Les demoiselles Bernage reçurent beaucoup de visites de curiosité en ce
mois d’août-là. La bonne Mme Gallier, elle-même, sentit l’aiguillon la
piquer. L’assiduité du soldat avait été remarquée; on n’en pensait pas
grand’chose; néanmoins, l’incident méritait d’être tiré au clair.
Berthe, sa bouderie passée, semblait avoir pris un nouveau parti et
pressait le départ. Elle adopta une attitude.
--Ce soldat? Un neveu de Marthe, notre ancienne bonne, dont maman
s’était occupée autrefois. Il est venu de sa garnison qui est plus près
d’ici que de son pays, là-bas, du côté de Dieppe. Ce pauvre malheureux,
on n’a pas pu le renvoyer comme ça!
Fanny, abasourdie, la regardait inventer et mentir, mélanger avec art et
une sorte de volupté le faux et le vrai pour en former un tissu
impénétrable où l’œil ne pouvait plus distinguer ce qu’il connaissait.
«Pourtant, songeait-elle, on ne nous a pas appris à mentir. Papa nous
enseignait qu’un huguenot n’a qu’une parole: «Que votre oui soit oui,
que votre non soit non...» Maman non plus...
Et, soudain, elle aperçut ce qu’elle n’avait encore jamais vu, c’est que
le grand mensonge de sa vie avait entraîné tous les autres. Car, dans
l’armature de leur moralité sévère, aucune place n’était laissée à la
faiblesse humaine. Et une autre parole lui revint: «Si ton œil te fait
tomber dans le péché, arrache-le et jette-le loin de toi.» Oui, c’était
cela que la grande Bernage avait pris pour un ordre et auquel elle les
avait tous sacrifiés. Et c’est depuis que le mensonge était entré chez
eux que le bonheur, qui vient de l’équilibre entre la vie et l’âme, les
avait quittés.
--Alors, vous allez l’employer à La Hêtraye?
--Ma foi, le père Laurent se fait vieux, il a besoin d’aide... Et, comme
ce garçon a été élevé dans la culture, peut-être qu’il le prendra sur
notre conseil.
On leur disait aussi:
--Qu’est-ce qui vous prend d’aller passer des vacances à La Hêtraye?
N’en avez-vous point assez de la promenade, avec votre voyage à Paris?
Car un peu d’indiscrétion était utile parfois pour déterrer la vérité.
Berthe se renversait en riant du rire satisfait des gens gras.
--Il est temps de nous y mettre. On n’avait encore rien vu, à notre âge.
Chacun reniflait l’air de la maison, car des bruits couraient aussi sur
un mariage possible avec l’instituteur, qui venait chez elles. On le
savait.
--Deux ou trois fois, _au moins_, assurait une des veuves à Mme Gallier,
qui la calmait dans la main. Au moins, c’est la mère Auzoux, qui demeure
en face, qui l’a vu. Il ne se cachait seulement pas!
La curieuse entreprit de confesser le père Oursel, dont elle ne tira que
des grognements indignés, entremêlés de démonstrations de surdité et,
enfin, une trop directe protestation clairement formulée:
--Est pas vos affaires.
Ainsi, Berthe élevait avec une prévoyante patience le mur qui couvrirait
leur retraite.
Quant à Silas, il était reparti le soir même de leur explication, après
avoir écrit à Fanny une lettre qu’elle reçut le lendemain matin et qui
contenait ces seuls mots:
«J’irai chercher votre réponse à La Hêtraye.»
Elle mit sa lettre sur la copie qu’elle avait faite de mémoire de la
lettre de son amant d’une heure, parmi ses quelques souvenirs et ses
bijoux.
Ce fut Berthe qui écrivit à Félix, selon qu’il avait été convenu quand,
de La Hêtraye, Fanny avait écrit à M. Froment de ne pas donner suite à
son projet de lettre. Berthe, d’ailleurs, n’en toucha que quelques mots
à sa sœur, comme par acquit de conscience.
--Je vais dire à Félix qu’on l’essaiera à la ferme.
Fanny s’étonna un peu. Si vite! était-ce mieux?
--Mais oui, dit Berthe avec impatience. Tu sais bien qu’on lui a dit
qu’on lui écrirait. On est forcé de s’arranger avec lui, ou bien alors,
quoi?
Fanny ne répondit rien. Ce n’est pas ainsi qu’elle aurait voulu réparer.
Elle se sentait déchirée entre tous ceux qui ne la comprenaient jamais
ou la comprenaient trop tard.
Berthe écrivit donc au gars une lettre laborieuse qu’elle recommença dix
fois. Il s’agissait de l’amadouer sans rien promettre, de tâcher de
recevoir sans rien donner. Car le plan de Silas, que Fanny proposa
timidement, fut repoussé.
--De l’argent! offrir de l’argent! Faudrait être folles! C’est pas toi
toute seule qu’as eu cette belle idée-là?
La belle idée, portée au compte de son auteur, était disséquée,
ridiculisée, avec une âpreté forcenée.
--Il est généreux avec l’argent des autres, le voisin!
Elle disait «l’argent» comme si le mot lui emplissait la bouche pour y
fondre délicieusement. Et elle s’acharnait sur Silas et sa trouvaille,
étalant si clairement, si naïvement, sa rancune, que Fanny en eût-elle
été capable, n’eût pas trouvé le courage de remporter la si facile
victoire qui passait à portée de sa main.
La lettre de Berthe, qui ne contenait que la ratification en termes
prudents de l’offre de prendre Félix comme domestique, ne reçut
d’ailleurs, aucune réponse. Il devint visible que le gars ne jugeait pas
utile de faire la dépense d’un timbre, et qu’il s’en tenait à la
possession d’un document important et à la conversation finale de La
Hêtraye.
A mesure que la date fixée pour leur départ approchait, Berthe semblait
reculer devant le plan adopté, si changé dans son exécution depuis le
refus de Silas. Son humeur nouvelle soufflait ses bourrasques sur la
pauvre Fanny désarmée et tremblante.
--Si c’est possible de se bouleverser la vie à ce point-là! Qu’est-ce
que je vais aller faire à La Hêtraye?
En vain, l’aînée remontrait-elle doucement qu’elle voulait bien y aller
seule, l’autre comprenait à présent l’impossibilité qu’il y avait à ce
qu’elles se séparassent et la prise qu’elles donneraient ainsi à la
malignité. Non, leurs vies étaient liées, indissolublement,
inextricablement, et Fanny voyait sa sœur se débattre avec fureur contre
le filet que toutes les tentatives n’arrivaient qu’à resserrer sur
elles.
Au jour dit, elles partirent pour La Hêtraye.