TROISIEME PARTIE

I

Depuis que leur résolution était prise, une sorte de tranquillité venait

aux sœurs. Les hésitations, les tourments ressentis par l’une et par

l’autre, bien qu’à des degrés différents de tonalité et d’intensité,

s’apaisaient momentanément dans une certitude.

C’est le soir même du départ de Félix qu’elles comprirent qu’il fallait

définitivement quitter Beuzeboc pour la Hêtraye.

Après leur entretien, Fanny quitta Silas, toute honte bue, sans trouver

un mot à ajouter. Et le chemin du retour fut vraiment son chemin de

croix. Un petit fait pourtant, qui n’était pas nouveau et qui ne

changeait rien à l’état des choses, que cette ignorance de l’état civil

de son fils. Pour elle, il dépassait tous les autres en importance, en

signification, en résultats.

Une honte nouvelle l’avait accablée quand elle s’était retrouvée en sa

présence. Elle n’osait plus le regarder: il lui semblait que son fils

lisait, cette fois, sur sa figure, un remords d’une autre qualité.

Ils avaient dîné silencieusement. Berthe boudait Fanny depuis sa sortie

avec Silas, et le gars mangeait, comme toujours, avec conviction. Enfin,

il s’était levé:

--Faut que j’ m’en aille. L’ train est à dix heures, à Villebonne.

Fanny remarqua qu’il était lavé, astiqué et frotté. Et elle dit:

--Tout est-il prêt?

Elle n’osait dire tu, ni vous. C’est pourquoi elle ne s’adressait jamais

à lui, directement. Mais, cette fois, ce fut, malgré elle, la mère dont

le fils, millionnaire ou mendiant, gagne le régiment, qui parla:

--Oui, dit-il, j’en ai pas lourd!

Il se balançait d’un pied sur l’autre. On voyait les paroles s’amasser

sans trouver d’issue. Enfin, il dit:

--Je vous remercie. C’est un agrément d’être ici.

Personne ne répondit. Alors, il parut s’enhardir et prononça:

--Vous auriez besoin...

Il s’arrêta, comme pour juger de l’effet de ce début. Puis il reprit:

--D’un bon domestique.

Ce fut le tonnerre éclaté aux pieds des sœurs. On eût dit qu’elles en

restaient assourdies. La première, Berthe se remit:

--Et alors? dit-elle avec quelque insolence.

--Et alors, je connais le métier, tout le monde vous le dira. Vous

n’avez qu’à vous informer...

Le joug: roman · 第 23 / 34 题