IX

Quand Berthe poussa ses volets, le soleil mangeait déjà le brouillard.

Les nuages de vapeurs condensées sur la Seine pendant la nuit

débordaient à présent d’une mousse laiteuse la large coupe verte de

l’estuaire.

La Hêtraye, village, église et mare, se dressait à l’extrémité de la

plaine que terminait la ferme accrochée au rebord du plateau et

surplombant la vallée profonde où siège Villebonne, entre son cirque

romain, son clocher gothique et sa tour féodale. Villebonne ceinturée de

la verdure affolée par l’humus des falaises et prolongée sans fin par

les marais où fuit, vers le sud, tout droit depuis deux mille ans, la

chaussée de Jules César.

Il était de fondation dans la famille Bernage, depuis qu’elle avait

quitté son berceau de la Hêtraye, de garder un pied-à-terre à la ferme.

Elle possédait une assez jolie maison d’habitation à un étage, remplie

de vieux meubles d’héritage, et plantée au milieu d’un clos de pommiers

vénérables. Les fermiers logeaient plus loin, dans une chaumière,

petitement et humblement, à la mode de jadis.

Cette fois encore, les sœurs étaient parties à la brune dans une voiture

réquisitionnée chez l’oncle Nathan absent. Et aucune ombre suspecte ne

s’était mêlée aux commères de la route, extasiées de curiosité sur ce

nouveau départ.

Sur sa porte, l’instituteur fumait une cigarette. Il les salua

gravement, mais Fanny ne put voir dans l’ombre l’expression de ses yeux.

Ce matin-là, elle dormait d’un sommeil accablé après une longue insomnie

dans laquelle ses soucis avaient pris le grossissement accoutumé.

Pourtant, elle ouvrit les yeux, dès que Berthe la toucha.

--Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-elle en s’asseyant, lucide et prête à

souffrir.

--Il y a, il y a... viens voir ce qu’il y a...

Elle la prit sous le bras. Encore engourdie, Fanny se mit à bas du lit.

Berthe la tirait vers la fenêtre. Elle se frotta les yeux, où le sommeil

persistait.

--Regarde! dit Berthe dans un souffle.

Elle regarda et, rouge et bleu sur le paysage embrumé, elle vit le

soldat adossé à la haie du clos, et qui considérait la maison.

Quand elle ouvrit les yeux après le demi-évanouissement où elle venait

de sombrer, elle vit Berthe, debout devant elle, droite, grande, sévère

et comme pleine de résolution.

--Ah! c’est passé? fit-elle. Je peux m’en aller, à cette heure?

--Où? questionna Fanny.

--Lui parler, à la fin des fins, à ce gars-là, et tu vas voir si je vais

me faire écouter!... Tu trembles tout le temps, toi; il le voit bien.

Mais attends qu’il trouve quelqu’un en face de lui et tu verras!

Déjà elle semblait en route pour la bataille. Fanny, des deux mains,

l’arrêta.

--Ne fais pas ça! Lui parle pas mal! Te fâche pas! Qu’est-ce qu’on fera

s’il crie des choses?...

Violemment, Berthe s’arracha.

--Qu’est-ce que ça me fait! Et sa persécution, crois-tu que ça ne nous

compromet pas?

Elle était dans l’escalier. Fanny la perdit de vue. Les verrous

glissèrent, la clef grinça; puis, dans l’herbe noyée de rosée, elle

l’aperçut qui passait, laissant un sillage plus foncé derrière elle.

Chaussée de sabots, elle levait haut les pieds, marchant redoutablement

vers le petit soldat immobile.

Fanny vit l’abordage. Haute et vaste, plus grande que le garçon, Berthe

le lui cachait. Le dos véhément de sa sœur, vêtu d’une camisole bleu

foncé à pois, faisait une grande tache dans le pré, où le soleil

commençait de glisser obliquement mille rayons que renvoyaient dix mille

gouttes de rosée. Et cette chose un peu grotesque, un dos de grosse

femme en déshabillé, qui bougeait dans la lumière du matin, lui

paraissait décider de son avenir.

Elle tremblait comme une fiévreuse. «Qu’est-ce qu’il va dire? Pauvre

malheureux, tout de même! Si je pouvais faire quelque chose pour lui?»

Et toute sa volonté disait au dos qui tachait le pré lumineux:

«Pas si fort! Il me ressemble peut-être, au fond, et ça fait si mal, la

brutalité!»

Par moments, elle était secouée de la terreur de le voir se dresser en

colère contre sa sœur et lever la main, peut-être, ou tirer son

coupe-choux.

Et soudain elle revit le visage de Berthe, qui reprenait le chemin

marqué de sombre sur la cour miroitante. Elle revenait vers la maison,

et, à grandes enjambées paisibles d’homme de la terre, le gars la

suivait. Affolée, elle se dit: «Le voilà! le voilà! Je vais le voir!»

sans démêler si elle se désespérait ou si elle se réjouissait. Elle fit

sa toilette avec des gestes d’automate. Pourtant, au dernier moment, sa

pâleur la frappa, dans le miroir à col de cygne du lavabo d’acajou.

«Il va me trouver vilaine!» songea-t-elle.

Et, pour la première fois de sa vie, elle fit un geste de coquette pour

se frotter les joues d’une serviette rêche.

Le gars était dans la cuisine, où la mère Laurent, la fermière qui

aidait les sœurs quand elles venaient seules, allumait la cuisinière et

tournait le moulin à café. Berthe devait finir sa toilette dans sa

chambre. Il fallait donc, seule, prendre une attitude, choisir, agir.

Elle baissa les yeux. Avant tout, il fallait empêcher son amour maternel

captif et torturé de se montrer par là.

--Bonjour, dit-elle doucement.

--Bonjour, dit le gars.

Sa figure pointue portait un air de ruse satisfaite. On le sentait

apaisé pour le moment, comme l’est un méchant chien en train de lécher

un os. Encore cette fois, la mère sentit son cœur entr’ouvert se

rétracter.

Aussitôt, un nouveau souci lui vint. Qu’avait dit Berthe à la fermière?

Mais déjà la loquacité de la vieille femme lui venait en aide.

--Alors, c’est le neveu de c’te pauv’ Marthe, comme ça? fit-elle en

affirmation-interrogation, car la mode paysanne aime à greffer une

conversation sur une branche solide.

C’était une petite vieille que l’âge tassait. Sa figure de fin ivoire

mille fois creusé sertissait deux malins yeux d’agate. Elle était la

première à poser à Fanny la question redoutée.

--Son neveu, répéta celle-ci en écho, heureuse de ne pas trop mentir.

Berthe entrait justement. Sans doute n’avait-elle pas osé laisser

longtemps sa sœur privée de soutien dans la dangereuse entrevue.

Pourtant, elle paraissait bien ajustée dans sa robe grise du matin, avec

un petit tablier à carreaux bleus et jaunes en mouchoirs du pays; et ses

joues luisaient de savon sous la torsade magnifique de ses cheveux de

blé mûr.

--Oui, mère Laurent, il nous est tombé du ciel, Félix.

La mère Laurent plaça:

--Félix Leplay, comme Marthe?

Berthe resta court un instant, puis elle se remit:

--Les neveux ne s’appellent pas toujours comme la tante! Une nombreuse

famille qu’elle avait, Marthe, n’est-ce pas?

Elle regarda le gars comme pour le presser de venir à l’aide. Déjà, ils

étaient complices.

--Non, fit-il avec calme. Elle n’avait «pas» qu’une sœur.

--Donnez-moi le moulin, cria Berthe. Dépêchons-nous. J’ai faim, moi!

Elle poussait la mère Laurent vers l’armoire et c’était comme si, en

même temps, elle poussait ses questions hors du chemin.

En un instant, la table de chêne lavé et poli par cinq générations de

Bernages fut couverte d’assiettes à coq et à roses, de bols et de

cuillères. Une livre de beurre tout frais moulé y prit le milieu avec le

lait fumant et le café qui finissait de passer.

Ils s’assirent tous, sauf la mère Laurent, pressée de retrouver son

homme. Le gars Félix atteignit son couteau en poussant un soupir

retentissant de contentement.

--On n’est pas mal ici, fit-il.

Et, coupant à la miche une énorme tranche, il entama le beurre.

Ils mangèrent sans parler, puisqu’il devenait évident que le soldat

possédait la religion des repas. Fanny le regardait à la dérobée,

anxieuse, troublée, un peu heureuse et très triste. Qu’il était épais et

rustaud! Comme tous ceux de la vallée, elle exagérait la distance qui

les sépare des paysans. Avec effort, elle détourna les yeux de lui, se

contraignant à les tenir sur son assiette.

Néanmoins elle les releva bientôt, tant le silence lui causait de

malaise: quelque chose de subtil flottait dans l’air, sans qu’elle pût

le localiser. Et, tout à coup, en regardant Berthe, elle comprit: il

n’y avait plus d’hostilité sur le visage, sur la personne tout entière

de sa sœur.

«Qu’est-ce qu’elle a pu lui dire, tout à l’heure, dans la cour?»

songea-t-elle.

D’ailleurs, ce ne fut qu’un éclair, une de ces intuitions certaines qui

sont comme des ponts jetés sur l’avenir. Et elle retomba dans son

incertitude, tandis que la voix de Berthe s’élevait plus aigre que

jamais.

--Ils vous ont donné une bien longue permission au régiment, Félix?

«Elle l’appelle Félix, songea Fanny avec attendrissement. Comme ça doit

lui coûter!»

Il réfléchit un peu avant de répondre.

--Ça tire à sa fin!

--Ah! dit seulement Berthe.

Et personne n’ajouta rien, tant chacun sentait les mots prochains

difficiles à manier.

Berthe se leva avec décision.

--On va se mettre au ménage, ma sœur et moi. Allez vous promener, mon

garçon. Il y a de quoi voir dans la campagne «du moment».

--Et dans la propriété, ajouta le gars presque spontanément.

Après quoi, il serra les lèvres comme pour les empêcher de lâcher

d’autres paroles trop pleines de signification.

Berthe fit la moue.

--Oh! la propriété!

Elle n’ajouta rien. Entre eux venait de tomber le mot décisif: la

propriété, l’argent, le bien, l’appât qui, de si loin, attirait ici le

gueux renié, comme une charogne attire les bêtes puantes.

De la journée, il ne rentra à la maison. Après avoir rejoint le père

Laurent aux champs, où il coupait du seigle, il dut fraterniser avec lui

et le journalier qu’il employait, car les sœurs le virent de loin qui

faisait «mézienne», endormi sous une haie. Le soir, il rentra avec les

hommes, les outils sur l’épaule, de la marche lente et lourde des fins

de journée.

Elles étaient devant la porte, à regarder le soleil s’enfoncer dans

l’estuaire lointain, jouissant comme jouissent les gens de la terre de

cette beauté dans laquelle ils baignent sans vouloir l’exprimer.

Le gars arriva par le sentier de l’est. Tournées vers le couchant, elles

ne le voyaient pas, et il resta là, à deux pas d’elles, immobile,

attentif et muet.

Ce fut Fanny qui l’aperçut la première. Elle sursauta et faillit crier,

comme s’il l’avait surprise dévêtue. Berthe le regarda tranquillement.

--Vous voilà, mon garçon. On a soupé, nous. Va falloir que vous alliez

avec le père Laurent.

Le gars eut un mince sourire assuré.

--J’ vas manger la soupe avec eux, toujours, fit-il.

D’une seule pièce, à la paysanne, il se tourna et partit.

Quand il eut fait quelques pas, Berthe cria:

--L’ père Laurent vous prendra avec lui, à l’écurie, pour coucher!

Le gars se retourna. Elles aperçurent sa figure soudain convulsée,

haineuse, ses yeux durcis. Il ouvrit la bouche, la referma. On vit sa

volonté lutter avec sa colère et la dompter. Il répéta:

--Avec les chevaux, bon.

Et il reprit sa marche.

Quand il fut au bout de la cour, Berthe dit orgueilleusement:

--Il n’y a qu’à savoir lui parler.

--Oh! souffla Fanny, tu me fais trembler!

--Quoi! parce que je lui cause dur? D’abord, depuis quand qu’ c’est une

honte pour un domestique de ferme de coucher avec les chevaux?

--Pourtant...

--Pourtant, ça lui a pas plu! Mais c’est justement. Ça lui fait voir

qu’on ne le supporte que jusqu’à un certain point.

Elle se tut. Sa figure rayonnait positivement sous la clarté immense du

couchant. Malgré la victoire évidente que leur parti venait de

remporter, Fanny regardait sa sœur avec appréhension.

Berthe se tut un instant, puis elle reprit:

--Et je sais le faire parler aussi. Il m’a dit comment qu’il nous a

retrouvées. Car, enfin, c’était drôle, après toutes les précautions que

maman avait prises.

Elle s’arrêta, mais Fanny ne dit rien.

--Ça ne te semble pas drôle, à toi? Non? Il n’est pas sorcier, pourtant!

J’ m’étais promis de lui tirer ça d’abord, pendant qu’il est pas encore

trop «hardi». Eh bien, c’est ton voyage, ma pauv’ fille, ta belle idée

d’aller à Bures, y a dix ans.

«Je m’en doutais bien. Mais je me suis trouvée «dupe» quand il me l’a

avoué. Oui. L’ fermier Malandain, qui nous a reconduites, connaissait le

chef de gare qui lui a dit où que nous allions. Tout ça, mis avec les

rapports de la femme du greffier, notre course à Londinières, l’a

renseigné. Tout de même, il est pas sot!

Fanny ne s’arrêta pas à songer que ce n’était pas elle, en ce jour

lointain, qui avait été prendre les billets pour Beuzeboc à la petite

gare, au lieu de retourner couvrir leurs traces à Dieppe. Elle ne

portait pas un cœur de créancière, et, pour elle, les moyens employés

dans cette patiente chasse à la mère lui importaient peu. Son fils

l’avait trouvée parce qu’il _devait_ la trouver. Il ne _pouvait_ pas

disparaître de sa vie, elle le voyait bien maintenant. Le voyage à

Paris, cette résolution désespérée et la fuite à La Hêtraye, rien ne

réussissait à le dépister.

Un peu plus tard, debout en robe de nuit, derrière sa fenêtre

entr’ouverte, Fanny regardait au fond de la cour le bâtiment, l’écurie

où son fils, toute la nuit et les nuits suivantes, allait dormir dans

l’haleine chaude et la forte odeur des chevaux de ferme.

Elle spéculait sur le passé. «Si papa avait vécu, jamais cette chose-là

ne serait arrivée... jamais il ne m’aurait laissé arriver du mal...

jamais il n’aurait caché la lettre... jamais il n’aurait consenti à ce

que j’abandonne mon enfant... il l’aurait aimé.» Et elle reconstruisait

ainsi sa vie sur une seule donnée, puisque c’est là la consolation

suprême de ceux qui l’ont manquée. Mais son remords montait en elle,

formidable, accru, en réalité, de toutes ces années où il avait dormi en

elle, alors qu’elle le croyait apaisé, tandis qu’elle regardait l’étable

à cause de celui qui y dormait avec la haine au cœur.

«Mon Dieu, priait-elle, mon Dieu, pardonne-moi, j’ai péché en

l’abandonnant, je le vois maintenant, tout en obéissant comme il est

dit, j’ai péché.»

Elle revoyait son père, ce bon huguenot, et son grand-père qu’elle avait

connu, et les aïeux dont il lui parlait quelquefois, ces rocs au milieu

de la tourmente des siècles de persécution et de folie. Mais la foi

baissait, le siècle reprenait le dessus, le siècle, c’est-à-dire la

complaisance au péché qui devient le péché et puis le vice lui-même.

Mais comment savoir où est le péché? «Pour maman, se disait-elle, c’est

ce petit enfant né de ma faute qui n’en était pourtant pas une. Et,

vraiment, le péché, c’est de l’avoir abandonné. O mon petit, mon petit,

j’aurais fait un bon garçon de toi! Je t’aurais tant aimé qu’il aurait

bien fallu que tu le deviennes.»

Et elle s’arrêtait devant le sentiment de l’irréparable comme devant un

mur.

* * * * *

Une pluie fine se tendait devant le paysage comme la chaîne sur le

métier, lorsque les sœurs descendirent, le lendemain. Aussi, le gars se

trouvait-il dans la cuisine avec l’air désœuvré des paysans contrariés

par le temps en pleine saison. Il exhalait une odeur appréciable

d’écurie. Berthe fit une grimace qu’il saisit au vol sans maladresse.

--Ça sent son fruit, dit-il. Ah! je n’ai pas d’effets de rechange, ici,

et l’écurie, ça tient bon.

Berthe dit rudement:

--C’est pas nos affaires. A vous de vous arranger.

Elle paraissait butée, ce matin, à se montrer intransigeante, autant, la

veille, elle avait laissé voir une singulière bonne volonté. Le gars

pâlit un peu sous son hâle de paysan.

--Si, c’est vos affaires, dit-il d’une voix sourde en ne regardant que

la cadette.

Elle vint en face de lui, à le toucher; les poings aux hanches, dans sa

terrible attitude de combat.

--Ah! c’est nos affaires? Eh bien, combien qu’ ça va durer, dites un

peu, combien de temps que vous allez rester à la Hêtraye?

Le gars ne répondit pas tout de suite. Il recula, se détourna et

s’assit. Puis il se coupa du pain, et alors il parla:

--Ma permission finit dans huit jours. En convalescence que j’ suis.

Fanny fit un pas et un cri.

--En convalescence?

Le gars la regarda comme s’il venait seulement de l’apercevoir depuis

son entrée dans la chambre.

--Oui, dit-il, une «purésie» qu’ j’ai eue. Un chaud et froid que j’avais

pris, qui m’a tombé sur «l’estomac».

--Une pleurésie? C’est grave, ça, fit-elle sans réfléchir.

Il leva les yeux, qu’il avait baissés sur la tartine qu’il

confectionnait. Un peu de surprise y luisait.

--L’ major a dit que j’avais un bon coffre.

Il réfléchit un peu et ajouta:

--Mais que fallait faire attention.

Berthe avança entre eux et, se tournant pour poser le lait sur la table,

jeta à Fanny un regard impérieux comme un ordre.

--Déjeunons, dit-elle. Eh bien, mon garçon, puisque vous êtes là encore

pour huit jours vous allez demander au père Laurent de vous prêter un

pantalon de toile et une chemise.

Le gars et Fanny restèrent bouche bée, littéralement, et Berthe se

rengorgea devant leur étonnement:

--Faut ce que faut, dit-elle. Dans huit jours vous partirez...

Il y eut un de ces silences où l’on sent s’amasser les paroles

importantes, comme la pause dans l’orage annonce la décharge de la

foudre... Et elle ajouta:

--Et on ne vous reverra peut-être jamais.

Fanny songea passionnément:

«S’il avait du cœur, il se lèverait et s’en irait. Oh! comme je

l’aimerais s’il faisait ça!»

Et elle entendit encore la voix de Berthe qui ajoutait ces mots

indifférents dans lesquels il faut toujours noyer les autres comme la

pluie noie le tonnerre et l’éclair:

--On peut bien faire ça: un pantalon et une chemise, c’est pas une

affaire... En mémoire de not’ pauv’ Marthe.

Le cœur en suspens, Fanny regarda son fils. Il riait d’un rire

silencieux, et sa figure épanouie lui parut l’image même de la

bassesse.

X

Silas Froment montait la côte de la Hêtraye. Le train quitté à la gare

de Villebonne, il avait traversé la petite ville braisillante dans sa

chaude vallée, suivi l’interminable route encaissée où les «fabriques»

n’arrivent pas à enlaidir la verdure souveraine, et qui s’élève enfin

par larges lacets enserrant la coupe de l’un de ces petits monts de

l’estuaire, cariatides formidables du plateau de Caux.

Il marchait du long pas cadencé des infatigables, sans s’arrêter et sans

se presser, avec un air de grande réflexion. Quand il émergea au sommet,

midi éclatait à tous les clochers; et celui de la Hêtraye, plus proche,

cognait ses volées à tous les peupliers de la route.

A la barrière, les deux sœurs le regardaient venir. Berthe lui tendit

franchement la main. Fanny, livide, attendait. Quand il eût répondu à

Berthe, il se pencha et, sans un mot, prit la main froide de l’aînée, et

la serra avec douceur et tendresse.

Ils pénétrèrent dans le petit bosquet d’ormes taillés qui formait un

croissant derrière la maison. Et Berthe, pressée de parler, commença:

--Nous nous sommes permis de vous écrire de venir, monsieur Froment.

Excusez la démarche. Vous allez mal nous juger. Pardonnez-nous.

Qu’est-ce que vous allez penser de nous?...

Silas coupa ses pléonasmes d’un geste courtois.

--Je vous l’ai déjà dit, je n’ai pas de plus grand désir que de vous

être utile. Ce ne sont pas des mots: c’est l’expression d’une réalité

bien vive, croyez-le.

Comme toujours, même dans les moments les plus graves, il s’écoutait un

peu parler par habitude professionnelle, par goût aussi.

Berthe reprit avec difficulté, car l’expression de la reconnaissance est

une tâche ardue pour la hauteur normande:

--Bien de la bonté de votre part. Mais nous sommes des femmes seules et

c’est une position...

Il y eut un silence, et l’instituteur dit plus vite, comme pour en

finir:

--Alors, où en êtes-vous? Je ne sais plus rien depuis votre départ.

Ce fut comme si cette simple question enlevait enfin la bonde des

paroles.

--Ah! monsieur Froment, dit Berthe, nous en sommes _à la raison_. Il est

là depuis huit jours et il part ce soir, mais je vous jure que j’en ai

assez. Moi, toujours! termina-t-elle en regardant Fanny avec rancune.

--Oui, oui, dit M. Froment. Quelle attitude a-t-il?

Berthe leva des bras tragiques:

--Quelle attitude? Quelle attitude?

Elle réfléchit un peu.

--Peut-être pas d’attitude du tout, mais des façons de tout regarder, de

tout soupeser, des façons d’espion ou de maître: on ne sait pas.

--Mais comment?

--Tenez, hier au soir, il a demandé quand finit le bail du père Laurent,

comme si, vraiment, ça le regardait... Enfin, c’est trop fort!

Elle se démenait sur le banc comme une chatte qui se fouette les flancs

pour amener sa colère au diapason voulu. Et Fanny se faisait toute

petite entre sa furie et l’attention brûlante de Silas, qu’elle sentait

attachée à elle. Et elle n’arrivait pas à comprendre le ressort caché de

ce grand jeu. Elle n’aurait pas voulu que Silas vint la voir dans son

tourment, et l’idée de le mêler à leur embarras lui était intolérable.

Elle écouta la voix grave qui la prenait aux entrailles, si fort,

parfois.

--Voyons, sait-il?... Sait-il laquelle?

Et Berthe répondit très vite comme si elle attendait la question depuis

le commencement:

--C’est incroyable, mais il n’a pas l’air de savoir que c’est Fanny...

La phrase resta inachevée, car certains mots ne pouvaient être dits,

même par celle qui ne ménageait rien.

L’instituteur se leva. Il parut très grand dans le sentier couvert de la

charmille.

--Voici mon avis, dit-il: ne rien lui apprendre. Il se lassera en voyant

qu’on ne veut rien lui dire... C’est une situation qui ne peut

s’éterniser... Il le comprendra. Tout homme de bon sens le

comprendrait.

Il s’échauffait un peu aussi, tandis que, singulièrement, Fanny se

refroidissait. Depuis que les paroles s’amassaient contre son fils

honni--et celles mêmes de celui-ci qu’elle croyait un juste--elle

n’était plus si certaine de voir en lui l’ennemi dont il fallait se

débarrasser.

Les sœurs se levèrent aussi, et ils se dirigèrent tous vers la maison.

Dans l’allée étroite, Berthe frôlait Silas de sa large hanche, et Fanny

venait derrière, seule, mince et muette.

Sur le seuil ils virent de loin le gars qui attendait. Alors, Berthe se

tourna et, dans la figure de l’instituteur, elle jeta:

--Vous lui parlerez. C’est vous qui nous en débarrasserez.

Il n’eut pas le temps de répondre. Le gars les avait vus et se dirigeait

vers eux.

Ce fut un singulier repas. Aucun mot n’avait été prononcé en

présentation. Mais le gars, avec son flair puissant de rustre, sentait

visiblement l’ennemi. Il se renfrogna, jetant des regards sournois et

mangeant à plein sans parler. Berthe trouvait moyen de faire marcher la

conversation, de paraître à son aise entre ces convives jugulés par

l’angoisse, ou la crainte, ou l’embarras. Et la chère de la fermière

affriandait tant l’appétit, aiguisé par l’air déjà salé du plateau,

qu’un peu de détente permit tout de même d’arriver au dessert sans

encombre.

Après le café, Berthe se leva.

--Allez faire un tour dehors, dit-elle. Moi et Fanny, on a à s’occuper

un moment.

Elle hésita et ajouta:

--Félix vous montrera la propriété.

Les deux hommes sortirent. Fanny les regarda s’éloigner avec crainte.

Tout la blessait: les choses et leur contraire, ce qu’elle désirait et

ce qu’elle redoutait. Cette conversation entre ces deux hommes auxquels

sa chair et son cœur étaient attachés, elle eût voulu l’entendre, et

elle ne savait comment en fuir le récit.

Le ménage était terminé depuis longtemps lorsque les hommes arrivèrent.

Assises sur le banc devant la porte, les sœurs les regardaient

approcher: la grande taille de Silas s’élevant à côté du petit gars

comme un chêne auprès d’un arbuste.

Fanny songea à la fois: «Comme il est grand et fort!» et: «Comme il est

chétif!» Et le coup de stylet maternel trancha à vif dans son orgueil

d’amoureuse. Berthe dit à demi-voix:

--C’est-il bête que ce soit l’instituteur, qui ne se sert que de sa

tête, qui soit si fort et que ce malheureux qui a besoin de ses bras

n’en ait point.

La réponse de Fanny vint comme un réflexe:

--Le père Laurent dit qu’il est plus fort qu’il n’en a l’air.

Les hommes arrivaient près d’elles. M. Froment se laissa tomber sur le

banc. Félix s’assit un peu à l’écart, à portée de la voix cependant,

comme décidé à garder sa place, cette fois. Et la conversation ne fut

que de lieux communs.

A la collation, qu’on hâta pour que M. Froment, qui avait annoncé son

intention de regagner Beuzeboc à pied, pût se mettre en route à temps,

le gars ne démarra point de la pièce, avec une sorte d’obstination,

visible à la manière dont il restait tassé sur sa chaise. Et, dans ses

yeux aigus, tour à tour fixés sur ceux qui parlaient, luisait l’âpre

curiosité paysanne intéressée.

Pourtant, sur l’ordre de Berthe, il dut aller chercher du cidre au

cellier contigu, mais il fut si vite de retour qu’elle n’eut pas le

temps d’amorcer la conversation qu’elle désirait.

Enfin, M. Froment se leva pour partir. Il alla à Berthe et lui tendit la

main:

--Merci, mademoiselle, dit-il, de cette _excellente_ journée.

Il appuya sur l’adjectif.

Il se tourna vers le gars et le salua avec une politesse distante:

--Au revoir, monsieur.

Puis, la voix haute et claire:

--Venez-vous me conduire, Fanny?

Pour les deux qui restaient ce fut inattendu comme un mauvais rêve. Les

fiancés étaient dehors qu’ils n’arrivaient pas à se rendre compte des

paroles étonnantes et du coup d’audace qui les suivait.

Cependant, le couple s’éloignait dans la grande lumière dorée de

l’après-midi. Silas n’avait pas osé offrir son bras comme il y songeait.

Ils marchaient côte à côte, proches et, pourtant, séparés par l’éclat

nouveau de ce coup d’Etat. Et il leur semblait qu’ils n’avaient plus

rien à se dire.

Ils allèrent ainsi jusqu’à la barrière. Silas l’ouvrit, et ils furent

sur la route blanche du plateau que l’instituteur allait suivre pour

gagner Beuzeboc au plus court.

On aurait dit qu’une impossibilité physique les empêchait de parler l’un

et l’autre. Enfin, Silas commença d’une façon incohérente qui n’était

pas la sienne:

--Il ne sait pas.

Et Fanny, sans hésiter, elle qui hésitait toujours, répondit:

--Ah! il ne sait pas?

Ils marchèrent encore quelques pas, puis elle reprit:

--Mais ce n’est pas possible!

Silas dit sans la regarder:

--C’est que vous avez l’air si jeune!

--Oh! répéta-t-elle, c’est pas possible.

Ils traversaient la longue rue du village. Leur conversation pouvait

être épiée; elle l’était: ils connaissaient trop les us des campagnes

pour n’en être pas certains. Fanny continua, l’air indifférent:

--Il ne se doute pas, vous êtes sûr?

Le joug: roman · 第 20 / 34 题