Lorsqu’elles débarquèrent à la gare de Beuzeboc, toutes les écharpes des
soirs normands traînaient sur la vallée creusée en entonnoir. Leurs
yeux, réhabitués par la lente progression du voyage, se reposaient enfin
avec délices. Voilà le pont qui annonce la ville, et les maisons
solitaires qui font sentinelles, et voici la gare, et l’omnibus, et les
«soleils», et les sentiers blancs qui montent vers les bois, et les
cheminées roses qui dépassent les collines vertes...
--Quel bonheur d’être rentrées, tout de même! cria Berthe en descendant
de wagon.
Fanny oubliait sa lassitude. Quelque chose enfin l’accueillait ici.
L’air était ami. Les habitudes, le travail et le repos venaient
au-devant d’elle.
Et, sur le seuil de la gare, elles aperçurent le soldat qui attendait la
sortie en montant la faction.
Glacées, elles s’arrêtèrent. Il leur faisait une sorte de salut
militaire sans sourire, gravement, comme pour bien montrer que leur
rencontre était chose sérieuse et préméditée et non pas d’aventure.
Berthe se remit la première. Elle prit sa sœur au bras, l’entraîna vers
l’omnibus qui attendait, la poussa dedans, y jeta leurs valises. Ce fut
étourdissant. Fanny tremblait encore du coup, que la lourde machine
s’ébranlait déjà. Quand elle eut repris ses sens engourdis, elle n’eut
qu’un mouvement: regarder, revoir Félix. Mais le soldat avait disparu.
Pendant le trajet qui se fit dans le bruit infernal de la grosse voiture
ferraillant aux pavés, Berthe lui cria des choses, gesticula. Elle
n’entendait rien, ne comprenait rien. Une seule chose demeurait: elle
avait revu son fils. Tout au fond d’elle une sorte de grande joie sombre
grondait, contre laquelle elle se débattait comme le chasseur qu’une
bête, à moitié sortie de sa tanière, a déjà saisi au pied, malgré qu’on
la batte, qu’on l’assomme pour lui faire lâcher prise.
Ce fut assez court. La vue de sa sœur hors d’elle-même, celle des rues,
des rues faites de maisons où chacun connaissait les demoiselles
Bernage, dressa comme un mur d’obstacles à cette marée furieuse qui
venait de passer sur elle. Et, tout à coup, elle eut peur: peur du monde
en bloc, des gens en particulier: peur de Berthe, et de l’oncle Nathan
et du père Oursel même, peur de ce Félix aux yeux durs, peur d’elle-même
à cause de ce qu’elle venait de sentir.
Les chevaux grimpaient au pas la dernière côte. Tous les voisins
garnissaient les portes dans la douceur du soir. Les sœurs reconnurent
leur maison et, devant la porte, le soldat qui attendait.
Cette fois, elles avaient compris. C’était une déclaration de guerre, de
guerre à mort ou plutôt à vie. Le Félix commençait à se faire
reconnaître. Déjà, toute la ville devait jaser. Les sœurs ne surent
jamais comment elles avaient franchi leur grille en frôlant le soldat en
sentinelle, comment elles s’étaient trouvées assises, haletantes, chez
elles, enfin chez elles, dans ce chez elles menacé.
Comme une espèce d’ange gardien rustique, le père Oursel se tenait dans
la cuisine où elles s’étaient réfugiées. Il les regardait avec une sorte
de compréhension apitoyée. Mais il ne leur adressa pas un mot, même de
bienvenue, à la suite du bonjour caverneux dont il les salua.
Ce ne fut qu’après le souper qu’elles retrouvèrent le calme nécessaire
pour en parler. Jusque là, ç’avait été des exclamations, des soupirs et
des gestes. La bonne soupe mitonnée, les œufs frais, les légumes
nouveaux, tous ces biens dont le goût leur revenait parurent leur
redonner un peu d’espoir.
--Il faut en finir, dit Berthe. Père Oursel!...
Le vieillard, qui remuait sa vaisselle dans l’eau fumante, se retourna.
--Père Oursel, ce gars qu’est soldat est là à la porte. Il est-il revenu
ici?
Le père Oursel se remit à sa bassine avec un mépris très visible.
--Est rien! dit-il, dans la vraie manière laconique normande.
Berthe connaissait ses façons. Il fallait insister.
--Père Oursel, est-il revenu, oui ou non?
--Il est venu, il est venu... murmura-t-il d’un ton dubitatif. Il y a
rien à faire pour lui ici.
--Bien sûr, bien sûr, dit Berthe. Mais pourquoi donc qu’il est planté là
comme s’il nous attendait?
Elle osait enfin mettre en paroles leur appréhension. Fanny trembla
d’entendre le bonhomme répondre. Mais il se tut, noyant son silence dans
le bruit des casseroles. Et elles n’apprirent rien de plus ce soir-là,
ni son sentiment s’il en nourrissait un là-dessus, ni celui des gens de
Beuzeboc.
Comme Berthe allait entrer dans sa chambre, Fanny l’arrêta.
--Nous parlerons demain, veux-tu? Je ne peux pas ce soir, je t’assure.
Une si effrayante fatigue creusait ses traits dans sa figure livide aux
yeux cernés que Berthe n’osa point passer outre.
--Bon, bon, dit-elle. Repose-toi, ma fille, y en a qui ne se reposeront
pas, va!
Sur ce trait, elle se retira, déjà remise du voyage et toute rafraîchie,
elle, par la perspective du combat.
* * * * *
Quand Fanny se fut assurée en tremblant, le lendemain matin, qu’aucun
soldat ne se montrait sur la route, elle gagna le jardin où Berthe
attendait le déjeuner en considérant les pois en train de «perdre». Elle
ne savait plus, vraiment, où elle en était, car ce curieux instinct
nouveau qui venait de lui être révélé ne la soutenait que lorsque ses
yeux de chair pouvaient se poser sur son fils. Hors de sa vue, elle
n’était réellement qu’une créature tremblante, agitée, soumise aux
autres.
Berthe vint au-devant d’elle. Il y avait sur sa figure une espèce de
résolution qui effraya Fanny en même temps qu’elle la rassurait. Et elle
attendit qu’elle parlât. Ce fut aussitôt.
--Fanny, pendant que tu dormais, j’ai parlé avec le père Oursel. Le
soldat est venu tous les jours.
Elle s’arrêta, le temps de jouir de son effet sur la malheureuse, et
reprit:
--Tous les jours! Tu vois ce qu’on suppose, ce qu’on dit. Encore, ce
n’est rien, parce que nous n’y étions pas. Mais, maintenant, qu’est-ce
qui va arriver?
Devant elle, Fanny restait pétrifiée, sans voix. Berthe reprit encore:
--Tu ne sais pas? Tu n’as pas une idée? Pourtant, c’est à cause de toi
que tout ça est arrivé. Mais j’ai déjà vu ce qu’il fallait faire.
Comme elle se taisait, Fanny retrouva la voix. Elle hasarda:
--L’oncle Nathan lui parlerait bien.
Berthe cria:
--L’oncle Nathan est dans la Manche pour huit jours, voir des chevaux.
Il peut en arriver des choses, d’ici huit jours!
Fanny, écrasée, balbutia:
--M. Poirier pourrait...
--M. Poirier?... Un homme comme lui, fourré dans les livres jusqu’au cou
et qui se détourne quand il voit une limace sur sa route? Allons donc!
qu’est-ce qu’il irait dire à ce mauvais gars?
Malgré elle, Fanny interrompit:
--C’est peut-être pas un mauvais gars...
Berthe agita furieusement les bras.
--Tu le défends, à cette heure, tu le défends? Après ce qu’il nous a
fait voir! Un mauvais gars, comme son père!...
Fanny s’était abattue sur le banc. Elle sanglota:
--C’était pas un mauvais gars. Il a écrit. Il regrettait. On peut bien
se repentir.
Berthe resta un moment à court. La plus pure orthodoxie lui barrait la
route. Et, tout à coup, elle trouva une réponse:
--Œil pour œil, dent pour dent! C’est ça qu’il faut dire, c’est ça!
Fanny pleurait toujours, à sanglots profonds, qui secouaient ses épaules
frêles; et tout le chagrin du monde semblait abattu là sur elle.
Le soleil entrait lentement dans le jardin, repliant un à un les pétales
jaunes des belles de nuit, ouvrant les petites coupes bleues et blanches
des belles de jour. L’air paraissait déborder du ronron doux de la
fabrique. Un beau jour d’été commençait dans la vallée.
Les sanglots de l’aînée cessèrent peu à peu. Sans la regarder, Berthe se
recueillait. Et elle lâcha enfin le mot par lequel elle gouvernait la
vie de sa sœur:
--Ecoute...
«Ecoute, Fanny, tu dis vrai: il faut quelqu’un qui nous conseille, un
homme qui puisse, s’il le faut, tenir tête à un homme, parce que moi,
ce gars-là, ça me tourne le sang de penser qu’il faut que je lui parle.
«Alors, il n’y a qu’un homme qui puisse nous aider.»
Elle s’arrêta un peu.
--Tu y penses comme moi!
Fanny fit d’un air stupide:
--M. Gallier?
--Tu ne cherches que des vieux. Que t’es simple, ma pauvre fille! Faut
un homme encore jeune, d’attaque, qui puisse faire peur. Voyons... le
plus près, notre voisin.
Fanny répéta:
--Notre voisin?
--Oui, M. Froment, l’instituteur.
La stupeur morne qui marqua le visage de Fanny dut lui faire voir qu’il
fallait la noyer dans des paroles, car elle reprit très vite:
--Tu comprends, ce n’est plus un étranger. Nous l’avons rencontré
souvent, il demeure à côté de nous...
--M. Froment, jamais! Oh! non, ce n’est pas possible, fit Fanny, les
yeux séchés, les mains jointes.
--Et pourquoi pas possible?
--Mais parce que je ne veux pas, je ne peux pas. Surtout lui!
Elle avait tout dit. Berthe la considéra comme elle le faisait rarement.
Fanny comptait pour si peu dans sa vie profonde! Et elle dit lentement,
comme quelqu’un qui a enfin compris:
--Ah! surtout lui! Ah! surtout lui! Je m’en doutais bien que tu faisais
quelque chose en dessous aussi par là. Mais enfin, tu l’avoues!
Elle tremblait de fureur, soudain, comme quelqu’un qui vient de
découvrir l’imprévu, et non pas comme la prudente toujours avertie
qu’elle voulait paraître. Et, à côté d’elle, Fanny tremblait de chagrin
et d’émoi.
--Oui, c’est comme ça, dit-elle enfin. Nous étions d’accord. Il devait
venir...
Elle s’arrêta, incapable de continuer, tant son bonheur manqué la
prenait à la gorge.
--Eh bien, il viendra, dit férocement la grosse fille. Et on lui dira
ça.
Une idée subite parut la frapper.
--Car, enfin, tu n’allais pas prendre cet homme-là sans rien lui dire,
tout de même?
--Oh! peux-tu croire ça!
--Est-ce qu’on sait jamais avec toi?
Fanny tenta de se rebeller.
--Tu sais bien qu’avec les autres...
Mais Berthe ne voulait rien de ce côté.
--Les autres, les autres! dirait-on pas qu’il y en avait une douzaine
après toi!
Le soleil arrivait sur les héliotropes, qui envoyèrent une bouffée
vanillée jusqu’au banc.
Berthe reprit:
--Il faut lui dire, à M. Froment, tout de suite. Puisqu’il faut en
arriver là, pourquoi attendre?
Fanny se tordait les mains.
--Pas comme ça, pourtant! Ce n’est pas comme ça que je voulais lui
dire!
--Qu’est-ce que ça fait? Toutes les manières sont bonnes de dire ce
qu’on veut.
Elle se pencha.
--_Il faut_, _il faut_ lui dire. Il nous donnera un bon conseil. As-tu
mieux à proposer?
Elle s’arrêta un instant, comme pour attendre une opinion qui ne vint
pas.
--Tu vois bien, tu n’as rien à dire.
Elle se leva.
--A la sortie de onze heures et demie, je demanderai à M. Froment
d’entrer un instant.
Fanny s’épouvanta devant cette façon officielle d’agir.
--Entrer chez nous!
--Eh bien, puisqu’il devait venir. Puisque vous...
Elle ne se décida pas à prononcer un mot qui parût consacrer ou même
accepter la chose, et, se levant brusquement, elle s’en alla.
Cachée dernière les rideaux de sa fenêtre, Fanny vit la scène redoutée:
la grand’porte de l’école s’ouvrant, le flot agité des enfants
s’envolant et la haute taille de Silas planté au milieu d’eux.
Et puis Berthe, près de la barrière entr’ouverte, semblable à une
araignée dans sa toile, Berthe attendant le passage du grand homme et
avançant d’un pas.
Oh! ce pas! Fanny en brûla de honte, tandis qu’elle rougissait lentement
jusqu’aux yeux. Et puis ce fut rapide. Quelques mots et Silas entrait,
refermait la barrière, suivait Berthe dans l’allée, et Fanny entendait
résonner son pas ferme sur les marches, dans le corridor.
Alors elle essaya de se composer: «Il faut que je descende, allons,
songea-t-elle. _Il le faut._ Il faut que ce soit moi qui lui dise.»
Ce fut un combat dur et court. Elle luttait encore que, déjà, elle
descendait l’escalier sans presque s’en rendre compte.
A la porte du salon, elle s’arrêta, surprise. Berthe avait fait entrer
sa visite dans la pièce de cérémonie. Cela lui fut encore une occasion
d’hésiter. Enfin, elle se vainquit, et, pâle, tremblante, le cœur
battant jusque dans la gorge, elle entra.
Tout de suite, elle comprit qu’ils n’en étaient qu’aux préliminaires de
l’explication. Silas, debout, sans chapeau à la main, ce qui lui donnait
quelque chose d’étrangement familier, se tenait en face de Berthe, la
tête inclinée, avec un air de surprise dissimulée. Autour d’eux, la
pièce inhabitée, froide, luisait d’un éclat gelé par le vernis des
meubles, l’or des cadres, de la garniture de cheminée, les glaces et les
vitres. «Il n’y a pas un grain de poussière!» songea Fanny avec
satisfaction, malgré elle. Et, aussitôt, elle plongea dans ses
tourments.
Berthe disait:
--Ah! la voilà!
Il y eut le petit choc ordinaire et l’embarras des rencontres. Fanny
sentait les yeux de Silas la brûler à travers ses paupières baissées à
elle, lui demander: «Pourquoi êtes-vous partie? Où êtes-vous allée?
Comment ne m’avez-vous rien dit?» Et le joug écrasant de l’amour,
qu’elle ne sentait plus, retomba sur elle.
Comme en rêve, elle vit qu’ils étaient tous assis. Elle entendit sa
sœur qui, seule à rompre l’insupportable silence, disait des paroles
quelconques pour masquer leurs pensées. Elle entendit: «Paris, oui,
Paris. Un petit voyage.» Et, enfin, les mots importants arrivèrent. La
voix profonde de Silas répondit:
--Vous avez besoin de moi. Tant mieux. Je ne désire rien tant que de
vous être utile.
Berthe recueillit le compliment, le goûta et le digéra. Puis elle dit:
--Voilà. Notre oncle est parti. Nous n’avons que des vieux amis, ici, et
il nous faut l’avis d’un homme.
Elle prit un temps.
--C’est à cause de quelque chose que vous avez entendu dire, peut-être?