Chapitre VIII

Nihil est iniquius quam amare pecuniam:

hic enim et animam suam venalem habet.

Il n'y a rien de plus injuste que d'aimer l'argent;

car un tel homme vendrait son âme même.

Eccli. X, 10.

Hercule Saint-Simon s'était lancé dans le journalisme sans

préparation morale, sans avoir purifié ses intentions. Il voulait

faire le bien au moyen de son journal; mais, tout en faisant le bien,

il comptait arriver en même temps à l'aisance d'abord, puis à la

richesse. Le pain quotidien, c'est-à-dire le nécessaire pour un homme

de sa position sociale, n'était pas assez: il lui fallait les

douceurs de la vie. Et comme le journalisme vraiment catholique est

plus fécond en déceptions et en déboires qu'en succès financiers, il

s'aigrissait et s'irritait de plus en plus. Voyant qu'il n'avait pas

l'abnégation voulue pour continuer son oeuvre, ingrate au point de

vue mondain, il aurait dû l'abandonner et chercher ailleurs, par des

moyens légitimes les biens terrestres qu'il convoitait. Mais il

aimait le journalisme à cause du prestige et de l'influence que cette

profession confère à celui qui l'exerce avec talent. Le bruit des

polémiques le grisait, les discussions auxquelles on se livrait

autour de son nom flattaient sa vanité. Rester journaliste honnête,

même journaliste catholique, tout en devenant riche, tel était

d'abord son rêve.

Il commença par faire des réclames, moyennant finance, en faveur de

certaines entreprises commerciales et industrielles. Comme ces

entreprises étaient honorables, il pouvait, à la rigueur, se dire

qu'il recevait le prix d'un travail légitime; mais ses besoins

factices augmentant toujours et ce genre d'affaires lui paraissant

bientôt restreint, il agrandit le cadre de ses opérations. Lorsque

les promoteurs de grandes entreprises ne venaient pas à lui, il

allait à eux, et leur donnait habilement à entendre que le moyen le

plus sûr de ne pas trouver en lui un adversaire acharné, c'était de

payer grassement son concours. Puis, glissant toujours sur la pente,

il mit sa plume au service d'affaires douteuses, interlopes, enfin

absolument mauvaises.

Pourtant la richesse n'arrivait pas encore assez vite. Son caractère

de journaliste catholique, qu'il conserva toujours, apparemment, le

gênait. Aux temps agités où commence notre récit, il entrevit la

possibilité de faire fortune d'un seul coup. Mais pour atteindre ce

but, il lui faudrait abandonner ses nationaux dans leurs luttes

patriotiques, se livrer aux ennemis de sa race, favoriser leurs

menées ténébreuses, trahir, en un mot, la cause sacrée de la patrie

et de la religion. Le malheureux se cramponnait à cette idée qui lui

revenait sans cesse: je n'irai pas jusqu'au bout, et quand je serai

riche, indépendant de tout le monde, je pourrai facilement, et en peu

de temps, réparer le mal que j'aurai fait.

Il en était là, lorsque nous l'avons entendu émettre ses sophismes

sur la puissance de l'or et la nécessité de la richesse pour

accomplir le bien dans le monde politique. À l'époque de sa

conversation avec Lamirande était-il déjà perdu? Depuis longtemps il

était tenté, affreusement tenté par le démon qui fit tomber un des

Douze. Toutefois, comme nul n'est jamais éprouvé au-dessus de ses

forces, il aurait pu résister à ce redoutable assaut, s'il eût suivi

le sage conseil de son véritable ami: une courte et fervente prière,

un seul cri de détresse vers le Coeur de Jésus, et il était sauvé.

Lorsque les disciples allaient être engloutis par les vagues, ce fut

une prière de quatre mots qui écarta le danger: _Domine, salva nos,

perimus!_

Mais un mouvement d'orgueil étouffa ce cri qui montait déjà à ses

lèvres. C'était une dernière grâce qu'il repoussait.

En quittant Lamirande, il était entièrement sous l'empire du

Tentateur. Une rage étrange contre tous ses anciens, et

particulièrement contre le meilleur de tous, s'était emparée de son

âme. Autant il estimait et admirait jadis le jeune député, autant

maintenant il le détestait. Auparavant, même au milieu de ses

faiblesses et de ses misères, il aurait voulu imiter les vertus de

Lamirande, posséder son désintéressement, sa force de caractère. Ces

salutaires aspirations s'étaient subitement changées en une jalousie

atroce et cruelle. Trop lâche pour s'élever jusqu'aux hauteurs où se

tenait son ancien ami, il aurait voulu l'entraîner avec lui dans la

fange où il allait se plonger. Et se sentant impuissant à ravaler ce

chrétien à son propre niveau, il prit la détermination de lui faire

autant de mal que possible.

Il était dans cette disposition d'esprit lorsqu'un soir il rencontra

M. Montarval au club qu'il avait la mauvaise habitude de fréquenter

sous prétexte d'y recueillir des nouvelles et des idées.

--Eh bien! monsieur Saint-Simon, s'écria M. Montarval, comment va le

journalisme à bons principes? À merveille, sans doute, car lorsqu'on

travaille pour votre bon Dieu il parait que tout le reste, la bonne

chère, les beaux habits, les meubles de luxe et les chevaux pur sang,

il parait, dis-je, que tout cela vous vient par surcroît. Est-ce bien

le cas? Dites donc?

Au lieu de répondre avec fierté à ce persiflage blasphématoire, le

malheureux rougit en balbutiant:

--Il ne faut pas prendre tout à la lettre dans la Bible.... On y

trouve beaucoup d'allégories et de choses obscures.... Tout ce que je

puis dire, c'est que le journalisme comme je l'ai fait jusqu'ici ne

donne malheureusement pas la fortune. C'est bien dommage, car c'est

une profession que j'aime.

--Il y aurait peut-être moyen de rendre cette profession plus

lucrative, répliqua Montarval qui dardait sur Saint-Simon son regard

perçant.

Le journaliste se troubla, baissa les yeux et murmura un _peut-être_

à peine intelligible. Mais c'en était assez pour fixer Montarval

sur la valeur de son homme.

--Venez chez moi, dit-il; nous converserons là à notre aise.

Saint-Simon le suivit, et quelques instants après ils gravissaient le

perron qui conduisait à la somptueuse demeure du jeune Français.

Cette résidence princière dominait la terrasse Frontenac et le fleuve

Saint-Laurent. De ses fenêtres Montarval avait une vue magnifique. À

droite, Saint-Romuald et les campagnes du sud bornées au loin par une

frange de montagnes bleues; en face, Notre-Dame et

Saint-Joseph-de-Lévis; à gauche, l'île d'Orléans et la riante côte de

Beaupré adossée aux Laurentides. La maison était meublée avec un luxe

oriental. Tout y respirait la mollesse et la volupté. C'était la

réalisation du rêve de Saint-Simon.

Montarval conduisit le journaliste à une vaste pièce, moitié salon,

moitié cabinet de travail. Un valet, répondant à son appel, apporta

du vin et des cigares.

--Maintenant, dit-il, nous pouvons causer sans crainte d'être

dérangés. Ainsi, continua-t-il, le journalisme à bons principes ne

mène pas à la fortune! Un sage a dit que la vertu sans argent est un

meuble inutile.

--En effet, répliqua Saint-Simon, le manque de ressources paralyse la

presse en ce pays; il paralyse, en général, nos hommes publics. Dans

un pays constitutionnel, pour pouvoir se livrer avec avantages au

journalisme ou à la politique, il faut posséder la fortune. Pourquoi

vous qui êtes riche ne vous lancez-vous pas dans la politique? Vous y

feriez bientôt votre chemin.

--J'y ai songé quelquefois, et j'y songe dans le moment, répond

Montarval. Il me serait facile, sans doute, de me faire élire; mais

un député, pour arriver rapidement, a besoin d'un journal sur lequel

il puisse compter. Je pourrais bien en fonder un, me direz-vous. Oui,

mais, je l'avoue, je m'entends peu aux affaires. J'aurais peur, si je

m'aventurais dans le journalisme, d'y laisser la peau et les os. Je

serais prêt à payer une somme ronde pour avoir l'appui d'un journal,

sans être disposé à risquer ma fortune.

Montarval s'arrêta ici pour donner à ses paroles le temps de produire

tout leur effet sur le journaliste. Il versa un verre de vin et le

présenta à Saint-Simon qui le saisit d'un mouvement nerveux et le but

d'un trait, sans regarder son tentateur. Celui-ci, dégustant son

tokai tranquillement, continua:

--Ne pourrions-nous pas en venir à une entente, vous et moi? Vous

êtes journaliste, vous connaissez votre métier, mais les fonds vous

manquent. Moi, j'ai des fonds, mais pas d'expérience. Nous possédons

chacun un excellent avoir, mais, pour faire fructifier nos capitaux

respectifs, il faudrait les unir. Qu'en dites-vous?

--L'idée me parait excellente. Veuillez me faire connaître les

détails de votre projet.

--Oh! c'est bien simple. Je vous donnerai, disons vingt mille

piastres; ou plutôt, pour que l'affaire soit plus régulière, je vous

les prêterai contre billet; mais avec l'entente formelle que je ne

vous en demanderai pas le remboursement aussi longtemps que le

journal me donnera satisfaction.

--Mais quelle ligne de conduite le journal devrait-il tenir pour vous

donner satisfaction? Faudrait-il changer entièrement de ton?

--Pas du tout. Je ne demanderais guère de changements, car si je me

présente ce sera comme conservateur....

--Comme conservateur! fait Saint-Simon avec étonnement. Il me

semblait que, sans vous mêler de politique, vous aviez des idées un

peu....

--Avancées, vous voulez dire. Des folies de jeunesse! Pour faire

quelque chose de sérieux, il faut en rabattre beaucoup et devenir

conservateur, bon gré mal gré. Si je veux avoir un journal à ma

disposition, c'est uniquement pour reproduire mes discours et me

tourner discrètement un petit compliment de temps à autre, sans que

la réclame y paraisse trop.

--Dans ces conditions, répond Saint-Simon, devenu très pâle, je ne

vois rien qui s'oppose à l'affaire que vous voulez bien me proposer.

--Alors, terminons-la sans plus de retard. Je vais vous faire un

chèque pour la somme mentionnée et vous me donnerez votre billet à

vue....

Une demi-heure après, Saint-Simon sortait de chez Montarval. Il était

un homme vendu, un vil esclave. Il le comprenait parfaitement et

avait un profond dégoût de lui-même. Mais le démon de l'argent était

toujours à ses côtés et lui tenait ce langage: "Après tout, on ne te

demande pas un si grand sacrifice; quelques bouts de réclame par-ci,

par-là. Presque tous les journaux en font".

--Mais, lui disait son ange gardien, si l'on te demande quelque

infamie, que feras-tu?

--Tu remettras l'argent en payant le billet, et tout ,sera dit,

murmura le démon.

--Et si tu as dépensé l'argent, pourras-tu payer le billet qui est

fait à présentation?

--Dépose l'argent à la banque, et contente-toi de toucher l'intérêt.

De cette façon tu seras toujours en état de faire honneur au billet

si l'on veut exiger de toi quelque chose qui répugne à ta conscience.

Ce dernier argument du démon prévalut sur les avertissements de

l'ange, et Saint-Simon déposa à la banque le prix de sa liberté. Et

le démon, qui est habile, le laissa en paix pendant quelques jours.

Quand la première horreur qui avait envahi l'âme du journaliste se

fut émoussée, le mauvais esprit revint à la charge.

--Il te faudrait faire telles améliorations dans ton établissement,

mieux monter ta maison afin de recevoir convenablement ceux qui vont

te visiter; ta table, ta cave, tes habits laissent à désirer.

--Et le billet, disait tout bas l'ange gardien comment paieras-tu le

billet si l'on te demande de te déshonorer?

--Oh! tu pourras facilement trouver à faire un emprunt si le public

voit que tes affaires ont l'air de prospérer. L'argent attire

l'argent. D'ailleurs, ajoutait effrontément le malin esprit, il ne

faut pas se méfier de la Providence.

--Il faut s'y fier, mais non pas la tenter, répondit l'ange.

Mais, comme la première fois, Saint-Simon écouta le Tentateur, et se

livrant à ses penchants naturels, dépensa, en quelques jours,

plusieurs milliers de piastres.

Montarval, qui faisait surveiller tous les mouvements de sa victime,

jugea que le moment était venu de faire un pas de plus. Rencontrant

de nouveau Saint-Simon au club, il lui dit:

--Je n'aime pas tout à fait le ton de votre journal, et comme vous ne

voudriez sans doute pas le changer, à cause de vos principes

inflexibles, il serait peut-être mieux de rescinder notre marché

avant qu'il soit trop tard.

Le journaliste bondit sous ces paroles méprisantes comme si un bras

vigoureux lui eût cinglé le visage d'un coup de fouet. Que

n'aurait-il donné en ce moment pour être en état de jeter à la face

de son corrupteur son or maudit! Il eut un instant la pensée de

rompre avec Montarval, d'emprunter de l'argent pour payer son billet;

ou s'il n'y réussissait pas, de laisser son séducteur saisir son

imprimerie et ses meubles. Il eut une violente aspiration vers la

liberté et un profond dégoût pour l'ignoble esclavage où il se voyait

descendre. Mais c'était un mouvement purement humain, sans vraie

force, par conséquent. Les difficultés de sa position, les sacrifices

qu'il lui faudrait faire, difficultés et sacrifices que le démon

avait soin de grossir démesurément, l'effrayèrent. Allons, se dit-il,

pas de sottise voyons au moins ce qu'il me veut. Puis, tout haut:

--En quoi le journal ne vous plaît-il pas, monsieur?

--Vous le savez, répondit Montarval, je me fais conservateur. Je

demande, par conséquent, le _statu quo._ Je suis également opposé à

l'union législative et à la séparation des provinces. Votre journal

est séparatiste.

Cela ne pourra pas faire, vous le comprenez comme moi.

--Si je cessais, pour un temps, de parler de cette question

brûlante....

--Cela ne suffirait pas. C'est du positif et non du négatif qu'il me

faut.... Je crois qu'il vaudra mieux rescinder notre marché. C'est si

facile. Remettez-moi mon chèque et je vous remettrai votre billet.

Nous n'en serons pas moins amis....

--Alors vous exigez que je combatte le mouvement séparatiste dont

j'ai toujours été le défenseur enthousiaste! C'est ce qu'on appelle

vulgairement virer de bord. En navigation, c'est une manoeuvre assez

facile à exécuter; en journalisme, cela se pratique souvent, mais

c'est toujours désagréable.

--Précisément, fit Montarval, et c'est parce que je prévois que vos

principes seront un obstacle à cette manoeuvre que je vous propose

tout de suite la rupture de notre marché... Quand serez-vous prêt à

payer le billet, ou à remettre le chèque, car vous l'avez peut-être

encore en votre possession? Je ne désire pas vous presser. Il est

aujourd'hui mercredi, disons samedi prochain, avant midi....

Le journaliste eut un nouveau mouvement de révolte, mais plus faible

que le premier. Le démon lui souffla à l'oreille:

--Après tout, c'est une question purement politique. D'excellents

catholiques sont opposés au mouvement séparatiste et favorables au

_statu quo._ Tu peux facilement expliquer ton changement de front par

des raisons spécieuses.

--Malheureux, dit l'ange, tu ne vois donc pas que tu glisses

rapidement vers l'abîme? Tu ne vois donc pas que ce qui peut être une

opinion honnête chez d'autres serait, chez toi, le fruit de la

corruption et une trahison. Puisque l'on emploie de tels moyens en

faveur du _statu quo_, c'est que cette solution cache quelque piège.

D'ailleurs, tu connais l'homme qui te tente tu sais que c'est un

misérable....

Montarval regardait fixement sa victime. On eût dit qu'il suivait sur

la figure pâle et défaite du journaliste les péripéties de la lutte

qui se livrait dans cette âme affaiblie.

--Eh bien! dit-il, en se levant comme pour s'en aller; c'est entendu

que vous me remettrez les vingt milles piastres d'ici à samedi

midi... Je passe toujours les matinées chez moi.

--Attendez! s'écria le misérable journaliste. Après y avoir bien

réfléchi, je ferai le changement que vous désirez. C'est une question

où il est bien permis de modifier son opinion. Je me prononcerai

graduellement en faveur du _statu quo_.

Un sourire diabolique crispa les lèvres du tentateur, mais

Saint-Simon ne le vit pas car il avait les yeux baissé.

--Je n'exige pas autant que cela, dit Montarval. Je vous demande de

combattre les séparatistes, mais je ne veux pas que vous donniez

votre appui au _statu quo_; pas pour le moment, du moins. Et pour

rendre votre tâche plus facile, je veux que vous combattiez l'idée de

séparation, non en la blâmant, mais en l'exagérant de toutes

manières, en faisant de ce mouvement un épouvantail pour tous les

Anglais du pays, en le compromettant aux yeux des Canadiens français.

Vous saisissez bien ma pensée, n'est-ce pas?

--Oui, parfaitement.

--Eh bien! au revoir. J'espère que, désormais, votre journal aura des

articles _très forts_ en faveur de la séparation. Si la chose ne vous

convient pas vous avez toujours l'alternative que vous savez. Au

revoir Et là-dessus ils se quittèrent.

Dès ce moment, Saint-Simon cessa de lutter. Il se livra à son rôle

infâme avec tant de zèle que Montarval lui en témoigna son

admiration. D'exagération en exagération, d'excès en excès, il en

était arrivé finalement à écrire l'article criminel que Lamirande

désavoua publiquement devant le parlement.

Ce désaveu lui valut un torrent d'injures de la part du journaliste

déchu qui traita son ancien ami de pusillanime, de peureux, de lâche,

de traître à sa race. Il poussa le cynisme jusqu'à dire que Lamirande

était vendu corps et âme aux Anglais!

Pour la patrie: Roman du XXe siècle · 第 13 / 48 题