Berthe réfléchissait sans répondre. Elle semblait peser des choses.
Enfin, elle dit:
--Vous rêvez, mon garçon! Nous n’avons pas besoin d’un domestique. Nous
«n’occupons» pas, nous demeurons à Beuzeboc.
Les yeux bruns du gars eurent un vif regard sur lequel il tira aussitôt
le rideau de ses paupières.
--Vot’ bail va finir, dit-il, vous pourriez bien reprendre la ferme à
vot’ compte.
--Par exemple, comme vous arrangez ça! fit la grosse fille, suffoquée.
Fanny pensa douloureusement: «Il sait tout ce qui concerne nos intérêts,
tout. Mais il ne sait pas laquelle est sa mère.»
--C’est une bonne ferme, reprit le gars. J’ai regardé les terres. Y’a
plus mauvais. L’ père Laurent est vieux. I’ s’ mettra chez sa fille...
--Vous êtes au courant! fit Berthe avec ironie.
Le gars eut un sourire qui éclaira soudain sa figure impénétrable d’un
rayon d’intelligence. Il continua:
--Elle ne rapporte pas c’ qu’elle pourrait, c’te ferme-là. Ils sont trop
vieux... De l’argent, qu’on en tirerait!
Berthe l’écoutait attentivement, toute ironie disparue. Elle répéta:
--De l’argent...
Avec un art consommé de roublard, il rompit les chiens.
--Faut que j’ m’en aille, dit-il. A revoir!
Il tendit la main, sa main durcie de paysan-soldat. Et Fanny, pour la
première fois, remarqua sa petitesse, qu’il tenait d’elle.
Berthe la serra mollement en réfléchissant toujours. Fanny la prit en
tremblant. C’était la première fois qu’elle touchait son fils. Une
langueur l’envahit tout entière. Que c’était doux!
L’étreinte se desserra. Elle restait tremblante, oppressée, les yeux
mouillés. Le gars regardait Berthe.
Alors, comme frappée d’une idée subite, celle-ci dit avec décision:
--On vous écrira.
Le gars enregistra gravement:
--Bon.
Il alla vers la porte. Fanny étendit la main. Voilà. Le moment était
venu:
--Berthe! cria-t-elle.
Berthe la regarda étonnée. Que pouvait-elle avoir à demander? On
arrangeait tout pour elle.
Fanny comprit si complètement, cette fois, que tout son courage
défaillit. Eh bien, oui, après tout, accepter cela encore; le laisser
partir sans savoir son nom; ne pas lutter, ne pas même intervenir.
--Rien, rien, dit-elle en se passant la main sur le front d’un air un
peu égaré.
Ce fut pourtant comme si cette pensée fulgurante avait jailli de son
cerveau dans celui de sa sœur, car Berthe se retourna vers le soldat:
--Mais, à propos, comment l’adresser?
Du seuil, il se retourna:
--Au 200ᵉ de ligne, 6ᵉ bataillon, 3ᵉ compagnie, à Lisieux.
--Oui, mais...
A son tour, elle hésitait, arrêtée devant l’obstacle monstrueux que
toute sa ruse n’avait pas prévu.
Et le soldat, la main sur la clenche, faisait une figure de surprise
évidente.
Sa ruse à lui était dépassée.
--Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il enfin.
Pour la première fois de leur vie, Fanny vit sa sœur embarrassée. Les
yeux détournés, elle cherchait le mot nécessaire sans le trouver.
Le silence devint pesant. Enfin, Berthe dit avec difficulté:
--Toute l’adresse, c’est comment?
Le gars la regardait toujours sans comprendre. Puis, comme s’il eût
enfin pris son parti d’obéir, il ânonna:
--Malandain Félix, au 200ᵉ d’infanterie, 4ᵉ bataillon, 2ᵉ compagnie,
Lisieux.
--Ah! cria Fanny.
Mais Berthe fit un pas en avant pour la cacher, et elle dit, avec une
indifférence forcée, sonnant singulièrement dans sa voix qu’elle forçait
afin de couvrir celle de sa sœur:
--C’est ça, c’est ça. Bien, au revoir, mon garçon.
Il les regardait toujours, et quelque chose du mystère qui s’agitait là
parut filtrer jusqu’à lui. Il eut un mince sourire.
--On m’appelle comme ça, fit-il.
Et son regard acheva la phrase si nettement que tous crurent l’entendre
dire: «Mais ce n’est pas mon nom.»
Le silence dura un peu trop pour ne pas devenir dangereux. Enfin, Félix
ajouta tout haut:
--Parce que je suis resté longtemps avec les Malandain.
Il se mit à rire niaisement, de la façon la plus inattendue.
--C’est un «surpiquet», un surnom, qu’ils appellent. Je suis «dit
Malandain».
Il s’arrêta de rire et ajouta avec une sorte de solennité:
--Mon nom, c’est...
Et, se ravisant tout à coup, il termina:
--Vous avez pas qu’à mettre: Félix, dit Malandain, «ils» me trouveront
bien.
Il toucha du doigt son képi qui n’avait pas quitté sa tête, et passa la
porte.
Arrivé au bas des marches, il se retourna et, voyant qu’elles n’avaient
pas bougé et le regardaient toujours, il leur jeta:
--Un bon domestique qu’il vous faut ici.
Et il s’en alla pour de bon.
C’est alors qu’elles virent qu’il n’y avait qu’à céder, et qu’elles
décidèrent de s’installer à la Hêtraye, temporairement tout au moins. Il
y a des forces qu’on ne discute pas. En Félix, les sœurs en
reconnaissaient une avec laquelle il fallait compter.
Ce fut Berthe qui l’exprima la première. A l’indicible étonnement de
Fanny, elle ne fit ni lamentations, ni reproches. Elle paraissait céder
à la nécessité, mais en bonne joueuse. L’aînée songea: «Elle a toujours
aimé la campagne.» Et elle accumula toutes les objections comme si,
puisqu’elles devaient être invoquées et que Berthe ne s’en chargeait
pas, la tâche lui en revint. L’étonnement de leurs amis et du monde
devant cette décision soudaine; l’opposition certaine de l’oncle
Nathan; les difficultés matérielles de ce changement d’existence: leur
confort, leur commodité abandonnés avec la maison de la vallée... Mais
Berthe allait au-devant de tout et, une fois de plus, Fanny accepta le
joug commode qui descendait sur elle, et auquel elle n’aurait plus qu’à
obéir.
* * * * *
Quand elles rentrèrent, deux jours plus tard, Beuzeboc cuisait au fond
de sa cuvette, sous le soleil d’août. Leur absence n’avait duré que dix
jours. Elles se virent complimentées sur leur courage:
«Rentrer ici quand vous étiez si bien à respirer là-haut!»
La bonne Mme Gallier usait son tablier de moire à leur exprimer son
étonnement.
--Tant qu’à faire, il fallait rester plus longtemps.
Ainsi, les sœurs rentraient dans le lit ordinaire de leur vie que de
leurs mains, il allait falloir défaire. Car cette chose incroyable
arrivait qu’elles allaient quitter la ville ronronnante et les rues aux
pavés bossus, et leur maison où chacun de leurs mouvements avait son
aire prévue et sa portée certaine, et l’église, debout comme une
douairière qui attend ses invités du haut de son perron, et les rues qui
regardent par leurs fenêtres abritées sous les paupières des rideaux, et
les ruelles mortes, pleines d’amoureux, toute la ville, enfin, de toute
leur vie, pour gagner ce plateau d’où leur famille était descendue un
jour d’autrefois.
Berthe profita de ces paroles d’accueil pour amorcer la chose. Oui,
elles s’étaient plu à la Hêtraye, tellement qu’elles y retourneraient
bientôt, ayant d’ailleurs à s’occuper de leur ferme dont le bail
expirait à Pâques. Elle hasarda qu’elles pourraient avoir à y passer
l’automne entière car la maison nécessitait des réparations et que
Fanny, surtout, se portait bien là-haut et y dormait mieux.
Elle plaçait soigneusement ses allusions, ses raisons, comme un
alpiniste place son pied, sans rien laisser au hasard parmi les
nouvelles qu’on lui demandait sur le voyage à Paris.
Les amis disaient entre eux:
--Elle rajeunit, Berthe!
Et quelque chose en elle semblait, en effet, s’épanouir, un espoir ou
une certitude.
L’oncle Nathan rentra de la Manche deux jours après. Il arriva au soir
chez ses nièces, et les trouva au jardin. Fanny essayait de se
ressaisir, car le tourbillon qui l’entraînait depuis la rencontre du
chemineau lui faisait perdre la notion de la réalité et, rejetée de
Félix à Silas et du chemineau à Ludovic, promenée dans les souvenirs de
Bures, de Paris et de la Hêtraye, elle dérivait au fil des événements
terrifiants dont elle se trouvait témoin et acteur.
Et, depuis son retour, la maison d’école était fermée. Sans doute n’y
avait-il là rien d’extraordinaire, puisque l’époque des vacances venait
d’arriver. Mais ce départ sans un avertissement la frappait comme un
nouveau malheur. Non, ils n’avaient pas dit un mot de cela à la Hêtraye
pendant cet étrange repas, ni plus tard, au cours de cette conversation
dont le souvenir encore la frappait d’un coup au cœur.
Une cendre d’or tombait de la coupole enflammée quand le grand vieillard
arriva. Sa face d’oiseau de proie, entourée de l’argent pur de ses
cheveux, resplendissait. Il s’assit sans rien dire, puis s’informa des
santés, des poules, parla du terrain. Enfin, il dit, comme à regret:
--Comme ça, vous êtes allées à Paris?
Berthe prit avec empressement les rênes de la conversation.
--Oui, on voulait toujours: on s’est décidé.
Le long nez austère du vieillard qui contredisait sa bouche curieuse
parut vouloir réduire celle-ci au silence. Il y eut une pause.
--C’est beau, murmura Berthe.
--Oui, dit-il. Il y a à voir.
--Sûr, approuva-t-elle.
--Plus qu’ici.
D’un commun accord, ils se donnèrent trêve afin de ramasser de
meilleures armes pour le combat, dont les préparatifs avaient lieu entre
le rusé vieillard et Berthe qui ne laisserait filtrer son butin de
nouvelles que goutte à goutte.
Fanny se leva. Une lassitude lui venait d’avance.
--Je vais vous faire du thé, dit-elle.
L’oncle approuva avec vivacité: un repas supplémentaire gratuit ne lui
était jamais désagréable.
Elle s’en alla vers la maison environnée du parfum que le soir arrachait
aux fleurs. Elle songeait avec amertume à la conversation qui commençait
derrière elle. Toute sa vie, toute sa vie livrée à ces mains cruelles
qui auraient pu être douces. Demain, ce seraient celles des étrangers,
peut-être, qui arracheraient avec sa chair le vêtement secret que chacun
serre si fort contre soi...
Pourtant, ses craintes furent encore une fois dépassées par la réalité.
Malgré les surprenantes confidences reçues, l’oncle n’y fit aucune
allusion. Il but et mangea en parlant des affaires qu’il avait faites
dans le Cotentin. Seulement, quand il partit, il adressa à Berthe un
signe d’intelligence qu’elle surprit. Et il dit à Fanny, comme en
réfléchissant:
--A la Hêtraye, à la Hêtraye, que tu veux aller?
Elle le regarda avec surprise.
--Oui, dit-elle d’un ton craintif, nous croyons que c’est le mieux.
Il la fixa encore d’un air goguenard et attentif et fit un geste qu’elle
ne comprit pas. Berthe s’était détournée avec affectation. Fanny regarda
profondément le vieillard. Voilà. C’était lui qui représentait toute
leur famille, surtout les hommes, puisqu’elles ne possédaient ni père,
ni frères, ni maris. En ce quart d’heure que Berthe avait si bien
employé, il venait d’apprendre avec ces nouvelles du passé (le message
du chemineau et sa mort, l’arrivée du fils abandonné), cette nouvelle du
présent: les fiançailles de Fanny et l’entrée de l’instituteur dans sa
vie. Et tout cela ne valait pas un mot, une allusion... Elle se sentait
à la fois allégée et frustrée, car l’indifférence est quelquefois comme
une insulte.
Elle réfléchit longtemps là-dessus ce soir-là. Maintenant, toutes ces
choses qu’il fallait qu’elle fît étaient comme un rocher sur sa route.
Enorme, il barrait son horizon et elle se disait: «Jamais je
n’arriverai à le remuer.»
Comment supposer, par exemple, qu’elles réussiraient à faire passer pour
naturelle leur soudaine retraite à la Hêtraye? Et comment si, déjà, on
n’avait jasé de la présence du soldat, n’en jaserait-on point? Et
comment, encore, prendrait-on cette nouvelle attitude de Silas auprès
d’elles? Silas. Lui seul, de son bras d’homme fort aurait pu faire
vaciller le rocher. Fanny l’avait presque cru, en l’entendant la
revendiquer comme sienne, l’autre jour, à la Hêtraye. Oui, mais il était
parti. Parti sans rien dire. Lui aussi, à la onzième heure, il
l’abandonnait.
Le lendemain, dimanche, les sœurs se rendirent au temple. Un orage avait
éclaté dans la nuit. La ville et les bois brillaient, vernis de neuf,
sous un soleil rafraîchi. Les demoiselles montèrent à la tribune. Le
lecteur, qui remplaçait toujours l’instituteur pour les vacances, lisait
la Bible. C’était un petit homme avec de grosses moustaches grises et
des paupières sanguinolentes. Il psalmodiait complaisamment sa lecture.
Par le vitrail ouvert, on voyait une rose-thé se balancer au bout d’une
longue tige sur le mur voisin. Fanny ne pouvait s’empêcher de suivre la
fleur des yeux et il lui semblait qu’elle ne retrouverait jamais son
ancienne ferveur. Son cœur paraissait dévasté, aride, vide comme le
vaste édifice clair dénudé de la voix de Silas, de la voix sonore,
caressante, savante de Silas! Les assistants arrivaient, gagnaient leurs
places dans les bancs que leur famille occupait depuis l’origine du
temple. Le culte se déroulait selon la liturgie immuable; tout ici
était fixe et solide. Le malheur d’une vie ne pouvait cependant pas se
consommer dans l’ombre de ces choses éternelles!
Elle ferma les yeux pour mieux poursuivre un raisonnement qui se
brisait. Elle les rouvrit tout à coup; la basse veloutée de
l’instituteur montait d’en bas jusqu’à elle comme tous les dimanches.
Elle crut rêver et attendit le dernier cantique où, de nouveau, la voix
s’éleva. Pourtant, il n’était ni à la tribune, ni au banc du
consistoire. Et ce ne fut qu’à la sortie qu’elle vit qu’elle ne rêvait
point, car il était là, vraiment, en face de la porte, qui la cherchait
des yeux.
Ce fut comme un miracle ou plutôt comme un signe qui lui était destiné.
Elle songea à l’arc-en-ciel après le déluge, à la manne au désert. Mais,
tant de regards étaient sur eux qu’elle n’osa aller vers lui et passa.
Berthe, d’ailleurs, avait déjà pris les devants et Fanny dut courir pour
la rattraper, et mener le même train jusqu’à la maison. Elles trouvèrent
l’oncle Nathan assis à la table, la serviette nouée derrière le cou.
--Allons, cria-t-il, y’a temps pour tout! J’ai été au temple à
Saint-Antoine, et me v’là.
--Avec vot’ cheval qui va comme l’enfer, c’est pas drôle! fit Berthe qui
tamponnait sa figure rouge et suante.
--Pourquoi se presser tant? osa demander Fanny qu’un fil invisible avait
tiré en arrière tout le long du chemin.
L’oncle et l’autre nièce échangèrent un regard plein de signification.
--On t’expliquera tout à l’heure, mangeons, dit le vieillard.
Fanny sentit s’amasser un de ces orages lourds de paroles et
d’exhortations qui crevaient si souvent sur elle depuis quelque temps,
et le bon déjeuner dominical du père Oursel fut gâté pour elle.