Saint-Simon se présentait dans le comté de Québec, entre le candidat
du gouvernement et celui de Lamirande, comme séparatiste, bien plus
séparatiste que Lamirande et ses amis qu'il accusait de trahir la
cause nationale.
Un jour, il convoqua une assemblée des électeurs de la Jeune-Lorette
et mit Lamirande au défi de l'y rencontrer. Celui-ci accepte le défi,
bien que de telles rencontres, où la discussion est rarement digne,
lui répugnent souverainement. Mais refuser de faire face à son
accusateur, c'est compromettre les chances, déjà faibles, de son
candidat.
Depuis quelques jours le temps avait été superbe. Le soleil brillait
dans un ciel d'azur. Pas un souffle de vent, et le thermomètre seul
disait qu'il y avait vingt degrés au-dessous de zéro Fahrenheit. Le
matin de la réunion, un changement s'était opéré dans l'atmosphère.
Le mercure était monté de dix degrés, mais le froid paraissait bien
plus intense. L'humidité pénétrait jusqu'aux os. Le soleil s'était
levé rouge dans un ciel blafard. Au sud-ouest un banc de nuages gris
se montrait; tandis que du côté opposé, du redoutable nord-est, le
vent s'était élevé, très faible d'abord, à peine perceptible, mais
augmentant sans cesse à mesure que les nuages s'étendaient et
s'épaississaient. Bientôt la neige commence à tomber, fine, drue,
pénétrante. C'est un _crescendo_ formidable: vent, neige, poudrerie
prennent à chaque instant une nouvelle fureur. Les arbres, dont les
branches sont roidies par la gelée, font entendre de sinistres
craquements et se tordent sous les puissantes rafales.
Malgré la tempête, l'assemblée eut lieu. Du reste, l'avant-midi les
chemins étaient encore passables, et pour se rendre de Québec à
Lorette on allait le vent arrière. Lamirande, absorbé par ses
inquiétudes, ne fit pas attention aux mugissements dont l'air était
rempli.
La réunion fut ce qu'elle devait être: désagréable, détestable.
Saint-Simon porta contre Lamirande toutes les accusations qui
traînaient dans les journaux depuis quelque temps. C'était un
ambitieux, disait-il, qui aurait voulu s'assurer une position
brillante et qui, ne l'ayant pu obtenir, combattait le gouvernement
par, dépit. Sur ce thème, le misérable esclave de Montarval broda
pendant trois quarts d'heure. Lamirande lui répondit avec autant de
dignité et de sang-froid que possible. Un certain nombre de gens
sensés et raisonnables lui étaient sympathiques; mais du sein de
l'assemblée beaucoup de voix s'élevaient pour l'insulter.
Jamais Lamirande n'avait éprouvé écoeurement aussi profond qu'à la
fin de cette réunion; jamais il n'avait senti dans son coeur un
sentiment aussi voisin de la haine.
L'assemblée finie, il fallait songer au retour. Ce fut alors que
Lamirande remarqua, pour la première fois, la violence de la tempête
qui avait pris des proportions extraordinaires. Le froid n'était pas
tombé, et pour retourner à Québec il fallait faire face au terrible
_nord-est_ qui asphyxiait, à la neige qui cinglait. Pour Lamirande,
il n'y avait pas à hésiter. Absent depuis le matin, la pensée de sa
femme mourante le torturait et l'aurait fait affronter un danger plus
imminent encore. Il avait, du reste, un cheval vigoureux et un cocher
prudent et sobre. Dans ces conditions, le retour à Québec était un
voyage très pénible, mais ce n'était pas une entreprise folle.
Ce fut, cependant, avec le pressentiment d'un malheur que les gens de
Lorette virent Saint-Simon partir quelques minutes avant Lamirande.
Son cheval, tout en jambes, était peu propre à lutter contre le vent,
et l'on avait pu remarquer que le cocher du journaliste et le
journaliste lui-même eurent recours assez copieusement à l'eau-de-vie
sous prétexte de se prémunir contre le froid.
La tempête augmentait toujours. La poudrerie était devenue vraiment
terrifiante. On ne pouvait pas voir à dix pas en avant ou en arrière
de soi. À chaque côté du chemin, dans les champs, rien qu'un vaste
tourbillon blanc, confus, fuyant avec une rapidité vertigineuse.
Le cocher de Lamirande, pour se garer de la neige, s'était tourné à
gauche.
Tout d'un coup, il se fait une courte accalmie. Mais pendant cet
instant, Lamirande a entrevu, à droite, dans le champ, un spectacle
qui fige le sang dans ses veines: un attelage à moitié enseveli dans
un banc de neige. Il reconnaît le cheval de Saint-Simon, et comme
un éclair, la situation se présente à son esprit: le malheureux
journaliste et son cocher se sont égarés; et déjà, sans doute,
engourdis par le froid, ils sont condamnés à une mort certaine si on
ne vient promptement à leurs secours.
Le cocher de Lamirande, toujours tourné à gauche, n'a rien vu.
Alors des pensées horribles traversent le cerveau de Lamirande, le
brûlant comme des traits de feu. Il voit, dans un tableau,
instantanément, tout le mal que cet homme néfaste a fait à la cause
nationale, toutes ses noires calomnies, toutes ses abominables
accusations, toutes ses criantes injustices. Il voit tout cela, et
il se dit: c'est la justice de Dieu qui le frappe; laissons faire
la justice de Dieu!
Oui! cette horreur était entrée dans la pensée de Lamirande et elle
était tout près de pénétrer dans la partie supérieure de son âme. Il
allait succomber à la tentation, il allait commettre un crime que
seul loeil de Dieu pouvait voir.
Lorsque, dans deux ou trois jours, la tempête finie, on aurait
retrouvé les cadavres de Saint-Simon et de son compagnon, qui aurait
pu soupçonner seulement que dans une trouée de la poudrerie Lamirande
avait vu le commencement de cette tragédie et l'avait laissée
s'accomplir? Il fut donc penché sur le bord de l'abîme que nous
côtoyons sans cesse et où tous nous tomberions à chaque instant si la
grâce divine ne nous retenait: l'abîme du péché.
Avec un cri d'effroi et d'horreur à la pensée de l'épouvantable chute
qu'il allait faire, il se ressaisit. La lutte, en réalité, n'avait
duré qu'un instant, le temps de faire quelques pas. Il arrêta son
cocher et lui fit part de ce qu'il venait de voir. Heureusement, une
maison était proche. Ils obtiennent du secours; puis, avec
précaution, pour ne pas s'égarer à leur tour, ils se dirigent vers
l'endroit où Lamirande a entrevu les victimes de la tempête. Ils les
trouvent enfin. Les malheureux ayant perdu leur robe de traîneau,
n'ont rien pour se mettre à l'abri du froid. Complètement
désorientés, épuisés par leurs efforts désespérés pour dégager leur
cheval et pour se faire entendre, ils sont déjà à moitié plongés dans
le fatal sommeil, avant-coureur de la mort.
Avec grand-peine on peut les ramener à la maison. Lamirande leur
donne les premiers soins que réclame leur état, puis continue sa
route, remerciant humblement Dieu de l'avoir préservé de l'abîme.