Prudentia carnis mors est.
La prudence de la chair est mort.
Rom. VII, 6.
Leverdier ne s'était pas trompé: son article souleva une tempête. Le
_Mercure_, principal organe ministériel, ouvrit le feu par un écrit
pompeux. En voici quelques extraits:
"Nous sommes arrivés à une époque décisive de notre histoire; le
moment est solennel: une nation va naître. De simple colonie que nous
étions tout à l'heure, nous passons à l'état de peuple libre et
entièrement indépendant. Le moment est donc solennel, avons-nous dit,
et nous devrions tous tenir un langage digne de la grandeur des
événements qui se préparent.
"Nous avons profondément regretté de lire, ces jours-ci, dans une
feuille obscure de Québec, un article très déplacé, et par la forme
et par le fond. La forme est légère, triviale, badine, ironique. Ce
n'est pas ainsi qu'il convient de discuter les graves questions du
jour. Pour le fond, c'est pis encore: appel aux préjugés religieux et
nationaux, manque de charité chrétienne, manque de respect envers
l'autorité constituée, manque de déférence envers nos chefs
politiques. Tous les manquements à la fois y sont.
"L'auteur de cet écrit pousse l'indélicatesse et la passion jusqu'à
rappeler que notre chef politique, le premier ministre de ce pays,
fait partie de la franc-maçonnerie. Sans doute, nous condamnons la
franc-maçonnerie puisque notre église la condamne; mais il ne faut
pas oublier que les églises protestantes ne la condamnent pas, et que
sir Henry est protestant. Il ne faut pas oublier que non seulement
les églises protestantes ne condamnent pas la franc-maçonnerie, mais
que plusieurs ministres protestants, et des plus éminents,
appartiennent à cette société. Ce qui prouve, et que les religions
protestantes ne voient pas la franc-maçonnerie d'un mauvais oeil, et
que la franc-maçonnerie n'est pas hostile, comme certains exaltés le
prétendent, à toute religion, au christianisme même.
"Malgré ces vérités incontestables, on fait un crime à sir Henry
d'être franc-maçon. On veut jeter le doute et le trouble dans
l'esprit de notre population; on veut lui rendre suspects les chefs
de l'État; on sape l'autorité; on attise le feu des préjugés
nationaux et religieux. Tout cela est révolutionnaire et antisocial.
Nous vivons dans un pays de population mixte, ne l'oublions jamais;
nous sommes la minorité en ce pays, ne l'oublions pas, non plus.
Vivons donc en paix avec les protestants, les Anglais et les
francs-maçons. C'est notre devoir puisque la Providence nous a placé
au milieu de ces divers éléments. Respectons leurs opinions si nous
voulons qu'ils respectent les nôtres. Donnons-leur fraternellement la
main. Ne les aigrissons pas si nous ne voulons pas qu'ils se
coalisent contre nous pour nous écraser. Soyons de notre époque et de
notre pays. Ayons confiance dans la sagesse et le patriotisme de nos
chefs. Confions-nous à leur loyauté, et soyons assurés que nos
privilèges seront respectés. Ne portons pas une main sacrilège sur la
Confédération. Contentons-nous de la perfectionner, en nous laissant
guider, dans cette oeuvre si délicate, par les chefs qui ont reçu la
mission de conduire le pays. Ceux qui demandent l'union législative
ne sont pas plus révolutionnaires que les utopistes dangereux qui
voudraient désunir les provinces. Nous sommes dans un juste milieu;
restons-y."
Toutes la petite presse ministérielle se mit aussitôt à faire
entendre la même note avec des variations qui étaient principalement
des attaques violentes et personnelles contre Lamirande et Leverdier
qu'on accusa de jalousie, d'ambition, de haine. Plusieurs de ces
écrivains, qui étaient grassement payés pour chanter les louanges des
ministres, s'indignaient à la pensée que cette scandaleuse croisade
contre l'autorité civile entreprise par la _Nouvelle-France_ et ses
partisans était inspirée par l'amour du lucre! Et, invariablement,
ces discours se terminaient par un fervent appel à la charité
chrétienne.
La _Libre-Pensée_, organe des radicaux ouvertement favorables à
l'union législative, fît feu et flammes, elle aussi, contre les
séparatistes. Crétins, calotins, hypocrites, impuissants, rongeurs de
balustres, cagots, cafards, jésuites de robe courte, escobars,
arriérés, éteignoirs, tenants du moyen âge, ennemis du progrès,
fanatiques, inquisiteurs, Torquemadas au petit pied, descendants
encroûtés de Pierre l'Ermite, tartufes, Basiles, voilà le canevas sur
lequel ce journal et ses satellites brodaient. Tous demandaient, à
hauts cris, au nom de l'économie, l'union législative. Nous sommes
trop gouvernés, répétaient-ils sans cesse. Plus de provinces, plus de
législatures provinciales, plus de mesquins préjugés de races et de
religion. Abattons tout cela et établissons un gouvernement unique,
fort, large, économe, et une seule nationalité.
À Québec se publiait dans ce temps-là un journal intitulé le _Progrès
catholique_, dirigé par Hercule Saint-Simon que le lecteur a déjà vu,
en compagnie de Lamirande, faire une visite d'enquête pour le compte
de la Saint-Vincent-de-Paul.
Homme de talent réel, mais peu sympathique, le rédacteur du _Progrès_
avait dans le regard quelque chose de faux et de froid qui faisait
éprouver un étrange malaise à tous ceux qui venaient en contact avec
lui. Doué d'une certaine allure énergique, violente même, il passait,
aux yeux de ceux qui ne voient que la surface des choses, pour un
homme fortement trempé, pour un caractère. Avant l'époque où commence
notre récit, il s'était jeté avec une grande ardeur dans le mouvement
séparatiste, à la suite de Lamirande et de Leverdier. Mais tout en
les proclamant ses chefs, tout en arborant leur drapeau, il ne
voulait pas toujours suivre leurs conseils ni adopter leur langage
ferme et modéré, leurs procédés marqués au coin de la sagesse. Depuis
un mois surtout il semblait s'être fait casseur de vitres de
profession.
Sans doute, il faut parfois casser les vitres, en réalité, comme au
figuré. Un homme est renfermé dans une chambre où l'air respirable
manque complètement. La porte est fermée à clé, barricadée; toutes
les issues sont hermétiquement closes. L'homme étouffe. Déjà il est
sans connaissance. Que faire? Vous cassez une vitre. L'homme respire,
il est sauvé. Dans le monde moral, il y a des situations analogues où
il est nécessaire de casser les vitres. C'est le seul moyen qui reste
de faire circuler un peu d'air pur dans les prisons où la routine et
les préjugés ont renfermé et asphyxient leurs victimes. Mais M.
Saint-Simon ne faisait guère plus autre chose que casser les vitres.
Il en cassait partout, toujours et à propos de rien. Le bruit des
vitres cassées avait attiré sur lui tous les regards sans toutefois
lui gagner les coeurs.
Le rédacteur du _Progrès catholique_ répondit donc à l'article de la
_Nouvelle-France_ par un éclat formidable. Il intitula son écrit:
_Est-ce la guerre que l'on veut?_ Dans cet écrit, non seulement il
demandait la sortie de la province de Québec de la Confédération,
mais il poussait les Canadiens français à s'organiser militairement,
à se procurer des armes et à se rendre à Ottawa pour surveiller les
délibérations du parlement. Il fît une charge incroyable contre tous
les protestants, sans distinction, déclarant qu'ils étaient tous
ligués contre les catholiques pour les massacrer. Et il terminait son
article d'énergumène en donnant clairement à entendre que le jour où
la province de Québec serait délivrée du joug fédéral, les Anglais
qui s'y trouveraient n'auraient qu'à se bien tenir.
En lisant cet article, Leverdier eut un mouvement de sainte colère.
Il quitta précipitamment le cabinet de lecture du parlement, traversa
le couloir et, appelant un page, fit mander Lamirande qui était à son
siège de député.
--As-tu vu la dernière bêtise de Saint-Simon? s'écria-t-il.
--Oui, fit tranquillement Lamirande, j'ai vu cet écrit, c'est plus
qu'une bêtise, c'est un crime.
--Cet homme-là est-il fou?
--Non, mon ami, il n'est pas fou. Il est quelque chose de pire qu'un
fou.
--Je ne vois guère rien de pire et de plus dangereux qu'un fou qui se
mêle d'écrire, répliqua vivement Leverdier.
--Un traître est plus dangereux qu'un fou, fit Lamirande.
--Grand Dieu! s'écria le journaliste, tu le soupçonnes de nous
trahir! Tu vas plus loin que moi, je ne l'accuse que d'un manque
incroyable de tact et de jugement.
--Je vais plus loin que toi, en effet. Je ne porte pas un jugement
téméraire en te disant que Saint-Simon nous trahit froidement.
--Mais sur quoi te bases-tu pour croire à tant de perfidie chez cet
homme qui, après tout, prétend défendre la même cause que nous?
--Tu n'ignores pas que l'on peut trahir une cause tout en prétendant
la défendre. C'est même le procédé favori de nos jours. C'est le
raffinement de la trahison.
--Oui, mais enfin, as-tu quelque preuve contre lui? Sur quoi
s'appuient tes soupçons?
--Ce ne sont pas des soupçons, c'est une certitude morale, une
conviction profonde.
--Mais encore, dis-moi sur quoi elle repose, cette certitude morale?
Tu n'as pas l'habitude de juger à la légère et sans preuves. J'avoue
que l'article est affreux, abominable. En le lisant, j'ai frémi
d'indignation, et si j'avais eu le malheureux sous la main, je ne
sais pas trop ce que je lui aurais fait. Mais, après tout, ne peut-on
pas mettre cet écrit sur le compte de la bêtise humaine, qui est
grande, tu le sais.
--Oui elle est grande, mais la perversité humaine est grande aussi.
Ce sont deux immensités dont Dieu seul peut voir les limites. Si je
n'avais que l'écrit de Saint-Simon pour me guider, je jugerais
l'incident probablement comme toi. Mais je sais que ce malheureux
était naguère affreusement travaillé par le démon de la richesse et
j'ai lieu de craindre qu'il n'ait succombé à la tentation. J'ai
appris, ce matin même, que depuis quelque temps Saint-Simon voit M.
Montarval dans l'intimité.
--Je sais, en effet, qu'ils sont intimes.
--Je l'ignorais jusqu'ici. Mais ce que je n'ignorais pas, c'est que
M. Montarval est l'homme le plus épouvantable que j'aie jamais vu...
un monstre... J'en frissonne encore. Je ne puis t'en dire davantage,
je me suis engagé au silence sur certains détails. Cet engagement ne
me lie peut-être pas d'une façon absolue; mais, enfin, qu'il me
suffise de te dire que celui qui fréquente assidûment Aristide
Montarval ne saurait être autre chose qu'un misérable. Les événements
ne me donneront que trop tôt raison.
Bien que quelque peu intrigué, Leverdier n'insista pas davantage. Il
connaissait trop bien son ami pour douter de la sûreté de son
jugement. Après un moment de silence, le journaliste reprit:
--Mais l'article, que faut-il en faire?
--Je viens de faire tout en mon pouvoir pour réparer le mal. Au
commencement de la séance, j'ai désavoué l'écrit et son auteur. J'ai
déclaré que cet article insensé n'exprime pas nos sentiments; que
nous ne sommes pas animés par la haine des autres peuples qui
habitent ce pays, mais pas l'amour de notre race, de notre
nationalité, de notre religion, de notre langue et de nos traditions;
que nous croyons mieux sauvegarder toutes ces choses sacrées en nous
retirant de la Confédération, maintenant que l'occasion s'en
présente; mais que nous ne menaçons personne. Je crois que tu feras
bien de répéter la même chose dans ton journal. Pour le moment; il
n'y a rien autre chose à faire. Les événements vont se précipiter.
Attendons.