Chapitre XXI

Expidit enim mihi mori mages quam vivere.

Il m'est plus avantageux de mourir que de vivre.

Job III, 6.

Ducoudray était mort depuis dix jours. On ne parlait encore que des

témoignages extraordinaires que l'archevêque de Montréal et le père

Grandmont avaient rendus à l'enquête du coroner. À Ottawa, la Chambre

siégeait à peine une demi-heure par jour, tant les esprits étaient

préoccupés et distraits. Le projet de loi du gouvernement n'avait

pas même subi sa première lecture. Pour des motifs qu'il est facile

de deviner, sir Henry Marwood et Montarval voulaient en saisir

la Chambre le plus tôt possible; mais les autres ministres et

les principaux partisans du cabinet, ne connaissant pas ce que

redoutaient les deux chefs, étaient d'un avis contraire. "Donnez aux

esprits le temps de se calmer, disaient-ils. Ce meurtre de Ducoudray,

qui n'a sans doute aucune signification politique, a cependant créé

un grand malaise parmi les députés de la province de Québec. Aborder

le débat dans de telles conditions, c'est s'exposer à des

complications dangereuses." Sir Henry, en tant que vieux

parlementaire, ne pouvait méconnaître la force de ces raisons; mais

en tant que sectaire, il comprenait tout le danger auquel les retards

l'exposaient, lui et ses complices. Aux yeux de la députation, il ne

pouvait agir qu'en homme politique expérimenté; de sorte que, à

chaque séance, lorsque l'ordre du jour appelait la prise en

considération de l'unique bill important, le vieux chef criait:

_Stand!_

--Pourtant, dit sir Henry à Montarval, un après-midi qu'ils étaient

en conférence secrète, il faut en finir. Malaise ou pas de malaise

parmi la députation, nous commencerons la discussion demain pour la

mener aussi rondement que possible, jusqu'à ce que le bill ait subi

sa troisième lecture. Avez-vous des nouvelles de Montréal?

--Oui, répondit Montarval, j'ai des nouvelles elles sont mauvaises.

Comme vous le savez, aussitôt que possible après le désastre, j'ai

corrompu un des domestiques de l'archevêché. Il était sur le point de

mettre la main sur les archives, lorsqu'il s'est fait prendre.

Naturellement, il a été mis à la porte. Je pourrais facilement faire

supprimer l'archevêque, mais à quoi bon? Cela ne nous remettrait pas

en possession des archives; et sa suppression, même si elle était

causée par une maladie que je pourrais lui faire contracter,

exciterait davantage les esprits. Ça été une faute de tactique de

supprimer Ducoudray par le poignard. L'imbécile que j'avais chargé de

la besogne a mal compris mes instructions. Je lui avais dit de le

poignarder _avant_ qu'il pût trahir. _Après_ la trahison, le poignard

n'a fait qu'augmenter le mal. Nous avons tant d'autres manières de

nous débarrasser de nos traîtres. J'avais pris des mesures pour faire

incendier l'archevêché, dans l'espoir de tout détruire, mais au

moment de mettre le projet à exécution, j'ai appris que le vieil

évêque avait été plus vif que moi: il avait fait photographier toutes

les principales pièces! À l'heure qu'il est chaque évêque du pays en

a une copie. Il y a sans doute des copies placées ailleurs.

--Vous expliquez-vous, demanda sir Henry, le silence de l'archevêque

de Montréal?

--Je ne suis pas fixé sur ce point, répondit Montarval. Peut-être

n'attend-il que pour frapper un grand coup avec tous ses collègues.

Je sais qu'il y a un va-et-vient continuel entre les évêchés depuis

quelques jours. Peut-être aussi ai-je réussi à lui faire peur....

--Qu'avez-vous donc fait?

--J'ai eu recours à un plan suprême. De tous les coins du pays où

nous avons un affidé ou un instrument je lui ai fait adresser des

lettres anonymes lui disant que s'il révèle les secrets à lui confiés

par Ducoudray, ou s'en sert en aucune façon, tous les prêtres seront

assassinés dans les vingt-quatre heures. Je fais même voyager

plusieurs agents sûrs qui déposent de ces lettres aux bureaux de

poste les plus reculés, dans les endroits les plus invraisemblables

où notre société n'a pu prendre racine.

--Mais si quelqu'un allait vous dénoncer! Si quelqu'un refusait

d'écrire la lettre anonyme demandée.

--Ce n'est pas cela! Je ne demande à personne _d'écrire_. J'ai dit

que je faisais _adresser_ des lettres à l'évêque de tous les coins du

pays c'est plutôt _expédier_ que j'aurais dû dire. En effet, chaque

lettre est écrite, cachetée, adressée et affranchie par moi-même ou

par un de mes deux secrétaires que vous connaissez, mise dans une

autre enveloppe et envoyée à un associé avec un mot lui disant de la

jeter au bureau de poste. C'est un service qu'on peut demander, sans

aucun danger, au moins avancé de nos amis, même à ceux d'entre eux

qui ne soupçonnent seulement pas le véritable but de notre

organisation, qui n'y voient qu'une compagnie d'assurance.

--Voilà une idée lumineuse, un vrai trait de génie, s'écria sir

Henry, la figure tout épanouie. Que vous avez du talent!

--C'est le seul espoir qui nous reste. À l'heure qu'il est la table

de l'évêque doit être littéralement couverte de ces lettres. La mort

de Ducoudray est de nature à lui faire croire que ce n'est pas une

vaine menace et c'est là tout ce qu'il y a d'avantageux dans la

suppression violente du traître. Peut-être en viendra-t-il à la

conclusion qu'il doit se taire. J'ai eu bien soin de ne pas le

menacer personnellement. Au contraire, plusieurs des lettres disent

formellement qu'on ne lui touchera pas, qu'on le laissera vivre pour

contempler les cadavres de ses prêtres.

--C'est peut-être encore un trait de génie, fait sir Henry, mais moi,

à votre place, j'aurais certainement fait des menaces à l'évêque

lui-même!

--C'est que vous, Marwood, vous connaissez les hommes du monde. Moi,

je connais les adorateurs du Christ notre Ennemi. Il est toujours

dangereux de leur fournir l'occasion de poser en martyrs. On ne sait

jamais à quel excès d'immolation de soi-même peut les porter le

fanatisme que celui qu'ils adorent leur souffle. Si j'avais fait des

menaces à l'évêque, à l'heure qu'il est, sans aucun doute, tout

serait dévoilé. En menaçant les prêtres, j'espère au moins le faire

hésiter assez longtemps pour nous permettre de triompher ici, au

parlement. Une fois la loi votée, quoi qu'il arrive ensuite, nous

aurons pour nous la force du fait accompli qui est toujours une

puissance.

--Je vous accorde, dit le premier ministre, que votre plan est, en

effet, merveilleux. Décidément, vous avez un talent hors ligne!

--Si ce plan ne réussit pas, répliqua Montarval, j'avoue que je suis

au bout de mes ressources; c'est un désastre sans nom qui nous est

réservé. En attendant que nous connaissions notre sort, il faut, de

toute nécessité, que nous hâtions l'adoption du projet de loi, sans

pourtant presser la chambre assez pour exciter les soupçons.

* * * * *

Presque en même temps que se tenait cette conversation entre les

deux conspirateurs, Lamirande et Leverdier se promenaient ensemble

dans une des grandes allées qui conduisent de la rue Wellington à

l'hôtel du Parlement. C'était vers la fin de février et le temps

était beau, presque doux. Le soleil couchant dorait et empourprait

les petits nuages lanugineux qui flottaient paresseusement çà et là

dans le ciel bleu. Il y avait dans l'air ce quelque chose

d'indéfinissable qui annonce que la saison rigoureuse touche à sa

fin, ce quelque chose qui "sent le printemps", selon l'expression

populaire. Les deux amis n'étaient pas en harmonie avec le calme

profond de la nature. Tous deux étaient troublés, inquiets,

préoccupés; et le coeur de Lamirande était encore tout saignant, tout

meurtri. La vertu chrétienne ne consiste pas dans l'insensibilité,

dans l'indifférence, dans le stoïcisme; mais dans la souffrance

vivement sentie et supportée avec patience et résignation, en union

parfaite avec les souffrances de l'Homme et de la Mère des douleurs.

Ils se promenaient donc tristement devant cet édifice où se jouaient

les destinées de leur race. En ce moment, ils ne remarquaient pas les

splendeurs du couchant, la tiédeur de l'atmosphère.

--Est-il possible, dit Lamirande, que nous nous soyons trompés à ce

point! Ce ne sont pourtant pas des papiers sans importance que ce

pauvre Ducoudray a remis à l'archevêque de Montréal. Il doit y avoir

dans ces archives la preuve indiscutable que cette constitution est

loeuvre directe des loges; que nous sommes en face d'une conspiration

vraiment infernale pour empêcher la Nouvelle-France, fille aînée de

l'Église en Amérique, de prendre son rang parmi les nations de la

terre. Et cependant, l'archevêque de Montréal garde le silence! Je

n'y comprends rien; et si je n'avais une foi invincible dans la

promesse de mon saint Patron je serais tenté de désespérer!

--Voilà deux fois depuis quelques jours, que tu parles de promesse.

En apprenant la conversion et la mort tragique de Ducoudray tu as

dit: "Voilà la promesse qui s'accomplit!" Qu'est-ce que cela

signifie?

--Pardon, mon ami, le mot m'a échappé. Même à toi, que j'aime comme

un frère, je ne puis dire davantage maintenant. Plus tard, tu sauras

tout.

Et au souvenir de son dur sacrifice, de sa bien-aimée qu'il avait

vouée à la mort par patriotisme, ses yeux se remplirent de larmes et

il ne put réprimer un sanglot.

--Pauvre ami; que tu souffres! murmura Leverdier.

Les deux compagnons continuèrent leur promenade quelque temps en

silence.

--L'absence de toute nouvelle de monseigneur, reprit enfin Leverdier,

est, en effet, extraordinaire et décourageante. Comme toi, je suis

fermement convaincu que les documents remis à l'évêque doivent

contenir des armes qui, mises entre nos mains en temps opportun, nous

permettraient peut-être de sauver la position, si compromise qu'elle

soit. Pourtant, l'archevêque de Montréal ne doit pas agir sans motifs

sérieux.

--J'en suis intimement persuadé, moi aussi. Il finira sans doute par

répondre à la lettre que je lui ai écrite le lendemain de son

témoignage. Dans cette lettre, comme tu le sais, je lui demandais si

dans les papiers reçus de Ducoudray, il n'avait rien trouvé qui pût

nous être de quelque secours.

À ce moment, un des jeunes pages de la Chambre s'approche des deux

amis et remet un pli cacheté à Lamirande. En l'ouvrant, celui-ci

reconnaît immédiatement l'écriture: c'est un télégramme, ou plutôt

une lettre écrite par télégraphe de la main même de l'archevêque de

Montréal.

--Comme toujours, dit Lamirande, c'est en parlant du soleil qu'on en

voit les rayons. Voici précisément la réponse à ma lettre.

Puis il lut ce qui suit:

"Archevêché de Montréal, le 27 février 1946, cinq heures du soir.

Mon cher M. Lamirande. Si cela vous est possible, venez me voir

aujourd'hui. Plusieurs de mes vénérés collègues sont ici, et

tous ensemble nous voulons vous faire une grave et importante

communication qui ne peut se transmettre par écrit. En attendant le

plaisir de vous rencontrer, veuillez me croire votre tout dévoué

serviteur en Notre-Seigneur.--[symbole obèle] J.-C., archevêque

de Montréal."

--Enfin, s'écria Lamirande, voilà une nouvelle qui a bonne mine! Si

monseigneur n'avait rien trouvé d'important pour nous dans les

papiers de la secte, il ne me ferait pas descendre à Montréal pour me

le dire, c'est évident. Puisqu'il me mande auprès de lui, c'est sans

aucun doute, pour me remettre les pièces de la main à la main.

--Espérons que tu ne te trompes pas, fait Leverdier.

--Comment, me tromper! En doutes-tu?

--J'ai peur que la solution ne soit pas aussi facile que tu le

penses. Je ne puis pas croire que les hommes néfastes auxquels nous

avons affaire soient déjà à bout de ressources. Je redoute quelque

machination infernale. Je ne puis rien préciser, mais il me semble

que la secte diabolique n'est pas encore vaincue. Montarval et sir

Henry ont-ils l'air atterré que nous croyions leur trouver au

lendemain de la mort de Ducoudray?

--Je dois avouer, en effet, que Montarval, au moins, s'il éprouve

quelque crainte, n'en laisse rien paraître sur sa figure, toujours

hautaine et impassible. Sir Henry me semble plus mal à l'aise qu'à

l'ordinaire... Enfin, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Un

train rapide part à six heures. J'ai le temps de le prendre. Avant

huit heures je serai à l'archevêché, et ce soir même, sans doute, je

pourrai te faire connaître le résultat de mon entrevue.

Puis, les deux amis se séparent.

Bientôt après le train, mu par le puissant courant électrique que les

rails mêmes communiquent aux roues, courant produit par la force de

la marée de Québec, emporte Lamirande vers la grande cité à une

vitesse de plus de quatre-vingts milles à l'heure. Mais cette vitesse

paraissaient une lenteur à l'impatient député qui aurait voulu, en ce

moment, que son corps pût se transporter avec la rapidité de la

pensée. Il ne partageait pas les vagues appréhensions de son ami.

Plus il pensait aux graves événements des derniers jours, plus il

était convaincu que le dénouement était proche, un dénouement

favorable à ses patriotiques espérances. L'archevêque avait trouvé la

preuve d'une conspiration maçonnique contre la province, il avait

réuni ses collègues, ils avaient préparé une lettre collective, avec

pièces à l'appui; cette lettre allait lui être communiquée; et, ainsi

armé, il vaincrait l'esprit de parti; le patriotisme l'emporterait

enfin, les députés repousseraient le néfaste projet du gouvernement

et la Nouvelle France naîtrait sur les ruines de la secte

antichrétienne.

Tel était le riant tableau qui réjouissait son coeur, qui absorbait

toute son attention, qui le rendait insensible aux objets extérieurs,

au mouvement vertigineux du train, au tournoiement des champs et des

bois. Aucune pensée d'ambition, même légitime, ne ternissait la

beauté de ce tableau. Si, jadis, dans ses rêves d'avenir, il n'avait

pas pu toujours éloigner de son esprit la pensée qu'il serait

peut-être un jour le chef de cette nation qui allait enfin se

constituer libre de toute entrave; s'il avait parfois même désiré ce

poste afin d'y travailler à la gloire de Dieu et au bonheur de son

pays; la grande douleur par laquelle il venait de passer avait

purifié davantage cette âme déjà si noble si désintéressée. Ses

aspirations politiques ne renfermaient plus aucun élément

d'avancement personnel. Quand la grande victoire serait remportée, il

ne chercherait qu'à s'effacer, qu'à rentrer dans l'obscurité d'une

vie modestement utile à ses compatriotes. Le souvenir de sa douce

Marguerite, l'affection de son enfant, la conscience d'avoir fait un

sacrifice immense pour l'amour de son pays, c'était plus qu'il ne

fallait pour remplir son coeur en ce monde. Il sentait qu'il pouvait,

non seulement sans envie, mais avec bonheur, voir d'autres occuper le

poste élevé auquel, dans le passé, il se croyait appelé. Il lui

suffisait de penser que ce poste de chef de la Nouvelle France libre

n'aurait jamais pu exister s'il n'avait immolé son plus grand amour

humain. Car il voyait aussi clairement que si c'était écrit en toutes

lettres devant lui, que la conversion de Ducoudray avait été accordée

en récompense de son sacrifice. Convaincu que cette grâce était la

réponse du ciel à son libre abandon de son bonheur, il ne pouvait

douter de l'efficacité du moyen que la Providence adoptait pour

opérer le salut du pays.

C'était donc sans l'ombre d'une inquiétude dans l'âme qu'il se

présenta à l'archevêché.

Il fut aussitôt conduit au grand salon où l'archevêque de Montréal,

entouré de tous ses suffrageants et de plusieurs évêques des deux

autres provinces ecclésiastiques de Québec et d'Ottawa, attendait

évidemment sa visite. Le député mit un genou en terre et demanda la

bénédiction du vénérable métropolitain.

--Mon cher enfant, dit le vieil évêque, dans une effusion de

paternelle affection, que le bon Dieu vous bénisse et qu'il vous

accorde la grâce de supporter chrétiennement la grande épreuve qui

vous est réservée. À ces mots, Lamirande se sentit foudroyé. Il se

releva, pâle et chancelant. La chambre tournait autour de lui comme

une immense roue. Il dut s'appuyer sur le dossier d'un fauteuil pour

ne pas tomber.

--Monseigneur, s'écria-t-il enfin, expliquez-vous, je vous en prie!

Est-ce possible que vous n'ayez rien trouvé qui puisse nous aider à

déjouer la conspiration infernale qui existe, j'en suis convaincu?

Tous les prélats s'étaient levés et faisaient cercle autour de

l'archevêque de Montréal et du député.

--Hélas! répondit le vieillard, loin de n'avoir rien trouvé, j'ai

trop trouvé... C'est épouvantable.

Et un frémissement de douleur le secoua. Il était aussi ému que

Lamirande. Celui-ci passa subitement de l'abattement à la joie.

--Je comprends, monseigneur, dit-il, que vous avez été épouvanté, car

à la lecture de ces pièces vous avez dû vous trouver en face de

l'enfer. Mais plus la conspiration est clairement diabolique, plus il

sera facile de la faire échouer.

--Mon pauvre ami, reprit l'évêque, vous ne pouvez pas deviner la

vérité. J'ai demandé, tout à l'heure, au bon Dieu de vous accorder la

grâce de supporter, en chrétien, une grande épreuve. Cette épreuve,

la voici: j'ai trouvé dans les papiers que M. Ducoudray m'a remis

tout ce que vous soupçonnez et probablement davantage; mais je ne

puis pas vous permettre de vous en servir!

--Pourquoi, monseigneur? s'écria Lamirande vivement intrigué mais

nullement découragé.

--Venez voir, dit l'évêque en conduisant le député vers une table

chargée de lettres.

--Voyez ces lettres, continua-t-il; lisez-en quelques-unes;...

prenez-les au hasard.

Pour la patrie: Roman du XXe siècle · 第 27 / 48 题