M. Froment fit un geste violent.

--Votre sœur! On ne dépend plus de sa famille, à nos âges!

--Ce n’est pas ma sœur.

Il ouvrit les yeux.

--Je ne vois pas, alors...

Elle ne parla pas tout de suite. C’était si difficile. Comment ne

comprenait-il pas?

--Vous savez bien ce qui est entre nous.

Elle se reprit:

--Celui qui est entre nous.

Les yeux du bel homme noircirent, il eut un haut-le-corps.

--Celui?...

Alors, la tête baissée, les yeux détournés, étouffant de honte, elle

dit:

--Mon fils.

Entre eux, le mot tomba. Oui, ils étaient bien séparés.

L’instituteur fit quelques pas comme s’il espérait trouver des arguments

dans l’herbe épaisse du pré. Puis il revint.

--Eh bien, dit-il, votre fils? je sais, mais cela ne m’empêche pas de

vouloir de vous.

Elle sentit que le moment était venu de dire toute sa pensée.

--Moi, je ne veux pas, avant de lui avoir parlé, avant d’avoir vu

comment il prendra ça.

Il fit un brusque mouvement, comme si elle l’avait blessé. Et elle

maudit cette infirmité qui l’empêchait de dompter sa timidité et de

savoir envelopper de la douceur des mots la dureté des choses qu’il

fallait dire.

Et elle reprit:

--Vous comprenez, je ne suis pas comme une autre, moi. J’ai ce

malheureux sur la conscience. On m’a forcé de l’abandonner. Mais, vous

voyez, la justice arrive toujours: il m’a retrouvée. Et alors, comment

oser dire que je ne dépends de personne? C’est pas possible. Et puis, il

me semble que j’attirerais du malheur sur vous si je vous épousais comme

ça, sans rien dire. Et pour vous, avez-vous réfléchi? Qu’est-ce que vous

feriez s’il prenait mal notre... mariage et s’il devenait malfaisant

avec vous?

Elle s’arrêta. De toute sa vie, excepté dans sa confession à sa sœur,

elle n’avait parlé si longuement, d’un trait, et sans chercher ses mots.

Silas l’écoutait ardemment, penché sur elle.

--Ah! dit-il, comme vous avez tort! Vous refusez de prendre la seule

voie qui vous mettrait à l’abri.

Il y eut un silence. On entendait à travers le pré le bruit du moulin,

le moulin de la vieille route sur laquelle on avait couché le chemineau.

Le soleil descendait vers la colline, en jetant une nappe d’or sur les

nappes d’herbes et la rivière fumait, chaude avec son écœurante odeur

d’eau qui a servi.

Silas s’approcha encore.

--Fanny, dit-il, c’est un excès de scrupule qui vous fait agir. Voyons,

il n’y a pas que votre fils. Il y a vous et moi. Vous ne pouvez pas nous

sacrifier à lui, un étranger qui ne vous cherche que par...

Elle leva si vivement la main qu’il n’acheva pas.

--Non, non, il ne faut pas le dire. Nous n’avons pas le droit.

Il dut sentir qu’il faisait fausse route et qu’il n’en restait plus

qu’une.

--Fanny, dit-il d’une voix changée, de cette voix profonde qu’elle ne

pouvait entendre sans frémir, Fanny, vous avez promis, vous êtes à moi

autant qu’à lui. Et je vous réclame maintenant pour moi, pour moi.

Il lui avait pris les mains et les serrait dans ses grandes mains

chaudes. Et ses yeux brûlants la brûlaient.

Elle ferma les yeux. Elle retrouvait le goût oublié de la volupté.

Quelle douceur!

Une minute s’écoula, qui fut pour elle un instant indéfini et contint

l’infini. Et puis elle évoqua encore Félix, et trouva la force

d’arracher ses mains. Et, les yeux détournés pour gagner du temps, elle

dit:

--Non, non, je ne peux pas. C’est impossible, pas tout de suite. Il faut

que je lui parle. Après, alors, après, oui, je ferai comme vous voudrez.

Avec un douleur infinie, il répliqua:

--Comme je voudrai! Vous ne m’aimez pas!

Alors, dans son ardeur à adoucir le coup, elle le regarda, et dit avec

plus de simplicité qu’aucune vierge n’en aurait trouvé:

--Oh! comment pouvez-vous dire ça. Moi... oh! je donnerais de si bon

cœur pour vous...

--Tout, n’est-ce pas?

--Tout, oui.

--Excepté Félix, dit-il amèrement.

Sa douceur se révolta.

--Mais non! C’est pour vous que je veux être sûre qu’il soit consentant

et qu’il ne vous fera pas de tourment.

--Consentant! répéta-t-il avec mépris.

Si proches, ils s’éloignaient l’un de l’autre comme deux barques qui

font force de rames. Entre eux les paroles avaient fini leur temps. Elle

vit passer dans ses yeux le désir de la prendre dans ses bras et de la

porter sur l’herbe épaisse, le désir criminel de la traiter comme elle

avait été traitée, le désir de vaincre sa volonté obstinée à un devoir

chimérique, le _désir_ au lieu de la tendresse dont elle avait besoin.

Incapable de trouver les mots compliqués qu’il aurait fallu, elle

s’arracha de lui et s’en alla. Le soleil, ayant touché la crête de la

colline, redescendait derrière les bois. Déjà, le val bleuissait;

l’herbe et les pommiers échappés à l’enchantement du couchant

s’ombraient de grandes traînées sombres.

Devant le coude du sentier, Fanny se retourna. Silas était toujours dans

le pré; la tête penchée, comme enraciné, sombre et seul. Il ne la

regardait pas. Elle eut peur de ce qu’elle venait de faire, et se sauva

en courant.

Le joug: roman · 第 27 / 34 题