Et ambulant per vias tenebrosas.
Ils marchent par des voies ténébreuses.
Prov. II, 13.
Deux jours après la réception et le banquet chez sir Henry, les
journaux de la capitale annoncèrent que le premier ministre était
tellement indisposé qu'il ne ,pouvaient ni assister aux séances de la
Chambre ni recevoir des visiteurs. La vérité vraie, c'est qu'il avait
quitté Ottawa le lendemain du dîner et s'était rendu secrètement à
Kingston où il gardait le plus strict incognito.
Vers neuf heures du soir, il sortit de l'hôtel où il était descendu
et se rendit à une maison isolée d'un des faubourgs de la ville. Il
frappa d'une manière toute particulière. Quelqu'un à l'intérieur lui
pose des questions auxquelles il répond; puis la porte S'ouvre, et
sir Henry se trouve dans le lieu de réunion du Suprême Conseil de la
Ligue du Progrès. Ce Suprême Conseil se compose de deux délégués de
chaque Conseil Central. Celui qui préside est le même que nous avons
vu diriger le Conseil Provincial de Québec. L'un des représentants
du Conseil Central de Montréal est Ducoudray, rédacteur de la
_Libre-Pensée_, que nous avons aussi vu figurer à la vieille capitale.
À peine sir Henry est-il arrivé que la séance s'ouvre par une
horrible prière à Satan que le président récite en se tournant vers
un immense triangle placé au fond de la salle. Devant ce triangle,
dont la principale pointe est en bas, emblème de Lucifer, de l'encens
brûle sur un autel.
--Mes frères, dit le président, nous voici au complet. Je vous
félicite de votre exactitude à vous rendre aux séances du Suprême
Conseil. Aussi, grâce au zèle que vous déployez dans vos travaux,
pouvons-nous envisager l'avenir avec confiance. Lors de notre
dernière réunions, j'avais l'honneur de vous communiquer
officiellement la nouvelle que nos efforts avaient pleinement réussi;
qu'avec le concours intelligent de nos frères en Angleterre et aux
États-Unis, le lien colonial était rompu. C'était le premier pas dans
la bonne voie. Mais ce n'était qu'un premier pas. Vous le savez,
notre dessein était de faire entrer immédiatement le Canada dans
l'union américaine. Malheureusement, les graves événements que vous
connaissez, nous ont forcés à ajourner indéfiniment la réalisation de
ce projet. Il a fallu adopter un autre but politique. Le comité
exécutif a estimé que, vu l'impossibilité d'incorporer le Canada aux
États-Unis, c'était l'union législative de toutes les provinces qui
nous offrait le meilleur moyen d'extirper radicalement du sol
canadien l'infâme superstition qui empêche notre peuple de marcher
dans les sentiers du véritable progrès. Cette décision a été ratifiée
par le Suprême Conseil à sa dernière réunion. Le comité exécutif a
donc exercé l'influence dont notre ordre dispose sur les législatures
provinciales pour les amener toutes à remettre au parlement fédéral
le règlement définitif de la question de notre avenir politique.
Aujourd'hui, j'ai l'honneur de vous annoncer officiellement que cette
partie de notre programme est exécutée. Le frère Marwood, à ma
demande, a aussitôt convoqué le parlement fédéral. Nous avons
maintenant à délibérer sur ce qu'il convient de faire à Ottawa. Que
vous en semble-t-il? La parole est aux frères qui ont quelques
observations à faire, quelque projet à soumettre à ce Suprême
Conseil?
Après un instant de silence.
--Le frère président, fit un affilié, a sans doute quelque
proposition à nous soumettre ', nous l'écoutons.
--En effet, j'ai un projet à soumettre au Conseil mais je voudrais,
auparavant, entendre les observations que mes frères peuvent avoir à
faire sur la situation.
--Nous pourrions mieux délibérer, dit le même affilié, si le frère
président voulait bien nous faire connaître d'abord son projet. Il
est bien rare que le Conseil ait à modifier les plans de son chef.
--En bien! reprend le président, voici comment j'envisage la
situation. Nous ne saurions réussir à faire accepter l'union
législative en la proposant ouvertement au parlement. Les députés
canadiens-français, les députés catholiques des autres provinces et
le groupe Houghton n'en voudront jamais. Il faut donc que le projet
gouvernemental soit assez habilement conçu et rédigé pour établir
effectivement l'union législative tout en conservant les apparences
et le nom d'une confédération. Il faut que nous nous contentions
aujourd'hui de déposer les germes de l'union; plus tard, et peu à
peu, nous développerons notre oeuvre jusqu'à son entier
épanouissement. Il faut que dans chaque garantie accordée aux
provinces il y ait un mot, une phrase équivoque que nous puissions,
en temps opportun, interpréter en faveur du pouvoir central. Voici un
projet de constitution que j'ai préparé, avec l'aide du comité
exécutif, et que je soumets à la considération du Suprême Conseil. Le
frère secrétaire voudra bien en donner lecture.
Le frère secrétaire, qui n'est autre que le frère Ducoudray, lit le
document qui est un véritable chef-d'oeuvre d'habileté infernale. Pas
un article sans piège dissimulé avec un art surhumain; pas une
disposition sans équivoque savamment agencée. Tous les frères sont
dans l'admiration. Le projet est agréé presque sans discussion.
--Il est donc statué, dit le président, par le Suprême Conseil de la
Ligue du Progrès, que le projet de constitution que nous venons
d'adopter doit être présenté au parlement sans délai. Le secrétaire
gardera l'original dans les archives du Suprême Conseil et il en
remettra une copie authentique au frère Marwood. Il est ordonné, de
plus, que le frère Marwood fera voter ce projet par le parlement
fédéral et qu'il ne pourra point le modifier ou le laisser modifier
sans le consentement du Comité exécutif. Est-ce là le plaisir de ce
Suprême Conseil?
Tous manifestent leur assentiment, et le frère secrétaire fait au
registre les inscriptions voulues par le règlement de la Ligue.
--Et si le parlement refuse de voter ce projet, demande le frère
Marwood, que faudra-t-il faire? J'ai peur que, malgré l'incontestable
habileté de la rédaction, Lamirande et Houghton ne fassent voir la
véritable portée de cette nouvelle constitution.
--Nous avons fait la part très large à la prudence, répond le
président; maintenant, il faut de la hardiesse, de l'audace pour
réussir. Si la Chambre regimbe, vous la ferez dissoudre. Un appel aux
électeurs nous sera favorable, car nous prendrons les moyens voulus
pour qu'il le soit. L'esprit de parti et la corruption sont toujours
les forces vives de la politique. Comptez là-dessus, frère Marwood,
sur notre admirable organisation qui enveloppe tout le pays, et
spécialement sur l'aide de notre Dieu, le Dieu de la Liberté, du
Progrès et de la Vengeance. Mais ce Lamirande, est-ce bien certain
que vous ne pourrez pas le corrompre?
--Le corrompre! Vous ne l'ignorez pas, frère Président, j'ai fait de
mon mieux , et les frères savent que je ne manque pas précisément de
talent quand il s'agit de me débarrasser d'un adversaire gênant. Eh
bien! je n'ai pas pu l'entamer. Et je connais assez les hommes pour
savoir que c'est inutile de recommencer mes efforts auprès de lui.
Puis le frère Marwood raconte au Suprême Conseil ce qui s'était passé
entre Lamirande et lui, le soir du banquet.
Le président se penchant vers Ducoudray, lui dit tout bas.
--Rappelle-toi bien tous ces détails que Marwood vient de nous
raconter; prends-en note. Cela nous servira en temps et lieu.
--Je ne vois pas, dit Ducoudray, comment nous pourrons tourner cet
incident contre Lamirande. C'est plutôt en sa faveur....
--Tu verras plus tard l'usage que nous pourrons en faire.
Bientôt le Suprême Conseil se disperse. Le président et le frère
Marwood se rendent ensemble à Ottawa; tandis que Ducoudray emporte
les archives avec lui à Montréal.