Expidit enim mihi mori mages quam vivere.
Il m'est plus avantageux de mourir que de vivre.
Job III, 6.
Ducoudray était mort depuis dix jours. On ne parlait encore que des
témoignages extraordinaires que l'archevêque de Montréal et le père
Grandmont avaient rendus à l'enquête du coroner. À Ottawa, la Chambre
siégeait à peine une demi-heure par jour, tant les esprits étaient
préoccupés et distraits. Le projet de loi du gouvernement n'avait
pas même subi sa première lecture. Pour des motifs qu'il est facile
de deviner, sir Henry Marwood et Montarval voulaient en saisir
la Chambre le plus tôt possible; mais les autres ministres et
les principaux partisans du cabinet, ne connaissant pas ce que
redoutaient les deux chefs, étaient d'un avis contraire. "Donnez aux
esprits le temps de se calmer, disaient-ils. Ce meurtre de Ducoudray,
qui n'a sans doute aucune signification politique, a cependant créé
un grand malaise parmi les députés de la province de Québec. Aborder
le débat dans de telles conditions, c'est s'exposer à des
complications dangereuses." Sir Henry, en tant que vieux
parlementaire, ne pouvait méconnaître la force de ces raisons; mais
en tant que sectaire, il comprenait tout le danger auquel les retards
l'exposaient, lui et ses complices. Aux yeux de la députation, il ne
pouvait agir qu'en homme politique expérimenté; de sorte que, à
chaque séance, lorsque l'ordre du jour appelait la prise en
considération de l'unique bill important, le vieux chef criait:
_Stand!_
--Pourtant, dit sir Henry à Montarval, un après-midi qu'ils étaient
en conférence secrète, il faut en finir. Malaise ou pas de malaise
parmi la députation, nous commencerons la discussion demain pour la
mener aussi rondement que possible, jusqu'à ce que le bill ait subi
sa troisième lecture. Avez-vous des nouvelles de Montréal?
--Oui, répondit Montarval, j'ai des nouvelles elles sont mauvaises.
Comme vous le savez, aussitôt que possible après le désastre, j'ai
corrompu un des domestiques de l'archevêché. Il était sur le point de
mettre la main sur les archives, lorsqu'il s'est fait prendre.
Naturellement, il a été mis à la porte. Je pourrais facilement faire
supprimer l'archevêque, mais à quoi bon? Cela ne nous remettrait pas
en possession des archives; et sa suppression, même si elle était
causée par une maladie que je pourrais lui faire contracter,
exciterait davantage les esprits. Ça été une faute de tactique de
supprimer Ducoudray par le poignard. L'imbécile que j'avais chargé de
la besogne a mal compris mes instructions. Je lui avais dit de le
poignarder _avant_ qu'il pût trahir. _Après_ la trahison, le poignard
n'a fait qu'augmenter le mal. Nous avons tant d'autres manières de
nous débarrasser de nos traîtres. J'avais pris des mesures pour faire
incendier l'archevêché, dans l'espoir de tout détruire, mais au
moment de mettre le projet à exécution, j'ai appris que le vieil
évêque avait été plus vif que moi: il avait fait photographier toutes
les principales pièces! À l'heure qu'il est chaque évêque du pays en
a une copie. Il y a sans doute des copies placées ailleurs.
--Vous expliquez-vous, demanda sir Henry, le silence de l'archevêque
de Montréal?
--Je ne suis pas fixé sur ce point, répondit Montarval. Peut-être
n'attend-il que pour frapper un grand coup avec tous ses collègues.
Je sais qu'il y a un va-et-vient continuel entre les évêchés depuis
quelques jours. Peut-être aussi ai-je réussi à lui faire peur....
--Qu'avez-vous donc fait?
--J'ai eu recours à un plan suprême. De tous les coins du pays où
nous avons un affidé ou un instrument je lui ai fait adresser des
lettres anonymes lui disant que s'il révèle les secrets à lui confiés
par Ducoudray, ou s'en sert en aucune façon, tous les prêtres seront
assassinés dans les vingt-quatre heures. Je fais même voyager
plusieurs agents sûrs qui déposent de ces lettres aux bureaux de
poste les plus reculés, dans les endroits les plus invraisemblables
où notre société n'a pu prendre racine.
--Mais si quelqu'un allait vous dénoncer! Si quelqu'un refusait
d'écrire la lettre anonyme demandée.
--Ce n'est pas cela! Je ne demande à personne _d'écrire_. J'ai dit
que je faisais _adresser_ des lettres à l'évêque de tous les coins du
pays c'est plutôt _expédier_ que j'aurais dû dire. En effet, chaque
lettre est écrite, cachetée, adressée et affranchie par moi-même ou
par un de mes deux secrétaires que vous connaissez, mise dans une
autre enveloppe et envoyée à un associé avec un mot lui disant de la
jeter au bureau de poste. C'est un service qu'on peut demander, sans
aucun danger, au moins avancé de nos amis, même à ceux d'entre eux
qui ne soupçonnent seulement pas le véritable but de notre
organisation, qui n'y voient qu'une compagnie d'assurance.
--Voilà une idée lumineuse, un vrai trait de génie, s'écria sir
Henry, la figure tout épanouie. Que vous avez du talent!
--C'est le seul espoir qui nous reste. À l'heure qu'il est la table
de l'évêque doit être littéralement couverte de ces lettres. La mort
de Ducoudray est de nature à lui faire croire que ce n'est pas une
vaine menace et c'est là tout ce qu'il y a d'avantageux dans la
suppression violente du traître. Peut-être en viendra-t-il à la
conclusion qu'il doit se taire. J'ai eu bien soin de ne pas le
menacer personnellement. Au contraire, plusieurs des lettres disent
formellement qu'on ne lui touchera pas, qu'on le laissera vivre pour
contempler les cadavres de ses prêtres.
--C'est peut-être encore un trait de génie, fait sir Henry, mais moi,
à votre place, j'aurais certainement fait des menaces à l'évêque
lui-même!
--C'est que vous, Marwood, vous connaissez les hommes du monde. Moi,
je connais les adorateurs du Christ notre Ennemi. Il est toujours
dangereux de leur fournir l'occasion de poser en martyrs. On ne sait
jamais à quel excès d'immolation de soi-même peut les porter le
fanatisme que celui qu'ils adorent leur souffle. Si j'avais fait des
menaces à l'évêque, à l'heure qu'il est, sans aucun doute, tout
serait dévoilé. En menaçant les prêtres, j'espère au moins le faire
hésiter assez longtemps pour nous permettre de triompher ici, au
parlement. Une fois la loi votée, quoi qu'il arrive ensuite, nous
aurons pour nous la force du fait accompli qui est toujours une
puissance.
--Je vous accorde, dit le premier ministre, que votre plan est, en
effet, merveilleux. Décidément, vous avez un talent hors ligne!
--Si ce plan ne réussit pas, répliqua Montarval, j'avoue que je suis
au bout de mes ressources; c'est un désastre sans nom qui nous est
réservé. En attendant que nous connaissions notre sort, il faut, de
toute nécessité, que nous hâtions l'adoption du projet de loi, sans
pourtant presser la chambre assez pour exciter les soupçons.
* * * * *
Presque en même temps que se tenait cette conversation entre les
deux conspirateurs, Lamirande et Leverdier se promenaient ensemble
dans une des grandes allées qui conduisent de la rue Wellington à
l'hôtel du Parlement. C'était vers la fin de février et le temps
était beau, presque doux. Le soleil couchant dorait et empourprait
les petits nuages lanugineux qui flottaient paresseusement çà et là
dans le ciel bleu. Il y avait dans l'air ce quelque chose
d'indéfinissable qui annonce que la saison rigoureuse touche à sa
fin, ce quelque chose qui "sent le printemps", selon l'expression
populaire. Les deux amis n'étaient pas en harmonie avec le calme
profond de la nature. Tous deux étaient troublés, inquiets,
préoccupés; et le coeur de Lamirande était encore tout saignant, tout
meurtri. La vertu chrétienne ne consiste pas dans l'insensibilité,
dans l'indifférence, dans le stoïcisme; mais dans la souffrance
vivement sentie et supportée avec patience et résignation, en union
parfaite avec les souffrances de l'Homme et de la Mère des douleurs.
Ils se promenaient donc tristement devant cet édifice où se jouaient
les destinées de leur race. En ce moment, ils ne remarquaient pas les
splendeurs du couchant, la tiédeur de l'atmosphère.
--Est-il possible, dit Lamirande, que nous nous soyons trompés à ce
point! Ce ne sont pourtant pas des papiers sans importance que ce
pauvre Ducoudray a remis à l'archevêque de Montréal. Il doit y avoir
dans ces archives la preuve indiscutable que cette constitution est
loeuvre directe des loges; que nous sommes en face d'une conspiration
vraiment infernale pour empêcher la Nouvelle-France, fille aînée de
l'Église en Amérique, de prendre son rang parmi les nations de la
terre. Et cependant, l'archevêque de Montréal garde le silence! Je
n'y comprends rien; et si je n'avais une foi invincible dans la
promesse de mon saint Patron je serais tenté de désespérer!
--Voilà deux fois depuis quelques jours, que tu parles de promesse.
En apprenant la conversion et la mort tragique de Ducoudray tu as
dit: "Voilà la promesse qui s'accomplit!" Qu'est-ce que cela
signifie?
--Pardon, mon ami, le mot m'a échappé. Même à toi, que j'aime comme
un frère, je ne puis dire davantage maintenant. Plus tard, tu sauras
tout.
Et au souvenir de son dur sacrifice, de sa bien-aimée qu'il avait
vouée à la mort par patriotisme, ses yeux se remplirent de larmes et
il ne put réprimer un sanglot.
--Pauvre ami; que tu souffres! murmura Leverdier.
Les deux compagnons continuèrent leur promenade quelque temps en
silence.
--L'absence de toute nouvelle de monseigneur, reprit enfin Leverdier,
est, en effet, extraordinaire et décourageante. Comme toi, je suis
fermement convaincu que les documents remis à l'évêque doivent
contenir des armes qui, mises entre nos mains en temps opportun, nous
permettraient peut-être de sauver la position, si compromise qu'elle
soit. Pourtant, l'archevêque de Montréal ne doit pas agir sans motifs
sérieux.
--J'en suis intimement persuadé, moi aussi. Il finira sans doute par
répondre à la lettre que je lui ai écrite le lendemain de son
témoignage. Dans cette lettre, comme tu le sais, je lui demandais si
dans les papiers reçus de Ducoudray, il n'avait rien trouvé qui pût
nous être de quelque secours.
À ce moment, un des jeunes pages de la Chambre s'approche des deux
amis et remet un pli cacheté à Lamirande. En l'ouvrant, celui-ci
reconnaît immédiatement l'écriture: c'est un télégramme, ou plutôt
une lettre écrite par télégraphe de la main même de l'archevêque de
Montréal.
--Comme toujours, dit Lamirande, c'est en parlant du soleil qu'on en
voit les rayons. Voici précisément la réponse à ma lettre.
Puis il lut ce qui suit:
"Archevêché de Montréal, le 27 février 1946, cinq heures du soir.
Mon cher M. Lamirande. Si cela vous est possible, venez me voir
aujourd'hui. Plusieurs de mes vénérés collègues sont ici, et
tous ensemble nous voulons vous faire une grave et importante
communication qui ne peut se transmettre par écrit. En attendant le
plaisir de vous rencontrer, veuillez me croire votre tout dévoué
serviteur en Notre-Seigneur.--[symbole obèle] J.-C., archevêque
de Montréal."
--Enfin, s'écria Lamirande, voilà une nouvelle qui a bonne mine! Si
monseigneur n'avait rien trouvé d'important pour nous dans les
papiers de la secte, il ne me ferait pas descendre à Montréal pour me
le dire, c'est évident. Puisqu'il me mande auprès de lui, c'est sans
aucun doute, pour me remettre les pièces de la main à la main.
--Espérons que tu ne te trompes pas, fait Leverdier.
--Comment, me tromper! En doutes-tu?
--J'ai peur que la solution ne soit pas aussi facile que tu le
penses. Je ne puis pas croire que les hommes néfastes auxquels nous
avons affaire soient déjà à bout de ressources. Je redoute quelque
machination infernale. Je ne puis rien préciser, mais il me semble
que la secte diabolique n'est pas encore vaincue. Montarval et sir
Henry ont-ils l'air atterré que nous croyions leur trouver au
lendemain de la mort de Ducoudray?
--Je dois avouer, en effet, que Montarval, au moins, s'il éprouve
quelque crainte, n'en laisse rien paraître sur sa figure, toujours
hautaine et impassible. Sir Henry me semble plus mal à l'aise qu'à
l'ordinaire... Enfin, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Un
train rapide part à six heures. J'ai le temps de le prendre. Avant
huit heures je serai à l'archevêché, et ce soir même, sans doute, je
pourrai te faire connaître le résultat de mon entrevue.
Puis, les deux amis se séparent.
Bientôt après le train, mu par le puissant courant électrique que les
rails mêmes communiquent aux roues, courant produit par la force de
la marée de Québec, emporte Lamirande vers la grande cité à une
vitesse de plus de quatre-vingts milles à l'heure. Mais cette vitesse
paraissaient une lenteur à l'impatient député qui aurait voulu, en ce
moment, que son corps pût se transporter avec la rapidité de la
pensée. Il ne partageait pas les vagues appréhensions de son ami.
Plus il pensait aux graves événements des derniers jours, plus il
était convaincu que le dénouement était proche, un dénouement
favorable à ses patriotiques espérances. L'archevêque avait trouvé la
preuve d'une conspiration maçonnique contre la province, il avait
réuni ses collègues, ils avaient préparé une lettre collective, avec
pièces à l'appui; cette lettre allait lui être communiquée; et, ainsi
armé, il vaincrait l'esprit de parti; le patriotisme l'emporterait
enfin, les députés repousseraient le néfaste projet du gouvernement
et la Nouvelle France naîtrait sur les ruines de la secte
antichrétienne.
Tel était le riant tableau qui réjouissait son coeur, qui absorbait
toute son attention, qui le rendait insensible aux objets extérieurs,
au mouvement vertigineux du train, au tournoiement des champs et des
bois. Aucune pensée d'ambition, même légitime, ne ternissait la
beauté de ce tableau. Si, jadis, dans ses rêves d'avenir, il n'avait
pas pu toujours éloigner de son esprit la pensée qu'il serait
peut-être un jour le chef de cette nation qui allait enfin se
constituer libre de toute entrave; s'il avait parfois même désiré ce
poste afin d'y travailler à la gloire de Dieu et au bonheur de son
pays; la grande douleur par laquelle il venait de passer avait
purifié davantage cette âme déjà si noble si désintéressée. Ses
aspirations politiques ne renfermaient plus aucun élément
d'avancement personnel. Quand la grande victoire serait remportée, il
ne chercherait qu'à s'effacer, qu'à rentrer dans l'obscurité d'une
vie modestement utile à ses compatriotes. Le souvenir de sa douce
Marguerite, l'affection de son enfant, la conscience d'avoir fait un
sacrifice immense pour l'amour de son pays, c'était plus qu'il ne
fallait pour remplir son coeur en ce monde. Il sentait qu'il pouvait,
non seulement sans envie, mais avec bonheur, voir d'autres occuper le
poste élevé auquel, dans le passé, il se croyait appelé. Il lui
suffisait de penser que ce poste de chef de la Nouvelle France libre
n'aurait jamais pu exister s'il n'avait immolé son plus grand amour
humain. Car il voyait aussi clairement que si c'était écrit en toutes
lettres devant lui, que la conversion de Ducoudray avait été accordée
en récompense de son sacrifice. Convaincu que cette grâce était la
réponse du ciel à son libre abandon de son bonheur, il ne pouvait
douter de l'efficacité du moyen que la Providence adoptait pour
opérer le salut du pays.
C'était donc sans l'ombre d'une inquiétude dans l'âme qu'il se
présenta à l'archevêché.
Il fut aussitôt conduit au grand salon où l'archevêque de Montréal,
entouré de tous ses suffrageants et de plusieurs évêques des deux
autres provinces ecclésiastiques de Québec et d'Ottawa, attendait
évidemment sa visite. Le député mit un genou en terre et demanda la
bénédiction du vénérable métropolitain.
--Mon cher enfant, dit le vieil évêque, dans une effusion de
paternelle affection, que le bon Dieu vous bénisse et qu'il vous
accorde la grâce de supporter chrétiennement la grande épreuve qui
vous est réservée. À ces mots, Lamirande se sentit foudroyé. Il se
releva, pâle et chancelant. La chambre tournait autour de lui comme
une immense roue. Il dut s'appuyer sur le dossier d'un fauteuil pour
ne pas tomber.
--Monseigneur, s'écria-t-il enfin, expliquez-vous, je vous en prie!
Est-ce possible que vous n'ayez rien trouvé qui puisse nous aider à
déjouer la conspiration infernale qui existe, j'en suis convaincu?
Tous les prélats s'étaient levés et faisaient cercle autour de
l'archevêque de Montréal et du député.
--Hélas! répondit le vieillard, loin de n'avoir rien trouvé, j'ai
trop trouvé... C'est épouvantable.
Et un frémissement de douleur le secoua. Il était aussi ému que
Lamirande. Celui-ci passa subitement de l'abattement à la joie.
--Je comprends, monseigneur, dit-il, que vous avez été épouvanté, car
à la lecture de ces pièces vous avez dû vous trouver en face de
l'enfer. Mais plus la conspiration est clairement diabolique, plus il
sera facile de la faire échouer.
--Mon pauvre ami, reprit l'évêque, vous ne pouvez pas deviner la
vérité. J'ai demandé, tout à l'heure, au bon Dieu de vous accorder la
grâce de supporter, en chrétien, une grande épreuve. Cette épreuve,
la voici: j'ai trouvé dans les papiers que M. Ducoudray m'a remis
tout ce que vous soupçonnez et probablement davantage; mais je ne
puis pas vous permettre de vous en servir!
--Pourquoi, monseigneur? s'écria Lamirande vivement intrigué mais
nullement découragé.
--Venez voir, dit l'évêque en conduisant le député vers une table
chargée de lettres.
--Voyez ces lettres, continua-t-il; lisez-en quelques-unes;...
prenez-les au hasard.