VII

Ce furent dix journées étonnantes. D’abord, elles ne voulurent demander

aucun renseignement par peur d’être trompées et selon le défiant _Credo_

normand. Le premier jour, dès qu’elles eurent fini leur petit déjeuner,

elles partirent par les rues fraîches encore de la nuit.

Elles allaient, une peu inquiètes, le cou tendu, la main sur la poche,

singulières et déplacées parmi les passants qui se retournaient souvent

pour les revoir.

Quand elles apercevaient un jardin public, elles y entraient vite pour

s’asseoir sur ces bancs offerts gratuitement, sous ces arbres

surprenants qui consentent à pousser entre les maisons.

Une à une, elles trouvèrent les églises. Elles y pénétraient en évitant

peureusement le bénitier. A Notre-Dame, Berthe compta les chaises. La

rosace, pourtant les éblouit. A Saint-Sulpice, les orgues jouaient.

Elles restèrent foudroyées contre un pilier, sans oser bouger, comme si

ce bruit remplissait l’édifice à leur enlever la possibilité de le lui

disputer.

Parfois, Berthe se ressaisissait:

--C’est pas plus beau qu’à Rouen, disait-elle.

Et Fanny traînait partout un cœur blessé et des yeux qui osaient à peine

quitter le spectacle terrifiant qu’ils regardaient intérieurement. Les

visions nouvelles passaient devant elle, comme devant une glace. Un

instant, elle les reflétait sans qu’elles pénétrassent dans son esprit

pour y demeurer par le souvenir. Son cerveau, son esprit, son cœur

étaient déjà occupés. Quelle place y restait-il pour la curiosité ou

l’émotion? Elle suivait sa sœur puisqu’il fallait la suivre, admirait

quand il devenait nécessaire d’admirer, s’exclamait parfois, même, pour

faire écho à Berthe, mais elle se sentait morte à tout.

C’est ainsi, à pied, et pierre à pierre, qu’elles découvrirent Paris.

Mais elles n’y furent émerveillées qu’une fois: lorsqu’elles trouvèrent

la Concorde.

C’était un des premiers matins. Il avait plu et le ciel, frais lavé,

miroitait dans les flaques d’eau. Une brise, venue des Champs-Elysées

arrosés, leur arriva presque dans la rue Royale.

--Ça sent les bois, fit Berthe.

Et ce fut alors qu’elles aperçurent la place comme un désert où le vent

les aurait déposées pendant qu’elles dormaient. Devant elles, le pavé

s’étendait pour la première fois, illimité, semblait-il, et peuplé de

passants semblables à des fourmis affolées. Les statues et les fontaines

colossales et l’obélisque sur son fût de pierre paraissaient seuls à la

taille de cette immensité.

--C’est comme la mer! dit Fanny.

Un moment, elles restèrent immobiles, vraiment béantes d’émerveillement.

Et puis, l’appel irrésistible leur vint comme il vient à tous ceux qui,

pour la première fois, aperçoivent l’espace et ses chemins. Elles se

jetèrent à la traverse, allant de l’audace à l’affolement, courant entre

les voitures lorsqu’il aurait fallu s’arrêter, s’arrêtant lorsqu’il

aurait fallu passer, toutes pareilles, enfin, à de grands oiseaux de

nuit subitement livrés à la clarté.

Elles y revinrent souvent, tremblantes et fascinées devant ce danger

offert qui les tentait jusqu’à ce qu’elles y cédassent.

Berthe disait:

--Mais tous les chemins y mènent donc?

Et, sournoisement, elles s’arrangeaient pour prendre ceux-là.

Quand elles passaient devant les théâtres, elles détournaient la tête.

Pourtant, l’Opéra leur sembla digne de faire exception et elles

l’admirèrent comme une curiosité architecturale du même ordre que les

églises.

Le soir, elles ne sortaient pas et, après leur repas auquel elles

trouvaient toujours un petit goût d’orgie, malgré qu’elles le prissent

léger et qu’elles fussent garées tout au bout de la longue table d’hôte

souvent plus qu’à moitié vide, elles remontaient dans leur chambre. Là,

Fanny, lasse de la journée, se laissait tomber sur le fauteuil qui se

plaignait doucement. Et tous ses soucis retombaient sur elle sans

partage, comme si la nuit et l’oisiveté la rendaient enfin vulnérable.

Alors, elle se martyrisait de questions, de doutes. Félix et Silas.

Silas et Félix. Cette absence de nouvelles où elles étaient pour tout

le voyage permettait de tout supposer. Et qui eût écrit? L’oncle Nathan

ne dépensait jamais un timbre sans motifs vitaux, et il n’en verrait

aucun ici. Le père Oursel était illettré, et aucun de leurs amis ne

devait se sentir appelé à communiquer avec elles. Alors? Que se

passait-il là-bas? Le soldat était-il reparti? Elle espérait que oui en

songeant à Berthe, tant elle avait pris l’habitude de canaliser sa

pensée dans celle de sa sœur, jusqu’au moment où l’idée qu’elle ne

reverrait plus Félix la frappait comme un coup de massue dont on sent

qu’on va mourir.

Sur la nuit éclairée, la forme de Berthe mettait une ombre massive et,

quelquefois, à bout de pensées et de souffrances, Fanny venait derrière

elle regarder aussi l’iniquité de la grande Babylone. Du quatrième, on

distinguait mal les trafics du trottoir, mais l’éclairage, les enseignes

lumineuses, l’atmosphère empoussiérée, violente, ardente et parfumée,

arrivaient jusqu’à elles. Et surtout, surtout, le bruit sourd, le bruit

enfiévré, le bruit de plaisir et de fête du Paris nocturne montait,

montait sans arrêt jusqu’à cette petite chambre qui était leur

forteresse, et d’où elles se défendaient.

Elles ne parlaient pas; Berthe, par moments, poussait une exclamation

étouffée quand un jet lumineux, ou la phrase langoureuse d’un violon

d’orchestre ou quelque remous de la foule l’étonnait plus fort. Alors,

pour s’excuser, elle disait:

--Si «ils» voyaient ça, à Beuzeboc!

Quelquefois le garçon, qui constituait à peu près leur seul truchement à

l’hôtel (Berthe ayant déclaré une fois pour toutes que la dame du

bureau n’avait pas «l’air comme il faut»), leur proposait à demi-voix

des billets de théâtre.

--Pourquoi que ces dames ne se distraient pas un peu? demandait-il.

Et il leur offrait successivement toutes les pièces à succès des

théâtres subventionnés et des autres. Berthe prenait un air choqué

qu’elle gardait avec peine. Elle répétait:

--Le Moulin-Rouge! Vous dites? Mais c’est pas un endroit comme il faut,

ça!

Il y avait une pointe de complaisance dans la façon dont elle répétait

ces mots. Et Fanny pensait: «Je n’oserai jamais lui répondre comme ça!»

D’ailleurs, Berthe endoctrinait le garçon qui s’était révélé

compatriote, étant d’Harfleur.

--Chez nous, à Beuzeboc, disait-elle, c’est mieux qu’ici. Chez nous, on

ne fait pas le veau comme ici. Chez nous, on mange les artichauts à la

crème.

Le garçon abondait. La crème? La crème avec les œufs, avec les

choux-fleurs, les poulets, les moules, les haricots verts, ah! oui, la

crème? Il connaissait ça, et il connaissait aussi Beuzeboc, par

ouï-dire, comme une ville de fabriques où on gagnait bon.

Berthe expliquait avec condescendance qu’il y en avait une en face de

leur maison et que, même, ça manquait, le dimanche, de ne plus

l’entendre. Le garçon parlait des tréfileries et des chantiers qui, tout

le jour, grondaient au bord de la basse Seine. Et tous deux, le garçon

chauve, éternellement fatigué et la grosse fille endimanchée et

dépaysée, ressuscitaient le pays dans la salle morne du restaurant.

Fanny les regardait sans bien les voir et sans les écouter. Les noms

familiers l’endormaient doucement, car Paris la fatiguait à mourir.

Harfleur, Beuzeboc, et la Hétraye et Cantarville et Lintot et Etainhus.

Elle appuyait sa tête sur sa main: il lui semblait être revenue dans la

petite salle à manger de la route de Villebonne. Et elle somnolait

paisiblement sans ses grands rêves épuisants de la nuit, que pleuplaient

les figures ennemies de Silas et de Félix.

Elles visitèrent les musées, passant un jour tout entier au Louvre, de

l’ouverture à la fermeture, et mangeant furtivement un croissant sous

les yeux gênants des gardiens. Elles parcouraient les salles avec

lenteur en regardant à la dérobée les parquets luisants. Mais elles

cessèrent de voir les tableaux dont la multitude les rebutait.

Berthe disait:

--Y en a-t-il, y en a-t-il dans cette halle!

Fanny courait derrière, lassée, une migraine serrant ses yeux meurtris.

Quand elles rencontraient une fenêtre, elles regardaient dehors avec

envie, mais sans oser avouer qu’elles auraient mieux aimé marcher sur le

quai accueillant, plein de soleil et d’ombre papillotant au vent qui

agitait les peupliers de la berge. Quand elles sortirent, elles étaient

presque malades de leur marche de sept heures à travers les bâtiments.

Elles tombèrent sur un banc du quai.

--C’est tout de même beau, dit Berthe avec conviction. Et toutes ces

peintures, tous ces cadres! Et pour rien!

Fanny acquiesça faiblement. Cela glissait sur elle avec le reste. Elle

ne sentait qu’une immense lassitude et le besoin, enfin, de se trouver

chez elle, avec son souci et son malheur bien présents, sertis dans sa

vie ordinaire et non pas transportés dans ce monde hostile et

bouleversé. Et ce fut ce jour-là qu’elle osa dire enfin:

--Rentrons chez nous, veux-tu? Je ne me plais pas ici.

* * * * *

Berthe la querella longuement là-dessus. Il n’y avait que dix jours

qu’elles étaient à Paris. La somme fixée ne se trouvait point dépensée.

On avait dit quinze jours, pourquoi abréger? Fanny laissa passer le

flot, tête courbée. Et elle dit enfin, doucement:

--Ça ferait une économie. On a déjà bien vu tout.

Berthe sembla considérer l’argument. Son avarice devait lutter avec sa

curiosité. Elle prononça enfin:

--T’en as donc assez?

--Oui, avoua Fanny, j’ voudrais être chez nous.

--Que t’es drôle, ma pauvre fille! T’es jamais contente! On est ici, pas

mal, à voir Paris... T’as donc hâte de retrouver du tourment?

Jamais elles n’avaient reparlé du soldat, comme si l’étourdissement de

leur vie les empêchait de se souvenir, comme si Beuzeboc et ses soucis

n’existaient plus, comme si le fait de couper les ponts eût supprimé le

danger. Peut-être était-ce simplement parce qu’elles ne pouvaient pas en

parler dans ce milieu nouveau, car les paroles sont, plus qu’on ne le

sait, dépendantes d’une atmosphère, d’un ciel, d’un paysage.

Bien que sa pensée n’eût jamais quitté l’aînée, ces mots ressuscitèrent

le soldat devant les deux sœurs, aussi nettement que si, vivant, il se

fût dressé entre elles sur ce quai plein d’ombres mouvantes, de feuilles

et d’oiseaux. Et Berthe dit, d’un ton qui hésitait:

--Qu’est-ce qui se passe là-bas?

Elles virent la maison si bien posée entre son jardin et sa rue et,

positivement, la fabrique d’en face fit son ronron incessant qui semble

agiter l’air.

--Tu vois, fit enfin Fanny, il vaudrait mieux que nous y soyons...

Elle se tut pour laisser passer le bruit d’un tramway et ajouta:

--Il y a des pois qui «perdent».

Berthe ne disait plus rien. Elle fixait la noble façade du vieux Louvre

au balcon noir et or historique. Du doigt, elle le désigna enfin:

--C’est le balcon d’où le roi a tiré sur les protestants, tu sais?

Les yeux de Fanny, qui regardaient en elle un spectacle différent,

l’interrogèrent.

--Oui, on nous l’a dit. Tu te rappelles que M. Poirier nous a bien

recommandé d’aller voir ça.

--Ah! peut-être, fit-elle sans conviction.

Elles se turent encore, puis Berthe reprit:

--Des pois qui perdent, c’est vrai. Et puis ça va être les

distributions de prix qu’on ne manque jamais...

Leur vie quotidienne évoquée les entoura tout à coup et leur sembla,

seule, véritable et nécessaire.

--On oublie, ajouta Berthe avec difficulté, on oublie tout dans ce

Paris. Pourtant, c’était beau.

--C’est beau, mais on serait mieux chez nous.

Les sourcils froncés, Berthe réfléchissait. Maintenant, finie la

fantasmagorie dans laquelle elles venaient de vivre, on rentrait dans le

réel, à cause de ces paroles dites qui appelaient les autres.

--Le soldat, dit-elle enfin. Il sera parti, ça, c’est sûr. Mais combien

qu’il sera resté? Il a dit qu’il avait quinze jours, mais il n’avait pas

d’argent pour rester quinze jours à Beuzeboc!

Fanny plongea d’un seul coup dans son souci. Au même point qu’au départ,

sans avoir avancé d’un pas. Elle dit faiblement:

--Sûr qu’il est parti! Qu’est-ce qu’il ferait là-bas?

Un regret inconscient passait dans sa voix. Berthe répliqua avec

aigreur:

--Dieu merci! On a fait ce qu’il fallait pour en être débarrassées.

Elle réfléchit encore.

--Faut peut-être pas trop rester parties, on ne sait pas. S’il avait dit

des choses, il vaudrait mieux être là pour le savoir. Et puis...

Elle sourit presque et sa grosse figure en fut illuminée. Frappée du

changement de sa voix, Fanny la regarda.

--Quoi donc?

--Le voisin va se demander ce que nous devenons.

--Le voisin? Le voisin?

Elle répétait stupidement le petit mot qui venait de lui faire

comprendre qu’elle n’avait pas encore touché le fond de son tourment, et

que l’hostilité de sa sœur devenait de la rivalité.

Le fleuve incessant des passants coulait devant leur banc. Les regards

distraits s’accrochaient aux détails de leurs toilettes, s’amusaient un

instant à leurs figures provinciales et disparaissaient pour faire place

à d’autres.

Elles se levèrent et suivirent le flot. Déjà la ville avait disparu à

leurs yeux, leur existence reprenait son cours dans le lit habituel.

En tournant la tête, elles auraient pu encore apercevoir le banc ombragé

qu’elles venaient de quitter; pourtant, elles n’étaient déjà plus là,

elles étaient parties, elles étaient arrivées.

Le joug: roman · 第 17 / 34 题