Le père Oursel déposa auprès de l’âtre ses sabots qu’il tenait à la main
et dit:
--Le nouvel instituteur est arrivé.
Sa voix, tout à fait cassée maintenant, fit un bruit de grêle dans la
vaste cuisine, mais les deux sœurs n’y entendirent pas cet accent
prophétique des paroles qui vont modifier le cours de la vie.
Elles se tenaient toutes les deux auprès du feu qui montait dans la
grande cheminée à la mode d’autrefois qu’elles n’avaient jamais voulu
changer. Pourtant, la cuisinière ronflait au bout de son tuyau coudé au
centre de la pièce, unissant ainsi, à l’image de ses maîtresses, le
présent à l’avenir. Ensemble, elles levèrent la tête, puisqu’il faut
toujours considérer la bouche d’où sort une nouvelle. Et Berthe dit:
--Comment, déjà?
Le vieillard branla sa tête sèchement sculptée en plein bois.
--Oui, il sera venu avant son mobilier. Fallait, faut croire.
Berthe réfléchit un moment, et proféra d’un ton sentencieux:
--Une école ne peut pas s’arrêter. Quand le vieux M. Auzoux est mort,
j’ai bien pensé que son remplaçant ne tarderait pas à arriver.
Les années écoulées avaient renforcé en elle ce désir d’avoir toujours
raison, ce bonheur d’avoir prédit les choses, de les avoir connues avant
chacun. Et, dans les moindres futilités, comme dans les événements
graves, elle commençait d’abord par vérifier avec complaisance
l’exactitude de ses prophéties. Fanny arrêta le mouvement machinal de
ses mains qui épluchaient des pommes de terre et demanda de sa douce
voix un peu lassée:
--Vous venez de le voir, père Oursel?
Le bonhomme secoua la tête pour affirmer. Il parlait si peu que deux
phrases de suite lui paraissaient une coupable prodigalité, comme si
tous ses mots lui étaient comptés jusqu’à sa mort et qu’il en sût le
nombre.
Berthe répondit à sa place:
--Bien sûr qu’il l’a vu, puisqu’il en parle.
Et, combattue entre son désir de prédire et son besoin d’apprendre, elle
ajouta, mais plus comme une affirmation que comme une question:
--Sans doute qu’il amène sa famille avec lui.
Le père Oursel fit non. Elle s’oublia jusqu’à le regarder avec
étonnement.
--Il serait garçon? Un jeune, alors, un remplaçant?
Au fond de sa gorge râpeuse le vieil homme râcla des sons qui faisaient
au total:
--Bel homme, déjà vieux.
Le soleil convalescent de février entrait par les carreaux de la fenêtre
qui montrait la chevelure des arbres poudrée d’un givre étincelant sur
un ciel d’un pâle bleu de cristal. Quelque chose de nouveau parut entrer
dans la pièce avec les rayons ressuscités, quelque chose de frémissant:
une ombre d’aventure qui pointait au fond de la vie monotone et déserte
des deux sœurs.
Pâle clarté de février, paroles éparses dans la pièce: «Un bel homme,
déjà vieux.» Ce fut ainsi que Silas Froment entra dans l’existence des
demoiselles Bernage.
* * * * *
Un mois plus tard, tout ce qui était à apprendre sur le nouveau voisin
se trouvait su, grâce à Berthe. Célibataire de quarante-cinq ans,
l’instituteur montrait une belle carrure dans sa haute taille. Des
cheveux noirs grisonnaient aux tempes. Son masque rasé se découpait avec
la sécheresse d’une médaille. Il vivait seul, absolument seul. Une
vieille femme, grand’mère de l’un des élèves, engagée pour tenir son
intérieur, rapporta qu’elle n’avait guère de besogne tant monsieur
montrait de soin et de propreté.
En mars, il attaqua le jardin qui doublait l’école en longueur, à la
hauteur des toits en cascades du «bas de la ville». Son prédécesseur,
âgé et souffrant, l’avait quelque peu abandonné. Il y passa tous ses
instants de loisirs et, par les beaux jours de cette saison qui se
trouva précoce, les sœurs entendaient au-dessus de la petite ruelle
entre leurs deux jardins, ces bruits familiers du jardinage: pas lourds
des sabots bottés de terre, choc de la bêche contre un caillou, chute
de deux outils qui sonnent le fer.
Et cela donnait un sourd agrément à leur propre travail.
Aux sorties de l’école, l’instituteur accompagnait ses élèves jusque
dans la rue. Alors, cachées derrière leurs rideaux, elles le voyaient
ouvrir la porte d’où la volée des écoliers se dispersait. Il surveillait
les petits, les mettait sur le trottoir, les regardait s’éloigner.
Parfois, une mère l’arrêtait. Il inclinait sa haute taille, penchait la
tête. On le voyait sourire ou froncer le sourcil. Et les sœurs le
regardaient, de loin, fascinées, sans qu’il soupçonnât leur existence.
Un jour, pourtant, ils firent connaissance. Les deux jardins possédaient
une porte donnant sur la ruelle, et il se trouva que les deux sœurs,
l’ouvrant, trouvèrent le voisin debout sur son seuil.
Fanny fut si surprise qu’elle fit: «Ah!» et recula. Mais Berthe la
poussa en avant. L’instituteur avait fait un mouvement pour rentrer,
puis il s’arrêta, se découvrit largement. Confuses, elles passèrent;
Berthe retroussait sa jupe avec dignité et marchait à petits pas. Fanny
avait envie de courir.
Quand elles eurent terminé, au «bas de la ville», une commission sans
importance que Berthe écourta, elles reprirent la singulière petite
ruelle qui se serre entre les «étentes» des fabricants, franchit la
rivière salie par les teintures et toute la chimie des usines et finit
par des escaliers de grès abrupts, toujours peuplés d’enfants. Et elles
virent que l’instituteur était toujours là.
--Allons-nous-en, proposa Fanny.
--Par exemple, fit Berthe à demi-voix.
Elle l’entraîna dans son sillage, littéralement, car son imposante
personne, forte en chair et haute en couleur, fendait l’air comme un
flot, avec puissance et régularité. Lorsqu’elles furent à sa hauteur
l’instituteur fit un pas en avant et se découvrit encore.
--Mesdames, dit-il, nous sommes voisins, je le sais, et je suis heureux
de vous présenter mes hommages.
Berthe rougit et Fanny pâlit, mais ce fut la cadette qui retrouva la
première sa présence d’esprit.
Elle fit un pas en avant:
--Monsieur, nous sommes bien honorées vraiment.
Elle s’arrêta, embarrassée, et finit:
--Nous serons bons voisins, j’espère.
Le grand homme rasé écoutait avec déférence, son chapeau toujours à la
main, et il dit:
--J’en serai charmé pour ma part. Adieu, mesdames.
Il fit un large geste de son chapeau pour le remettre et rentra chez
lui.
Berthe fourrageait la serrure avec émotion. Enfin, la clef tourna et
elles rentrèrent.
Le soleil de quatre heures chauffait doucement le jardin. L’air avait
cette odeur de promesse si fugitive, spéciale à ce premier réveil de la
terre en certaines années.
--Crois-tu qu’il est aimable! fit Berthe.
Fanny ne répondit pas. Il n’y avait jamais besoin de répondre avec
Berthe.
--Et poli, et tout!
Elle fit encore quelques pas:
--Ça nous fera un bon voisin.
Fanny descendit pour aller du côté du poulailler et Berthe continua vers
la maison. Chacune emportait avec elle l’image du bel homme, avec sa
tête un peu argentée et sa figure où la volonté était écrite avec la
douceur; cette première image qui est la seule exacte et la seule
valable de toutes les photographies successives que la vie donnera d’un
être par la suite.
A présent, il n’y avait pas de jour qu’elles n’eussent un salut de
l’instituteur. A l’entrée ou à la sortie de onze heures et demie, à la
rentrée d’une heure et demie ou à quatre heures, le grand voisin était
là, tête nue, au milieu du flot des enfants. Et souvent Berthe se
trouvait comme par hasard à la grande barrière du jardin ou à la petite
porte de la maison, ou encore à une fenêtre d’où elle pouvait surveiller
un si grand panorama que l’école ne semblait en être qu’un infime
détail. Fanny, au contraire, se cachait près de ses poules ou bien sur
ce banc d’où on voyait la route sans être vu. Et elle apercevait
l’instituteur, le temps qu’il passait devant la barrière qui coupait le
mur.
Il entrait ainsi peu à peu dans leur vie, avec lenteur et sûreté, sans
qu’elles s’en aperçussent.
Mais ce ne fut que deux mois plus tard qu’elles firent sa connaissance
officielle.
La chose eut lieu chez le vieux M. Gallier, le pasteur en retraite. Il
habitait, sur l’ancienne route de Villebonne, une maison de briques
posée entre deux jardins comme une rose entre deux feuilles. C’était un
petit Méridional trapu et laid, avec des yeux charbonneux, d’où partait
un regard aigu sous le plissement de ses paupières lasses. Son visage
rasé portait des favoris raccourcis, selon la mode immuable des
ministres du temps: ses lèvres épaisses tombaient ainsi que les mille
plis de sa peau basanée. Il était bourru et spirituel, comme le sont les
méridionaux de montagne, avec réserve et finesse. Sa femme, une maigre
personne qui n’avait jamais voisiné avec aucune beauté, conservait à un
degré surprenant ses deux seuls avantages: un teint normand de roses et
de lis et d’épais cheveux blonds ondulés. Tout de noir vêtue depuis la
mort de son fils unique, elle portait souvent un tablier de moire qui
accrochait ses mains rugueuses de ménagère.
Mieux qu’une merveille de propreté, sa maison était la propreté réalisée
sur cette terre.
Chaque vendredi, elle donnait de petits thés à quelques personnes de la
ville. Les demoiselles Bernage y étaient souvent invitées, honneur qui
les flattait intarissablement. Avec elles, quelques vieilles dames se
retrouvaient dans le salon au beau parquet de mosaïque, deux veuves, une
demoiselle mûre et un couple âgé d’égoïstes à deux, touchants dans leur
amour prolongé.
Elles étaient là quand M. Silas Froment, leur nouveau voisin, arriva.
Rien que par sa façon d’entrer, de saluer, il mit tout à coup un peu de
vie dans la pièce triste où on osait à peine, pour s’asseoir, retirer
les sièges de leur place le long du mur. Berthe, qui échangeait une
conversation endormie avec une des veuves, parut se réveiller, et son
lourd chignon blond lança des rayons sous la lampe.
Quand on les présenta, elle inclina la tête en souriant.
--Mais, dit M. Gallier, vous êtes voisins, à propos!
Elle en convint en peu de mots. Fanny rougissait avec embarras. Tous
trois, ils se regardaient d’un air de complices, à cause de cette
entente tacite avec laquelle ils évitaient de parler de leur première
entrevue.
A présent, tout le salon était ranimé. M. Gallier préparait une
conversation politique: l’autre vieillard s’approchait de l’instituteur,
car, par cette loi mystérieuse qui régit les salons de province et
quelques autres, les trois hommes se rejoignaient déjà. Mme Gallier
souriait d’un air rêveur, en songeant que son fils pourrait être aussi
un bel homme fort et dominateur. Berthe et Fanny vibraient encore des
paroles dites et des paroles sous-entendues. La demoiselle mûre essayait
instinctivement le plus seyant des sourires et les vieilles dames, ne
pouvant mieux, laissaient paraître un regard attentif sur leurs visages
endormis.
Fanny regardait tout cela comme en un rêve, sans comprendre d’où
arrivait cette douceur qui venait de se répandre dans la pièce depuis un
moment, sentant seulement, comme les autres, l’attrait de la nouveauté,
le désir de briller et tout ce qu’amenait enfin la présence d’un homme.
A certains moments, par-dessus les épaules des messieurs, tournés pour
la discussion, les sœurs rencontraient un regard de malice lancé par les
beaux yeux bruns de M. Froment. Et quelque chose d’inconnu, comme une
ivresse légère, montait à la tête de Fanny, plus silencieuse que jamais,
avec son air sage et ses mains croisées sur ses genoux.
Le thé arriva et fit diversion. Il était toujours excellent, comme dans
toutes les petites villes normandes qui, d’instinct ou d’atavisme,
comprennent les choses d’Angleterre. Un gâteau aux raisins, fait à la
maison, circulait, ainsi que deux coupes de gâteaux «à deux sous» de
chez le pâtissier. Les veuves et la demoiselle minaudèrent: «Qu’est-ce
que je vais prendre?», tandis que leur choix visait une «conversation»
ou un «royau» arrêté entre tous dès l’entrée des plateaux.
Les messieurs, appelés, se rapprochèrent. Mais, encore, ils se
retrouvèrent alignés tous les trois comme les chaînons d’une
indestructible chaîne, entre les alignements de dames. La conversation
confidentielle qui déferlait par petites vagues mortes s’arrêta tout à
fait, comme si, tout naturellement, le silence nécessaire se préparait
pour ces longues histoires que les hommes racontent en s’écoutant
parler.
Silas Froment était en face de Fanny. Et, malgré tous ses efforts, elle
ne pouvait s’empêcher de le regarder. Elle ne se lassait pas de la
courbe de ses sourcils, qui venait si exactement mourir à l’arête
délicate et ferme de son nez. A la dérobée, entre une réponse donnée et
un silence attentif, il jetait aussi les yeux sur elle avec un intérêt
mystérieux qu’elle sentait et qui faisait courir son sang plus vite,
selon un rythme qu’elle ne connaissait pas, car elle était vierge de
sens, sinon de corps.
Berthe parlait et riait. Son cou et sa gorge robustes tendaient la soie
de son corsage bleu marine ourlé d’une dentelle blanche; elle était la
femme la plus femme de la réunion, et Fanny le sentait. Mais elle voyait
le regard de l’instituteur glisser sur elle avec indifférence et
chercher le sien.
L’heure du départ arriva. Les dames se levèrent avec de petits cris
effrayés.
--Comme il est tard!
--On ne va pas vous prendre, affirmait le vieillard à la demoiselle
mûre.
Il y eut le brouhaha des conversations décousues du départ:
--Y a-t-il de la lune seulement?
--Quel froid pour la saison!
--C’est pourtant le printemps dans trois jours!
--Au revoir et merci de votre bonne soirée.
--Et adieu, mes amis!
--Alfred, éclairez ces dames.
La bonne Mme Gallier prononça:
--M. Froment et ces demoiselles Bernage s’en vont ensemble, comme de
juste.
--Je crois que c’est pas possible de faire autrement, dit Berthe
gracieusement.
L’instituteur protesta de sa bonne volonté et ils sortirent dans la rue
baignée de lune. Le vieux couple les accompagna jusqu’au bas de la
route en pente. Là, il y eut encore des adieux, des mots qui sonnaient
plus fort qu’on n’aurait voulu dans l’air froid, et qui allaient frapper
dans les fenêtres des maisons endormies. Et puis les demoiselles s’en
allèrent avec leur cavalier. C’était la première fois de leur vie
qu’elles se trouvaient seules dans la rue avec un homme à marier. Et
elles en éprouvaient autant d’émoi que si elles avaient été de toutes
jeunes filles. Plus, peut-être, parce qu’elles ne sentaient plus cet
avenir illimité devant elles, et que l’angoisse était comme un levain
dans leur émotion.
D’abord, elles furent silencieuses. Leur ombre les précédait. L’une en
longueur, celle de M. Silas Froment; l’autre en largeur, celle de
Berthe, et enfin, l’ombre fluette de Fanny, fragile comme elle, et
mince.
Berthe regardait derrière elle et aussi devant, aux carrefours où
quelqu’un pouvait se cacher. Elle avait un peu peur et un peu envie
d’être vue avec leur cavalier.
--Y a-t-il longtemps que vous connaissez M. et Mme Gallier? demanda
l’instituteur, comme ils tournaient le coin de la ruelle qui s’achevait
en escalier, après avoir enjambé la rivière sur un petit pont couvert.
Berthe se hâta de répondre:
--Oh! je crois bien! On les a toujours connus, pour dire. Quand j’étais
petite, M. Gallier me semblait déjà vieux.
Elle riait niaisement, d’un rire qui, aussi, voulait se rajeunir. La
rivière proche grondait jusqu’à la roue du moulin et faisait entendre
son grand bruit de chute en nappe.
Au pied de l’escalier, le bruit ayant diminué, l’instituteur demanda:
--Puis-je vous aider, mesdames?
Elles eurent un geste effarouché, le même, et Berthe répondit:
--Oh! non, monsieur, on a l’habitude. Merci!
Il faisait pourtant presque tout à fait noir dans l’espèce de cave que
formaient d’un côté les murs d’une propriété et, de l’autre, les grands
arbres qui retenaient dans leurs racines la terre des talus. Les
demoiselles montaient vite, émues de sentir l’ombre presque opaque
envelopper leur compagnon avec elles. Le bruit de la rivière décroissait
peu à peu; enfin, la route de Villebonne apparut, blanche sous la lune.
--On a beau être accoutumé, dit Berthe, c’est toujours haut.
L’instituteur hocha poliment la tête et il regarda Fanny, comme s’il
attendait les paroles qu’elle n’avait pas encore prononcées. Son cœur
battait jusque dans sa gorge et elle dit faiblement:
--Oui, c’est haut.
Ils se remirent à marcher. L’instituteur, maintenant, était chez lui,
mais il tint à mettre les demoiselles Bernage devant leur porte. Alors
il se découvrit et sa belle figure apparut, ferme et nette, dans la
clarté qui la sculptait en force. Il prit la grande main de Berthe,
offerte la première; ensuite, Fanny donna la sienne, qu’il serra
doucement d’abord, et puis plus fort, avec une insistance volontaire.
Il n’y eut que quelques secondes de trop. Déjà, pourtant, avec la
prompte entente du couple qui s’aimante contre le danger, ils virent que
Berthe attendait la fin de leur étreinte.
L’instituteur fit encore un salut, et s’en alla. Son pas net sonnait sur
la terre froide; il décrut, s’arrêta, reprit et cessa.
Ce fut la musique qui berça la nuit blanche de Fanny, enfiévrée, étonnée
et honteuse de sentir en elle quelque chose qui répondait à ces pas
d’homme sur la terre, quelque chose qu’elle croyait mort à jamais et qui
s’éveillait seulement: son cœur engourdi de vierge froissée.