IV

Ce ne fut qu’à la fin de sa nuit d’insomnie qu’elle songea qu’il ne lui

avait rien avoué de lui-même. Jusque-là, elle avait tourné et retourné

ses remords, qui la brûlaient d’une brûlure intolérable. En songeant à

cela, elle s’assit sur son lit. A mi-voix, elle dit: «Silas, Silas!» Et

elle se rappela pour la vingtième fois ce moment de douceur qui était le

premier de sa vie, ce moment où elle avait vu cette grande tendresse

illuminer la belle figure de son ami. Elle répéta: «Mon ami, mon ami!»

Pourtant, il n’avait rien avoué. A la vérité, une phrase la tourmentait:

«Tout cela, c’est du passé.» Mais aucun mot n’expliquait ce que voulait

dire «cela». «Vous a-t-on parlé de moi?» aussi: question adroite pour

éclairer ce qu’elle savait, et qui n’avouait rien.

Ainsi, il lui offrait sa vie sans rien lui dire de ce qu’elle contenait.

Il ne croyait même pas lui devoir compte du passé.

Elle gémit tout haut: «Et moi, et moi!» Car, dans cette espèce

d’innocence, d’honnêteté que rien n’avait pu détruire en elle, il ne lui

semblait pas que cela la déliât de son devoir. Non. Elle se disait:

«Voilà les hommes. Ils ont de la chance.» Et c’était tout. «Comment lui

apprendre?» Car c’est toujours là qu’elle en revenait. Et, à l’heure

actuelle, elle ne comprenait pas comment elle n’avait pas trouvé moyen

de parler.

Berthe, à côté, ne devait pas dormir, car elle l’entendit se retourner.

Et ce fut un nouveau tourment. Où trouver le courage de dire à Berthe:

«Je suis fiancée à M. Froment»?

Alors elle prit une résolution: «Je ne suis pas fiancée, tant que je ne

lui ai pas avoué mon malheur. S’il ne veut plus, Berthe ne saura rien.»

Mais, déjà, elle tremblait en songeant à ces yeux vigilants et cruels

qu’il faudrait abuser, et sa peine lutta avec sa joie jusque dans le

sommeil qui vint la surprendre à l’aube blanche.

* * * * *

Le lendemain, après le repas du soir, les sœurs allèrent respirer la

fraîcheur des prés de la vallée, comme c’est la coutume d’été un peu

intermittente. Elles gagnèrent par les escaliers l’ancienne route de

Villebonne, qui serpente entre les haies vivaces, à moitié folles, qui

bordent les «cours» à pommiers. La grande chaleur de la journée cédait à

la fraîcheur qui montait du sol toujours gorgé d’eau par la rivière, et

descendait des bois qui suivent les collines sans arrêt. Le ciel était

une coupe d’émeraude sur le vallon vert, dans le déchaînement des herbes

et des feuilles de juillet, alors que, les fleurs étant passées et les

fruits pas encore distincts, il semble qu’il ne soit qu’une couleur au

monde pour peindre la terre normande.

A la rencontre d’une femme accompagnée d’une petite fille, Fanny

s’arrêta. Elle reconnaissait une élève de l’école du dimanche, qui,

justement, était absente de la dernière classe. Berthe la laissa avec

elle et continua sa route. Elle venait de tourner le coude brusque que

fait le chemin encaissé, quand elle remarqua sur le talus un homme

assis. C’était un chemineau, un de ces êtres sans âge, cuits, recuits et

lavés au chaudron du ciel, et sur lesquels tout, même le visage, semble

rapiécé.

La curiosité de Berthe ne touchait pas aux spectacles de la vie

inconnue; elle passa sans remarquer qu’il la regardait avec insistance.

Derrière elle, il se mit debout d’un mouvement de reins plus animal

qu’humain, et la suivit. Le ciel fonçait très vite. Déjà, au-dessus du

Val-à-la-Reine, paraissaient quelques étoiles, et la voix affaiblie du

rossignol descendit d’en haut sur la vallée.

Berthe se retourna pour voir si sa sœur arrivait et se trouva face à

face avec le vagabond. Il leva la main vers son espèce de coiffure.

--Mademoiselle! fit-il.

Elle se retourna tout à fait, et le dévisagea.

--Quoi donc?

Tant de dédain résonnait dans ces simples mots que le dur-à-cuire le

sentit.

--Faites excuse, dit-il. J’ai besoin de vous causer.

--A moi?

--Oui. Je sais bien que vous êtes les dames de la maison blanche,

là-haut.

Berthe, qui ne manquait pas de courage, se sentit interdite. Un mendiant

ou un voleur! Elle regarda autour d’eux. Par fatalité, sur la route

fréquentée, aucun passant ne s’annonçait. Mais l’homme continuait:

--N’ayez aucune crainte. Je ne suis pas-t-un malfaisant. Raccommodeur de

faïence, c’est tout. Mais c’est pas par rapport à ça. C’est une

commission.

Berthe, qui avait fait deux pas en arrière, s’arrêta, surprise.

--Une commission?

Et, tout à coup, elle songea à Silas Froment.

--Quoi donc? demanda-t-elle plus doucement.

--Ah! je savais bien que vous m’écouteriez, dit-il avec importance.

Voilà c’ que c’est. C’en est un que j’ai rencontré là-bas (il fit un

geste de sa tête hirsute vers une orientation vague) qui m’a dit: «Si tu

passes à Beuzeboc sur le trimard, une fois, t’iras là et là.» Il m’a

bien espliqué vot’ maison; et tu lui diras, à la plus vieille, tu lui

diras de ma part...

Il hésitait. Berthe dit:

--Mais qui, d’abord? Dites-le une bonne fois.

Alors il s’approcha et, tout bas, sa figure hérissée de mèches de

cheveux et de barbe, à la fois malpropres et décolorés, tout près de

celle de son interlocutrice, il dit:

--Vallée...

Elle ne comprit pas tout d’abord.

--Vallée? Qui donc?

Subitement, la mémoire du nom maudit lui revint et, sa curiosité enfin

bien allumée, elle questionna encore:

--Et d’où alors?

Il refit son geste bizarre, et prononça lentement:

--Poissy. Centrale. Prison.

Malgré sa maîtrise, elle faillit se trahir. Mais le temps pressait. Il

ne fallait pas que Fanny vît le messager. Alors, elle composa son visage

le plus indifférent.

--Ce n’est pas pour moi, dit-elle. C’est ma sœur aînée qui s’intéressait

à ce malheureux. Je lui dirai.

L’autre leva la main.

--C’est donc pas vous la plus vieille? J’ croyais.

Elle pinça les lèvres, sensible à ce coup, au milieu de son

bouleversement.

L’homme reprit:

--Attendez, vous savez pas quoi. Vous lui direz: «Le bonjour». C’est

tout.

Berthe répéta machinalement:

--Le bonjour? Bien.

Et puis, songeant qu’après tout il ne savait peut-être rien, et pour en

apprendre quelque chose elle ajouta:

--C’est un pauvre malheureux. Ma sœur a été bonne pour lui.

L’autre se mit à rire silencieusement.

--A’ ne le sera plus. Il est mort, Vallée.

Fanny apparaissait au détour du chemin. Berthe fit un signe de tête et,

sans rien de plus, elle quitta le vagabond pour aller vers sa sœur.

L’obscurité montait. Les talus, les haies, les arbres se couvraient de

cette cendre grise qui les décolore peu à peu. Fanny, surprise, cria:

--Tu reviens déjà?

Et, dans l’indécise clarté, elle vit sur la figure de sa sœur, qu’elle

déchiffrait si vite, quelque chose de redoutable.

Elles reprirent le chemin du retour. Dans la douceur infinie du

crépuscule sur lequel pleuvait la chanson de l’oiseau amoureux, elles

avançaient pesamment, chargées de colère, de haine et de chagrin. Et

elles ne parlèrent pas jusqu’à la maison.

Quand elles furent à la porte de leurs chambres, Berthe dit:

--Entre, j’ai à te parler.

Fanny obéit comme elle obéissait toujours. Elle pensa: «Elle se doute de

quelque chose entre Silas et moi. Il va falloir dire tout. Et pour rien,

peut-être...»

Elle s’assit. Berthe resta debout, avec des yeux si chargés d’orage, une

figure si sombre que Fanny commença de sentir ce tremblement au creux de

l’estomac, cette moiteur froide des mains, qui la paralysaient devant

une scène imminente. Et la grosse fille blonde, si formidable dans le

clair-obscur de la chambre, commença brutalement:

--Fanny. Vallée est mort.

La pauvre fille se leva d’un coup et bégaya:

--Vallée, Vallée, tu dis?

--Qui, je te dis que Vallée est mort.

Elle n’hésitait pas. Elle ne cherchait pas parmi ceux, nombreux

justement, qui portaient ce nom au pays. Berthe s’en étonna un peu,

confusément, à peine. S’était-elle jamais souciée de sonder cette âme

meurtrie qui se débattait si près d’elle?

Il y eut un silence que remplit l’écho de ces paroles, et Fanny dit,

d’une voix essoufflée, la phrase attendue.

--Mais, comment as-tu su?

--Un espèce de vagabond, un chemineau qui m’a arrêtée sur la vieille

route quand tu parlais avec la mère Clémentine. Il avait cherché notre

maison, il nous avait suivies. Oui, voilà à quoi on est exposé!

Fanny eut un gémissement blessé, et se couvrit la figure. L’autre

poursuivit âprement, en créancière qui ne fera pas grâce d’un _item_ sur

son mémoire:

--Et il m’a dit qu’il avait une commission à _nous_ faire de la part,

donc, de ce Vallée.

Fanny retira ses mains pour l’interroger, car elle voyait bien que tout

ne viendrait que peu à peu, et qu’il faudrait qu’elle souffrît

longtemps.

--Une commission?

Berthe prit un temps. Le temps de jouer un peu de ce cœur blessé qui

palpitait si fort. Enfin, elle prononça avec indifférence:

--Oui. Oh! pas grand’chose! C’était vraiment pas la peine qu’il fasse un

détour pour ça, le chemineau. Il a dit: «Vous lui direz «le bonjour» de

sa part.» Et c’est tout.

Un peu de douceur parut entrer dans la pièce avec ce mot: «Le bonjour»,

cette simple salutation familière. Un homme avait été envoyé pour lui

porter cela. Il se souvenait. Cela lui fut étrange et doux, malgré la

menace qui venait de si loin dans le passé troubler son espoir naissant.

Elle dit doucement:

--Vraiment, il m’a fait dire ça? Pauvre malheureux. Et il est donc mort,

maintenant?

Berthe eut un rire sec.

--Tu vas pas l’ pleurer, je suppose? Heureux qu’il est mort! On peut

dire que c’est un vrai débarras.

Fanny dit seulement:

--Oh! Berthe!

--Quoi, oh! Berthe! cria furieusement l’autre. Sais-tu seulement d’où

qu’il te l’envoyait, son bonjour?

La lumière avait disparu. Seule, cette voix acharnée vivait dans la

pièce. Fanny ne dit rien, car elle ne comprenait plus. Et le silence des

quelques secondes parut interminable. Enfin, la furieuse se décida à

lâcher le plus venimeux des serpents que chaque parole d’elle libérait,

comme dans le conte de fées.

--Il te l’envoyait de prison, de prison, comprends-tu? Voilà où qu’il en

était arrivé, et c’est là qu’il est mort, plus que probable.

Cette fois, Fanny recula, les mains en avant. Et, de l’ombre, Berthe

entendit seulement sortir une plainte:

--Est-il possible, est-il possible?

Peut-être eut-elle un peu de pitié car elle n’ajouta rien sur le moment.

Il n’en était pas besoin. Le mot affreux remplissait sa bouche, et leurs

oreilles, et la chambre, et la maison. Le vieux logis huguenot ne le

reconnut pas; et il finit par s’éteindre dans le silence et l’obscurité.

Ainsi, la voix du passé s’était fait entendre. Fanny restait confondue

de cette coïncidence qui lui envoyait ce message au moment même où elle

espérait commencer une vie nouvelle. Elle se disait: «C’est peut-être un

signe que tout est pardonné.» Et puis, elle retombait dans un abîme en

songeant à la fin misérable du pauvre prisonnier.

La nuit suivante, elle vit en rêve le soldat Vallée et le chemineau qui

se confondaient en une seule personne. Et une pensée affreuse vint

encore la tourmenter au réveil.

Le beau matin de juillet mettait une fraîcheur lavée de rosée au jardin,

quand elle descendit. Ses yeux brûlés de larmes se caressèrent à

l’ordonnance familière du jardin, à l’évasement du vallon couronné de

futaies. Mais son cœur restait lourd en elle, et fatigué.

Elle n’osa pas regarder Berthe; et elles déjeunèrent en silence. Elle

s’était fixé cette limite. Alors, comme sa cadette se levait, elle dit:

--Berthe!

--Quoi donc? demanda l’autre d’un air renfrogné.

--Si c’était lui?

--Lui?

--Oui, si c’était Vallée?

--Oh! non, ce n’est pas possible. Il l’aurait dit tout de suite.

Pourquoi parler de l’autre? Et puis, il est trop vieux. Il avait au

moins cinquante ans. Et puis, il ne m’aurait pas prise pour toi.

Elle s’arrêta en pinçant la bouche. C’était sans doute parti trop vite.

Fanny dit tristement:

--Au bout de vingt-deux ans!

--Non, non, reprit Berthe avec décision, il ne faut pas se mettre ça en

tête. Ça n’a pas de bon sens. C’était bien comme il l’a dit.

Elle se leva et sortit. Fanny la suivit au jardin, et, comme, perdue

dans ses pensées, elle arrivait contre la petite porte de la ruelle, sa

manche se prit dans la clenche de fer. Et aussitôt, ainsi qu’un décor

succède à un autre, elle revit Silas Froment qui passait près d’elle, et

le banc, avec toutes ces paroles précieuses qu’elle venait d’oublier. Et

un peu d’espoir rentra en elle.

Ce furent quelques heures de répit. Les voix chantantes des écoliers qui

lisaient en psalmodiant lui faisaient du bien. Elle sarcla une planche

de carottes avec ardeur. Ensuite, elle cueillit des pois. Et, comme il

arrive, le travail l’engourdissait, l’apaisait, lui donnait surtout

cette illusion de rançon qu’il apporte.

Mais après le déjeuner, lorsque la longue après-midi s’allongea devant

elle avec toutes ces heures interminables, marquées d’avance sur le

visage rond de la pendule à gaine et à poids, elle perdit courage et,

timidement elle proposa à Berthe une promenade.

Dans l’ombre chaude de la petite salle astiquée, qu’un rayon de soleil,

passé en contrebande sous un volet, éclairait seul, Berthe se trouvait

bien installée devant sa corbeille à raccommodage. Rien ne semblait si

loin des souvenirs tragiques et des aventures de la passion que cette

intimité tranquille. Elle s’étonna.

--Il fait trop chaud. Sortir? En voilà une idée!

Et puis, songeant à quelque chose, elle dit:

--Attendons quatre heures, toujours.

Et elle l’attendit, en femme trop grasse, dans un demi-sommeil, tandis

que Fanny, son ouvrage tombé sur ses genoux, songeait à cette prison, à

cet endroit inconnu et maudit où Vallée, le soldat, avait trouvé sa fin.

Un peu avant quatre heures, elle réveilla Berthe, qui prétendit n’avoir

pas dormi, et elles sortirent tandis que les premiers écoliers passaient

en criant.

Devant le portail ouvert, M. Froment se tenait dans l’exercice de ses

fonctions de magister. Autour de lui, les petits gars défilaient,

touchant leur coiffure ou une mèche de cheveux. Fanny le regardait de

loin, et elle vit que, dès qu’il les aperçut quelque chose changea dans

la sévérité de sa figure. Il pressa les gosses et se trouva seul au

moment où elles passèrent.

C’était la première fois qu’ils se revoyaient depuis le jour des aveux,

l’avant-veille. Oui, l’avant-veille seulement, songea Fanny avec

étonnement, tellement le temps lui avait paru long, à cause de tout ce

qui était arrivé pour se mettre entre eux.

Il les salua, et fit un mouvement vers elles. Berthe céda le pas, mais

Fanny l’entraîna. Elle ne pouvait pas lui parler indifféremment ce

jour-là.

Les sœurs suivirent la route neuve de Villebonne qui, sur le vieux pont,

rejoint l’ancienne. Là, seulement, Fanny s’expliqua:

--Je ne peux parler à personne, aujourd’hui.

Berthe la regarda:

--Puisque personne ne sait rien, qu’est-ce que ça peut faire, par

exemple?

Fanny ne répondit pas. Elle tournait le pont.

--On va donc revenir par la vieille route? Quelle lubie!

La vieille route, c’était celle sur laquelle le vagabond, l’autre soir,

avait guetté Berthe. Fanny allait, le cou tendu, comme hallucinée. Quand

elle eut rejoint le coude où elle s’était arrêtée, elle demanda:

--C’est donc là?

Mais Berthe en avait assez. Elle n’avait pas l’habitude de suivre sa

sœur. Et puis la chaleur sourde qui filtrait sous le ciel feutré de

nuages gris la fatiguait. La vallée était comme éteinte, et tous les

verts assoupis se fondaient en une seule teinte terne et morte.

--C’est là, c’est là, oui, c’est là! C’est donc un pélerinage que nous

faisons? Fallait le dire, alors, je ne serais pas venue.

Fanny revint à elle, baissa la tête. Les colères de sa sœur la

laissaient toujours petite fille. Elle dit seulement avec humilité:

--Je voulais voir où. Ça ne te coûte pas beaucoup.

Elle se remit à regarder le joli paysage, borné de tous côtés par la

verdure envahissante des bas-fonds. Et, tout en marchant, elle se

disait: «Si c’était à moi qu’il avait parlé, j’aurais su, j’aurais su

plus de choses, j’aurais compris, je n’aurais pas perdu un mot de ce

qu’il a dit.»

Elles entendirent le moulin avant de le voir. Le grand bruit continu de

la chute libérée emplissait l’air, plein de cette fraîche odeur

vaporisée qui annonce les jeux de l’eau. Quand elles eurent tourné le

coin du bâtiment qui empiète sur la route, elles virent un groupe

immobile auprès du pont de planches à cheval sur la rivière qui coule à

pleins bords entre les rives plates des prés.

--Qu’est-ce que c’est? Y aurait-il eu un malheur?

Fanny s’arrêta.

--Allons-nous-en par l’autre route. On n’a pas besoin de voir ça.

Mais rien n’eût pu détourner la curieuse d’un spectacle offert.

--Va-t’en si tu veux. Moi, je vais voir.

Elles avancèrent. Deux hommes du moulin, quatre ou cinq commères

arrachées à leur baquet, des galopins faisaient cercle autour de quelque

chose qui ne semblait qu’un tas sombre et ruisselant. Enfin, l’un des

hommes y porta la main, et un corps se dégagea du paquet informe, une

figure embroussaillée et des bras mous.

Berthe cria:

--Un noyé!

Et elle se hâta vers le groupe.

Le plus grand des deux hommes, le garde-moulin, heureux de ce public

plus considérable qui lui arrivait, se tourna vers elle:

--Il était arrêté là, au râtelier, derrière la première vanne que je

m’en allais ouvrir quand je l’ai vu.

--Y a peut-être longtemps? risqua une des laveuses.

L’homme saupoudré, qui connaissait toutes les choses de l’eau, siffla

entre ses dents:

--Le courant est trop vif, mais, après tout, on ne sait pas, parce qu’y

avait justement beaucoup de charogne à la rivière an’hui, et qu’ tout ça

était au râtelier sans qu’on puisse bien voir quoi.

Il prononça simplement cette parole affreuse, et se tut.

--Il est-il d’ici? demanda quelqu’un.

L’homme prononça:

--Non, j’ crois pas. J’ l’ai jamais vu. C’est un vieux «soleil».

Tout le dédain de l’homme fixé parut dans le joli nom normand des

lazzarones qu’il donnait au vagabond de la route.

Berthe s’était penchée. Elle se releva sans rien dire. L’homme lui jeta

en riant:

--Le connaissez-vous-t-il, vous, mam’zelle Bernage?

Elle prit un air dégoûté qui arrivait un peu tard sur sa figure, et,

sans répondre, se tourna vers sa sœur:

--Viens-tu, Fanny? dit-elle, on a assez regardé.

Mais Fanny, amenée par cette force qui nous tire vers l’horrible et

l’inoubliable, avait vu la face bouffie et tuméfiée, les pauvres yeux

ouverts et cet air misérable des défunts par violence qui, dans la mort,

semble crier vengeance contre la vie. Et elle restait là, vraiment

écrasée d’horreur, sans pouvoir détacher ses yeux du noyé.

Berthe dut la secouer et la prendre au bras, de force.

--Allons, viens, nous n’avons pas besoin là.

Elle s’en alla comme à regret, fascinée pour la première fois par

l’épouvante.

Dès qu’elles ne furent plus à portée de la voix, Berthe lui dit:

--Tu sais, je l’ai reconnu. C’est l’homme d’hier soir.

Fanny s’arrêta au milieu de la route.

--Comment, l’homme d’hier soir?

--Oui, le chemineau, le vagabond, celui qui m’a parlé sur la vieille

route.

--Par exemple, par exemple! C’est lui! comment! Es-tu sûre?

--Si j’en suis sûre! Je l’ai bien reconnu avec sa vilaine barbe et sa

défroque. Enfin, je te dis que c’est lui, conclut-elle avec autorité.

Fanny semblait frappée, là, d’un nouveau coup.

Elle dit doucement:

--Pauv’ malheureux! Pauv’ malheureux!

--Eh bien, alors, rétorqua Berthe, t’es bien bonne, par exemple. Il a

bien voulu se mettre à l’eau, c’est son affaire. Mais, pour nous,

puisque ça y est, c’est tant mieux.

Comme Fanny marchait en silence, sa pâle figure penchée, elle ajouta:

--Pour toi, toujours, car, enfin, moi, ça ne me touche pas.

Tant de cruauté vainquit la pauvre force tremblante de Fanny. Elle eut

un sanglot étouffé, Berthe vit le danger.

--Tu vas pas te donner en spectacle au monde! Tiens, voilà déjà les

demoiselles Seigneuret qui nous regardent!

Un rideau de mousseline embrassé laissait voir, en effet, à la fenêtre

basse d’une maison bordant la rue, l’approche d’une tête à lunettes,

qui se retira vivement. Berthe saisit le bras de sa sœur.

--Tournons dans la sente, on ne rencontrera personne.

Elles entrèrent dans un de ces singuliers sentiers d’eau qui rejoignent

la rivière entre deux haies ivres d’humus.

Fanny se remettait. Sur ses joues décolorées, deux larmes séchaient dans

leur petit sillon salé. Quand les sœurs arrivèrent au pont de planches

disjointes, Fanny dit:

--Asseyons-nous un moment.

De mauvaise grâce, Berthe céda. Elles s’assirent sur le talus herbeux

que parfumait l’odeur poivrée du géranium sauvage. La rivière roulait à

leurs pieds ses eaux grasses, lourdes de déchets, épaisses d’immondices,

colorées par les teintures, ignobles et chaudes. Une nuée en montait

vers les branches délicates des vieux ormes et des saules au tronc

déchiqueté. D’énormes rats sortaient furtivement entre les racines à

fleur d’eau.

Berthe dit tout haut ce qu’elles étaient toutes deux en train de penser:

--Comment se jeter là-dedans!

Et, comme si elle avait attendu qu’elle commençât, Fanny demanda:

--Il t’a dit: «Le bonjour» et c’est tout?

Berthe se tourna tout d’une pièce.

--Te revoilà partie! Mais, ma pauvre fille, il ne faut plus y penser.

Tout vient de se finir, là-bas.

Fanny courba la tête pour dérober ses yeux que cette parole un peu

adoucie venait de mouiller. Une pensée nouvelle luttait pour

s’implanter en elle depuis un moment. Après un silence, elle dit:

--Il n’a pas dit son nom?

--Bien sûr que non. Pourquoi faire?

Fanny ferma les yeux. Si c’était lui, ce pauvre malheureux, si c’était

Vallée qu’était venu mourir là?

Et elle dit encore:

--Il avait-il l’air vieux?

Impatientée, Berthe coupa:

--Tu l’as vu aussi.

--Pas vivant. Un mort, ça change, surtout un noyé.

Au fil de l’eau, de petits chats nouveau-nés, déjà gonflés, passèrent.

Les nuages s’élevèrent, au ciel un coin bleu parut, et le soleil fit

tout à coup du sentier pavé de mâchefer un fin paysage capricieux.

Il semblait à Fanny que sa tête n’était pas assez grande pour contenir

ce qui arrivait dans sa vie tout unie. Elle récapitula, comme on le

fait, en un éclair. Silas et ce grand espoir d’amour, le vagabond avec

son message qui ramenait le souvenir effacé de son malheur. Et ce doute

encore, ce doute affreux, car, si c’était Vallée qu’elle venait de voir,

elle n’était pas débarrassée comme le disait Berthe, mais perdue, perdue

de remords de l’avoir amené là, perdue pour Silas, perdue à jamais. Elle

gémit tout bas avec désespoir: «Oh! mon péché!»

V

La sonnette, ce matin-là, se mit à tinter avec hésitation comme si la

main qui la tirait n’était point assurée. Puis, attaquée plus fort sans

doute, elle sonna éperdument. Le silence qui se produisait à l’arrêt de

midi de la fabrique semblait amplifier tous les bruits, et les deux

sœurs, debout près de la table où elles allaient s’asseoir, se

regardèrent.

--On sonne, père Oursel! cria Berthe.

Le vieux, qui travaillait dans la cuisine, s’était arrêté. Il dit:

--J’entends bien tout de même, j’ suis pas sourd!

Il l’était précisément, mais, comme certains infirmes, n’en convenait

point. Tout en maugréant, il se dirigea vers le couloir. Berthe le

regardait aller.

--C’est drôle, dit-elle; qui ça peut-il être? Un fermier, peut-être, à

cause du marché? Mais, ils viennent pas à midi. L’oncle Nathan est en

voyage...

Comme tous les gens à l’esprit inoccupé, elle s’éveillait en sursaut

devant l’inconnu, et accumulait les raisons qui eussent prouvé,

absurdement, que personne n’avait pu sonner.

Mais Fanny qui, pendant ces quinze affreux jours écoulés depuis

l’aventure du chemineau, ne se ressaisissait pas, restait là,

tremblante, à écouter les dernières ondes de la sonnette s’égoutter dans

l’air. Enfin, elle dit avec effort:

--Quelqu’un qui se trompe, peut-être.

Berthe protesta dans un flux de paroles qui déferla longuement. Quand

elle se tut, le père Oursel revenait.

--Eh bien? cria-t-elle.

Le bonhomme portait sur sa figure grise un air annonciateur de

nouvelles. Il s’arracha péniblement des mots.

--Est un gars. Un soldat. Qui veut vous parler.

La bouche de Berthe et les yeux de Fanny firent ensemble:

--Un soldat!

Et ils se regardèrent tous trois avec cet air d’incompréhension qu’on a

devant l’inconnu. Mais Berthe se ressaisit la première, car la marée de

sa curiosité montait déjà en elle.

--Mais, comment? un soldat? Il n’a pas dit son nom?

Le père Oursel secoua parcimonieusement la tête.

--Et qu’est-ce qu’il nous veut?

--Vous voir, qu’il dit.

Berthe regarda sa sœur.

--C’est trop fort! Qui ça peut-il être?

Fanny dit doucement:

--On pourrait lui dire d’entrer. On verrait qui c’est.

Elle parlait encore qu’on entendit des pas au fond du corridor. Et,

avant que personne eût eu le temps ou la présence d’esprit de bouger,

celui qui avait sonné se présenta. Sous l’uniforme bleu et garance,

délavé et raccommodé à gros points, il faisait figure d’un valet de

ferme rougeaud, faraud, à la fois effronté et gêné. Il fit une espèce de

salut militaire et se mit à se dandiner d’une jambe sur l’autre sans

rien dire, tout en regardant les demoiselles en dessous. Suffoquées,

elles ne trouvèrent pas un mot. Enfin, Berthe se reprit:

--Bonjour, monsieur, qu’est-ce que vous voulez?

Le gars parut saisir dans cette question l’entrée en matière qu’il

fallait, et il prononça d’une voix qui râpait sa gorge:

--Bonjour, dames et la compagnie.

Puis, il recommença à se dandiner à la muette.

Impatientée, Berthe reprit:

--Mais qu’est-ce que vous voulez?

Il les regardait, de ses petits yeux noirs vifs et rusés, et, sans les

perdre de vue, il dit enfin lentement:

--J’ viens de Bures.

Le mot tomba dans la pièce comme un couteau lancé qui se fiche au sol.

Fanny pâlit excessivement et Berthe rougit de tout son sang vite remué

de blonde. Le garçon parut enregistrer leur émoi. De plus en plus maître

de lui, il cessa de se dandiner.

Dès qu’elle put parler, Berthe trouva une diversion.

--Mais il n’y a pas de soldats à Bures!

Le gars sourit. Il avait de fort belles dents, sur lesquelles ses lèvres

minces se retroussaient cruellement. Ce fut très fugitif et il dit, avec

une sorte de solennité dont il marquait ses paroles:

--J’ fais mon congé à Lisieux.

--Alors?

--Alors, j’ suis de Bures.

L’entretien paraissant fermé par ce mot obstiné. Berthe jeta un regard à

Fanny, prête à défaillir, et elle se dressa pour la bataille.

--C’est pas tout ça, mon garçon, dit-elle de son air le plus impérieux,

vous arrivez ici sans crier gare, vous entrez sans qu’on vous le dise et

puis, pour toute explication, vous répétez: «J’ suis de Bures.» Bon,

vous êtes de Bures. Et puis après?

Le soldat l’écouta attentivement jusqu’au bout. Puis il dit en

affirmation plutôt qu’en interrogation:

--Vous connaissez bien Bures.

--Oui, concéda la grosse fille. Nous y avons connu quelqu’un, plutôt.

Le garçon la regarda fixement comme s’il cherchait quelque chose sur sa

figure encolérée. Et il fit un geste vague de paysan.

--Vous y êtes allées.

Fanny tomba sur la chaise, livide. Berthe tourna et, la voyant

défaillir, elle s’approcha:

--Folle, dit-elle tout bas, veux-tu te retenir!

Elle plongea ses yeux durs au fond des prunelles vacillantes de

l’aînée, comme pour la fouetter du regard, la remettre debout. Ce fut

efficace, la faiblesse s’éloigna, Fanny passa ses mains sur ses tempes

et se redressa.

Mais l’adversaire avait profité de l’occasion, et, quand Berthe se

retourna, elle vit le soldat qui, trouvant le passage libre, entrait

dans la cuisine. Alors, elle ne se contint plus. Les poings aux hanches,

elle alla vers lui, grande, forte, puissante, auprès de ce gringalet en

uniforme, et, plantée contre lui, elle dit brutalement:

--Ah çà, ne vous gênez plus à présent!

Le gars eut un gros rire.

--J’ me gêne pas. J’ sais bien que vous savez qui j’ suis.

Du coup, la grande fille recula, domptée, et tous sentirent que le

moment de l’audace était passé. Il y eut un silence tragique, pesant,

intolérable, que rompit enfin la voix singulière, la voix presque

inconnue du père Oursel qui disait:

--Est le neveu de Marthe.

Un soulagement passa comme un souffle frais dans la chaleur suffocante

qui précède l’orage, en annonçant qu’après tout il n’éclatera peut-être

pas, et chacun rendit intérieurement hommage au génie du vieillard

taciturne.

--Ah! je m’ disais aussi, fit Berthe d’un air presque gracieux, il me

semble que cette figure-là m’est point tout à fait inconnue.

Le gars eut encore un sourire qui contenait beaucoup de choses, mais ses

paroles acceptèrent avec empressement ce compromis qui permettait de

temporiser.

--Sûr, qu’a n’ peut pas être inconnue, ma figure.

Et, après un silence, il ajouta:

--J’y ressemble, à ma tante, qu’on dit.

Il les regardait l’une après l’autre avec une fixité si gênante que

Fanny sentit qu’il fallait entrer dans la conversation.

--Puisque c’est comme ça, dit-elle faiblement avec un effort vers cette

cordialité normande qui est de rigueur dans une invitation, vous allez

rester à manger avec nous.

--Vous êtes bien honnête, fit le gars avec une manière de civilité, ça

n’est pas de refus.

Le père Oursel, auprès du fourneau, remuait déjà les casseroles d’où

montait une bonne odeur de bouillon et de légumes.

--Justement, on a fait le pot-au-feu hier, annonça Berthe, on a le bœuf

froid et la soupe.

Les yeux du gars eurent un éclair de sensualité.

--Est bon, ça, fit-il. J’ peux-t-il mettre mon ceinturon là?

Fanny regarda Berthe.

--Montre-lui le porte-manteau, dit-elle, je vais rajouter un couvert.

Et elle entra dans la petite salle en défaillant. Le buffet ouvert, elle

s’y plongea comme dans un refuge. Enfin, enfin, elle était seule, enfin,

elle ne sentait plus peser sur elle tous ces yeux brûlants qui

fouillaient son secret, enfin, son fils ne la regardait plus, car elle

savait bien que c’était son fils.

De ses mains qui tremblaient, à l’abri du battant de chêne ouvert comme

une aile, Fanny prit un verre, une assiette à fleurs, avec cette joie

obscure que les femmes éprouvent à servir. Elle se disait: «C’est la

première fois que je mets la table pour lui.» Déjà, elle avait renoncé à

se tromper elle-même comme l’instinct de défense nous en donne si

souvent le conseil, et, dût-elle en mourir, elle sentait qu’elle ne le

renierait pas une seconde fois.

La petite tâche qu’elle remplissait usa sa première agitation. Et, quand

le soldat entra dans la pièce avec Berthe, elle se retourna, presque

maîtresse d’elle-même.

Ils s’assirent. Le gars prit sa serviette raide d’empois, et la noua

derrière son cou. Le père Oursel apporta la soupière. Avec des yeux

luisants le gars tendit son assiette, dont il engloutit le contenu en

quelques lappements. Il en demanda une seconde qui eut le même sort.

Après quoi, il se renversa sur sa chaise, les jambes écartées, les joues

luisantes.

--Est meilleur qu’au régiment, dit-il.

Les deux femmes le regardaient. Elles avaient été élevées avec ces

bonnes manières de la bourgeoisie puritaine, à gestes étroits, à

pratiques discrètes et silencieuses, et les dîners qu’elles donnaient à

leurs fermiers leur fournissaient matière à de longs commentaires, à des

plaisanteries auxquelles Fanny elle-même se mêlait parfois. Assurément,

l’oncle Nathan avait perdu de sa tenue à la fréquentation des herbagers,

et son neveu Lambart montrait une gourmandise trop évidente. Mais

celui-ci était auprès d’eux comme un maître auprès d’élèves: un maître

en malpropreté, en goinfrerie, en mauvaise tenue: et jamais elles

n’avaient rien vu de semblable. Son sans-gêne surtout les étonna.

Assurément, les fermiers reçus par elles vidaient leur verre d’un trait

en disant: «A la vôtre!» Mais ils n’en jetaient pas les dernières

gouttes à terre avant de le poser. Ils coupaient bien leur pain avec

leur gros couteau à manche de corne qu’ils déposaient furtivement à côté

de celui du service, mais ils n’auraient pas osé le substituer à la

fourchette pour «saucer» les bouchées... Elles n’avaient jamais vu, non

plus, un être humain à table, pas même le rudimentaire père Oursel,

gratter de ce même couteau ouvert la paume de sa main...

Fanny détournait les yeux, gênée d’une gêne inconnue qui grandissait de

ce que Berthe ne quittait pas le soldat du regard.

Et le pire, c’était la conversation qu’il fallait soutenir, puisque le

silence est la dernière solution que puissent adopter des êtres qui

s’affrontent avec danger. Heureusement, le gars de Bures était de ceux

qui n’admettent guère de concurrence au sacerdoce des mâchoires, et il

se borna à des réponses en monosyllabes. Pourtant, la loi formelle des

repas humains exigea des paroles plus fréquentes à mesure que celui-ci

avançait. Et la torture de Fanny la silencieuse fut de trouver ces

paroles pour les jeter entre ces deux êtres qui s’observaient avec la

ruse de deux ennemis sur la défensive.

Une fois lancé sur le sujet de Bures, il parut que le gars y serait

enfin inépuisable. Ce fut un monologue sur le pays, la terre, les

habitants, le maire, l’adjoint, l’institutrice, le curé, le cafetier et

le boulanger, et un tel, et une telle, leurs fermes et leurs bestiaux.

Le dessert passa ainsi, et le café, qu’il fallut arroser d’un marc dont

le gars vida à demi le flacon précieux.

Son parler gras de Normand du pays d’herbages sonnait et roulait dans la

petite pièce close, mais rien de lui ne se laissait voit à travers, rien

qui pût saisir et plaire, rien qui pût révéler ce qu’il était vraiment,

d’être et d’âme.

Berthe, dont Fanny scrutait la figure à la dérobée pour y lire son

impression, pour y découvrir une idée directrice, quelque chose de

stable dans le tourbillon qui l’emportait, Berthe avait éteint son

expression, et ne laissait rien voir. Enfin, comme le narrateur arrivait

à un point mort, elle se leva.

--Eh bien, mon ami, on a été bien content de vous recevoir, mais,

maintenant, nous avons à sortir.

Le gars se leva à regret.

--Vous êtes bien honnêtes, dit-il. Je ne serais pas venu à Beuzeboc sans

venir vous voir.

Une intention voilée se fit sentir dans sa voix. Berthe la négligea dans

sa réponse.

--A la bonne heure, dit-elle d’un ton qui sonna dur. Vous savez ce qu’il

faut faire. Si jamais vous revenez, nous vous recevrons avec plaisir...

Elle hésita un peu:

--...comme aujourd’hui.

--Merci, répliqua-t-il en souriant comme à l’ouïe d’une excellente

plaisanterie.

Berthe lui tendit la main. Il la prit et la serra mollement, puis-celle

de Fanny. Il les regarda encore l’une après l’autre, avant de se

diriger vers la porte.

Quand il eut recouvré son ceinturon et son képi et que les deux sœurs

furent auprès de lui dans le corridor, au fond duquel on apercevait la

porte avec ses clefs et ses verrous, il dit encore:

--C’est tout pour aujourd’hui.

Et, sur ce mot, seul de tous ceux qu’il avait prononcés, à contenir un

peu de ses intentions, il s’en alla.

La porte se referma sur lui avec ce son rassurant pour ceux qui viennent

de mettre le danger dehors. Derrière, les deux sœurs se regardèrent.

--Il n’a rien dit! fit Berthe d’un ton de triomphe.

Fanny ne répondit pas. Aucune parole ne lui venait. C’était comme un

rêve qui finissait, un rêve dont elle s’éveillait sans savoir ce qu’il

fallait en conserver. Heureusement, Berthe pensait pour elle et

possédait déjà une opinion définitive sur l’étourdissante aventure. Elle

l’entraîna dans sa chambre et, sans la laisser se reprendre, commença

son siège.

--Eh bien, en voilà une affaire! dit-elle en croisant dramatiquement les

bras sur sa forte poitrine. J’en suis encore toute _étremblée_.

Bien assise sur ses bases, elle respirait la force et le courage. Fanny

osa presque le penser, en cherchant une réponse qui ne fût point

téméraire. Enfin, elle dit:

--Moi aussi.

Berthe la toisa:

--Toi aussi? Ah! toi aussi, pourquoi donc?

Fanny détourna les yeux. L’autre reprit sévèrement:

--Il fallait trembler quand tu as commencé. Tout ça ne serait pas

arrivé, et je n’en serais pas là, moi, à supporter ce que faut que je

supporte!...

L’orage passa. Une éclaircie de raison apparut.

--Mais, enfin, comment nous a-t-il retrouvées? C’est ça qui me passe.

Fanny osa placer:

--Il a dit: «Vous y êtes allées...»

--Oui, oui, il nous a espionnées: au bout de dix ans, si c’est possible!

Mais, tout de même. Oh! il sera revenu à Bures, il aura été voir ces

Malandain et la femme du greffier. Mais personne ne savait d’où nous

venions...

Le joug: roman · 第 14 / 34 题