L’année s’écoulait, scandée au rythme des grandes fêtes. Pour les deux
sœurs, la vie s’activait ou se ralentissait avec elles. Mais cette
saison-là prenait aux yeux de Fanny une signification nouvelle, car
c’était la première fois que le grand espoir de l’amour mûrissait en
elle.
Les semaines de Passion vinrent et s’en allèrent dans un printemps
précoce qui réveilla brusquement la terre glacée sous les brumes
normandes. Il y eut les sorties pour les services du soir de la semaine
sainte, alors qu’une seule étoile s’allumait dans un ciel indiciblement
violet et que l’air semblait presque tiède.
Les sœurs «montaient» au temple et toujours retentissait derrière elle
et au fond de la poitrine de Fanny le pas vif de l’instituteur.
Il remplissait les fonctions de lecteur et, de leur banc, les
demoiselles voyaient sa haute taille se dresser au-dessus de la petite
chaire placée à l’ombre de la grande. Dans sa bouche, la liturgie
prenait pour Fanny une beauté plus grande, plus poignante, et les
commandements tonnaient avec leurs défenses et leurs sanctions,
terriblement.
Il chantait aussi à pleine voix, entraînant les auditeurs clairsemés du
début du service, le long des psaumes aux paroles naïves et profondes:
_Comme la cire fond au feu,_
_Ainsi des méchants devant Dieu_
_La force est consumé-é-e..._
Et Fanny sentait un bonheur confus, parce que sa voix se mêlait en un
mariage mystique à la voix qui dominait toutes les autres.
Cependant, Berthe changeait d’attitude. Ce soupçon que Fanny avait senti
peser sur elle s’était sans doute apaisé, car elle n’en montrait plus
rien et recevait avec émotion les attentions du voisin.
Dans les maisons qu’elles fréquentaient, on les interrogeait sur M.
Froment et on racontait ce qu’on avait appris sur lui. C’est ainsi
qu’elles surent son histoire, de la bouche de Mme Gallier.
Il était de Picardie, cette province qui fournit tous les instituteurs
protestants de la région. Et il se trouvait quelque peu en disgrâce à
l’école de Beuzeboc, à cause d’une grande ombre d’amour qui
l’enveloppait. On disait cela à voix basse, comme si ces choses de
mystère ne supportaient ni le jour ni le bruit, ou comme s’il avait été
là, à écouter.
C’était, dans la grande ville de l’Ouest, où il se trouvait: une femme
mariée qui s’était tuée pour lui. On ne savait pas bien le rôle de M.
Froment dans la tragédie. Pas tout à fait répréhensible assurément
puisqu’il exerçait toujours. Il lui en restait comme un reflet de
fatalité plutôt que de culpabilité, qui s’attachait à lui, à tous ses
mouvements, et le transformait en héros d’amour dans la fadeur ambiante
des gens et des choses.
--Et, concluait pathétiquement Mme Gallier, on dit qu’il ne s’est jamais
consolé.
Berthe interrogea avec une espèce d’avidité.
--Vraiment? Mais y a-t-il longtemps?
Mme Gallier passa avec incertitude ses mains rêches sur son tablier de
moire.
--Je crois qu’il y a cinq ou six ans.
--Alors, on l’a envoyé dans un petit poste avant de le nommer ici?
--Mais oui, il vient de l’Eure; d’un bourg, je crois.
Fanny écoutait sans rien dire, comme toujours, mais tellement mieux que
tous ceux qui sont distraits par leurs propres paroles. Et il arrivait
généralement que les autres posaient les questions qu’elle aurait voulu
poser elle-même.
--Et a-t-il encore ses parents?
--Non, personne, personne. C’est un orphelin, sans frères, ni sœurs,
tout seul.
Fanny pensa comme elle le faisait quand on prononçait ce mot devant
elle: «Il est comme mon petit Félix!»
Car, au fond d’elle-même, il ne restait plus que ceci de son malheur
lointain: le nom de son fils et, puisqu’il faut bien se représenter un
être, une silhouette qui restait indécise entre l’enfant et l’homme. La
catastrophe presque disparue, comme la figure du coupable, comme la
lettre et comme le voyage, tout s’enlisait sous le sable mouvant des
jours et des habitudes que la marée de la vie apportait sans relâche.
Et cette similitude de sort avec son fils fut encore quelque chose qui
l’attira vers le bel homme romantique et triste.
Souvent, elle montait dans les anciennes «étentes» à coton de la
fabrique désaffectée qui bordaient la ruelle. Et là, elle regardait
vivre l’école, dont le petit peuple, épelant, chantant, récitant,
n’était que le reflet du maître. Entre les lames de bois inclinées, elle
ne voyait rien que le toit, les fenêtres ouvertes, le jardin, mais cet
espionnage furtif la remplissait d’un émoi un peu coupable.
La Pentecôte vint dans la gloire fleurie des pommiers. L’œil fatigué de
blancheurs ne distinguait plus, au long des routes, les jeunes filles
marchant sous leurs voiles, des arbres escaladant les pentes sous leur
parasol neigeux. Il y eut un beau service, plein de chants éclatants, et
l’émotion de l’Eglise autour de ses lis emplit le vieux temple. Ce
jour-là, pour la première fois, Fanny sentit son cœur chanter l’hosanna
en elle.
Lentement, elle s’éveillait à l’amour, comme ces roses d’automne qui
éclosent avec tant de peine à travers les froides rosées, les nuits
glacées et les pâles soleils et qu’un jour glorieux d’octobre vient
enfin ouvrir jusqu’au calice. Le miracle commença vraiment pour elle par
cette Pentecôte.
Ce fut chez M. Poirier, le pasteur, qu’ils se rencontrèrent, cette
après-midi-là. Les sœurs, ayant décidé cette visite nécessaire,
«montèrent» au presbytère vers cinq heures. Sur le seuil du salon, Fanny
eut un mouvement de recul. M. Froment était là, assis dans un fauteuil
et qui lui souriait, comme s’il l’attendait. Et, dès ce moment, ils
furent isolés des autres, et sans l’embarras qu’on éprouve dans un
tête-à-tête trop ardemment désiré.
Ils sortirent au jardin que fleurissaient de grands rhododendrons
pourpres, violets et blancs et une azalée arborescente couleur de feu,
unique dans la ville. Quelques dames en visite et le pasteur marchaient
lentement le long des allées. Fanny et l’instituteur se trouvaient l’un
près de l’autre et Berthe, prise malgré elle par Mme Poirier, ne pouvait
intervenir.
Ils allaient sans rien dire. Sous sa toque de paille et de ruban, le
profil de Fanny descendait purement et, pour la première fois, elle
songeait: «Est-ce que je suis bien?»
Les minutes s’ajoutaient les unes aux autres, et le silence, dangereux
de pensées, devint enfin intolérable. Alors Silas Froment commença une
phrase quelconque, d’une voix qui tremblait un peu.
Il n’y eut rien de plus ce jour-là. Mais, pour Fanny, le miracle avait
eu lieu. Cette voix d’homme, cette voix virile et chaude qui, pour elle,
s’était cassée dans l’émotion, contenait un aveu qui surpassait son
attente.
Des jours, elle en vécut. Elle se disait: «Je suis sûre maintenant que
c’est moi qu’il aime.» Et toute une théorie de rêves très purs et un peu
enfantins se déroulaient dans sa tête de quarante ans, nourris du peu
de littérature qu’elle possédait, car sa triste expérience était d’autre
sorte et ne lui servait pas plus que si elle avait appartenu à une
autre.
Cependant, la petite ville aux yeux vigilants ne faisait encore que les
regarder. Ils se voyaient chez des tiers, au hasard des visites et,
parfois, en une de ces conduites du soir, qui sont de rigueur. Jamais le
voisin n’était entré chez les sœurs, et leurs rencontres sur la route,
leurs conversations à la petite porte de la ruelle se trouvaient déjà
soigneusement cataloguées, étiquetées dans l’herbier de la médisance,
pour en sortir en temps voulu.
Cela n’allait guère plus loin pour le moment. D’ailleurs, en province,
on ne médit que d’un couple, et cette cour timide, qui se passait à
trois, ne tombait pas sous la critique. Surtout on ignorait laquelle des
deux sœurs pouvait être l’élue, et la critique a besoin, pour se
manifester, d’une sorte de certitude. On disait donc seulement, en
voyant les deux sœurs revenir du temple, tandis que l’instituteur les
suivait de loin ou quand, les ayant rattrapées, il s’arrêtait pour une
conversation de cinq minutes à la grille: «M. Froment est bien aimable
avec ces demoiselles.»
L’opinion générale croyait qu’il choisirait Berthe.
Entre les deux sœurs, pourtant, la balance paraissait tellement égale
que la jalousie de Berthe, si prompte à l’ordinaire, ne s’éveillait pas.
Quand elle parlait à Fanny du voisin, sa figure se pavoisait d’espoir,
tant que l’autre, gênée, détournait les yeux. Mais son silence habituel
l’environnait si bien et Berthe songeait si peu à l’observer que son
embarras ne comptait pas.
Elle traversait cette période cruelle et délicieuse que toutes les
femmes ont connue à un moment quelconque de leur vie profonde, et dont
l’âge ne fait que doubler l’amère douceur, puisqu’il y mêle le goût de
cendre de l’avenir déjà presque consommé. Elle se disait: «C’est la
dernière fois, la dernière. Après, personne ne me regardera plus comme
cela.»
Des dates tombèrent encore: la Fête-Dieu, le 14 juillet qui étend sur la
vallée un réseau de sonneries de clairon et finit en apothéose avec les
fusées du feu d’artifice. Fanny sentait le temps s’écouler avec la joie
de sentir mûrir son bonheur et la crainte horrible de ne jamais pouvoir
le cueillir.
Enfin le jour fut là, si tôt qu’il la prit au dépourvu, comme toutes les
choses trop espérées.
C’était un chaud après-midi de juillet, où le ciel, d’un bleu sombre,
roulait de gros nuages blancs au-dessus de la vallée qu’ils suivaient
jusqu’à la Seine, cachée derrière les dernières collines de l’horizon.
Berthe partit faire en ville quelques courses qui la retiendraient une
couple d’heures. D’ailleurs, elle caressait secrètement l’espoir de se
faire offrir, chez une des vieilles dames de leur société, un de ces
petits goûters soignés que les femmes sans hommes préfèrent aux repas
classiques.
Fanny, un peu alanguie par la chaleur, préféra rester, et sa sœur,
contre son habitude, n’essaya pas de la contraindre. Vers quatre heures,
elle songea à descendre au jardin où elle devait couper quelques
légumes.
Au fond, la petite porte brune de la ruelle, qui l’attirait toujours
magnétiquement, était fermée. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle. Le
père Oursel préparait des rames sous le hangar, avec cette patience des
gens âgés pour lesquels le temps paraît si singulièrement indéfini. D’un
geste machinal elle tira la ceinture de la blouse mauve qu’elle portait,
rajusta l’empiècement carré formé par un ruban de velours noir, redressa
son petit tablier de maison en cotonnade du pays. Son manque d’éclat
même, la rareté de ses gestes, la lenteur de son allure lui donnaient
quelque chose d’apaisant, de rafraîchissant dans la langueur oppressante
du jour. Elle avait pris le _Journal de Rouen_ pour le lire sur le banc
ombragé; mais, quand elle vit le désert qu’était le jardin brûlant, sous
le soleil, elle plia le papier en deux pour s’en coiffer.
Elle revint du carré avec trois artichauts à la main, comme un bouquet.
Cette fois, elle dut passer près de la petite porte et, malgré tout ce
qu’elle s’était défendu en raisonnant, elle posa les doigts sur la
clenche de fer triangulaire. Le métal brûlait si fort qu’elle le lâcha
aussitôt. Et cette défense naturelle de la serrure décida tout à fait
l’instinct qui la guidait. Elle ouvrit la porte.
De l’autre côté de la ruelle, Silas Froment ouvrait la sienne.
De saisissement, ils ne dirent rien, tout d’abord, se regardant à
satiété. Et puis ils se déprirent enfin des yeux, et cherchèrent les
paroles qu’il fallait.
--Ah! dit Silas. Ça, par exemple! c’est une rencontre inattendue.
Et, comme ils se rendaient compte combien elle avait été attendue et
espérée, ils sourirent ensemble d’un air contraint.
Sans bouger de sa porte, Fanny tendit la main. L’instituteur fit alors
un pas pour la prendre. Et quand il tint, cette main, petite, fraîche et
fondante dans la sienne, quelque chose de résolu passa dans ses yeux
incertains, et il dit:
--Je voulais justement vous parler, mademoiselle Bernage, et j’avoue
qu’en ouvrant cette porte, j’espérais beaucoup qu’un heureux hasard...
Sa phrase continua longuement. Ainsi que toujours, il parlait avec soin,
avec recherche, avec satisfaction. Fanny l’écoutait, charmée, comme si
jamais elle ne se lasserait de l’entendre sous le soleil implacable qui
flambait entre les murs de la ruelle. Et ce ne fut que quand il eut fini
qu’elle comprit tout à fait le sens de ce qu’il disait. Il voulait lui
parler! Du coup, elle eut un tremblement, et ses mains fraîches se
glacèrent. Enfin, elle dit:
--Me parler, monsieur Froment, vraiment?
Il se pencha et dit gravement:
--Oui, j’ai quelque chose à vous demander.
Elle osa le regarder en face, de ses yeux pâles et, dès cet instant,
elle sut ce qu’il avait à lui dire et ce qu’elle lui répondrait.
Pourtant, l’habitude, la réserve la retenaient là sur cette porte
qu’elle n’osait livrer. Et elle dit:
--Mais...
Il comprit, et, indiquant son jardin à lui, qui, derrière l’ombre portée
de l’école à cette heure-là, semblait un asile de fraîcheur, il dit:
--Si vous voulez!
Elle eut un geste de défense, et recula sur le seuil. Alors, avec
respect et autorité, il passa devant elle, et referma la porte.
--Vous êtes seule? demanda-t-il.
Elle fit oui, de la tête, soulagée, à présent qu’il était entré, de
n’avoir plus à choisir. Il fit un geste du côté du père Oursel.
--Et votre domestique?
--Le père Oursel ne parle jamais. D’ailleurs il est sourd.
Il saisit doucement le bras de Fanny et la guida vers le banc ombragé du
noisetier. Quand elle fut assise, elle s’aperçut avec confusion qu’elle
tenait les trois artichauts et qu’elle était encore coiffée du journal.
Elle l’enleva à la hâte pour le déposer sur le banc, sous les légumes,
et lissa un peu ses cheveux. Ses pensées tournaient avec rapidité
derrière son front. Elle se demandait avec crainte: «Comment est-ce,
comment est-ce, un homme qui vous demande?» car elle n’avait gardé de
l’amour que l’effroi des gestes et des propos. Et l’herbager qui était
venu à brûle-pourpoint se proposer était d’une autre sphère que le
maître d’école.
Cependant, Silas Froment semblait se recueillir. Le bourdonnement
continu de la fabrique d’en face remplissait l’air. Sans tourner la
tête, elle le voyait, beau, sévère, avec sa tempe argentée et son grand
air de sagesse; et elle se disait: «Jamais, jamais, je ne pourrais lui
dire!» Alors, cela déborda de ses lèvres, comme ces nausées que rien au
monde ne peut retenir, et elle dit:
--Monsieur Froment, moi aussi...
Surpris, il la regarda. Surpris, du son de sa voix, mais non des paroles
qu’il ne comprenait même pas. Alors ce regard trop doux l’arrêta; elle
sut qu’elle ne trouverait jamais les mots nécessaires, et, un peu
lâchement, elle voulut l’entendre d’abord. Elle savait bien que son
silence faisait parler les autres.
Il attendit un instant, toujours en la regardant, et il dit enfin:
--Mademoiselle, vous trouvez très singulière ma démarche, mais il
fallait que je vous parle. Nous ne nous voyons jamais que par hasard et
au milieu des autres... et j’avais besoin de vous voir seule.
Il s’embarrassait, se perdait dans le lacis des mots qui se refermait
sur lui. Une pause lui redonna son sang-froid. Il continua:
--Vous a-t-on parlé de moi?
Fanny fit oui de la tête.
--Ah! dit-il, c’est ce que je pensais.
Il s’arrêta quelques secondes, comme indécis sur ce qu’il allait dire,
puis, avec un geste qui balayait, il reprit:
--Eh bien, tout cela, c’est du passé; j’ai résolu de vivre une nouvelle
vie et, pourtant, je n’en trouvais pas le courage. Mais je vous ai vue,
j’ai compris que c’était vous qui pouviez m’aider. Mademoiselle,
voulez-vous m’épouser?
Fanny ferma les yeux pour savourer son bonheur avant que rien ne s’y
mêlât.
C’était ainsi, c’était ainsi! Respectueux, doux et ardent à la fois, la
tête découverte et les yeux implorants, toute la force agenouillée
devant la faiblesse, voilà comme elle avait toujours rêvé un amoureux.
Elle ouvrit les yeux. Il n’avait pas parlé d’amour. Alors elle dit, le
visage détourné, avec cette confusion que les femmes savent qu’elles
_doivent_ montrer:
--C’est un grand honneur, monsieur, je ne vous dis pas non.
Il se redressa, comme fouetté dans son orgueil. Elle eut peur et étendit
la main:
--Mais, peut-être, seulement...
Il se pencha, prit sa main dans les siennes, qui tremblaient.
--Je serai si heureux, Fanny, voulez-vous?
Elle sentit qu’il lui était aussi impossible de dire non que de se lever
et de s’en aller. Et son silence acquiesça.
Il serra encore sa main avant de la laisser aller. Et ce fut tout. Leur
situation à découvert sur le banc, la proximité du père Oursel, qu’on
voyait toujours remuer des branchages, les obligeait à garder
l’apparence, qu’ils devaient avoir, de deux voisins causant de choses
indifférentes.
Et puis Silas Froment se leva et, machinalement, Fanny reprit les
artichauts. Alors, rapidement, il se baissa et, la figure tout près de
la sienne il dit à voix basse:
--Vous m’avez promis, vous m’avez promis.
Il allait peut-être l’embrasser, mais, prise d’un émoi singulier en
revoyant, après plus de vingt ans, la figure d’un homme auprès de la
sienne, elle retira un peu la tête. Il reprenait:
--Il faut que je m’en aille. Quand nous verrons-nous?
Alors, d’un seul coup, tous ses soucis redescendirent sur elle: Berthe
et sa jalousie, son opposition possible, et, surtout, ce secret qu’il
fallait avouer. Et, pour aller au plus vite, elle dit:
--Non, non, je ne veux pas qu’on le sache encore, pas encore.
Elle parlait avec une hâte et une ardeur qui lui étaient si étrangères
qu’il la considéra étonné.
--Ah! dit-il.
Il réfléchit un peu et ajouta:
--Il faut que nous soyons mariés à la rentrée.
Il avait pris ce ton de certitude avec lequel les hommes ordonnent ces
choses. Fanny eut un frisson d’angoisse. Comment lui dire? Elle
commença:
--J’aime mieux que ma sœur...
Il l’interrompit:
--Mais vous ne dépendez de personne, ni moi non plus. C’est ce qu’il y a
de bien dans un mariage comme le nôtre. Voulez-vous que je lui parle?
Avec épouvante elle le regarda. Voyons, il fallait lui dire. Mais quoi?
quels mots trouver pour parler de ce passé oublié, mort, en poussière?
Vingt ans, plus de vingt ans! Elle savait si mal parler des choses de
tous les jours, comment pourrait-elle parler de cela? Elle cherchait
avec désespoir les paroles qu’il fallait. Et, en levant les yeux sur
lui, elle vit qu’il souriait et que toute sa belle figure avait pris un
air de tendresse. Il se pencha, saisit sa tête entre ses mains et, sans
la baiser, l’appuya contre la sienne. Ce fut si doux qu’elle défaillit
de joie en fermant les yeux. Quand elle les rouvrit, elle était seule.
De la porte, il lui envoyait un dernier geste d’adieu; et Berthe ouvrait
la grille.