III

Le gars Félix se présenta libéré du service militaire, sans le moindre

embarras, avec un air d’habitué qui supprima les difficultés du revoir.

Les quinze premiers jours coulèrent si naturellement et sans heurt ni

à-coups que Fanny, dont le cœur contracté se préparait à souffrir, osa

reprendre un peu d’espoir.

Il n’est pas d’éternelle souffrance: elle pensa un peu follement que,

peut-être, c’était la fin de la sienne, et que son fils, heureux, aurait

pitié d’elle et la laisserait se calmer dans sa maturité et dans sa

vieillesse, cachée, auprès de lui, dans une entente muette.

C’était une espèce de rêve très doux qu’elle faisait en le regardant

partir, la fourche à l’épaule, de son pas cadencé de paysan, si loin

d’elle, séparé par tout son remords, si près pourtant.

La fin de la moisson et les grands travaux d’automne prenaient entre eux

cette place prépondérante qui est la leur dans les saisons d’activité.

Elle trônait, cette activité, dans les chars pleins, aux fêtes du

«Caudet», quand le coq, lié par les pattes au bout d’une gaule, promène

son agonie d’une journée en trophée barbare, dans les batteries, sentant

la paille, le charbon et la sueur des forcenés, dépoitraillés, qu’une

besogne démoniaque semble pousser aux reins. Elle trônait encore dans

les grandes journées calmes d’automne où la charrue sort pour accomplir

son rite solennel. Non, en vérité, Fanny le sentait obscurément, ils

appartenaient tous alors à la terre, et rien ne pouvait les en

distraire.

Et ce fut par un dimanche de la fin d’octobre qu’ils parurent tous

s’éveiller subitement, et, comme un dormeur quittant son rêve, retrouver

leur existence réelle au point où ils l’avaient quittée.

Silas Froment arrivait à la barrière par le chemin du plateau. Berthe et

Fanny, qui revenaient à pied du temple de Villebonne, de loin

l’aperçurent. Et Félix venait vers elles dans la cour, rasé, endimanché,

avec le dandinement habillé des jours chômés.

Tous quatre, ils s’arrêtèrent quelques secondes, parce que l’ancien

instinct de défense qui agonise en nous jette parfois une lueur

inattendue; puis, ils se remirent à marcher en se composant un visage.

Fanny sentait son cœur battre dans sa poitrine et elle devinait l’émoi

des autres. Et ils s’abordèrent tous comme s’ils se voyaient pour la

première fois tels qu’ils étaient, éclairés par cette lumière

surnaturelle qui dénude alors les êtres.

Pourtant ils ne prononcèrent pas d’autres mots que ceux des salutations

banales.

Dès qu’il put isoler Fanny, Silas lui demanda vivement.

--Eh bien, lui avez-vous parlé?

Fanny détourna ses yeux craintifs.

--Non, pas encore.

Il s’arrêta:

--Comment!

Elle le pressa:

--Ne nous arrêtons pas. Ils nous regardent.

Félix, détourné, posait, en effet, sur eux un regard aigu et fugitif.

Berthe l’imita et ils les regardèrent venir.

--Alors, vous venez dîner avec nous, monsieur Froment? dit-elle presque

gracieusement.

--Si je ne suis pas indiscret, fit-il. Je m’excuse de ne pas vous avoir

prévenues. Mais je suis revenu...

Il buta court, comme s’il allait dire un de ces choses essentielles

qu’on doit taire, bien que l’âme en déborde.

L’explication resta inachevée, sans que personne la relevât. Les paroles

couvraient les pensées vitales qui, présentes, les obsédaient tous.

Le repas amena sa détente coutumière. Il y a tant d’animalité dans tous

les gestes de la table, que préoccupations et soucis sont forcés de

céder le pas. Les deux couples mirent tacitement de côté leurs tourments

pendant que le pot-au-feu et le coq rôti apparaissaient successivement

sur la nappe, dont le fil avait été filé par une Bernage défunte, restée

bien loin déjà dans le siècle disparu.

Lorsqu’ils se levèrent de table, l’ordinaire pléthore agréable des fins

de bons repas mettait une buée rose aux visages. Berthe était

franchement congestionnée.

--Allez, dit-elle, on va faire un tour. C’est beau dans la campagne, _du

moment_.

Ils sortirent. La fine lumière d’automne glissait sur la cour. Le peuple

noir des pommiers aux bras tordus semblait crier au ciel contre la perte

de ses fleurs et de ses fruits, qu’une divinité malfaisante lui enlevait

deux fois l’an.

Ici et là, un arbre tardif, étayé de perches, croulait sous les

guirlandes de pommes jaunes ou rouges. L’herbe sombre, peignée par les

grandes pluies d’équinoxe, était une longue chevelure défaite sur le

sol. Au delà de la voûte verte des pommiers, une double rangée de sapins

noirs faisait sentinelle, à la mode normande. Et, plus loin, la bordure

du taillis, qui commençait là de vêtir la colline tombante, brûlait du

feu ardent de l’automne.

Ils marchèrent d’abord tous les quatre. M. Froment avait offert une

cigarette à Félix. Et puis Berthe appela le gars quelques pas en

arrière.

--Venez un peu voir ce pommier, qu’est-ce qu’il a, Félix, dit-elle.

Il s’arrêta. Les autres s’éloignèrent lentement, tandis que le couple

examinait l’arbre.

--Votre sœur a compris, dit Silas à demi-voix.

--Ça m’étonne, répliqua Fanny. Berthe n’est pas...

Elle s’interrompit. Les mots qu’elle disait sans intention bien arrêtée

venaient d’ouvrir une porte mystérieuse dans son esprit, et ce qu’elle

apercevait la bouleversait. Elle répéta:

--Berthe n’est pas...

Mais Silas devait poursuivre lui-même tant de pensées qu’il ne prit pas

garde à cette phrase demeurée suspendue en l’air comme une menace.

--Fanny, dit-il enfin, pourquoi ne lui avez-vous pas parlé? Je vous ai

donné le temps...

Sans répondre, elle ouvrit la barrière qui, de ce côté, donnait sur le

bois dévalant la pente abrupte de la colline. Du domaine de la verdure

permanente, ils entraient dans la folie rouge de l’automne. Sous leurs

pieds, les premières feuilles tombées étendaient un tapis flamboyant,

selon la loi qui les rend plus vivantes à l’heure où elles vont

disparaître. Fanny fit un effort:

--Non, dit-elle, je n’ai pas pu.

Il s’étonna:

--Comment, depuis le temps!

Elle baissa la tête comme une petite fille coupable et puis aussi pour

détourner les yeux.

--Mais on a eu la moisson, le battage et tout le travail après.

--Etes-vous donc devenue fermière à ce point-là? demanda-t-il.

Elle secoua la tête sans répondre, comme quelqu’un qui en a trop à dire.

Il saisit son bras:

--Fanny, il faut me répondre maintenant, il faut lui parler. Je ne m’en

irai pas sans cela.

Cette fermeté lui fit l’effet d’une brutalité et tomba sur son courage

comme un soufflet. Elle s’arrêta, s’adossa contre un arbre et se mit à

sangloter.

Maintenant, à travers les hêtres de pourpre pure, on apercevait la

Seine qui luisait au fond de la large vallée. Des peupliers blancs,

étoilés d’or pâle, jalonnaient son lit par places. Ils ne voyaient rien.

Les bras tombés, Silas regardait les sanglots profonds secouer le corps

de Fanny. Enfin il dit de cette voix brisée des hommes sensibles:

--Je vous en prie, je vous en prie, Fanny!

Plus que sa voix, l’idée qu’ils se trouvaient dans un chemin quasi

public réussit à la calmer. Elle s’essuya les yeux.

--Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-il tendrement. Dites-moi ce que c’est,

dites-moi comment vous souffrez.

Ses larmes faillirent redoubler. La douceur lui paraissait encore plus

difficile à supporter. Et, amèrement, elle jeta toute sa peine hors

d’elle-même, comme à pleines mains.

--Je n’ai rien su lui dire. Je n’ose pas lui parler. Je ne sais rien de

lui seulement. Ni son nom, ni même...

Il la regardait. Il y avait de l’horreur sur son visage égaré. Elle le

sentit et baissa la voix.

--Je ne sais pas sa religion, comprenez-vous? Je ne sais pas s’ils en

ont fait un catholique... Mon fils!

Une si poignante détresse résonnait dans son accent que Silas retint la

pensée qui se formulait en lui: l’enfant abandonné allait être réclamé!

Il dit seulement:

--Mais pourquoi?

--Est-ce que je sais! Une fois Marthe disparue, il a été avec ces

Malandain, qui étaient des catholiques. Alors...

Le sentier descendait à pic. La vallée enchantée venait à eux avec un

parfum de mousse et d’écorce mouillée. M. Froment dit:

--Voyons, Fanny, à propos de son nom, expliquez-moi comment c’est

possible.

Les pierres roulèrent sous les pieds de sa compagne. Elle étendit une

main, qu’il saisit:

--Arrêtons-nous, fit-il, on ne peut pas parler dans cette descente.

Ils s’assirent sur le petit talus qui bordait le sentier, au pied d’un

hêtre géant éployé sur le bois. Devant eux, le taillis dépouillé fuyait,

voilant à peine, encadrant plutôt le noble paysage, qu’ils ne voyaient

pas. Fanny répondit enfin:

--C’est comme ça que ça c’est fait. Maman a déclaré ce qu’elle a voulu à

sa naissance, sans rien me dire.

La tête détournée, il questionna:

--Où était-ce?

--A Bures, un petit pays; je croyais que Berthe vous l’avait dit.

--Oui, c’est vrai.

Il réfléchit un moment et reprit, toujours sans la regarder:

--Et vous ne savez pas quel nom elle a donné?

--Non, je ne sais rien, sauf qu’elle m’a dit: «Veux-tu Félix!» J’ai dit

oui. J’étais si faible, si abattue, si honteuse...

--Mais alors, êtes-vous sûre?...

Il hésita, puis se décida:

--...qu’il ne porte pas votre nom?

Saisie, elle fit:

--Mon nom? Vous croyez? Est-ce que c’est possible?

--Cela se fait souvent, voyons, c’est la reconnaissance, mais ce n’est

jamais une obligation légale.

Elle demanda craintivement:

--Vous connaissez tout ça?

--Oui, j’ai été secrétaire de mairie.

Entre eux, un degré était franchi. Ils arrivaient à parler de _la chose_

comme d’un événement passé. Elle reprit:

--Non, comme je connais maman, elle a dû tout faire pour ne pas donner

de nom...

Leurs pensées firent encore du chemin dans le silence, et Silas termina

tout haut la sienne:

--Alors, elle a dû mettre: «de père et mère inconnus».

Fanny se leva.

--Oh! ce n’est pas possible, ce n’est pas possible! Non, elle n’a pas

fait ça!

Il lui prit les mains.

--Mais, ma pauvre enfant, c’est la loi: ou la reconnaissance ou cela.

Elle se laissa retomber et cacha sa figure. C’était trop de honte devant

lui.

Il fit quelques pas sur le sentier, et revint vers elle.

--Vous vous arrêtez à peu de chose auprès du reste, Fanny.

Elle sanglota:

--Peu de chose? Jamais aucune mère n’a été comme moi. Je ne sais ni le

nom ni la religion de mon fils!

Il dit, avec la patience qu’il devait mettre à raisonner un élève

désemparé:

--Ce n’est qu’un des côtés de la question, et rien ne sera changé quand

vous serez renseignée. Il y en a de plus importants. J’ai besoin que

vous m’écoutiez.

Elle parvint à refouler ses larmes pour obéir et se redressa, sans

savoir combien elle était touchante dans sa détresse féminine. Il

continua:

--Félix sait-il quelle est sa mère?

--Non.

--Comment! il n’a pas encore deviné?

--Non. Il parle si peu. Il nous regarde seulement l’une après l’autre.

--Mais comment vous appelle-t-il?

--Il ne nous appelle pas, dit-elle si naïvement que l’instituteur eût

ri, si quelque chose au monde eût eu le pouvoir de l’égayer en cet

instant.

Il dit en rêvant:

--C’est incroyable, incroyable!

Le soleil, maintenant, ruisselait sur le fleuve lointain, qui devenait

de pur argent doré. Et les bois, gorgés de ces derniers rayons, les

renvoyaient en flamboiements.

Fanny se leva.

--Il faut rentrer. «Ils» doivent nous chercher.

Il l’imita.

--Mais non, soyez tranquille, «ils» nous permettent cette équipée. Ah!

vous êtes bien gardée, Fanny!

Ils reprirent, sans parler, le sentier montant. Quand le sommet fut

atteint, Silas dit encore:

--Dans quinze jours, je reviendrai. Je veux une réponse. Vous entendez:

_je veux_. Voyons, observez-le. Et puis parlez-lui. Dites-lui que c’est

vous. Et puisque vous avez cette folie de vouloir sa... sa permission,

avertissez-le de nos projets.

Accablée sous toutes ces paroles, elle baissait la tête. Il la

regardait, se détachant dans sa robe noire du dimanche, qui la faisait

plus pâle sur le fastueux paysage de sang et de feu. Un singulier charme

émanait de cette figure, mystique dans sa maturité même. Une impulsion

soudaine parut saisir le grand homme, si maître de lui. Brusquement, il

s’arrêta, prit les poignets de Fanny, et, abaissant contre la sienne sa

figure soudain enflammée et ses yeux durcis, il lui dit avec cette

espèce de haine d’amour qu’est la jalousie:

--L’autre, l’autre, l’aimiez-vous, Fanny, l’aimais-tu?

Poussant un faible cri, elle arracha ses mains, et recula avec un visage

décomposé. Alors il se détourna, fit un geste. Et, sans un mot,

descendant le sentier jonché d’or, s’enfonça dans le brasier ardent de

l’automne.

* * * * *

Au matin, après un court sommeil, Fanny reçut comme une clarté cette

certitude: «Mais, il m’aime!» Ce que n’avait pu faire ni la douceur de

son fiancé, ni sa mansuétude, ni sa longue patience, ce mot arraché aux

profondeurs de sa nature, ce mot de jalousie banale l’accomplissait,

tant la sincérité possède une lumière d’illumination.

Elle traversa deux jours sans le savoir, soulevée par une force

nouvelle. Mais, le troisième, elle s’avisa qu’il lui fallait prendre des

mesures pour obéir à Silas, et elle se força à regarder autour d’elle.

Le temps s’était mis à la pluie, et Berthe ne cessait de se plaindre.

--Ah! qu’on était bien à Beuzeboc, au sec et au chaud!

Ici, les cheminées tiraient mal, le bois était mouillé... le vent

soufflait dans les corridors...

Le père Oursel, monté de la ville pour leur apporter quelque commission,

dit enfin de sa voix rocailleuse:

--Pourquoi que vous n’y retournez point, chez vous?

Berthe le regarda avec étonnement.

--Pourquoi?

Il dit:

--Vous savez bien pourquoi...

Fanny écoutait comme si, de cette conversation, allait enfin sortir

quelque chose de nouveau. Mais c’était déjà une grande nouveauté que

d’entendre le bonhomme parler le premier.

Berthe cria:

--Je ne crains personne, moi!

Le père Oursel ne la regarda pas, puisqu’il ne regardait jamais ses

rares interlocuteurs. Il leva la main et dit:

--On verra.

L’étrange conversation finit là, et Fanny n’en garda que la sensation

d’avoir frôlé l’inconnu, tant étaient singuliers le réveil subit du

taciturne et le son même de sa voix, tant il était inouï, surtout, de

lui découvrir des intentions et, peut-être, une pensée.

Cependant, depuis la promenade du dimanche, rien n’était changé en

apparence. Félix, maintenant pensionnaire régulier des Laurent,

reprenait la ronde des travaux avec le vieux fermier. Quelque chose,

peut-être, paraissait différent en lui. Il trouvait mille prétextes pour

venir rôder autour de la maison, pour emprunter un outil, demander une

autorisation, un ordre. Et c’était, alors, enracinée au sol, une

présence dont on ne pouvait plus venir à bout.

Enfin Fanny vit avec stupéfaction qu’il cherchait à la trouver seule.

«Il sait, se dit-elle, et il cherche aussi une explication.»

Elle s’arrangea donc pour la lui faciliter. Et, justement, une belle

saison tardive s’insérait dans l’automne. De courtes journées dorées

naissaient et mouraient sur la vallée et le plateau, encore chauds de

l’été. Berthe menait grand train de nettoyage à fond, dans la maison

qui, toutes ouvertures béantes, respirait avant l’hiver. La mère Laurent

et une petite fille du village la secondaient. Et Fanny, sa tâche faite,

allait s’asseoir au bout de la cour, là où l’on voyait se creuser tout à

coup la coupe de la vallée, au fond de laquelle luisait l’eau argentée

du fleuve. Aussitôt, le gars surgissait, un outil à l’épaule, avec un

air faussement affairé.

Cela dura encore trois jours, pendant lesquels ni l’un ni l’autre ne

firent les premiers pas. Berthe, tacitement, acceptait la situation, se

contentant de les épier de loin, sous un rideau, dans l’entre-bâillement

d’une porte.

Et, subitement, Fanny fut frappée de découvrir en son fils quelque chose

de nouveau. Elle ne s’expliquait pas bien en quoi cela consistait.

C’était un air répandu sur sa figure, une lueur dans ses yeux, quelque

chose de connu qu’elle ne pouvait pas reconnaître. Et, chaque fois qu’il

sortait de derrière un arbre, avec cette allure sournoise et muette qui

était la sienne, elle sursautait d’inquiétude. Il finit par prendre un

sarcloir et par se mettre à gratter l’allée où elle se trouvait. De

temps en temps, il s’arrêtait, se redressait, bombait le torse et

tordait sa courte moustache en la regardant. Un malaise gagnait Fanny:

une sorte d’hypnose engourdissante. Où avait-elle vu ces yeux et cette

expression de mâle avantageux? Et, tout à coup, elle se secoua pour

parler.

--Félix, dit-elle timidement, venez un peu, voulez-vous?

Il laissa tomber son outil. Et, sans hâte, ajustant sa ceinture sur ses

hanches étroites, il vint comme quelqu’un qui s’attend à être appelé.

Quand il fut là, en face d’elle, ce fils inconnu qui la gênait si

horriblement, elle détourna les yeux. Comment lui dire ce qu’il fallait?

Et ce fut lui qui commença:

--Ça ne me fait pas de peine de venir vous causer, fit-il. C’est pas

passqu’on est de la campagne qu’on ne sait pas ce que c’est que des

dames.

Elle le regardait, sans comprendre ce nouveau Félix qui lui était

révélé.

Il continuait, s’écoutant parler avec un plaisir notable:

--Je connais le sesque. J’ suis-t-amateur. Pendant mon congé, à Lisieux,

j’en ai fréquenté qu’étaient des femmes tout à fait bien.

Il eut un rire de suffisance.

«Tout à fait bien, oui!»

Fanny se demanda: «Aurait-il bu?» Mais, à son odorat si difficile, aucun

relent équivoque ne se décelait, sortant de cette bouche pareille à la

sienne. Et elle dit malgré elle:

--Mais pourquoi que vous me dites ça!

Il lui jeta un regard velouté, en coin, et, se dandinant d’un pied sur

l’autre:

--Parce que... Vous savez bien pourquoi on se parle.

Elle ne comprit pas encore.

--Comment, on se parle? Ça vous fait donc plaisir de venir auprès de

moi?

--Oh! oui! fit-il avec une manière de sentiment, en roulant des yeux

blancs.

L’émotion montait en elle. Le cœur parlait donc chez ce pauvre enfant

perdu? Il devinait sa mère. Elle fit, les yeux mouillés:

--Moi aussi, mon petit, moi aussi.

Une si belle flamme monta à ses yeux pâles, ses prunelles claires

brillaient tant au travers de ses larmes qu’elle en fut comme

transfigurée.

Le gars parut puiser de l’audace dans son encouragement. Et il osa:

--Une tante, c’est une femme tout de même, surtout quand elle est comme

vous.

En disant cela, il la regardait d’une façon si peu équivoque qu’elle

comprit enfin, et que la ressemblance qu’elle cherchait obscurément lui

revint. C’était la figure du père qui revivait là, la figure hagarde et

impérieuse de la nuit horrible.

Et, comme il avançait tout près de la sienne cette face qui lui faisait

horreur en ressuscitant le passé, elle lui cria enfin d’une voix de

folle, en le repoussant des deux mains:

--Mais c’est moi ta mère, c’est moi!

Et puis elle éclata d’un rire nerveux, épuisant, d’un rire qui ne

finissait pas et la brisait en deux.

Quand, la tête serrée d’un étau de fer et le corps endolori, elle put

enfin s’arrêter, son fils avait quitté l’allée, et il approchait du banc

où Berthe cousait.

Et elle vit que sa sœur le regardait venir avec un sourire accueillant.

Le joug: roman · 第 29 / 34 题