--Non, vraiment rien.
--Ah! dit-elle d’un ton soulagé.
Il y eut un silence, et puis, elle regarda Fanny.
--C’est à cause de ma sœur.
De tous les durs moments de la vie de la pauvre fille, ce fut peut-être
le plus dur. Son cœur lui parut sauter hors de sa poitrine. Elle ferma
les yeux. «Si je pouvais m’évanouir!» songea-t-elle. Mais, quand elle
les rouvrit, la cruelle lumière de midi était toujours là, autour d’eux,
sur elle, sur le visage attentif qui se penchait vers le sien.
Elle fit un geste qui devait contenir bien du désespoir, car Berthe
elle-même parut le comprendre. Et, malgré tout, heureuse de reprendre le
sceptre de la conversation après l’avoir tendu par mégarde à sa sœur,
elle continua:
--Monsieur Froment, vous avez peut-être remarqué un jeune homme, un
soldat, qui rôde autour de chez nous. Il a osé se présenter ici. Il
vient d’un pays où nous avons eu une vieille servante. Et... il se dit
son neveu, mais...
Elle s’arrêta encore en regardant Fanny.
Le grand homme écoutait d’un air étonné.
--Ah oui? dit-il. Et alors...
--Alors, il nous persécute. Il veut se faire nourrir ici, ou je ne sais
quoi, il est là, tout le temps. Avant notre départ, nous l’avions eu ici
à dîner une fois. A notre retour, il était à la gare, et puis, nous
l’avons trouvé à notre porte. Tenez, si vous regardez par la fenêtre,
vous le verrez peut-être.
Tous, ils se tournèrent vers la vitre brillante sous le rideau blanc.
Et, comme elle l’avait dit, ils virent, contre le mur, le petit gars
trapu, rouge et bleu, qui les regardait.
D’un commun accord, ils reculèrent comme si ces regards eussent été des
projectiles auxquels on ne pouvait s’exposer sans danger. Cette fois,
ils l’avaient tous senti, ce n’était plus des mots mais une présence qui
les menaçait. Et, un peu pâle, l’instituteur demanda:
--Et ce garçon vous persécute, mais pourquoi?
Il y eut un silence pesant qui parut devoir durer éternellement. Enfin,
Fanny leva la tête, osa regarder son fiancé. Alors, elle vit dans ses
yeux ce qu’il craignait, et une étrange goutte de bonheur tomba dans sa
coupe d’amertume.
Ce fut lui qui parla le premier, d’une voix si altérée qu’elle le
reconnut à peine.
--Fanny, je vois que vous avez appris notre décision à votre sœur?
Ainsi, son ami la réclamait, avant de savoir. Dans cet inconnu dont
frémit l’ordinaire égoïsme masculin, il lui tendait la main! Elle
l’adora dans son cœur douloureux, tandis qu’incapable de parler elle
inclinait la tête.
--Alors, je peux dire que je suis là pour vous servir, pour vous
protéger au besoin?
Sa voix, redevenue sonore, montrait qu’il la voyait toujours à lui.
Entre eux, une onde d’entente passa, qui fut interceptée par Berthe.
Elle se dressa, tout à coup, ivre de cette jalousie cachée qui explosait
enfin, et elle cria:
--Mais ça ne se peut pas! Vous ne savez rien! Demandez-lui donc de vous
dire ce qu’il y a entre vous deux. Demandez-lui!
Muette d’horreur, Fanny se détourna et cacha sa tête dans ses mains.
Elle ne pouvait pas étrangler de ses mains cet amour naissant, et elle
dit d’une pauvre voix de honte:
--Toi, dis-lui, je ne peux pas.
Berthe se calmait. Elle tenait la parole et la réparation qu’elle
voulait.
--Si tu veux. Vous allez comprendre, monsieur Froment. Notre mère, quand
elle est morte...
Elle parla longtemps, assise, importante, écoutant ses paroles, et tout
à l’effet qu’elle faisait sur le bel homme terrassé en face d’elle.
Quand, enfin, ayant tout dit, elle se retourna, Fanny avait disparu.
Elle ne descendit que bien après le départ du visiteur, les yeux rougis,
froide d’appréhension. La porte, en se fermant, lui avait battu sur le
cœur. Silas s’en allait pour ne jamais revenir. Il partait la méprisant,
déçu d’elle, irrité, plein de ce courroux des hommes trompés, car elle
l’avait trompé.
Timidement, elle jeta un regard dans le salon vide. Un peu de présence y
restait encore: une légère odeur humaine se mêlait à son ordinaire
senteur de renfermé; deux chaises et un fauteuil sortis de leur immuable
alignement témoignaient encore de la scène jouée; les ronds de
sparterie, ordinairement placés devant chaque siège, se bousculaient les
uns les autres. La vie enfin avait pénétré dans la pièce morte et y
persistait encore. Fanny comprit un peu de tout cela, et referma
doucement la porte.
Elle trouva sa sœur à table, solidement installée devant son assiette.
--Te voilà! cria-t-elle. Je croyais que tu n’allais pas «dîner»
aujourd’hui. Si ça a du bon sens, tout ça! Assieds-toi, tiens!
Fanny s’assit, les yeux pleins de questions, mais sans oser se fier à sa
voix. Et elle commença son misérable repas.
Toute la gaîté du monde riait sous la fenêtre ouverte. Une odeur de
boudin grillé venait de la rue. Des enfants débridés de l’école
criaient. On sentait le jardin pâmé de joie sous le soleil. La table,
nappée de frais, était chargée d’un plat savoureux de poule au riz, que
l’étrange cuisinière accommodait au mieux. Berthe remplit l’assiette de
sa sœur.
--Mange, j’ai faim.
Le symbole même de leur vie fraternelle parut exprimé. Et le joug était
si bien incrusté dans les faibles épaules, l’obéissance accourait
tellement au-devant de l’ordre, et puis, après tout, un tel parfum
montait du plat pour séduire la bête vorace de l’appétit, que Fanny
mangea.
Elles ne parlèrent de rien à table, mais, dès qu’elles furent au jardin
dans l’allée ombragée de noisetiers qui bordait le potager, Fanny
demanda d’une voix tremblante:
--Qu’est-ce qu’il a dit?
Depuis le départ de Silas, la question était entre elles; et ce ne fut
qu’une simple formalité pour l’une de le dire, pour l’autre de
l’entendre. Pourtant, la réponse toute prête ne tomba pas aussitôt.
Berthe hésita un moment avant de parler.
--Il n’a rien dit...
--Rien?
--Rien.
Fanny serra ses mains l’une contre l’autre. Elle sentait qu’elle venait
de perdre une des choses précieuses de sa vie: le silence de son fiancé.
Ce silence qui n’était rien, rien, en effet, pour quelqu’un d’autre,
comme elle aurait su l’interpréter! Et puis l’hostilité de Berthe le
dénaturait peut-être encore... Tant de choses, tant de choses dans la
façon dont une tête se relève ou s’abaisse, dont une main se crispe, et
puis les yeux qui parlent toujours avant qu’on les fasse taire...
--Oh! dit-elle avec angoisse, tu as bien vu ce qu’il pensait!
Berthe se pencha pour enlever un gros escargot qui montait à l’assaut
d’un chou. Et Fanny perdit ainsi la première lecture de ce visage qui
n’aurait pas su, non plus, se fermer tout de suite.
--Il n’a rien dit sur le coup. Il baissait la tête, il avait les yeux en
bas, l’air dur. Enfin, il s’est remis; il a fait: «Je vous remercie,
mademoiselle Bernage, de la confiance que vous me témoignez. Vous avez
bien fait de compter sur moi. Je vous suis tout dévoué.»
Elle savourait, en les répétant, les paroles qui s’adressaient à elle,
et n’en cédait rien à celle qui en était le sujet.
Fanny reprit après un silence:
--Enfin, quand il a su que je... que Félix... mon malheur, il a bien
laissé voir quelque chose?
--Pour sûr qu’il n’avait pas l’air très content. Il est devenu blanc. Et
puis ça lui a passé. Après, il n’a plus fait mine de rien.
Chaque parole perfide entrait dans l’âme à vif.
Elle demanda encore:
--Et qu’est-ce qu’il va faire?
Berthe dit vivement:
--Pour Félix? Il a dit: «Ne vous tourmentez pas. Vous me demandez
conseil? Partez pour la ferme que vous avez du côté de Villebonne.»
--«A la Hêtraye? que je lui ai fait.»--«Oui, qu’il m’a dit. Vous y avez
gardé un pied-à-terre, eh bien, allez-y tout de suite. Je me charge du
gars.»
Elle s’arrêta net comme quelqu’un qui a encore quelque chose à dire et
qui le retient. Et, à regret, elle ajouta:
--Et il a dit: «Mais il faut que je sache ce que votre sœur veut faire
vis-à-vis de lui.»
--Il a dit ça, il a dit ça?
Et elle reprocha humblement:
--Tu disais qu’il n’avait rien dit.
--Laisse-moi le temps, toujours! cria Berthe, hargneusement. Alors, j’ai
répondu: «Ma sœur veut, comme moi, s’en débarrasser.»
--Débarrasser, oh! Berthe!
--Quand tu répéteras: «Oh! Berthe!» c’est tout de même ça que nous
voulons! C’est pour ça que nous sommes allées à Paris. C’est pour ça que
nous avons appelé M. Froment à notre secours.
Fanny dit faiblement:
--Je ne voulais pas.
--Tu ne veux pas, d’abord, et puis tu profites de ce que je fais.
Heureux que je suis là pour mener la barque. Où irais-tu sans moi, ma
pauvre fille?
Elles se turent. La chaleur devenait insupportable. Berthe se dirigea
vers la maison. Fanny marchait derrière elle.
--C’est tout ce que vous avez dit?
Berthe ne se retourna pas.
--Oui, dit-elle sèchement, c’est tout et c’est bien assez.
Dans le vestibule frais, elle s’arrêta pour s’éponger.
--Alors, on va suivre son conseil. Puisque le gars reste là, on va
encore lui fausser compagnie.
Fanny restait songeuse, le front plissé, les yeux pleins de chagrin.
--Est-ce mieux? Est-ce qu’il le croit, vraiment?
Elle ouvrit la porte et regarda par la fenêtre qui donnait sur la rue.
Le soldat était là qui faisait les cent pas sous le soleil implacable de
deux heures.
Elle se rejeta en arrière.
--Pauvre Félix! murmura-t-elle tout bas, comme il a chaud!