I Cor. X, 12.

Saint-Simon se présentait dans le comté de Québec, entre le candidat

du gouvernement et celui de Lamirande, comme séparatiste, bien plus

séparatiste que Lamirande et ses amis qu'il accusait de trahir la

cause nationale.

Un jour, il convoqua une assemblée des électeurs de la Jeune-Lorette

et mit Lamirande au défi de l'y rencontrer. Celui-ci accepte le défi,

bien que de telles rencontres, où la discussion est rarement digne,

lui répugnent souverainement. Mais refuser de faire face à son

accusateur, c'est compromettre les chances, déjà faibles, de son

candidat.

Depuis quelques jours le temps avait été superbe. Le soleil brillait

dans un ciel d'azur. Pas un souffle de vent, et le thermomètre seul

disait qu'il y avait vingt degrés au-dessous de zéro Fahrenheit. Le

matin de la réunion, un changement s'était opéré dans l'atmosphère.

Le mercure était monté de dix degrés, mais le froid paraissait bien

plus intense. L'humidité pénétrait jusqu'aux os. Le soleil s'était

levé rouge dans un ciel blafard. Au sud-ouest un banc de nuages gris

se montrait; tandis que du côté opposé, du redoutable nord-est, le

vent s'était élevé, très faible d'abord, à peine perceptible, mais

augmentant sans cesse à mesure que les nuages s'étendaient et

s'épaississaient. Bientôt la neige commence à tomber, fine, drue,

pénétrante. C'est un _crescendo_ formidable: vent, neige, poudrerie

prennent à chaque instant une nouvelle fureur. Les arbres, dont les

branches sont roidies par la gelée, font entendre de sinistres

craquements et se tordent sous les puissantes rafales.

Malgré la tempête, l'assemblée eut lieu. Du reste, l'avant-midi les

chemins étaient encore passables, et pour se rendre de Québec à

Lorette on allait le vent arrière. Lamirande, absorbé par ses

inquiétudes, ne fit pas attention aux mugissements dont l'air était

rempli.

La réunion fut ce qu'elle devait être: désagréable, détestable.

Saint-Simon porta contre Lamirande toutes les accusations qui

traînaient dans les journaux depuis quelque temps. C'était un

ambitieux, disait-il, qui aurait voulu s'assurer une position

brillante et qui, ne l'ayant pu obtenir, combattait le gouvernement

par, dépit. Sur ce thème, le misérable esclave de Montarval broda

pendant trois quarts d'heure. Lamirande lui répondit avec autant de

dignité et de sang-froid que possible. Un certain nombre de gens

sensés et raisonnables lui étaient sympathiques; mais du sein de

l'assemblée beaucoup de voix s'élevaient pour l'insulter.

Jamais Lamirande n'avait éprouvé écoeurement aussi profond qu'à la

fin de cette réunion; jamais il n'avait senti dans son coeur un

sentiment aussi voisin de la haine.

L'assemblée finie, il fallait songer au retour. Ce fut alors que

Lamirande remarqua, pour la première fois, la violence de la tempête

qui avait pris des proportions extraordinaires. Le froid n'était pas

tombé, et pour retourner à Québec il fallait faire face au terrible

_nord-est_ qui asphyxiait, à la neige qui cinglait. Pour Lamirande,

il n'y avait pas à hésiter. Absent depuis le matin, la pensée de sa

femme mourante le torturait et l'aurait fait affronter un danger plus

imminent encore. Il avait, du reste, un cheval vigoureux et un cocher

prudent et sobre. Dans ces conditions, le retour à Québec était un

voyage très pénible, mais ce n'était pas une entreprise folle.

Ce fut, cependant, avec le pressentiment d'un malheur que les gens de

Lorette virent Saint-Simon partir quelques minutes avant Lamirande.

Son cheval, tout en jambes, était peu propre à lutter contre le vent,

et l'on avait pu remarquer que le cocher du journaliste et le

journaliste lui-même eurent recours assez copieusement à l'eau-de-vie

sous prétexte de se prémunir contre le froid.

La tempête augmentait toujours. La poudrerie était devenue vraiment

terrifiante. On ne pouvait pas voir à dix pas en avant ou en arrière

de soi. À chaque côté du chemin, dans les champs, rien qu'un vaste

tourbillon blanc, confus, fuyant avec une rapidité vertigineuse.

Le cocher de Lamirande, pour se garer de la neige, s'était tourné à

gauche.

Tout d'un coup, il se fait une courte accalmie. Mais pendant cet

instant, Lamirande a entrevu, à droite, dans le champ, un spectacle

qui fige le sang dans ses veines: un attelage à moitié enseveli dans

un banc de neige. Il reconnaît le cheval de Saint-Simon, et comme

un éclair, la situation se présente à son esprit: le malheureux

journaliste et son cocher se sont égarés; et déjà, sans doute,

engourdis par le froid, ils sont condamnés à une mort certaine si on

ne vient promptement à leurs secours.

Le cocher de Lamirande, toujours tourné à gauche, n'a rien vu.

Alors des pensées horribles traversent le cerveau de Lamirande, le

brûlant comme des traits de feu. Il voit, dans un tableau,

instantanément, tout le mal que cet homme néfaste a fait à la cause

nationale, toutes ses noires calomnies, toutes ses abominables

accusations, toutes ses criantes injustices. Il voit tout cela, et

il se dit: c'est la justice de Dieu qui le frappe; laissons faire

la justice de Dieu!

Oui! cette horreur était entrée dans la pensée de Lamirande et elle

était tout près de pénétrer dans la partie supérieure de son âme. Il

allait succomber à la tentation, il allait commettre un crime que

seul loeil de Dieu pouvait voir.

Lorsque, dans deux ou trois jours, la tempête finie, on aurait

retrouvé les cadavres de Saint-Simon et de son compagnon, qui aurait

pu soupçonner seulement que dans une trouée de la poudrerie Lamirande

avait vu le commencement de cette tragédie et l'avait laissée

s'accomplir? Il fut donc penché sur le bord de l'abîme que nous

côtoyons sans cesse et où tous nous tomberions à chaque instant si la

grâce divine ne nous retenait: l'abîme du péché.

Avec un cri d'effroi et d'horreur à la pensée de l'épouvantable chute

qu'il allait faire, il se ressaisit. La lutte, en réalité, n'avait

duré qu'un instant, le temps de faire quelques pas. Il arrêta son

cocher et lui fit part de ce qu'il venait de voir. Heureusement, une

maison était proche. Ils obtiennent du secours; puis, avec

précaution, pour ne pas s'égarer à leur tour, ils se dirigent vers

l'endroit où Lamirande a entrevu les victimes de la tempête. Ils les

trouvent enfin. Les malheureux ayant perdu leur robe de traîneau,

n'ont rien pour se mettre à l'abri du froid. Complètement

désorientés, épuisés par leurs efforts désespérés pour dégager leur

cheval et pour se faire entendre, ils sont déjà à moitié plongés dans

le fatal sommeil, avant-coureur de la mort.

Avec grand-peine on peut les ramener à la maison. Lamirande leur

donne les premiers soins que réclame leur état, puis continue sa

route, remerciant humblement Dieu de l'avoir préservé de l'abîme.

Pour la patrie: Roman du XXe siècle · 第 21 / 48 题