant les évêques dans l'étonnement.