Berthe continua:
--Et qu’est-ce que nous allons faire?
--Faire? répéta Fanny.
--Oui. Puisque ce Félix nous a retrouvées, il fera ce qu’il veut ici en
croyant qu’on a peur du scandale.
Fanny baissa la tête. Elle sentait la toute-puissance de cette
argumentation. Et ces mots prononcés lui faisaient voir, en effet, le
scandale et l’horreur rejaillissante.
--Tu n’as jamais rien à dire! reprit Berthe avec violence. Pourtant,
c’est toi qui devrais t’occuper de tout ça! Enfin, as-tu une idée?
Fanny ouvrit les mains. Une idée? Comme si on pouvait avoir une idée à
soi dans un pareil désordre d’événements! Alors, Berthe continua avec
cet air de sagesse bornée qu’elle avait quand elle étalait ses
raisonnements:
--Eh bien, moi, j’en ai déjà une.
Elle se baissa pour tenir les yeux de Fanny dans les siens et pénétrer
ainsi avec effraction dans sa volonté.
--Ce garçon-là, reprit-elle, est venu pour se cramponner à nous. Et
comme _nous_ dépassons ses espérances--même alors, elle ne pouvait se
résoudre à dire «tu»--il ne nous lâchera pas. Mais il est soldat et les
soldats ne font pas ce qu’ils veulent. Il a dit qu’il était en
permission de quinze jours. Alors, pour bien lui montrer que nous ne
voulons plus le voir, nous allons partir.
Elle regarda triomphalement Fanny stupéfaite.
--Partir, partir, bégaya-t-elle.
Berthe, un grand air de jouissance sur sa grosse figure, la laissa un
instant ainsi, comme pour exprimer ce que la situation lui donnait de
supériorité. Puis, elle se décida:
--Partir, il n’y a que ça. Nous en aller. Disparaître.
Elle accumulait les synonymes avec une complaisance visible, comme s’ils
augmentaient le mérite de sa trouvaille.
--Oui, c’est le seul moyen. Qu’est-ce que tu veux qu’il dise devant une
porte fermée? Car il veut nous faire marcher, va, ce gars-là, nous faire
marcher, en argent et en tout.
L’appréhension et la colère lui coupèrent le souffle. Elle s’arrêta.
Fanny regardait le rai de soleil qui passait à travers les persiennes
rapprochées et qui amenait le souvenir de juillet dans la chambre
fraîche.
Berthe reprit:
--Nous allons faire deux valises et partir ce soir. Il y a un train qui
quitte Beuzeboc sur les neuf heures. Mais nous n’allons pas traverser la
ville! Pas si bêtes, pour le rencontrer! Nous allons prendre le train à
Gruville.
Elle se tut, et, comme Fanny n’objectait rien, elle continua:
--Tu ne dis rien? Tu ne demandes même pas où nous irons?
--Eh bien où? fit docilement l’aînée.
--A Paris.
Le mot tomba dans la pièce avec ce son magique qu’il a partout. Fanny
s’était levée.
--A Paris, à Paris...
--Oui. Il faut faire ce qu’il faut, et il n’y a pas d’autre moyen. Je
veux te sauver, ma pauv’ fille. Tu n’as pas plus de défense qu’un enfant
nouveau-né et ce gars-là, vois-tu, c’est un malin!
Comme toujours, elle jetait sur l’autre ses flots de paroles pour la
submerger. Et Fanny, déjà, perdait pied.
--Tu crois, demanda-t-elle faiblement, tu crois?
--Si je crois! Mais si nous restons, il sera ici demain, après-demain,
tous les jours. Et alors les suppositions, les potins, les cancans...
Qu’est-ce que nous dirons, hein? Et qu’est-ce qu’il dira, lui, partout?
Fanny osa:
--Mais, si nous partons, il peut parler tout de même?
--Non, dit la grosse cadette avec décision, il n’osera pas semer en
notre absence une chose pareille. Et puis il détruirait tout en faisant
ça. Non, il se fatiguera en voyant qu’on ne tient pas compte de lui et
il n’osera pas poursuivre. La peur, ça compte aussi, tu sais! Et,
attaquer des gens comme nous, considérés dans le pays, ça ne se fait pas
comme ça.
--Alors? dit Fanny timidement.
Mais sa sœur lui coupa la parole:
--Non, non, il ne faut pas dire: «Alors nous n’avons qu’à rester», parce
que rester, c’est l’accepter. Si tu ne comprends pas la différence, tu
es bien simple, ma pauvre fille!
Elle la dominait de sa masse et de sa décision, et Fanny, encore une
fois, comprit que sa cadette avait raison et qu’il fallait accepter le
joug sans lequel elle n’était pas capable de se diriger.
--Fais ta valise, ma fille, jeta la grosse Berthe en s’en allant. Juste
ce qu’il faut. Quinze jours.
Fanny s’accrocha à ce détail effrayant:
--Mais quoi! comme ça, à Paris? Moi qui n’y ai été qu’une fois...
Berthe secoua la tête.
--Ce n’est pas un voyage d’agrément. C’est un grand ennui qui nous
arrive.
--Et de la dépense, plaça Fanny.
Berthe se recula dans la porte pour la toiser.
--L’honneur d’abord! comme disait défunte maman, fit-elle avec noblesse.
Elle se tourna et sortit.
Fanny s’assit, accablée. La honte, la peur, l’angoisse venaient
d’étouffer quelque chose en elle, quelque chose qui était la joie
maternelle ou, simplement, le sentiment de la maternité. Elle songea
qu’elles n’avaient parlé que par sous-entendus et que les mots qui
créent les choses ne s’étaient pas trouvé prononcés. Ah! si Berthe eût
dit: «C’est ton fils, l’aimes-tu? le veux-tu?», elle n’aurait jamais
trouvé en elle la force de dire non.
Et elle osa songer encore:
«C’est avec lui que je serais partie.»