Chapitre XVI

Quoniam melior est misericordia

tua super vites.

Car votre miséricorde est

préférable à toutes les vies.

Ps. LXII, 4.

Les élections sont terminées. C'est un vrai désastre pour la cause

nationale. Les ministres triomphent sur toute la ligne,

particulièrement dans la province de Québec. Houghton est plus

heureux dans la province d'Ontario. Son groupe revient plus nombreux

qu'avant la dissolution. C'est le Canada français qui, trompé,

dévoyé, donne au gouvernement la plus forte majorité, à ce

gouvernement qui médite la ruine de l'Église et de la nationalité

française! Lamirande est élu avec Leverdier et un petit nombre

d'adhérents; mais la masse de la députation française se compose de

partisans du cabinet. Saint-Simon est parmi les vainqueurs, grâce à

l'or de Montarval qui, en secret, a soutenu cette candidature en

apparence ultra-séparatiste.

Lamirande voit s'écrouler en même temps ses espérances de patriote et

son bonheur domestique. Sa femme se meurt: la cruelle maladie a fait

son oeuvre. Douce, résignée, elle s'en va comme elle a vécu, en

Parfaite chrétienne; ce qui ne veut pas dire en indifférente. Jeune

encore, elle tient naturellement à la vie. Elle lutte contre la mort

qui s'avance. Aimée et aimante, l'idée de la séparation d'avec son

mari et son enfant l'épouvante. Mais elle répète avec le Sauveur au

jardin des Oliviers: "Mon Dieu, si vous ne voulez pas que ce calice

s'éloigne de moi, que Votre volonté soit faite et non la mienne!"

Pour Lamirande, il ne peut pas accepter la coupe d'amertume. Il

quitte la chambre de sa femme et s'en va dans une pièce voisine se

jeter à genoux devant une statue de son saint Patron, et là, il

répand son âme dans une prière suprême, dans une supplication

déchirante: "Grand saint Joseph, répète-t-il sans cesse vous pouvez

m'obtenir de Celui dont vous avez été le père nourricier la vie de ma

femme. Obtenez-moi cette grâce, je vous en conjure. Dieu a permis la

destruction de mes rêves politiques, des projets de grandeur que

j'avais formés pour ma patrie. Mais Il ne voudra pas m'accabler tout

à fait! Saint Joseph, sauvez ma femme!"

Il priait ainsi depuis une demi-heure, les yeux fixés sur la statue.

Tout à coup, il s'estime en proie à une hallucination. La douleur, se

dit-il, me trouble le cerveau. Car voilà que la statue s'anime. Ce

n'est plus un marbre blanc et froid qui est là devant lui, c'est un

homme bien vivant. Le lis qu'il tient à la main est une vraie fleur.

Et saint Joseph parle:

--Joseph, si vous insistez sur la grâce temporelle que vous demandez,

elle vous sera certainement accordée. Votre femme vivra. Si au

contraire, vous laissez tout à la volonté de Dieu, le sacrifice que

vous ferez de votre bonheur domestique sera récompensé par le

triomphe de notre patrie. Vous serez exaucé selon votre prière. Et

afin que vous sachiez que ceci n'est pas une illusion de vos sens,

voici!"

Et saint Joseph, détachant une feuille de sa fleur de lis la met dans

la main tremblante de Lamirande.

Puis le marbre reprend la place de l'homme vivant, le lis redevient

pierre, comme auparavant, mais il y manque une feuille.

Tout bouleversé, Lamirande se précipite dans la chambre de sa femme.

--Qui te parlait tout à l'heure? lui demande Marguerite. C'était une

voix étrange, une voix céleste... Qu'as-tu donc, mon mari?

Lamirande, se jetant à genoux à côté du lit, et prenant sa femme

doucement dans ses bras, lui raconte tout ce qui s'est passé.

--Ce n'était pas un rêve, dit-il, voici la feuille de lis que saint

Joseph m'a donnée.

--Marguerite! continue-t-il, tu vivras. Car tu veux vivre, n'est-ce

pas?

--Je voudrais vivre, Joseph, car Dieu seul sait combien j'ai été

heureuse avec toi; mais si c'est la volonté du ciel que je meure....

--Ce n'est pas la volonté de Dieu que tu meures, puisqu'il a fait un

miracle pour me dire que tu vivras.

--Mais si je vis, la patrie mourra!

--Saint Joseph n'a pas dit cela.

--Il ne t'a promis le triomphe de la patrie qu'à la condition que tu

fasses le sacrifice de ton bonheur....

--Je ne pourrai jamais demander que tu meures, ma femme, ma vie!

--Mais ne pourrais-tu pas demander que la volonté de Dieu se fasse?

Lamirande garde le silence.

Marguerite rassemblant, pour un suprême effort, les derniers restes

de sa vitalité, poursuit:

--Oui, mon mari, faisons ce sacrifice pour l'amour de la patrie. Tu

as travaillé longtemps pour elle, mais tous tes efforts, tous les

efforts de tes amis ont été vains. Et voici qu'au moment où tout

paraît perdu, Dieu te promet de tout sauver si nous voulons tous deux

lui offrir le sacrifice de quelques années de bonheur. C'est un dur

sacrifice, mais faisons-le généreusement. Il ne s'agit pas seulement

de la prospérité et de la grandeur matérielle du pays, mais aussi du

salut des âmes pendant des siècles peut-être. Car si les sociétés

secrètes triomphent, c'est la ruine de la religion. C'est cette

pensée qui t'a soutenu dans les pénibles luttes de ces dernières

semaines. C'est cette pensée qui me soutient maintenant. Pense donc,

quel bien en retour de quelques années d'une pauvre vie! Ce n'est pas

souvent que, par sa mort, une femme peut sauver la patrie....

Marguerite dut lutter encore avec son mari, car la mort paraissait

plus redoutable à lui qui devait rester qu'à elle qui s'en allait.

Perdre sa femme! Voir sa bien-aimée devenir "ce je ne sais quoi qui

n'a de nom dans aucune langue"; la conduire au tombeau; la confier

aux vers et à la corruption, lorsqu'il pouvait la garder encore

longtemps auprès de lui, c'était affreux. Cette pensée lui causait

une agonie mortelle.

Enfin, la grâce divine et les prières de Marguerite l'emportèrent sur

les répugnances de la nature humaine. Avec sa femme il fit

sincèrement cette prière: "Seigneur Jésus! qu'il soit fait selon

votre volonté et non selon la nôtre. Ou plutôt faites que notre

volonté soit conforme à la vôtre".

* * * * *

La cruelle maladie suit son cours.

Le lendemain, sur le soir, Lamirande, voyant que la fin approchait,

fit venir le père Grandmont. Leverdier et sa soeur Hélène étaient

auprès de la mourante depuis le matin. Marguerite reçut les derniers

sacrements en pleine connaissance et avec une ferveur angélique.

Elle fit ses adieux, simples et touchants, à son mari et à sa fille,

à sa soeur et à son frère adoptifs, au père Grandmont. Elle baissa

ensuite rapidement et sembla ne plus rien voir ni entendre. Lamirande

croyait qu'elle ne sortirait de ce coma que pour se réveiller dans

l'éternité. Tout à coup elle fit signe à son mari qu'elle voulait lui

parler. Il se pencha tendrement sur elle. Tout bas, elle lui dit:

"Hélène t'a toujours aimé. Sans m'oublier, rends-la heureuse. Adieu!

Au ciel!"

Puis, recommandant son âme à Dieu, elle rendit doucement le dernier

soupir.

* * * * *

Cette nuit-là, Hélène pria et pleura longtemps auprès du corps de

Marguerite.

Des pensées tumultueuses envahirent son âme et l'effrayèrent. Des

désirs qu'elle avait su repousser, qu'elle croyait à jamais éteints,

se réveillèrent soudain en elle et la troublèrent. Elle aurait

désiré n'éprouver que de la douleur, et un autre sentiment, qu'elle

n'osait nommer, se mêlait à son chagrin, l'absorbait. Elle pleurait,

mais ses larmes, qu'elle aurait voulues amères et brûlantes, étaient

douces. Elle désirait ne demander au ciel que le repos de l'âme de

Marguerite et le courage pour Joseph, et c'était pour elle-même

qu'elle priait. "Seigneur, disait-elle, vous m'avez accordé la

grâce de vaincre mon coeur pendant quinze ans, soutenez-moi dans

cette heure suprême. Je puis penser à lui maintenant sans crime, sans

injustice envers celle que j'aimais comme une soeur et qui est sans

doute auprès de Vous. S'il est possible que je sois enfin heureuse

après tant d'années de souffrance, faites-moi cette grâce, ô mon

Dieu! Et s'il ne doit pas en être ainsi, aidez-moi à souffrir

encore et à Vous bénir toujours."

Pour la patrie: Roman du XXe siècle · 第 22 / 48 题