Cogitationes meae dissipatae sunt,
torquentes cor meum.
Toutes mes pensées ayant été renversées,
elles ne servent plus qu'à me déchirer le coeur.
Job. XVII, II.
Aussi longtemps qu'il put voir les traits de sa femme que la mort
avait en quelque sorte divinisés, Lamirande se sentit calme et fort.
À léglise, pendant le service, il versa d'abondantes larmes, mais le
chant sublime de la messe de _Requiem_ éleva son âme au-dessus des
amertumes de la terre et l'introduisit dans les joies et le repos de
l'éternité. Ce fut au retour du cimetière, quand il rentra dans sa
maison où il avait connu tant de bonheur, vide maintenant, désolée à
tout jamais, ce fut en ce moment qu'une tristesse toute humaine
s'abattit sur lui. Le ciel qu'il avait entrevu, où son âme semblait
pénétrer en quelque sorte, à la suite de l'âme de Marguerite, se
ferma sur lui et le repoussa. Il ne voyait plus que cette vallée de
larmes, et le chemin qu'il lui restait à parcourir paraissait
interminable.
Les soeurs du couvent de Beauvoir étaient venues chercher la petite
Marie, croyant bien faire, mais elles avaient enlevé de la maison le
dernier rayon de lumière qui naguère encore l'illuminait si
gracieusement.
Malgré les efforts de Leverdier, une sorte de désespoir s'empara de
Lamirande. Il regrettait presque son sacrifice. Il se disait: j'ai
été présomptueux; j'ai, par orgueil, voulu faire un acte d'héroïsme
sans y être appelé, sans avoir la grâce nécessaire. Seuls les saints
ont le droit d'entreprendre les choses sublimes; eux seuls ont la
vocation de quitter le terrain des vertus ordinaires pour se livrer
aux renoncements surhumains. Pour moi, j'aurais dû humblement choisir
la voie moins parfaite mais plus sûre qui m'était offerte; j'aurais
dû demander la vie de ma femme, puisque Dieu avait daigné exaucer ma
prière.
Puis le doute l'envahissait. Au lieu d'être un miracle, cette
apparition de saint Joseph n'était peut-être qu'un prestige
diabolique. Ce ne pouvait être une simple hallucination, puisqu'il
avait toujours la preuve matérielle de la réalité objective de la
vision: la feuille de lis qui s'adaptait parfaitement au lis brisé de
la statue. Mais le tentateur avait peut-être voulu lui tendre un
piège en lui proposant un sacrifice qu'il avait accepté par orgueil
plutôt que par amour de Dieu, afin de pouvoir se dire: voyez comme je
suis fort, je puis renoncer à ce qui m'est le plus cher au monde!
Ensuite, un autre genre de doute survenait. Ce n'était plus le démon
qui l'avait tenté et trompé. Il était bien convaincu que l'apparition
était céleste; mais qu'à cause de ses résistances, à cause de ses
répugnances à accepter le sacrifice, il en avait perdu tout le
mérite; que la mort de sa femme serait inutile pour le pays.
Humainement, tout était perdu. Dieu aurait sans doute fait un miracle
pour tout sauver, puisqu'Il l'avait promis, mais c'était à la
condition que l'épreuve fût courageusement acceptée. J'ai mal
accueilli cette épreuve, se disait Lamirande, j'ai mal fait mon
sacrifice. Dieu est donc dégagé de sa promesse. Ma femme est morte et
mon pays va mourir!
Toutes ces pensées amères le jettent dans un pro fond abattement. Il
ne peut se résoudre à ouvrir son coeur à Leverdier, lui parler du
miracle. Il lui semble que son ami le blâmera comme il se blâme
lui-même, doutera comme il doute. Voulant s'épargner cette nouvelle
souffrance, il se tait.
Cette douleur sombre, sans larmes, sans épanchement du coeur,
inquiète Leverdier.
--Mon ami, dit-il, il faut que tu fasses un effort pour secouer cette
tristesse noire qui n'est pas du ciel. Viens avec moi, je vais te
conduire à Manrèse. Tu y passeras une journée ou deux avec le père
Grandmont.
--Tu as raison, dit Lamirande. Allons!
Et les deux amis se dirigent vers le chemin Sainte-Foye où plus de
quinze années auparavant Lamirande avait, pour la première fois,
parlé de son bonheur à son jeune ami. C'était alors le printemps; les
oiseaux chantaient les louanges du Seigneur, la campagne était belle
et le ciel souriait. Maintenant, c'est le triste hiver; plus de
verdure, plus de chants; mais des arbres mornes, dépouillés, sous un
firmament gris et froid.
Leverdier conduit son ami jusqu'à la porte de la maison de retraite.
--Au revoir, lui dit-il, que saint Ignace te console et te communique
son courage.
--Merci! mon ami, merci!
* * * * *
Lamirande monta à la chambre du père Grandmont, chambre dont il
connaissait bien le chemin. Le vénérable prêtre lui ouvrit les bras.
Lamirande s'y jeta comme un enfant et raconta au ministre de
Jésus-Christ tout ce qui s'était passé; toutes ses tentations, toutes
ses défaillances.
Ils passèrent ensemble une partie de la nuit devant le saint
sacrement, dans la petite chapelle intérieure de la maison, abîmés
dans la méditation sur le néant de la vie.
De bonne heure, le père dit sa messe. Lamirande la servit et reçut le
Pain céleste qui chassa de son âme les doutes, comme le soleil
dissipe les brouillards de la nuit. Le calme et la confiance en Dieu
étaient revenus, mais Lamirande se défiait toujours de lui-même.
--Mon père, dit-il, je suis trop faible pour continuer loeuvre que
j'ai entreprise. Vous me dites que mon sacrifice, tout mal fait qu'il
a été, sera accepté et que Dieu enverra, en retour, quelque secours
inattendu à la patrie. Je le crois. Mais mon rôle est maintenant
rempli. Je puis me retirer quelque part où, ne cherchant à pratiquer
que des vertus ordinaires, je serai moins exposé à tomber.
--Pas encore, mon enfant, pas encore, dit en souriant doucement le
bon religieux. Votre rôle n'est pas accompli, loin de là. Restez dans
la politique, c'est-à-dire à votre poste, et attendez patiemment que
Dieu réponde à votre sacrifice comme Il l'a promis et comme Il le
fera, très certainement. Ces faiblesses humaines que vous déplorez,
en les exagérant peut-être un peu, sont une grande grâce. Elles vous
tiennent dans l'humilité, sans laquelle il est impossible de plaire à
Dieu. Songez à saint Paul qui avait été ravi au troisième ciel, et
qui nous dit: "De peur que la grandeur de mes révélations ne me
causât de l'orgueil, Dieu a permis que je ressentisse dans ma chair
un aiguillon, qui est l'ange de Satan, pour me donner des soufflets".
Je vous trouverais bien à plaindre et bien exposé, mon enfant, si
vous étiez exempt de toute faiblesse, si vous ne craigniez de tomber
à chaque instant: vous seriez une proie facile au démon de l'orgueil.
--Mais, mon père, non seulement je crains de tomber, je tombe
effectivement!
--Et quand même cela serait! Relevez-vous, voilà tout. Si, pour vous
rendre chez vous, vous étiez obligé de parcourir un chemin tout
rempli de trous et parsemé de cailloux, la crainte, la certitude même
de faire quelques chutes, de vous meurtrir les genoux et les mains,
cette certitude, dis-je, ne vous détournerait pas d'entreprendre le
trajet. Tomber, cela fait mal, cela humilie; niais cela n'empêche pas
d'arriver au but, pourvu qu'on se relève.
--Mais pour se relever, il faut la grâce....
--Sans doute, et cette grâce est toujours accordée à qui la demande
sincèrement. Si beaucoup restent par terre, c'est qu'ils aiment mieux
être couchés que debout. Ils demandent peut-être à Dieu la grâce de
se relever, mais c'est une demande qu'ils ne désirent pas réellement
voir exaucée. Aimant la fange, ou la poussière, ou le gazon fleuri où
ils sont tombés, ils veulent secrètement y rester, plutôt que de
continuer leur pénible voyage. Tout en demandant à Dieu du bout des
lèvres la grâce de se relever, ils seraient désolés si Dieu les
relevait de force. Mais Dieu, qui voit dans le secret, ne les relève
pas.
--Eh bien! mon père, je resterai à mon poste aussi longtemps que vous
ne me direz pas que ma tâche dans le monde politique est achevée.
--Très bien! En effet, je vous dirai quand vous pourrez vous en
aller. Ce ne sera pas de sitôt, je m'imagine, car il reste beaucoup à
faire. Peut-être même Dieu vous demandera-t-il quelque nouveau
sacrifice avant que tout soit terminé.
--Avec sa grâce je le ferai!