M. Le Brument dit à mi-voix à Berthe:

--Toujours de d’ même, l’ père Oursel! En v’là un qui s’occupe pas du

tiers et du quart! Quel bonhomme! Je suis sûr qu’il sait seulement pas

ce qui se passe sous son nez!

Berthe dit, dédaigneusement:

--L’ père Oursel? Rien, c’est rien.

En Fanny les pensées cheminaient comme sur un vent d’ouest. Elle était

sûre qu’on allait lui parler de l’instituteur, sans deviner comment.

Enfin le vieillard commença:

--M. Froment, votre voisin, il est parti, d’apparence?

--Il est revenu, dit Fanny: nous l’avons vu au temple, tout à l’heure.

--Revenu! Sa maison était fermée pour les vacances. Comment?

Personne ne répondit. Il reprit:

--Comment? C’est bien drôle, ça!

Pour la première fois depuis le début de la conversation, il paraissait

sincère.

Il y eut un silence, puis il continua:

--C’est peut-être quelque chose qu’il avait oublié.

Il regardait Berthe. Elle dit seulement:

--Ouat!

Elle semblait agitée et anxieuse. Fanny songea:

«Ça la contrarie qu’il soit revenu. Elle ne veut pas que je le revoie.»

Le bonhomme poursuivit, comme s’il prenait enfin une résolution:

--Faut te faire une raison, Fanny, ma fille. Faut te faire une raison.

Cette fois, il la regardait. Elle essaya de saisir quelque chose dans

les froids yeux bleus, si pareils à ceux de sa mère, ces yeux qui

avaient glacé sa vie. Mais, comme toujours, elle y fut impuissante.

D’ailleurs, le moment favorable était passé. Il se leva, après avoir

plié méthodiquement sa serviette et secoué ses miettes.

--Puisque c’est comme ça, faut que j’ m’en aille. Il est temps.

Berthe se leva et alla lui chuchoter quelques mots à l’oreille. Il fit:

«Oui» de la tête. Puis, prenant son chapeau:

--Fais-toi une raison, ma fille, dit-il, c’est ton intérêt.

Fanny écoutait désespérément. Elle sentait que quelque chose était

résolu contre elle qu’elle ne savait pas. Et elle ne comprit que

lorsqu’elle vit l’oncle entrer par la petite porte de la cour d’école.

Pâle jusqu’aux lèvres, elle se retourna. Berthe la guettait. Alors un

peu de courage lui vint. Qu’est-ce qu’ils avaient décidé? La question

dut être si clairement écrite dans ses yeux que Berthe répondit avec une

espèce d’arrogance qui masquait autre chose:

--Faut bien en finir!

Fanny mit sa main à sa gorge.

--Finir quoi?

Une expression nouvelle parut sur la grosse figure de la cadette. Elle

posa la main sur le bras de sa sœur.

--Allons, allons! dit-elle avec une espèce de bonhomie, si ça a du bon

sens!

Elle l’attira dans la pièce.

--Quitte cette fenêtre. Qu’est-ce que ça te donne de guetter la route?

Elle continua pendant un instant à prononcer des phrases insignifiantes,

qui déjà agissaient par cette vertu lénifiante des mots de tous les

jours dans les situations graves. Machinalement, Fanny obéissait et

c’était le commencement de sa reddition.

Berthe la fit asseoir. Elle s’assit elle-même, et puis elle commença:

--Ecoute...

Elle se recueillit quelques secondes et détourna les yeux de la pâle

figure hallucinée de Fanny.

--Tu vois bien toi-même que ça ne peut pas durer comme ça. Il faut

prendre un parti. Sur le coup, on ne se rend pas compte. Mais le monde

ne comprendrait pas que nous allions toutes les deux nous enterrer à la

campagne. Il faut une raison pour que tu partes, puisque c’est toi qui

doit partir: une raison... importante... qui nous oblige à nous séparer.

Tu comprends?

Les yeux de Fanny répondirent éloquemment que non.

Berthe reprit, avec une sorte de patience appliquée:

--Il n’y a qu’une raison qui puisse nous y forcer. Vois-tu ça?

Elle se penchait pour forcer une réponse. Fanny fit: «Non», de tout son

visage étonné.

--La raison qui fait qu’une femme veut rester seule... c’est-à-dire pas

toute seule...

Elle fit un geste violent:

--Que je me marie, enfin! Est-ce si drôle que ça?

Fanny, stupéfiée au delà des paroles vaines, ne bougea pas. Berthe

reprit:

--Oui... c’est ça qui arrangerait tout. Tu pars à la Hêtraye, puisque tu

n’as pas d’autre moyen d’en finir avec ce gars que de le supporter. Moi

qui n’y suis _pour rien_ (elle accentua cruellement), je reste ici,

avec...

Elle ne put aller plus loin. Peut-être n’eût-elle pas osé. Mais Fanny se

leva brusquement comme quelqu’un qui, enfin, voit.

--Avec...? fit-elle sourdement.

Berthe se leva aussi pour l’affronter mieux, puisque la masse est aussi

un argument.

--Avec l’homme qui comprendra qui il doit choisir, quand on lui aura

montré.

Fanny dit seulement:

--C’est l’oncle Nathan qui a...

Berthe inclina la tête.

--L’oncle Nathan est allé lui parler, oui.

Il y eut un silence. Fanny n’osait pas regarder sa sœur. Puis elle dit:

--Car enfin, tu dis que vous vous êtes mis d’accord... Peut-être. Mais

c’était avant l’arrivée de Félix. Ça change tout, une chose pareille.

Pour un homme surtout. Et il faudrait avoir bien peu de «cœur» pour

courir après.

Fanny étendit la main.

--Je ne cours pas après, dit-elle d’une voix étranglée. Tu sais bien ce

qu’il a dit à la Hêtraye l’autre jour.

Berthe parut chercher.

--Ce qu’il a dit?

Fanny ne répondit pas. Un immense découragement s’abattait sur elle.

Qu’était-ce que ce petit argument qui lui restait, en présence de toutes

ces implacables vérités... Silas l’avait appelée Fanny devant les

autres, oui. Par distraction, peut-être, ou par pitié, pour adoucir le

coup qu’il voulait lui porter et qu’il n’avait pas le courage de lui

porter encore... Mais aucun mot décisif ne lui était échappé, aucune

allusion à leurs projets de naguère, quand c’eût été le moment entre

tous d’en parler... Et puis, surtout, surtout, le départ, cette maison

silencieuse et aveugle qui lui était apparue alors comme une réponse

définitive.

Elle baissa la tête. Elle n’était plus sûre de rien.

Comme si elle suivait ses pensées et se trouvait obligée de les résumer

et de les poursuivre, Berthe reprit alors:

--Il n’a rien dit de remarquable devant moi et, entre nous, à en juger

par la figure que tu avais en revenant...

La phrase qu’elle laissa en suspens se termina à leurs oreilles comme si

elle était prononcée. Il n’avait rien dit, non, il n’avait rien dit.

Et, soudain, Fanny sentit la vanité de la lutte pour celui qui n’a pas

d’arme. Après le découragement, le renoncement entra dans la place. Sans

parler, elle fit un geste de lassitude. A cette sœur qui voulait lui

voler un amour qu’elle était pourtant bien sûre d’avoir possédé, elle ne

dirait rien, c’était trop difficile, elle ne savait pas reprocher,

prendre la voix haineuse qu’il faut, jeter les mots comme on jette des

pavés... Elle pensa: «Faites, faites, écrasez-moi! Je ne sentirai

bientôt plus rien.»

Comme étonnée de la promptitude de sa victoire, Berthe regarda sa sœur,

inerte, passive, la tête baissée et les mains jointes sur les genoux.

Et, sans honte, elle retourna vers la fenêtre et se colla le front

contre les carreaux pour épier le retour du vieillard.

Quand il arriva, elles étaient toujours dans la même position, mais, ni

le bruit de la grille, ni celui de la porte d’entrée, ni le grincement

du pêne ne tirèrent Fanny de ses pensées.

Le bonhomme entra. En quittant la grande lumière, il tâtonna dans le

demi-jour frais. Fanny leva enfin sur lui ses yeux mornes. Il paraissait

singulièrement agité et se laissa tomber sur une chaise en retirant son

chapeau à larges bords.

--Bougre! dit-il. C’est pire que le four du boulanger, dehors!

Berthe fit un pas. Toute sa prudence l’abandonnait:

--Eh bien, mon oncle?

Il agita l’air avec son chapeau auprès de sa figure pendant un moment.

--Eh bien, dit-il enfin, y’a rien à lui dire, c’est Fanny qu’il veut.

* * * * *

Ce ne fut que le lendemain que l’aînée revit son fiancé. Elle était

restée effarée, presque assommée de ce coup de massue. A ce degré-là, le

bonheur dépasse son étiage, sa marque, et fait perdre la sensibilité

sans laquelle on ne peut le goûter. Au premier sentiment de triomphe,

ineffable redressement de l’être courbé, reprenant enfin son jet vers le

ciel, succédait une sorte d’hébétement. L’âme fatiguée de Fanny ne

savait plus soutenir sa joie, tandis que ce sacrifice accepté lui

faisait une route austère et facile, où elle se sentait sûre de pouvoir

marcher.

Berthe la boudait farouchement, et Fanny ne pouvait s’empêcher de

ressentir avec elle cet affront terrible. C’était comme un dédoublement

de son être si cruellement abaissé et piétiné par les autres qui

s’appropriait la mortification fraternelle. Et elle souffrait ainsi

d’une façon encore inconnue.

Fuyant la ville vers laquelle Berthe s’était dirigée sans l’avertir,

Fanny prit le chemin de la vallée vers la rivière, ce triste sentier

d’eau qui l’attirait depuis qu’elle y avait pleuré sur le chemineau

noyé. Sans doute M. Froment la guettait-il et la suivit-il à distance,

car elle le vit poindre sous les arches espacées que faisaient les

sureaux échevelés, reliés aux ormes, par des viornes géantes. Elle

s’était assise sur le petit talus, et se leva en l’apercevant. C’est

ainsi qu’ils s’abordèrent, froidement, parce que leur cœur les

étouffait, debout et se mesurant du regard.

--Bonjour, Fanny, dit-il enfin vite et bas, ce n’est pas par hasard que

je suis là; je vous ai suivie.

--Oh! fit-elle avec consternation, car le mot exprimait une action

connue par ouï dire seulement à Beuzeboc.

--Oui, fit-il plus ardemment, qu’importe tout cela, le comme il faut et

les usages d’une petite ville! Il y a autre chose ici. Fanny, il y a

votre bonheur et le mien.

Elle baissa un instant les paupières pour savourer une petite joie

délicieuse: «Votre bonheur et le mien». Elle avait si peu l’habitude de

passer la première! Mais il parlait toujours, il disait:

--Laissons les mots inutiles: il n’y en a eu que trop entre nous. J’ai

bien réfléchi depuis notre dernière entrevue, Fanny, j’ai même voulu

essayer de l’éloignement. Et ces cinq jours m’ont paru des siècles; le

départ a failli être impossible, une force m’a fait revenir. Maintenant,

je sais, je vois clair...

Il s’arrêta. Son haleine était courte, ses mains tremblaient. Fanny

éprouva un peu d’appréhension. Pourquoi y avait-il toujours ce trouble

dans l’amour? Pourtant, il fallait parler. Elle dit, les yeux à terre:

--Vous êtes bon.

Il reprit avec élan, comme s’il venait de toucher un tremplin:

--On ne peut pas ne pas être bon avec vous. C’est du bonheur de vous

aider. Je vous l’ai dit chaque fois que je vous ai vue.

Une femme parut à l’extrémité de l’allée: une laveuse qui poussait du

linge mouillé sur une brouette.

--Marchons, souffla Fanny.

Ils allèrent, sans rien dire, croisèrent la femme et, quittant le

sentier, se trouvèrent à l’entrée d’un pré, sous un gros orme tourmenté.

Ils s’arrêtèrent encore.

--Pourquoi nous cacher? fit-il. C’est avec joie que je veux proclamer

nos fiançailles. Et même, Fanny, et même, j’ai un nouveau projet que je

vais vous dire.

Elle étendit la main.

--Mais, enfin, nous n’avons jamais parlé de ça, depuis que... vous

savez...

Il dit sourdement:

--Alors, vous avez cru que je reculais? Eh bien, je vais tout avouer.

Oui, j’ai hésité. On n’apprend pas une chose pareille de quelqu’un...

qu’on a choisi, sans que...

Un geste coupa l’air.

--Mais j’ai deviné bien des choses et puis je... je suis égoïste, Fanny,

vous m’êtes nécessaire, j’ai trop compté sur vous.

Un tout petit pincement au cœur avertit Fanny. Il comptait sur elle;

Berthe comptait sur elle et Félix aussi comptait sur elle. Elle ne dit

rien, mais quelqu’un, maintenant, était entre eux.

--Alors, Fanny, je vais vous dire mon projet. Vous avez encore six

semaines devant vous: Félix ne revient qu’à la fin de septembre. C’est

suffisant pour que notre mariage soit, d’ici là, un fait accompli.

Une sorte de rayonnement émanait de lui, de son grand corps bien

construit, de sa belle figure, de ses yeux impérieux. Fanny,

bouleversée, sentit que sa pauvre volonté qui, pourtant, l’avait

préservée jusque-là du mal fait consciemment, allait l’abandonner; et

elle dit d’une voix tremblante:

--Je ne peux pas, je ne peux pas.

--Comment, vous ne pouvez pas? Nous ne dépendons de personne!

Il répéta avec force, comme s’il éprouvait le besoin d’augmenter sa

certitude:

--De personne.

Fanny rassembla son courage, sa fermeté, sa résolution, tout ce qui la

quittait; elle conjura devant ses yeux le mauvais visage pointu de son

fils, et elle dit:

--Si, moi, je ne suis pas seule.

Le joug: roman · 第 26 / 34 题