Paratus sum et non sum turbatus.
Je suis tout prêt, et je ne suis point troublé.
Ps. CXVIII, 60.
La sinistre nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Dès
huit heures, tout Montréal avait appris l'assassinat du journaliste
tristement célèbre. Les journaux publièrent aussitôt des éditions
spéciales que les gamins vendaient par centaines, le visage
rayonnant, le verbe haut. Un meurtre! quelle bonne aubaine! Aux coins
des rues, dans les bars électriques, aux portes des hôtels et des
gares de chemins de fer, ils criaient de toute la force de leurs
poumons . "Terrible meurtre à Montréal. M. Ducoudray, rédacteur de
la _Libre-Pensée_, assassiné d'un coup de poignard dans la rue
Sainte-Catherine, à deux pas du poste de police," sur le même ton
qu'ils auraient proclamé le résultat d'une course ou d'une élection.
De bonne heure, le coroner forma son jury et commença son enquête, au
poste de police où le cadavre avait été déposé. D'abord les
renseignements étaient bien maigres. Aux bureaux de la _Libre-Pensée
on_ savait que M. Ducoudray était sorti la veille au soir, vers six
heures, sans dire où il allait, et il n'était pas revenu. De ce
côté-là, c'est tout ce que l'on put apprendre. Au poste de police
près duquel le meurtre avait été commis on n'avait rien entendu. A la
maison où il occupait un appartement de quatre chambres on ne l'avait
pas vu depuis le matin. S'il y était rentré on ne l'avait pas aperçu
et il n'y avait certainement pas couché. Une des servantes qui avait
passé vers dix heures devant la chambre qui lui servait de bureau y
avait entendu marcher quelqu'un et était bien surprise de trouver, le
lendemain matin, que le lit n'avait pas été défait.
Le médecin chargé d'examiner le cadavre constata que la mort avait
été causée par un seul coup de poignard dans le dos, qui avait
tranché l'aorte. Le poignard, une arme formidable, avait été retrouvé
à côté du cadavre. Le coup avait dû être porté par quelqu'un caché
dans la porte-cochère. L'assassin devait avoir le bras puissant et la
main très sûre. Il devait aussi posséder quelques connaissances
anatomiques pour avoir pu atteindre, avec autant de précision, une
partie vitale. Le vol n'avait pas été le mobile du crime, puisqu'on
trouva sur le corps une somme d'argent assez considérable et une
montre de prix.
C'est tout ce qu'on put découvrir, et le coroner allait ajourner
l'enquête, lorsqu'au grand étonnement de tous, l'archevêque de
Montréal, accompagné du père Grandmont, entra au poste.
Les deux vénérables ecclésiastiques sont très émus. Ils demandent à
voir le cadavre. On les conduit dans une petite cellule où le
journaliste assassiné était couché sur un lit de camp. Ils se jettent
à genoux et prient un instant avec ferveur.
--Cher martyr! dit l'évêque en se relevant, vous m'aviez bien dit que
j'aurais avant vingt-quatre heures, une preuve indiscutable de la
vérité de vos révélations. La voilà la preuve, aussi affreuse que
convaincante!
Le coroner, en entendant ces paroles, croit à une méprise.
--Monseigneur, dit-il, l'homme assassiné est M. Ducoudray, rédacteur
du journal anticlérical, la _Libre-Pensée_.
--Je le sais, mon ami, réplique le prélat, et lorsque vous aurez
entendu le témoignage du père Grandmont et le mien vous comprendrez
ce que je viens de dire.
Le père Grandmont rendit son témoignage d'abord. Après avoir raconté
en quelques mots ce que nous connaissons déjà des derniers moments de
Ducoudray, il continua ainsi:
--Pour permettre à M. Ducoudray de sortir du presbytère sans être
reconnu par celui qui l'avait suivi de Montréal à Longueuil, je lui
fis donner par M. le curé une soutane et un chapeau romain. Il se
rasa la moustache, et emporta ses habits dans un petit sac de voyage
que je lui prêtai. Je le priai de me permettre de l'accompagner
jusqu'à Montréal. En sortant du presbytère, je vis un homme qui avait
l'air d'attendre quelqu'un. Il portait des lunettes noires et un
foulard, ou le collet de son paletot relevé cachait le bas de son
visage. Il me serait impossible de le reconnaître. Évidemment, il ne
se douta de rien en nous voyant, car il ne nous suivit pas. M.
Ducoudray m'assura qu'il était parfaitement fixé sur l'identité de
l'individu.--"C'est un ultioniste, m'a-t-il dit, un de ceux qui sont
chargés d'exécuter les sentences de mort que prononce l'horrible
secte à laquelle j'appartenais il y a une heure à peine."--"Mais, lui
répliquai-je, la société n'a pas pu se réunir, n'a pas pu vous
condamner à mort."--"Dans les cas urgents, l'ordre du Chef suffit,
m'expliqua-t-il. Le chef, renseigné par des esprits, supérieurs par
la clairvoyance à l'homme le plus intelligent, avait évidemment des
soupçons à mon endroit, et il m'a fait suivre par cet ultioniste en
lui donnant l'ordre de me _supprimer_--c'est le mot employé--s'il
découvrait chez moi une conduite louche. L'émotion que je n'ai pu
cacher, que je n'ai pas songé à cacher dans léglise, suivie de ma
visite au presbytère, est plus que suffisante pour me valoir un arrêt
de mort. Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas tenté de m'assassiner
pendant que j'allais de léglise au presbytère. Il faut qu'une
intervention céleste l'en ait empêché. Vous le savez, je suis le
secrétaire de la société, et, en cette qualité, j'ai la garde de
toutes les archives, je suis en possession de tous les secrets de la
secte. C'est pourquoi ils remueront ciel et terre pour me supprimer
avant que j'aie le temps de rien dévoiler."
--Voilà, continua le père Grandmont, un résumé fidèle de ce que M.
Ducoudray m'a dit, tant au presbytère que pendant le trajet aussi
rapide que possible, de Longueuil à Hochelaga. Pressé de me donner le
nom de l'ultioniste qui le poursuivait, il ne voulut pas le
faire.--"Je lui pardonne d'avance, me dit-il, et de grand coeur; j'ai
tant besoin que Dieu et les hommes me pardonnent."
--À la porte de sa maison, poursuivit le père Grandmont, je le
quittai, après lui avoir donné rendez-vous, vers une heure du matin,
dans léglise du Gesù. Il voulait entendre la messe et communier, afin
de se préparer à la mort. Il était alors dix heures et demie du soir,
environ. Je me rendis au collège, j'exposai la situation en peu de
mots au supérieur, et j'obtins la permission d'attendre mon cher
pénitent dans léglise. Peu après l'heure convenue, il arriva. Il me
dit qu'il avait réussi à remettre les archives de la société entre
les mains de monseigneur l'archevêque; qu'il avait été suivi par deux
ultionistes depuis sa maison jusqu'à l'archevêché; que trois fois il
croyait que tout était fini, mais qu'une protection visible du ciel
l'avait sauvé; qu'en revenant de l'évêché au Gesù il avait constaté
que trois sicaires le poursuivaient; que pendant ce trajet encore il
avait éprouvé la même protection surnaturelle.--"Maintenant, me
dit-il, qu'ils fassent leur oeuvre; je suis prêt à mourir, je désire
mourir pour expier mes crimes." Il entendit la messe et reçut la
sainte communion avec une ferveur vraiment angélique. Après notre
action de grâces, je le suppliai de rentrer avec moi au collège pour
la nuit; ou, au moins, de nous permettre, au frère qui avait servi la
messe et à moi, de l'accompagner chez lui. Il refusa avec douceur
mais avec une fermeté qui n'admettait pas de réplique.--"Ce ne
serait, dit-il, qu'un répit de quelques heures. Rien au monde, aucune
puissance humaine ne peut me sauver de la mort qui m'attend. Quand
même je ne sortirais jamais du collège, ils trouveraient le moyen d'y
pénétrer avant quarante-huit heures. En ce moment je suis encore
soutenu par le Pain de vie et je ne crains pas la mort. Serai-je
aussi bien préparé plus tard? Je pars donc, sachant parfaitement bien
que je ne me rendrai pas chez moi; car, je le sens, la protection
céleste qui n'était accordée en vue de ce que j'avais à accomplir, me
sera désormais retirée. Ainsi soit-il! Adieu mon père! Merci! ô mille
fois merci de m'avoir ouvert les portes du ciel." Et il partit ainsi,
malgré nos supplications. Ai-je besoin de vous dire que le frère et
moi nous voulûmes le suivre et que nous ne renonçâmes à notre projet
qu'en constatant que M. Ducoudray en était profondément peiné.
Et les larmes coulèrent abondantes sur les joues ridées du père
Grandmont.
Monseigneur donna ensuite son témoignage.
--Entre dix et onze heures, comme je me préparais à me mettre au lit,
on sonna à la porte de l'évêché. Le domestique ouvrit et vint me dire
qu'un prêtre voulait me voir pour une affaire qui ne souffrait pas de
délai. Je le fis entrer dans ma chambre. Il portait un sac de voyage
et un paquet assez volumineux. Il me déclara aussitôt qu'il n'était
pas prêtre, me dit son nom et me raconta en quelques mots ce que le
père Grandmont vient de vous relater. Il me remit ensuite des
documents qu'il déclara être les archives d'une société secrète et me
donna de longues explications sur cette organisation. Je ne crois pas
devoir entrer dans plus de détails en ce moment. J'avoue que, tout en
l'écoutant avec attention et le plus vif intérêt, je me demandais si
tout cela n'était pas une terrible mystification. Il parut lire ma
pensée dans mes yeux, car il me dit:--"Monseigneur, avant
vingt-quatre heures, vous aurez la preuve que je ne vous mystifie
pas." L'entrevue dura environ deux heures. Avant de partir il me
demanda la permission d'ôter son habillement de prêtre.--"Je n'ai
plus besoin de me déguiser", me dit-il. Il m'avait expliqué
auparavant qu'il s'était ainsi travesti pour n'être pas reconnu; mais
il ne m'avait pas dit un mot des ultionistes qui le poursuivaient. Je
le fis passer dans ma chambre à coucher, et, bientôt après, il en
sortit habillé en laïque. Il me remit la soutane et le chapeau qu'il
portait et me pria de les faire remettre au curé de Longueuil. Puis
il partit, après avoir demandé ma bénédiction. Je le conduisis à la
porte moi-même. Je passai le reste de la nuit à examiner les
documents qu'il m'avait laissés. En apprenant sa fin tragique, ce
matin, j'ai compris que j'avais eu affaire, non à un mystificateur,
mais à un miraculé, à un grand pécheur devenu tout à coup un grand
saint, par un effet extraordinaire de la grâce divine.
* * * * *
À la suite de ces deux témoignages qui, aussitôt qu'ils furent
connus, jetèrent la ville et le pays tout entier dans une émotion
impossible à décrire, l'enquête fut ajournée pour permettre à la
police de faire des recherches. Elle en fît, mais inutilement. Elle
découvrit facilement le cocher qui avait conduit l'homme aux lunettes
noires à Longueuil et l'avait ramené deux ou trois heures après
jusqu'à la gare Dalhousie où il était descendu; mais pour lui c'était
un étranger qu'il n'avait jamais vu auparavant ni depuis.
On interrogea le propriétaire du magasin de Longueuil, où lultioniste
avait demandé des renseignements. Tout ce qu'il savait, c'est que
vers dix heures du soir, la veille du meurtre, un étranger, portant
des lunettes noires et ayant le visage caché par le collet de son
paletot, avait demandé où se trouvait le bureau de téléphone et de
télégraphe.
Le gardien du bureau fut soumis à un interrogatoire sévère, car on le
soupçonnait, à cause de ses allures suspectes, d'en savoir plus long
que les autres sur l'identité de l'homme aux lunettes; mais tout ce
que l'on put lui faire dire, c'est que l'étranger avait téléphoné et
écrit à quelqu'un, à Montréal, avec qui il s'était mis en
communication lui-même; qu'il n'avait pas remarqué avec quel numéro
il s'était mis ainsi en communication; qu'il avait seulement entendu
demander si c'était le numéro 11 qui répondait. Ce numéro 11 ne jeta
aucune lumière sur le mystère; car le numéro 11 du
téléphone-télégraphe, en février 1946, était le numéro de
l'Hôtel-Dieu.
Après plusieurs jours d'enquête, le jury rendit le verdict suivant:
"Nous trouvons que Charles Ducoudray est mort d'un coup de poignard
infligé par une personne inconnue. Nous sommes d'avis que l'assassin
est membre d'une société secrète à laquelle Ducoudray appartenait et
dont il avait révélé les secrets à l'autorité religieuse; et que
c'est pour le punir de cette révélation qu'on l'a poignardé."