Quand Berthe poussa ses volets, le soleil mangeait déjà le brouillard.
Les nuages de vapeurs condensées sur la Seine pendant la nuit
débordaient à présent d’une mousse laiteuse la large coupe verte de
l’estuaire.
La Hêtraye, village, église et mare, se dressait à l’extrémité de la
plaine que terminait la ferme accrochée au rebord du plateau et
surplombant la vallée profonde où siège Villebonne, entre son cirque
romain, son clocher gothique et sa tour féodale. Villebonne ceinturée de
la verdure affolée par l’humus des falaises et prolongée sans fin par
les marais où fuit, vers le sud, tout droit depuis deux mille ans, la
chaussée de Jules César.
Il était de fondation dans la famille Bernage, depuis qu’elle avait
quitté son berceau de la Hêtraye, de garder un pied-à-terre à la ferme.
Elle possédait une assez jolie maison d’habitation à un étage, remplie
de vieux meubles d’héritage, et plantée au milieu d’un clos de pommiers
vénérables. Les fermiers logeaient plus loin, dans une chaumière,
petitement et humblement, à la mode de jadis.
Cette fois encore, les sœurs étaient parties à la brune dans une voiture
réquisitionnée chez l’oncle Nathan absent. Et aucune ombre suspecte ne
s’était mêlée aux commères de la route, extasiées de curiosité sur ce
nouveau départ.
Sur sa porte, l’instituteur fumait une cigarette. Il les salua
gravement, mais Fanny ne put voir dans l’ombre l’expression de ses yeux.
Ce matin-là, elle dormait d’un sommeil accablé après une longue insomnie
dans laquelle ses soucis avaient pris le grossissement accoutumé.
Pourtant, elle ouvrit les yeux, dès que Berthe la toucha.
--Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-elle en s’asseyant, lucide et prête à
souffrir.
--Il y a, il y a... viens voir ce qu’il y a...
Elle la prit sous le bras. Encore engourdie, Fanny se mit à bas du lit.
Berthe la tirait vers la fenêtre. Elle se frotta les yeux, où le sommeil
persistait.
--Regarde! dit Berthe dans un souffle.
Elle regarda et, rouge et bleu sur le paysage embrumé, elle vit le
soldat adossé à la haie du clos, et qui considérait la maison.
Quand elle ouvrit les yeux après le demi-évanouissement où elle venait
de sombrer, elle vit Berthe, debout devant elle, droite, grande, sévère
et comme pleine de résolution.
--Ah! c’est passé? fit-elle. Je peux m’en aller, à cette heure?
--Où? questionna Fanny.
--Lui parler, à la fin des fins, à ce gars-là, et tu vas voir si je vais
me faire écouter!... Tu trembles tout le temps, toi; il le voit bien.
Mais attends qu’il trouve quelqu’un en face de lui et tu verras!
Déjà elle semblait en route pour la bataille. Fanny, des deux mains,
l’arrêta.
--Ne fais pas ça! Lui parle pas mal! Te fâche pas! Qu’est-ce qu’on fera
s’il crie des choses?...
Violemment, Berthe s’arracha.
--Qu’est-ce que ça me fait! Et sa persécution, crois-tu que ça ne nous
compromet pas?
Elle était dans l’escalier. Fanny la perdit de vue. Les verrous
glissèrent, la clef grinça; puis, dans l’herbe noyée de rosée, elle
l’aperçut qui passait, laissant un sillage plus foncé derrière elle.
Chaussée de sabots, elle levait haut les pieds, marchant redoutablement
vers le petit soldat immobile.
Fanny vit l’abordage. Haute et vaste, plus grande que le garçon, Berthe
le lui cachait. Le dos véhément de sa sœur, vêtu d’une camisole bleu
foncé à pois, faisait une grande tache dans le pré, où le soleil
commençait de glisser obliquement mille rayons que renvoyaient dix mille
gouttes de rosée. Et cette chose un peu grotesque, un dos de grosse
femme en déshabillé, qui bougeait dans la lumière du matin, lui
paraissait décider de son avenir.
Elle tremblait comme une fiévreuse. «Qu’est-ce qu’il va dire? Pauvre
malheureux, tout de même! Si je pouvais faire quelque chose pour lui?»
Et toute sa volonté disait au dos qui tachait le pré lumineux:
«Pas si fort! Il me ressemble peut-être, au fond, et ça fait si mal, la
brutalité!»
Par moments, elle était secouée de la terreur de le voir se dresser en
colère contre sa sœur et lever la main, peut-être, ou tirer son
coupe-choux.
Et soudain elle revit le visage de Berthe, qui reprenait le chemin
marqué de sombre sur la cour miroitante. Elle revenait vers la maison,
et, à grandes enjambées paisibles d’homme de la terre, le gars la
suivait. Affolée, elle se dit: «Le voilà! le voilà! Je vais le voir!»
sans démêler si elle se désespérait ou si elle se réjouissait. Elle fit
sa toilette avec des gestes d’automate. Pourtant, au dernier moment, sa
pâleur la frappa, dans le miroir à col de cygne du lavabo d’acajou.
«Il va me trouver vilaine!» songea-t-elle.
Et, pour la première fois de sa vie, elle fit un geste de coquette pour
se frotter les joues d’une serviette rêche.
Le gars était dans la cuisine, où la mère Laurent, la fermière qui
aidait les sœurs quand elles venaient seules, allumait la cuisinière et
tournait le moulin à café. Berthe devait finir sa toilette dans sa
chambre. Il fallait donc, seule, prendre une attitude, choisir, agir.
Elle baissa les yeux. Avant tout, il fallait empêcher son amour maternel
captif et torturé de se montrer par là.
--Bonjour, dit-elle doucement.
--Bonjour, dit le gars.
Sa figure pointue portait un air de ruse satisfaite. On le sentait
apaisé pour le moment, comme l’est un méchant chien en train de lécher
un os. Encore cette fois, la mère sentit son cœur entr’ouvert se
rétracter.
Aussitôt, un nouveau souci lui vint. Qu’avait dit Berthe à la fermière?
Mais déjà la loquacité de la vieille femme lui venait en aide.
--Alors, c’est le neveu de c’te pauv’ Marthe, comme ça? fit-elle en
affirmation-interrogation, car la mode paysanne aime à greffer une
conversation sur une branche solide.
C’était une petite vieille que l’âge tassait. Sa figure de fin ivoire
mille fois creusé sertissait deux malins yeux d’agate. Elle était la
première à poser à Fanny la question redoutée.
--Son neveu, répéta celle-ci en écho, heureuse de ne pas trop mentir.
Berthe entrait justement. Sans doute n’avait-elle pas osé laisser
longtemps sa sœur privée de soutien dans la dangereuse entrevue.
Pourtant, elle paraissait bien ajustée dans sa robe grise du matin, avec
un petit tablier à carreaux bleus et jaunes en mouchoirs du pays; et ses
joues luisaient de savon sous la torsade magnifique de ses cheveux de
blé mûr.
--Oui, mère Laurent, il nous est tombé du ciel, Félix.
La mère Laurent plaça:
--Félix Leplay, comme Marthe?
Berthe resta court un instant, puis elle se remit:
--Les neveux ne s’appellent pas toujours comme la tante! Une nombreuse
famille qu’elle avait, Marthe, n’est-ce pas?
Elle regarda le gars comme pour le presser de venir à l’aide. Déjà, ils
étaient complices.
--Non, fit-il avec calme. Elle n’avait «pas» qu’une sœur.
--Donnez-moi le moulin, cria Berthe. Dépêchons-nous. J’ai faim, moi!
Elle poussait la mère Laurent vers l’armoire et c’était comme si, en
même temps, elle poussait ses questions hors du chemin.
En un instant, la table de chêne lavé et poli par cinq générations de
Bernages fut couverte d’assiettes à coq et à roses, de bols et de
cuillères. Une livre de beurre tout frais moulé y prit le milieu avec le
lait fumant et le café qui finissait de passer.
Ils s’assirent tous, sauf la mère Laurent, pressée de retrouver son
homme. Le gars Félix atteignit son couteau en poussant un soupir
retentissant de contentement.
--On n’est pas mal ici, fit-il.
Et, coupant à la miche une énorme tranche, il entama le beurre.
Ils mangèrent sans parler, puisqu’il devenait évident que le soldat
possédait la religion des repas. Fanny le regardait à la dérobée,
anxieuse, troublée, un peu heureuse et très triste. Qu’il était épais et
rustaud! Comme tous ceux de la vallée, elle exagérait la distance qui
les sépare des paysans. Avec effort, elle détourna les yeux de lui, se
contraignant à les tenir sur son assiette.
Néanmoins elle les releva bientôt, tant le silence lui causait de
malaise: quelque chose de subtil flottait dans l’air, sans qu’elle pût
le localiser. Et, tout à coup, en regardant Berthe, elle comprit: il
n’y avait plus d’hostilité sur le visage, sur la personne tout entière
de sa sœur.
«Qu’est-ce qu’elle a pu lui dire, tout à l’heure, dans la cour?»
songea-t-elle.
D’ailleurs, ce ne fut qu’un éclair, une de ces intuitions certaines qui
sont comme des ponts jetés sur l’avenir. Et elle retomba dans son
incertitude, tandis que la voix de Berthe s’élevait plus aigre que
jamais.
--Ils vous ont donné une bien longue permission au régiment, Félix?
«Elle l’appelle Félix, songea Fanny avec attendrissement. Comme ça doit
lui coûter!»
Il réfléchit un peu avant de répondre.
--Ça tire à sa fin!
--Ah! dit seulement Berthe.
Et personne n’ajouta rien, tant chacun sentait les mots prochains
difficiles à manier.
Berthe se leva avec décision.
--On va se mettre au ménage, ma sœur et moi. Allez vous promener, mon
garçon. Il y a de quoi voir dans la campagne «du moment».
--Et dans la propriété, ajouta le gars presque spontanément.
Après quoi, il serra les lèvres comme pour les empêcher de lâcher
d’autres paroles trop pleines de signification.
Berthe fit la moue.
--Oh! la propriété!
Elle n’ajouta rien. Entre eux venait de tomber le mot décisif: la
propriété, l’argent, le bien, l’appât qui, de si loin, attirait ici le
gueux renié, comme une charogne attire les bêtes puantes.
De la journée, il ne rentra à la maison. Après avoir rejoint le père
Laurent aux champs, où il coupait du seigle, il dut fraterniser avec lui
et le journalier qu’il employait, car les sœurs le virent de loin qui
faisait «mézienne», endormi sous une haie. Le soir, il rentra avec les
hommes, les outils sur l’épaule, de la marche lente et lourde des fins
de journée.
Elles étaient devant la porte, à regarder le soleil s’enfoncer dans
l’estuaire lointain, jouissant comme jouissent les gens de la terre de
cette beauté dans laquelle ils baignent sans vouloir l’exprimer.
Le gars arriva par le sentier de l’est. Tournées vers le couchant, elles
ne le voyaient pas, et il resta là, à deux pas d’elles, immobile,
attentif et muet.
Ce fut Fanny qui l’aperçut la première. Elle sursauta et faillit crier,
comme s’il l’avait surprise dévêtue. Berthe le regarda tranquillement.
--Vous voilà, mon garçon. On a soupé, nous. Va falloir que vous alliez
avec le père Laurent.
Le gars eut un mince sourire assuré.
--J’ vas manger la soupe avec eux, toujours, fit-il.
D’une seule pièce, à la paysanne, il se tourna et partit.
Quand il eut fait quelques pas, Berthe cria:
--L’ père Laurent vous prendra avec lui, à l’écurie, pour coucher!
Le gars se retourna. Elles aperçurent sa figure soudain convulsée,
haineuse, ses yeux durcis. Il ouvrit la bouche, la referma. On vit sa
volonté lutter avec sa colère et la dompter. Il répéta:
--Avec les chevaux, bon.
Et il reprit sa marche.
Quand il fut au bout de la cour, Berthe dit orgueilleusement:
--Il n’y a qu’à savoir lui parler.
--Oh! souffla Fanny, tu me fais trembler!
--Quoi! parce que je lui cause dur? D’abord, depuis quand qu’ c’est une
honte pour un domestique de ferme de coucher avec les chevaux?
--Pourtant...
--Pourtant, ça lui a pas plu! Mais c’est justement. Ça lui fait voir
qu’on ne le supporte que jusqu’à un certain point.
Elle se tut. Sa figure rayonnait positivement sous la clarté immense du
couchant. Malgré la victoire évidente que leur parti venait de
remporter, Fanny regardait sa sœur avec appréhension.
Berthe se tut un instant, puis elle reprit:
--Et je sais le faire parler aussi. Il m’a dit comment qu’il nous a
retrouvées. Car, enfin, c’était drôle, après toutes les précautions que
maman avait prises.
Elle s’arrêta, mais Fanny ne dit rien.
--Ça ne te semble pas drôle, à toi? Non? Il n’est pas sorcier, pourtant!
J’ m’étais promis de lui tirer ça d’abord, pendant qu’il est pas encore
trop «hardi». Eh bien, c’est ton voyage, ma pauv’ fille, ta belle idée
d’aller à Bures, y a dix ans.
«Je m’en doutais bien. Mais je me suis trouvée «dupe» quand il me l’a
avoué. Oui. L’ fermier Malandain, qui nous a reconduites, connaissait le
chef de gare qui lui a dit où que nous allions. Tout ça, mis avec les
rapports de la femme du greffier, notre course à Londinières, l’a
renseigné. Tout de même, il est pas sot!
Fanny ne s’arrêta pas à songer que ce n’était pas elle, en ce jour
lointain, qui avait été prendre les billets pour Beuzeboc à la petite
gare, au lieu de retourner couvrir leurs traces à Dieppe. Elle ne
portait pas un cœur de créancière, et, pour elle, les moyens employés
dans cette patiente chasse à la mère lui importaient peu. Son fils
l’avait trouvée parce qu’il _devait_ la trouver. Il ne _pouvait_ pas
disparaître de sa vie, elle le voyait bien maintenant. Le voyage à
Paris, cette résolution désespérée et la fuite à La Hêtraye, rien ne
réussissait à le dépister.
Un peu plus tard, debout en robe de nuit, derrière sa fenêtre
entr’ouverte, Fanny regardait au fond de la cour le bâtiment, l’écurie
où son fils, toute la nuit et les nuits suivantes, allait dormir dans
l’haleine chaude et la forte odeur des chevaux de ferme.
Elle spéculait sur le passé. «Si papa avait vécu, jamais cette chose-là
ne serait arrivée... jamais il ne m’aurait laissé arriver du mal...
jamais il n’aurait caché la lettre... jamais il n’aurait consenti à ce
que j’abandonne mon enfant... il l’aurait aimé.» Et elle reconstruisait
ainsi sa vie sur une seule donnée, puisque c’est là la consolation
suprême de ceux qui l’ont manquée. Mais son remords montait en elle,
formidable, accru, en réalité, de toutes ces années où il avait dormi en
elle, alors qu’elle le croyait apaisé, tandis qu’elle regardait l’étable
à cause de celui qui y dormait avec la haine au cœur.
«Mon Dieu, priait-elle, mon Dieu, pardonne-moi, j’ai péché en
l’abandonnant, je le vois maintenant, tout en obéissant comme il est
dit, j’ai péché.»
Elle revoyait son père, ce bon huguenot, et son grand-père qu’elle avait
connu, et les aïeux dont il lui parlait quelquefois, ces rocs au milieu
de la tourmente des siècles de persécution et de folie. Mais la foi
baissait, le siècle reprenait le dessus, le siècle, c’est-à-dire la
complaisance au péché qui devient le péché et puis le vice lui-même.
Mais comment savoir où est le péché? «Pour maman, se disait-elle, c’est
ce petit enfant né de ma faute qui n’en était pourtant pas une. Et,
vraiment, le péché, c’est de l’avoir abandonné. O mon petit, mon petit,
j’aurais fait un bon garçon de toi! Je t’aurais tant aimé qu’il aurait
bien fallu que tu le deviennes.»
Et elle s’arrêtait devant le sentiment de l’irréparable comme devant un
mur.
* * * * *
Une pluie fine se tendait devant le paysage comme la chaîne sur le
métier, lorsque les sœurs descendirent, le lendemain. Aussi, le gars se
trouvait-il dans la cuisine avec l’air désœuvré des paysans contrariés
par le temps en pleine saison. Il exhalait une odeur appréciable
d’écurie. Berthe fit une grimace qu’il saisit au vol sans maladresse.
--Ça sent son fruit, dit-il. Ah! je n’ai pas d’effets de rechange, ici,
et l’écurie, ça tient bon.
Berthe dit rudement:
--C’est pas nos affaires. A vous de vous arranger.
Elle paraissait butée, ce matin, à se montrer intransigeante, autant, la
veille, elle avait laissé voir une singulière bonne volonté. Le gars
pâlit un peu sous son hâle de paysan.
--Si, c’est vos affaires, dit-il d’une voix sourde en ne regardant que
la cadette.
Elle vint en face de lui, à le toucher; les poings aux hanches, dans sa
terrible attitude de combat.
--Ah! c’est nos affaires? Eh bien, combien qu’ ça va durer, dites un
peu, combien de temps que vous allez rester à la Hêtraye?
Le gars ne répondit pas tout de suite. Il recula, se détourna et
s’assit. Puis il se coupa du pain, et alors il parla:
--Ma permission finit dans huit jours. En convalescence que j’ suis.
Fanny fit un pas et un cri.
--En convalescence?
Le gars la regarda comme s’il venait seulement de l’apercevoir depuis
son entrée dans la chambre.
--Oui, dit-il, une «purésie» qu’ j’ai eue. Un chaud et froid que j’avais
pris, qui m’a tombé sur «l’estomac».
--Une pleurésie? C’est grave, ça, fit-elle sans réfléchir.
Il leva les yeux, qu’il avait baissés sur la tartine qu’il
confectionnait. Un peu de surprise y luisait.
--L’ major a dit que j’avais un bon coffre.
Il réfléchit un peu et ajouta:
--Mais que fallait faire attention.
Berthe avança entre eux et, se tournant pour poser le lait sur la table,
jeta à Fanny un regard impérieux comme un ordre.
--Déjeunons, dit-elle. Eh bien, mon garçon, puisque vous êtes là encore
pour huit jours vous allez demander au père Laurent de vous prêter un
pantalon de toile et une chemise.
Le gars et Fanny restèrent bouche bée, littéralement, et Berthe se
rengorgea devant leur étonnement:
--Faut ce que faut, dit-elle. Dans huit jours vous partirez...
Il y eut un de ces silences où l’on sent s’amasser les paroles
importantes, comme la pause dans l’orage annonce la décharge de la
foudre... Et elle ajouta:
--Et on ne vous reverra peut-être jamais.
Fanny songea passionnément:
«S’il avait du cœur, il se lèverait et s’en irait. Oh! comme je
l’aimerais s’il faisait ça!»
Et elle entendit encore la voix de Berthe qui ajoutait ces mots
indifférents dans lesquels il faut toujours noyer les autres comme la
pluie noie le tonnerre et l’éclair:
--On peut bien faire ça: un pantalon et une chemise, c’est pas une
affaire... En mémoire de not’ pauv’ Marthe.
Le cœur en suspens, Fanny regarda son fils. Il riait d’un rire
silencieux, et sa figure épanouie lui parut l’image même de la
bassesse.
X
Silas Froment montait la côte de la Hêtraye. Le train quitté à la gare
de Villebonne, il avait traversé la petite ville braisillante dans sa
chaude vallée, suivi l’interminable route encaissée où les «fabriques»
n’arrivent pas à enlaidir la verdure souveraine, et qui s’élève enfin
par larges lacets enserrant la coupe de l’un de ces petits monts de
l’estuaire, cariatides formidables du plateau de Caux.
Il marchait du long pas cadencé des infatigables, sans s’arrêter et sans
se presser, avec un air de grande réflexion. Quand il émergea au sommet,
midi éclatait à tous les clochers; et celui de la Hêtraye, plus proche,
cognait ses volées à tous les peupliers de la route.
A la barrière, les deux sœurs le regardaient venir. Berthe lui tendit
franchement la main. Fanny, livide, attendait. Quand il eût répondu à
Berthe, il se pencha et, sans un mot, prit la main froide de l’aînée, et
la serra avec douceur et tendresse.
Ils pénétrèrent dans le petit bosquet d’ormes taillés qui formait un
croissant derrière la maison. Et Berthe, pressée de parler, commença:
--Nous nous sommes permis de vous écrire de venir, monsieur Froment.
Excusez la démarche. Vous allez mal nous juger. Pardonnez-nous.
Qu’est-ce que vous allez penser de nous?...
Silas coupa ses pléonasmes d’un geste courtois.
--Je vous l’ai déjà dit, je n’ai pas de plus grand désir que de vous
être utile. Ce ne sont pas des mots: c’est l’expression d’une réalité
bien vive, croyez-le.
Comme toujours, même dans les moments les plus graves, il s’écoutait un
peu parler par habitude professionnelle, par goût aussi.
Berthe reprit avec difficulté, car l’expression de la reconnaissance est
une tâche ardue pour la hauteur normande:
--Bien de la bonté de votre part. Mais nous sommes des femmes seules et
c’est une position...
Il y eut un silence, et l’instituteur dit plus vite, comme pour en
finir:
--Alors, où en êtes-vous? Je ne sais plus rien depuis votre départ.
Ce fut comme si cette simple question enlevait enfin la bonde des
paroles.
--Ah! monsieur Froment, dit Berthe, nous en sommes _à la raison_. Il est
là depuis huit jours et il part ce soir, mais je vous jure que j’en ai
assez. Moi, toujours! termina-t-elle en regardant Fanny avec rancune.
--Oui, oui, dit M. Froment. Quelle attitude a-t-il?
Berthe leva des bras tragiques:
--Quelle attitude? Quelle attitude?
Elle réfléchit un peu.
--Peut-être pas d’attitude du tout, mais des façons de tout regarder, de
tout soupeser, des façons d’espion ou de maître: on ne sait pas.
--Mais comment?
--Tenez, hier au soir, il a demandé quand finit le bail du père Laurent,
comme si, vraiment, ça le regardait... Enfin, c’est trop fort!
Elle se démenait sur le banc comme une chatte qui se fouette les flancs
pour amener sa colère au diapason voulu. Et Fanny se faisait toute
petite entre sa furie et l’attention brûlante de Silas, qu’elle sentait
attachée à elle. Et elle n’arrivait pas à comprendre le ressort caché de
ce grand jeu. Elle n’aurait pas voulu que Silas vint la voir dans son
tourment, et l’idée de le mêler à leur embarras lui était intolérable.
Elle écouta la voix grave qui la prenait aux entrailles, si fort,
parfois.
--Voyons, sait-il?... Sait-il laquelle?
Et Berthe répondit très vite comme si elle attendait la question depuis
le commencement:
--C’est incroyable, mais il n’a pas l’air de savoir que c’est Fanny...
La phrase resta inachevée, car certains mots ne pouvaient être dits,
même par celle qui ne ménageait rien.
L’instituteur se leva. Il parut très grand dans le sentier couvert de la
charmille.
--Voici mon avis, dit-il: ne rien lui apprendre. Il se lassera en voyant
qu’on ne veut rien lui dire... C’est une situation qui ne peut
s’éterniser... Il le comprendra. Tout homme de bon sens le
comprendrait.
Il s’échauffait un peu aussi, tandis que, singulièrement, Fanny se
refroidissait. Depuis que les paroles s’amassaient contre son fils
honni--et celles mêmes de celui-ci qu’elle croyait un juste--elle
n’était plus si certaine de voir en lui l’ennemi dont il fallait se
débarrasser.
Les sœurs se levèrent aussi, et ils se dirigèrent tous vers la maison.
Dans l’allée étroite, Berthe frôlait Silas de sa large hanche, et Fanny
venait derrière, seule, mince et muette.
Sur le seuil ils virent de loin le gars qui attendait. Alors, Berthe se
tourna et, dans la figure de l’instituteur, elle jeta:
--Vous lui parlerez. C’est vous qui nous en débarrasserez.
Il n’eut pas le temps de répondre. Le gars les avait vus et se dirigeait
vers eux.
Ce fut un singulier repas. Aucun mot n’avait été prononcé en
présentation. Mais le gars, avec son flair puissant de rustre, sentait
visiblement l’ennemi. Il se renfrogna, jetant des regards sournois et
mangeant à plein sans parler. Berthe trouvait moyen de faire marcher la
conversation, de paraître à son aise entre ces convives jugulés par
l’angoisse, ou la crainte, ou l’embarras. Et la chère de la fermière
affriandait tant l’appétit, aiguisé par l’air déjà salé du plateau,
qu’un peu de détente permit tout de même d’arriver au dessert sans
encombre.
Après le café, Berthe se leva.
--Allez faire un tour dehors, dit-elle. Moi et Fanny, on a à s’occuper
un moment.
Elle hésita et ajouta:
--Félix vous montrera la propriété.
Les deux hommes sortirent. Fanny les regarda s’éloigner avec crainte.
Tout la blessait: les choses et leur contraire, ce qu’elle désirait et
ce qu’elle redoutait. Cette conversation entre ces deux hommes auxquels
sa chair et son cœur étaient attachés, elle eût voulu l’entendre, et
elle ne savait comment en fuir le récit.
Le ménage était terminé depuis longtemps lorsque les hommes arrivèrent.
Assises sur le banc devant la porte, les sœurs les regardaient
approcher: la grande taille de Silas s’élevant à côté du petit gars
comme un chêne auprès d’un arbuste.
Fanny songea à la fois: «Comme il est grand et fort!» et: «Comme il est
chétif!» Et le coup de stylet maternel trancha à vif dans son orgueil
d’amoureuse. Berthe dit à demi-voix:
--C’est-il bête que ce soit l’instituteur, qui ne se sert que de sa
tête, qui soit si fort et que ce malheureux qui a besoin de ses bras
n’en ait point.
La réponse de Fanny vint comme un réflexe:
--Le père Laurent dit qu’il est plus fort qu’il n’en a l’air.
Les hommes arrivaient près d’elles. M. Froment se laissa tomber sur le
banc. Félix s’assit un peu à l’écart, à portée de la voix cependant,
comme décidé à garder sa place, cette fois. Et la conversation ne fut
que de lieux communs.
A la collation, qu’on hâta pour que M. Froment, qui avait annoncé son
intention de regagner Beuzeboc à pied, pût se mettre en route à temps,
le gars ne démarra point de la pièce, avec une sorte d’obstination,
visible à la manière dont il restait tassé sur sa chaise. Et, dans ses
yeux aigus, tour à tour fixés sur ceux qui parlaient, luisait l’âpre
curiosité paysanne intéressée.
Pourtant, sur l’ordre de Berthe, il dut aller chercher du cidre au
cellier contigu, mais il fut si vite de retour qu’elle n’eut pas le
temps d’amorcer la conversation qu’elle désirait.
Enfin, M. Froment se leva pour partir. Il alla à Berthe et lui tendit la
main:
--Merci, mademoiselle, dit-il, de cette _excellente_ journée.
Il appuya sur l’adjectif.
Il se tourna vers le gars et le salua avec une politesse distante:
--Au revoir, monsieur.
Puis, la voix haute et claire:
--Venez-vous me conduire, Fanny?
Pour les deux qui restaient ce fut inattendu comme un mauvais rêve. Les
fiancés étaient dehors qu’ils n’arrivaient pas à se rendre compte des
paroles étonnantes et du coup d’audace qui les suivait.
Cependant, le couple s’éloignait dans la grande lumière dorée de
l’après-midi. Silas n’avait pas osé offrir son bras comme il y songeait.
Ils marchaient côte à côte, proches et, pourtant, séparés par l’éclat
nouveau de ce coup d’Etat. Et il leur semblait qu’ils n’avaient plus
rien à se dire.
Ils allèrent ainsi jusqu’à la barrière. Silas l’ouvrit, et ils furent
sur la route blanche du plateau que l’instituteur allait suivre pour
gagner Beuzeboc au plus court.
On aurait dit qu’une impossibilité physique les empêchait de parler l’un
et l’autre. Enfin, Silas commença d’une façon incohérente qui n’était
pas la sienne:
--Il ne sait pas.
Et Fanny, sans hésiter, elle qui hésitait toujours, répondit:
--Ah! il ne sait pas?
Ils marchèrent encore quelques pas, puis elle reprit:
--Mais ce n’est pas possible!
Silas dit sans la regarder:
--C’est que vous avez l’air si jeune!
--Oh! répéta-t-elle, c’est pas possible.
Ils traversaient la longue rue du village. Leur conversation pouvait
être épiée; elle l’était: ils connaissaient trop les us des campagnes
pour n’en être pas certains. Fanny continua, l’air indifférent:
--Il ne se doute pas, vous êtes sûr?