III

Il y eut un ou deux jours de répit que remplirent les tristes soins

ménagers qui suivent les réalités de la mort. Chacune des sœurs remuait

ses pensées. Fanny se courbait durement sur sa tâche, pliait sans merci

son corps aux plus sévères besognes. Et jamais son esprit un peu

engourdi par tant d’années de vie monotone n’avait fait autant de

chemin.

Le troisième jour, après une de ces fines pluies d’avril qui font tout à

coup embaumer la terre, Fanny sortit dans le jardin comme le soir

venait. Une langueur infinie était dans l’air mouillé qui se chargeait

de tous les parfums des fleurs nouvelles. Le ciel, d’un ton de perle, se

nuançait de rose à l’ouest, au-dessus du viaduc de brique orangée dans

la verdure neuve des collines. De la terrasse à mi-côte qui surplombait

les toits et la perspective de la creuse vallée, il semblait qu’on

flottât dans le brouillard bleu si tendre qui est comme le voile de la

Normandie printanière.

Fanny sentit son cœur se fondre de douceur en elle: les choses

inconciliables et difficiles qui se battaient dans sa tête parurent

soudain faciles, et elle alla trouver sa sœur.

Berthe descendait les quelques marches de pierre qui menaient à la

terrasse. Le tablier à carreaux noirs et blancs mettait une note

familière sur sa stricte robe noire. Sa figure haute en couleur luisait

sous la grosse torsade de ses cheveux de paille blonde. Le jardin, qui

ne s’apercevait pas de la présence furtive et comme suppliante de Fanny,

parut soudain habité.

L’aînée retint son courage prêt à lui échapper; et, dès qu’elle fut près

de sa cadette, elle dit:

--Berthe, il faut que j’aille à Bures.

Il n’y eut pas de stupéfaction sur le visage de la jeune fille, et les

paroles de surprise vinrent trop vite pour n’avoir pas été préparées.

--Tu veux aller à Bures! Mais pourquoi, ma pauv’ fille? Te voilà

repartie dans tes inventions.

--C’est pas des inventions, tu le sais bien, toi! Et puis, j’ai bien

réfléchi à tout, j’ai retourné ça dans tous les sens, je ne serai pas

tranquille tant que je ne saurai pas ce qui est arrivé.

Berthe fit quelques pas, le front plissé, les yeux à terre. Et puis,

elle prit sa sœur par le bras.

--Viens, on pourrait nous voir de la rue.

Elles gagnèrent un banc au bout du potager, sous un noisetier, qui

prenait ses premières feuilles pareilles à des papillons d’or vert. La

colline, au flanc de laquelle était coupé l’emplacement de la propriété,

portait en contre-bas une ligne de maisons ouvrières dont les toits

d’ardoise effleuraient le mur du jardin. Et l’étrange petite cité

suspendue descendait ainsi la côte en escalier jusqu’au fond, où se

cachait, honteuse, la rivière, sous les murs et les ponts. C’était une

retraite haut placée et pourtant bien isolée, que les sœurs

affectionnaient parce qu’elle leur permettait de voir les passants de la

route sans en être aperçues.

Berthe reprit la première:

--Pourquoi que tu veux aller à Bures?

Alors, Fanny laissa couler son cœur.

--Parce que, depuis que j’ai revu tout ça, je ne peux plus vivre comme

avant. Parce que je ne sais même pas ce que maman a fait pour lui. Il

a-t-il tout ce qu’il lui faut? Est-il vivant seulement? Je ne sais rien,

rien!

Berthe écoutait déferler ce grand flot d’amour maternel qui, tout à

coup, montait vers elle d’un élan si éperdu. Sans marquer d’émotion,

elle dit posément:

--C’est-il pas plutôt à cause de ce que tu as appris dans la lettre?

La pâle figure enivrée eut une brusque onde de sang. Elle joignit les

mains.

--Oh! ça, dit-elle, oh! ça!

Elle ne trouvait rien pour exprimer tout ce qui s’agitait en elle. Et

Berthe insista:

--Oui, je vois bien que c’est ça qui a tout fait revenir. Voyons, tu ne

m’avais jamais même dit un mot à moi, avant.

Elle ne s’aperçut pas de l’étrangeté de ses propres paroles. Elle

oubliait son premier geste, elle ne se souvenait plus d’avoir arraché

bribe à bribe ce secret du cœur où il dormait.

Mais les mots vinrent enfin au secours de l’aînée.

--Non, dit-elle doucement, pour ce qui est de la lettre, il est trop

tard. Un homme n’attend pas onze ans. C’est fini ça. Mais, pourtant, je

suis bien contente qu’il ait écrit, bien contente.

Et ces petites paroles banales furent la seule oraison funèbre du rêve

de toute sa vie de femme. Ce rêve dont la réalisation lui avait été

offerte dérisoirement quand elle ne pouvait plus le saisir.

Elle sourit un peu à cette pensée trop belle, et elle reprit:

--Non, ce n’est pas ça, mais c’est que tout est repassé devant moi

justement à présent. C’est comme--elle hésita--comme un jugement du

Ciel. Peut-être qu’il faut que je m’en occupe. Ce pauvre enfant tout

seul si longtemps! Et puis, si maman faisait quelque chose, c’est à nous

de le continuer. Et alors, il faut savoir ce que c’est.

Elle s’agitait, étreignait ses mains et jetait ses pauvres arguments

gauches comme si elle avait eu besoin de se convaincre qu’elle était

vraiment libre et maîtresse d’agir à sa guise.

Berthe écoutait, les yeux détournés, calme en apparence. Elle dit:

--Maman n’envoyait pas régulièrement. Nous l’aurions su. Elle a

peut-être donné une somme à la vieille Marthe. Mais voilà cinq ans

qu’elle est morte; alors, puisque nous n’avons entendu parler de rien,

c’est que notre nom n’a pas été prononcé.

--Mais justement, il «manque» peut-être, le pauvre petit gars! Je ne

peux pas penser à ça. Il faut que je sois tranquille.

--Mais si maman à donné une somme, c’est justement pour qu’on n’en

entende plus parler.

Le son de ces dures paroles, durement dites, les fit seulement

s’apercevoir ensemble qu’elles ne se répondaient pas, mais qu’elles

poursuivaient chacune sa pensée, en alternant. Et, stupéfaites, elles ne

surent plus que dire.

Le soir montait. Au ciel, le rose s’était fané en un gris un peu plus

clair que le fond des nuages. Les mille cassolettes de la bordure de

violettes brûlaient un parfum ineffable. Les écharpes bleues

s’épaississaient sur les collines. Un chat bondit sur le mur en

miaulant. Fanny sentit plus affreusement sa solitude, et se débattit

pour en sortir.

--Berthe, commença-t-elle, peux-tu pas te mettre à ma place?...

C’étaient les seules paroles qu’il ne fallait pas dire. L’importance, la

souveraineté des mots est grande sur les simples. Les sœurs Bernage, un

peu bourgeoises, un peu paysannes encore, et pénétrées surtout de

l’esprit citadin des petites villes, n’en usaient guère, et les

ressentaient vivement. Berthe se redressa:

--A ta place! J’ me suis pas mise dans l’ cas d’y être moi. Pourquoi que

je m’y mettrais?

L’étroitesse, la sécheresse de son cœur parurent à nu. Fanny se

rétracta, et dit humblement:

--C’est pas ce que je voulais dire, bien sûr, tu ne peux pas me

comprendre tout à fait...

Piquée, cette fois, Berthe l’interrompit:

--Je ne peux pas me mettre à ta place, mais je peux tout de même te

comprendre, peut-être!

Elle s’arrêta un instant pour rassembler, sans doute, ses arguments

épars, et reprit:

--Tu te fais du tourment pour rien. Maman était une femme de tête, tu le

sais bien. Si elle ne t’en a jamais reparlé, et pas même avant de

mourir, c’est qu’elle avait arrangé les choses une fois pour toutes.

Elle débita cela d’une haleine et s’arrêta pour en regarder l’effet.

L’obstination que Fanny montrait pour la première fois ne parut pas

entamée. Elle leva doucement les épaules et ce petit geste familier

marqua la fatalité plus fortement que des paroles qui n’auraient pu être

que des redites, après l’essentiel exprimé.

* * * * *

Le lendemain, elles montèrent dans la chambre de la morte pour examiner

ses papiers. Berthe, préoccupée de la loi, comme tout Normand, avait

parlé du notaire et de la convocation qu’elles n’allaient pas manquer de

recevoir.

--Si on dérangeait quelque chose qu’il ne faut pas?

Fanny s’était serré les mains avec angoisse. Son habitude d’enfant

craintive toujours soumise à sa mère ne pouvait la quitter d’un coup.

Pourtant, le nouveau sens mystérieux qui menait sa vie depuis quelques

jours prit le dessus, car elle dit doucement:

--Qu’est-ce que tu veux qu’on dérange? S’il y a des choses pour le

notaire, on le verra bien.

Le vieux secrétaire, qui avait vu la splendeur des Bernage et contenu

leur fortune, livra ses tiroirs en ordre. Et telle était encore la

domination de la morte que ses filles les ouvrirent avec hésitation,

comme si, vraiment, elles commettaient un abus de pouvoir ou, tout au

moins, une indiscrétion. La grande curiosité de Berthe semblait assouvie

d’un seul coup et au delà, par la révélation du secret de famille, ainsi

qu’une soif trop étanchée dégoûte de boire. Et ce fut Fanny qui osa

porter la main sur ces papiers qu’elles n’avaient jamais regardé, que de

loin, avec un peu de crainte.

Et elles ne trouvèrent rien. Dans les factures rangées par liasses

d’années, dans les registres, dans les paquets de lettres, rien, rien ne

se rapportait à la tragique confession de l’aînée. Pourtant, un tiroir

secret livra un petit agenda. Il était de l’année 1883 et contenait

toutes les dépenses concernant le voyage à Dieppe et à Paris, avec les

prix d’hôtel, de sage-femme et de pharmacie consignés à un centime près.

Le nom de la vieille Marthe ne s’y trouvait pas. Seulement, sur la

dernière page employée, la mère Bernage avait marqué de son écriture

ferme de paysanne bourgeoise ceci: «Malandain, 2.000 francs.»

Deux mille francs! Les sœurs se regardèrent: une telle somme consacrée à

un tel but! Le cœur de Fanny se desserra un peu envers sa débitrice et

diminua quelque chose sur sa terrible créance. Et Berthe eut un cri

suprême d’indignation. Deux mille francs retirés à l’héritage commun

pour un enfant inutile!

Comme si elle lisait ses pensées, Fanny dit:

--Elle a pris ça sur ma part. Ça ne te fera pas de tort.

--C’est la justice, rétorqua Berthe d’un ton soulagé.

Et, après avoir réfléchi, elle ajouta:

--Tout de même, deux mille francs en une fois!

Elle s’arrêta encore et reprit:

--Elle pouvait bien demander de jamais le revoir, là contre.

La figure de Fanny, qu’elle observait, se tira un peu, mais, comme elle

ne disait rien, Berthe continua:

--Mais qui c’est que ces Malandain?

--J’ai jamais entendu leur nom, dit Fanny.

--Ce serait-il des parents à Marthe. Mais on à dit qu’elle n’avait plus

personne dans le pays.

Fanny réfléchissait, les sourcils bas.

--C’est des gens que Marthe connaissait et à qui on aura confié le

petit.

--Mais c’est donc pas Marthe qui l’a élevé elle-même?

L’objection travailla un instant dans le silence: et puis l’aînée trouva

la réponse:

--Elle avait déjà soixante-dix ans, Marthe, tu sais bien, quand elle

nous à quittés deux ans avant. A cet âge-là, elle n’a pas voulu se

risquer à élever un enfant...

Berthe hocha la tête. C’était plausible.

--Ça se peut. Et on a trouvé une famille qui a bien voulu le prendre.

Pour une somme, une somme pareille! conclut-elle avec une rancune

ravivée.

Fanny prit courage.

--Tu vois bien qu’il faut que j’aille voir ce que tout ça est devenu.

Elle se représentait celui qui n’était déjà plus pour elle l’enfant

anonyme, devenu un gars de onze ans, vêtu comme les petits paysans de

village, mal chaussés et sales. Et elle souffrait aussi de cela.

Berthe parut en comprendre quelque chose, car elle dit, de ce ton de

colère froide qui était le sien:

--C’est malheureux, tout de même, d’avoir des choses pareilles dans une

famille!

Un silence s’épaississait autour de la phrase cruelle. Mais Fanny,

blessée, dit encore, comme en s’excusant:

--Il faut que j’y aille. C’est plus fort que moi.

Berthe affectait de ranger les papiers avec calme. Et elle dit, comme

quelqu’un qui veut convaincre un enfant en le raisonnant:

--Et qu’est-ce que ça te donnera, quand tu l’auras vu?

Fanny la regarda. Cette sœur, qui avait grandi à côté d’elle en

partageant tout, elle la sentait soudain loin d’elle, partie, comme si

elle avait marché seule sur la route commune. Confusément, elle sentit

tout cela et répondit:

--Ce sera tout: je l’aurai vu. Je saurai s’il a ce qu’il faut.

--Et, poursuivit Berthe avec une sorte de patience appliquée, après,

qu’est-ce que tu feras?

--Rien.

--Ah! rien?

Elle paraissait mal convaincue. Pourtant, elle ne cherchait pas les yeux

de sa sœur, qui détourna les siens. Car il est des moments de trouble où

ceux mêmes qui vivent d’une vie commune ne peuvent supporter leurs

regards.

Elle ramassa les papiers épars, les rangea, ferma les tiroirs, tandis

que Fanny restait inactive, les mains abandonnées, les yeux perdus dans

la vision des choses lointaines qui semblaient l’éblouir.

* * * * *

Leur départ eut lieu par un matin de la fin de mai. Ces premiers jours

de deuil, d’habitude si vides, leur avaient semblé pleins à déborder. Un

formidable présent se dégageait de ce message du passé que leur

apportaient la lettre et ce simple _item_ du livre de comptes. Berthe

avait essayé du raisonnement, de la bouderie, du silence, de la colère;

mais tous les moyens échouaient devant la douceur obstinée de Fanny.

--Il faut que j’y aille, disait-elle.

--Mais enfin, osait demander Berthe, qu’est-ce que tu veux faire pour

lui? Tu vas pas aller défaire tout ce que maman a fait, pour nous perdre

de réputation?

Fanny, alors, d’un geste épouvanté, venu du fond de sa nature, avait

repoussé l’idée du scandale. Et Berthe sentit sans doute qu’il valait

mieux céder pour en finir et tuer, peut-être, ce désir qui devenait

dangereux, car Fanny, manifestement, serait partie seule.

Il fallait trouver des prétextes. Ce fut le plus difficile. Le père

Oursel, dénué de curiosité personnelle, servit seulement de véhicule aux

explications nécessaires pour les voisins. Les quelques amis, des

veuves, de vieilles demoiselles, un ou deux couples âgés, la famille du

pasteur, nécessitaient plus de frais. Alors Fanny se souvint d’une amie

qu’elle avait eue à la pension et qui l’avait invitée bien souvent,

jadis, à aller passer quelques jours à sa ferme d’Offranville. Elle

s’épouvantait pourtant de ce mensonge. Berthe la calma.

--Nous irons la voir aussi, c’est bien facile.

Mais, comme Fanny voulait lui écrire, elle s’y opposa, afin qu’elles

pussent garder l’entière liberté de leurs mouvements.

Elles furent étonnées du peu de surprise qu’excita leur projet qu’elles

annonçaient en rendant les visites de deuil. Un peu déçue, Berthe dit à

Fanny:

--C’est drôle. Ça a l’air de leur sembler tout naturel. Pour un peu, on

dirait qu’on s’y attendait.

Elle réfléchit longtemps là-dessus, soucieuse, renfrognée et plus

préoccupée de ce détail que de leurs préparatifs, sans effleurer cette

raison profonde que les amis s’intéressent toujours moins à notre vie

qu’ils n’en ont l’air, à moins qu’il ne s’agisse de la renverser du pied

comme une fourmilière pour voir ce qu’il y a dedans.

Elles gagnèrent Dieppe par Rouen et les adorables vallées qui

entre-croisent leurs gorges vertes, des falaises de la Seine jusqu’à

celles de la côte. Un dais blanc et rose qu’étayaient les troncs noirs

des pommiers couvrait le pays vert. Le train fila deux heures dans un

paysage identique. Les deux sœurs ne le voyaient même pas. A Dieppe,

elles errèrent dans la triste gare sans oser quitter les salles

d’attente pour les quais tout proches. Enfin, le premier train omnibus

les mena à Bures.

Elles descendirent du wagon, effarouchées au fond de leurs voiles noirs

comme deux oiseaux nocturnes. Leur seule intention à peu près claire

consistait à s’enquérir de la vieille Marthe, comme si elles ignoraient

sa mort. Mais l’embarras du voyage, l’émoi de l’arrivée dans ce pays

inconnu les désorientaient. Fanny ne se souvenait que d’un seul voyage,

et Berthe n’avait jamais passé une nuit hors de la maison de la route de

Villebonne ou de la ferme de la Hétraye. Et, surtout, la volonté

agissante qui menait leur vie leur faisait défaut tout à coup, depuis la

mort de leur mère.

Elles regardèrent la route blanche qui tournait en s’enfonçant sous les

arbres. Le joli village ne livrait rien qu’une ceinture de verdure

fraîche qui, de loin, paraissait impénétrable. Toute leur résolution

fléchissait. Berthe posa la main sur le bras de l’aînée.

--Tu vois bien, on ne pourra jamais!

Fanny, irrésolue pour la première fois, depuis qu’elle était menée par

cette force étrange intervenue dans sa destinée au moment même où la

volonté de sa mère s’éteignait, s’arrêta, saisie.

Vraiment, allait-il falloir retourner? Etait-ce cela peut-être qu’il

fallait faire? Ce devoir difficile à trouver était-il là?

A ce moment d’hésitation, deux galopins débouchèrent du couvert, criant

et se poursuivant; et ce fut comme l’ordre qu’attendait Fanny.

--Faut y aller, puisque nous sommes venues, dit-elle.

Et elle prit la route.

Après une descente jusqu’à une rivière toute verte de mirer du vert, la

route se cassait en deux pour remonter une pente le long de laquelle le

village s’étageait.

--Et alors? demanda Berthe.

Fanny répondit comme si elle attendait la question et que la réponse lui

fût dictée:

--On va passer à la mairie.

Justement, celle-ci apparaissait en haut de la côte, flanquée des deux

écoles. Les voiles noirs voltigèrent un instant à la barrière derrière

laquelle un beau jardin commençait à fleurir. Mais déjà les voyageuses

avaient été aperçues.

Par la fenêtre ouverte, quelqu’un cria: «Entrez!» Et elles se trouvèrent

à la porte du lieu officiel. La femme de l’instituteur descendait

l’escalier.

--Vous venez pour la mairie, mesdames? Mon mari est absent, aujourd’hui

jeudi, mais je peux vous renseigner.

Alors Fanny dit, avec difficulté, comme si c’était le commencement de

son secret qu’elle dévoilait:

--Nous voudrions savoir si la vieille Marthe Leplay est encore vivante.

La femme de l’instituteur réfléchit, la tête inclinée.

--Marthe Leplay? Une vieille fille? qui demeurait dans une petite

maison, la dernière là-haut? Je me rappelle, moi. Je ne l’ai pas connue

longtemps, il n’y a que six ans que nous sommes à Bures et elle est

morte un an après notre arrivée, je crois bien.

Ardemment les deux sœurs l’écoutaient. Personne à les voir n’eût pu

deviner qu’elles n’ignoraient rien de ce qu’on croyait leur apprendre.

Même elles firent «Ah!» d’un identique mouvement des lèvres, avec cette

détente des traits qui marque la stupeur d’une triste nouvelle.

Les trois femmes se regardèrent un moment avec tout l’inexprimé entre

elles.

--Vous la connaissiez, sans doute? demanda enfin la femme de

l’instituteur.

Et Berthe répondit très vite:

--Oui. Elle a été servante chez des parents à nous et nous la

connaissions très bien. Et, comme nous passions dans le pays...

Par honte de ces subterfuges et surtout de la hardiesse avec laquelle

ils étaient débités, Fanny détournait les yeux.

--Ah! c’est ça, c’est ça! dit la femme de l’instituteur.

Et elle répandit encore sur les visiteuses toute une poussière de ces

mots insignifiants qui satisfont la politesse en donnant le change à la

curiosité.

Toutes trois reprenaient insensiblement le chemin de la barrière. Quand

la femme de l’instituteur eut ouvert la grille, Fanny demanda, pâle

jusqu’aux lèvres:

--N’y a-t-il pas ici une famille qu’elle connaissait?

--Quelle famille voulez-vous dire? Dites-moi le nom, je vous

renseignerai. Je connais tout le monde, moi, ici, voyez-vous.

--Oh! des fermiers, je crois, des braves gens dont elle parlait

quelquefois.

--Eh bien, comment?

--Malandain, dit-elle négligemment. Malandain, je crois bien, toujours,

n’est-ce pas?

Elle consultait sa sœur des yeux. Faiblement, celle-ci acquiesça d’un

signe de tête.

--Malandain? Malandain? Non, dit lentement la femme de l’instituteur, je

ne vois pas ça ici. Mais c’est un nom que j’ai entendu. Ça pourrait être

sur Londinières; de l’autre côté de la voie, là-bas.

Elle faisait les gestes qui indiquent vaguement une direction par-dessus

les routes, les arbres et les terres vers un point idéal. Et, de

nouveau, elle répéta:

--Par là, ça se pourrait, oui.

Et, tout à coup, elle les regarda plus directement qu’elle ne l’avait

encore fait et dit:

--Alors, vous voulez les voir, ces Malandain?

--Oh! se hâta de dire Berthe, c’est pour nous promener, parce qu’on est

ici. Sans ça, vous pensez bien qu’on ne serait pas venu de chez nous!

--Vous êtes sans doute de loin?

En lançant cette question un peu trop précise pour le protocole

provincial, la femme de l’instituteur éteignit instinctivement son

regard trop aigu sous ses paupières, et se baissa pour arracher d’un air

négligent un pissenlit étalé sur le gravier de l’allée.

Quand elle releva la tête, elle vit, à son indicible étonnement, les

deux demoiselles déjà au milieu de la route, qui lui faisaient de grands

coups de tête accompagnés d’abondants remerciements.

Quand les sœurs eurent atteint la rivière sous le chemin ombreux, Berthe

dit:

--J’ai eu peur. Quelle curieuse que cette femme-là, crois-tu!

Fanny secoua les épaules de ce geste las qu’elle avait souvent. Et elle

dit seulement:

--On va y aller.

Berthe s’arrêta. Devant elles, le chemin remontait jusqu’à la voie

ferrée, assez raide entre ses hauts talus herbeux, et, bien après les

bâtiments de la station, on le voyait filer, blanc entre les deux rubans

verts, à perte de vue sur une colline ronde qui fermait l’horizon. Il

faisait chaud; les étoffes noires et le crêpe emmagasinaient le soleil.

Berthe ruisselait. Elle dit violemment:

--Tu vas pas encore nous faire tourner en bourrique, non?

Fanny ne répondit pas et continua à marcher; et Berthe dut presser le

pas pour la rattraper.

--Mais quoi! cria-t-elle, qu’est-ce que tu veux? Nous voilà à la gare,

retournons chez nous.

Fanny tourna à demi la tête et, avec une patience inébranlable, elle

répéta:

--On va y aller, je veux voir. Après, je serai tranquille.

Berthe saisit un mot pour y accrocher la discussion.

--Voir quoi, pauv’ fille? Qu’est-ce que tu verras? A tout bien prendre,

si on finit par les dénicher, ces gens-là, qu’est-ce que tu iras leur

dire?

Fanny marchait toujours. Quelques mètres à présent les séparaient. Sans

tourner la tête, elle répondit:

--Je leur dirai rien. Je verrai s’il est bien, et c’est tout.

--Et s’il est mal?

Fanny fit encore un geste. Elle n’osait pas se retourner. Son éternelle

douceur et sa soumission de toujours n’étaient pas si oubliées qu’elle

ne les regrettât, comme un vêtement aisé auquel on est habitué. Et la

gare proche était une étape rude à franchir. Elle sentait que, si elle

ralentissait un instant, elle n’aurait jamais la force de vaincre la

discussion qui s’engagerait. Aussi dépassa-t-elle le passage à niveau

sans ralentir.

Berthe, pourtant, faillit se fâcher pour de bon. Elle héla sa sœur, mais

un employé qui roulait à regret une futaille vide sur le quai, se

retourna si vite qu’elle dut se taire. Et, après avoir hésité quelques

secondes devant les rails, elle la suivit.

Le soleil de mai, qui paraît subitement si lourd en Normandie, chauffait

la route montante toute dénudée, car elle s’en allait à l’assaut de ces

rondes petites collines singulières qui amorcent la falaise crayeuse du

littoral. Derrière, tout le doux pays de Bray s’étalait mollement, les

pieds dans l’eau de ses prés, diapré par ses bocages capricieux. La

folle expédition s’annonçait longue, aucun signe de village ne

paraissait à l’horizon que bornait un pays montueux et boisé. Berthe

rejoignit sa sœur et l’arrêta de force.

--Ça va-t-il durer longtemps, cette comédie-là?

Fanny la regarda. Cette grossièreté glissait sur son âme d’aujourd’hui

sans y pénétrer. Et elle ne trouva rien à répondre.

Alors la grande cadette lui secoua brutalement le bras:

--Parle, au moins! J’ suis là à te suivre au lieu de reprendre le

train... Crois-tu que c’est pour mon plaisir? Tu ne sais seulement pas

où tu vas! As-tu demandé quelque chose à quelqu’un?

Sous cette avalanche de mots, Fanny se fit plus petite. Elle se sentait

si loin de tout cela sans pouvoir l’examiner. Et sa pauvre réponse fut

pourtant pathétique:

--Berthe, laisse-moi, il faut que j’aille jusqu’au bout.

--Mais, encore une fois, dis ce que tu veux faire après! Enfin, tu veux

lui donner de l’argent, ou le ramener ce... ce bâtard?

Elle lâcha le mot qui n’avait jamais passé ses lèvres, car il y a des

choses qu’on ne dit pas chez les puritains. Et, une fois dehors, sa

résonance parut les étourdir toutes deux. Fanny entendait, cette fois.

Mais elle ne montra rien. Elle ne se révolta pas, elle ne cacha pas sa

figure dans ses mains, elle se remit seulement à marcher avec une espèce

de désespoir forcené. Et Berthe dut la suivre.

Elles marchèrent ainsi longtemps. Comme il arrive alors, le balancement

du corps endormant la fatigue des muscles, elles ne sentaient plus qu’un

besoin machinal d’aller, d’aller toujours. Le soleil allongeait leurs

ombres. Autour d’elles, des champs, du seigle déjà haut, du blé, et du

colza en fleur dont l’odeur sucrée affadissait l’air. La colline ronde

tournée, une autre s’était offerte, puis une gorge entre deux autres.

Enfin, le bois de l’horizon traversé, un village s’ouvrit. Depuis une

heure, pas une parole n’avait été échangée, mais, ici, Berthe s’arrêta.

--Ça ne peut pas durer comme ça. Faut prendre quelque chose.

Fanny parvint à ralentir et puis à cesser cette marche forcenée qui la

menait comme malgré elle.

--Comment! dit-elle, où?

--Mais, à un café, n’importe!

--Au café!

Elles se regardèrent, terrifiées à cette seule pensée. Au café, elles,

les demoiselles Bernage!

Berthe fit un mouvement de la tête un peu désespéré et elles

repartirent.

La première maison du village se trouva précisément être un débit de

boissons et de tabac. Cela les rassura et elles entrèrent dans le

dessein de demander des timbres. L’emplette faite, elles s’enhardirent à

prier timidement la buraliste de bien vouloir leur donner une tasse de

café.

--Avec un peu de lait, dit Berthe, et une tartine de beurre, s’il y a

moyen.

La buraliste, une forte femme joviale, dit que c’était facile si ces

dames voulaient bien passer dans la salle du café. Les sœurs jetèrent un

regard effrayé vers ce lieu de perdition où deux ou trois voix rurales

se cognaient contre les murs nus. Mais elles ne bougèrent pas:

--Si ça ne vous faisait rien de nous le donner ici... dit timidement

Fanny.

La petite boutique bourdonnait comme une cage à mouches. Dans une

armoire vitrée, du gruyère achevait de moisir auprès d’un camembert

aplati. Un moulin à café cuivré dominait le comptoir. Sur des rayons,

on voyait des étoffes pliées. Et une odeur de hareng saur et de chicorée

flottait sur tout.

La buraliste regarda les sœurs avec étonnement. Préférer la boutique au

café constituait une innovation qui ne laissait pas de la surprendre.

Pourtant elle dit:

--Si vous voulez, si vous voulez.

Et elle pénétra dans la salle d’où elle rapporta deux tasses épaisses.

Sur le coin trop haut du comptoir, elles burent leur café douceâtre. La

buraliste vaquait autour d’elles, en femme qui ne demanderait pas mieux

que de causer. Enfin, elle commença:

--Sans doute que ces dames viennent de loin?

Après avoir bu avec méthode, Berthe hocha la tête.

--Ça se voit, dit encore la commère.

Un silence fut peuplé par le bruit des mouches affolées par l’arôme

nouveau du café chaud. Et Fanny demanda avec précaution:

--Connaissez-vous un nommé Malandain, ici?

Berthe frémit. La question dévoilée parut soudain remplir la pièce. La

commère allongea son cou à plis de graisse hors du caraco à carreaux.

--Malandain? Oui, j’avons ça, dit-elle. Vous l’ connaissez?

Berthe intervint encore dans la dangereuse explication:

--Oh! dit-elle, au hasard, pour tâter le terrain, c’est du monde de

Bures qui nous a dit qu’à sa ferme on trouverait du beurre ou,

toujours, des œufs.

La débitante considéra profondément ceci et en trouva le défaut:

--Mais, dit-elle, ils en ont, à Bures!

--Oh! dit encore Berthe, un peu trop vite, c’est parce qu’on se

promenait, pas? On est à Dieppe, alors, on s’ promène.

La commère fit voyager ses yeux aigus sur ces baigneuses de mai, en

villégiature à Dieppe, qui se «promenaient» à vingt kilomètres. Et elle

dit, mystérieusement, comme quelqu’un qui prépare un coup de théâtre:

--Eh bien, il est là, justement, au café, Malandain, Albert Malandain,

si c’est lui que vous voulez.

Les sœurs se levèrent d’un seul mouvement, prêtes à fuir. Et Berthe dit

avec embarras:

--Oh! ce n’est pas qu’on ait besoin de le voir, c’est seulement pour

aller à sa ferme.

--Eh bien, il vous y mènera, car il s’en retourne.

Elle alla vers la salle de café, ouvrit la porte, et cria:

--Maît’ Albert! On vous demande!

Il y eut un bruit de chaises repoussées et de pas lourds. Et un homme

parut au seuil, avec une barbe de cinq jours sur une grosse figure

réjouie de luron. Il paraissait à peine trente ans.

--Me v’là, la maîtresse!

--C’est ces dames qui «baignent» à Dieppe qui sont venues vous acheter

des œufs et du beurre.

Une malice sournoise égayait les yeux vifs de la matrone.

Le paysan bégaya:

--Ces dames-là? L’ beurre, est pas bien le jour. On l’ fait d’main pour

le marché. Mais pour les œufs, ça s’ peut, oui, ça s’ peut.

Il les regardait avec embarras et surprise, de côté, sans oser les

fixer.

Alors, Fanny encore se décida:

--Eh bien, allons, dit-elle.

Ils sortirent ensemble dans le bruit des paroles de la buraliste et du

fermier qui luttaient de politesse dans les adieux. Le soleil, déjà

oblique, chauffait la petite place où aboutissaient les chemins verts de

la campagne. Ils en prirent un et furent bientôt entre deux haies de

pommiers qui passaient de longs bras chargés de bouquets blancs et rose

au-dessus des haies basses.

--C’est-il loin, vot’ ferme? demanda Berthe.

--Point, dit-il, est la dernière ed’ la route.

La glace rompue, il reprit:

--Comme ça, ces dames viennent de Dieppe?

--Oui, répondit Berthe sèchement.

Le cœur de Fanny battait follement. Cette fois, son fils lui devenait

presque tangible à travers cet homme si difficilement trouvé. Et, tout à

coup, elle songea: «Il est bien jeune pour l’avoir depuis cinq ans avec

lui.» Mais elle n’osa rien tenter pour éclaircir le mystère, car elle

savait bien qu’elle reconnaîtrait son fils dès qu’elle le verrait.

Enfin, ils arrivèrent à la barrière. Le fermier la poussa et ils se

trouvèrent dans ce grand reposoir fleuri qu’est une ferme normande en

mai. L’herbe haute touchait parfois les basses branches et il régnait

un demi-jour religieux entre ce vert et ce blanc. Ils s’engagèrent dans

un sentier silencieux qui courait parmi les arbres et, de loin, ils

aperçurent la maison rayée noire et blanche et toute bordée de

ravenelles couleur de feu.

Un chien tira follement sur sa chaîne en aboyant et une femme parut au

seuil.

Fanny s’arrêta. Elle ne pouvait plus avancer vers son fils inconnu.

Le fermier cria:

--Est des dames, des baigneuses de Dieppe qui veulent des œufs, car pour

du beurre...

La fermière, coiffée de mèches blondes, se flanquait de deux petits

enfants aux cheveux décolorés. Sa jeunesse déconcerta Fanny. Elle montra

un sourire édenté pour dire:

--Est sûr!

Ils restèrent à se considérer tous les six, étrangement, comme lorsqu’il

y a une signification cachée sous les regards. Enfin, Berthe se mit à

parler avec volubilité puisqu’il fallait rompre ce silence dangereux.

La jeune femme lui répondit. Comment bouder à une causette avec des

«étrangers» quand, depuis des jours, parfois, on n’avait vu que les

bêtes de la ferme?

Et Fanny, à l’abri de cette conversation, regardait de toute son âme

autour d’elle, sans apercevoir la petite silhouette qu’elle cherchait.

A grand renfort de politesse hospitalière, on fit entrer les dames pour

leur offrir «une» bol de lait. Mais, dans la maison, il n’y avait

qu’une grand’mère cassée qui accomplissait au fond de l’âtre immense

quelqu’une de ces besognes mystérieuses des vieilles femmes.

La jeune fermière parlait toujours, entre deux taloches à l’aîné des

enfants, lorsqu’il devenait trop importun. Et, tout à coup, Fanny

entendit cette phrase:

--Du temps du cousin Malandain qu’était «sur la ferme» avant nous.

Et elle dit, comme malgré elle:

--Il n’y a pas longtemps que vous êtes ici?

--Non, répondit l’homme. J’avons r’pris la ferme à mon cousin qu’est

parti du côté d’Abbeville.

Il déroula une longue histoire compliquée, pleine de considérants sur

les tenants et aboutissants de l’exode du cousin et de sa famille.

Dans sa tête douloureuse, Fanny calcula. Cinq ans que la vieille Marthe

était morte. Et, sans souci des convenances rurales, elle l’interrompit.

--Alors, il y a longtemps qu’ils sont partis?

--Deux ans, dit l’homme, deux ans qu’y a eu à Pâques.

Ainsi, il avait alors neuf ans. Elle demanda encore:

--Ils avaient des enfants?

--Oui, trois, sans compter...

Fanny répéta:

--Sans compter?

Tous restèrent en suspens comme si les paroles qui allaient être dites

devaient tomber dans ce silence d’attente. Et Malandain prononça:

--Oh! rien, un p’tit gars qu’ils avaient recueilli, un nourrisson.

Malgré elle, Fanny dit encore:

--Petit?

--Non, dans les neuf, dix ans.

Berthe avança d’un pas devant Fanny.

--Allons, dit-elle, c’est pas tout ça, faut nous en r’tourner. Quelle

heure qu’il peut bien être?

La longue horloge gainée de bois luisant sonnait justement six heures.

Elle s’écria:

--Si c’est possible! Et on ne sait seulement point l’heure de notre

train pour Dieppe!

Mais la fermière s’exclama qu’il fallait prendre un bol puisque,

précisément, une servante apportait un seau de lait. Elle s’empressa,

mit sur la table du pain, du beurre salé et du lait qui moussait encore.

Malgré le goûter qu’elle venait de prendre, Berthe ne refusa rien,

mangea, but et parla beaucoup pour masquer le silence de sa sœur qui

vida seulement son bol d’un trait.

--Elle est pas forte, et elle n’en peut plus, expliqua-t-elle.

Tous les identiques yeux bleus de la famille Malandain s’ouvraient

grands par-dessus la longue table de cuisine pour regarder avec profit

la visite inattendue. Et le fermier dit posément:

--J’ vas pas êt’ sans vous «porter» jusqu’à la «gâre».

Il fallut accepter. Les demoiselles, munies de deux douzaines d’œufs

soigneusement calées dans de vieux numéros de _La Gazette du Village_

sortirent dans la cour.

Elle étincelait sous le soleil couchant. Les pommiers fleuris

s’ouvraient comme des parasols couverts de neige. Fanny regardait sans

voir. Tout lui semblait fini. Et un grand accablement tombait sur elle.

Tant surmonter d’obstacles pour en arriver là, pour s’en aller sans ce

regard dont elle se serait contentée pour toute la vie!

Ce fut comme en rêve qu’elle prit congé de la fermière aux mèches

blondes, qu’elle monta le haut marchepied de la charrette. Le jeune

cheval partit furieusement à travers les arbres magiques, et tourna de

court la barrière. Berthe causait avec Malandain pendant que la voiture

dévalait les pentes de la colline ronde et que la contrée verte venait à

eux comme un beau parc sinueux.

Le fermier les laissa à la gare après tous les compliments voulus de

part et d’autre. Le fier petit cheval dansa, et partit. Et les

demoiselles se retrouvèrent enfin sur le quai de la gare, seules en face

d’elles-mêmes.

Il y eut d’abord le silence gêné qui précède les explications et dans

lequel, comme dans un bain, se retrempent les individus avant de

s’affronter. Et puis, tout le ronron des Malandain était encore dans

leurs oreilles et il leur fallait le laisser diminuer et s’éteindre.

Berthe installa sa sœur sur le banc avec le paquet baroque qui contenait

les œufs et elle disparut dans la gare pendant que Fanny rêvait,

accablée.

Quand elle revint, elle jeta:

--On a l’ temps jusqu’à presque neuf heures et demie!

En donnant ce coup de sonde, elle cherchait les yeux pâles de sa sœur.

Celle-ci leva la tête.

--Le train pour Dieppe?

--Qu’est-ce que tu veux que nous fassions ici à présent?

Alors Fanny rassembla tout son courage.

--Etre venues si près! dit-elle d’une voix tremblante.

Berthe fit front aussitôt devant le danger.

--Justement! J’ai fait ce que tu voulais; tu as vu que ça ne servait à

rien. Il n’y a plus qu’à nous en aller.

--Pourtant, dit encore Fanny, pourtant...

--Pourtant quoi? Tu ne vas pas le poursuivre encore plus loin? On a fait

l’impossible, tu vois bien.

Elle s’arrêta et ajouta avec rancœur:

--Presque au risque de se faire remarquer.

Un moment, elles regardèrent le double ruban d’acier clair qui semblait

animé de vitesse pour gagner l’horizon embrumé. Un étrange accablement

venait à Fanny: voyage manqué, but manqué, vie manquée. En ce moment

s’achevait quelque chose qu’elle ne retrouverait jamais plus et qu’elle

aurait voulu passionnément retenir. Elle n’était jamais née tout à fait

à l’amour maternel, et elle le regrettait déjà... Mais comment expliquer

ce qu’elle sentait, ce qu’elle voulait défendre, et ce besoin qui la

soulevait? Toutes ces choses confuses en elle s’embrouillaient l’une

dans l’autre en un enchevêtrement inextricable. D’un effort désespéré,

elle balbutia pourtant:

--J’aurais tant voulu le voir, le voir seulement une fois!

--Puisqu’il n’y est pas!

Elle osa préciser:

--On aurait pu chercher les vrais Malandain.

--A Abbeville! cria Berthe, comme elle eût dit: «A Bornéo!»

--C’est pas si loin, dit Fanny d’un air qui doutait déjà.

--Par exemple! C’est pas seulement dans le département!

Fanny eut un regard terrifié. C’était vrai, c’était vrai! Berthe

poursuivait son avantage:

--On est déjà loin de chez nous, _élinguées_ là, aussi loin qu’on peut,

mais sortir du département; alors, ça, par exemple!

Fanny fit un geste vague.

--Ça doit être par là!

--Par là, par là, l’Angleterre aussi est par là? On n’ peut pas aller

partout. Non, faut être raisonnable. Si tu avais dû le retrouver, ce

serait fait. Tu vois bien que je t’ai écoutée, je t’ai laissée aller, je

suis même venue avec toi!

Elle écrasait sa sœur sous toutes ces raisons timbrées au «Je»

majuscule. Lentement, Fanny rentrait dans son rôle sacrifié d’aînée

déchue de son droit d’aînesse. Et, par une étrange illusion, il lui

semblait que Berthe lui disait enfin tout ce que sa mère, dans son

terrible silence, avait pensé d’elle. Oui, c’est ainsi qu’elle eût

exprimé les choses. Et elle ne sentait plus où étaient la raison et la

vérité.

Le jour baissait. A présent, les deux rails rapides recueillaient les

restes mourants de la lumière sur le ballast sombre. Le vert des arbres

et le blanc des pommiers se confondaient en une teinte d’une douceur

infinie. Des cris d’enfants, des meuglements de bestiaux montaient du

village. Et la grande haleine humide et salée de la mer se répandait sur

le pays avec la nuit et le vent du nord.

Fanny serrait ses mains l’une contre l’autre comme lorsqu’elle

réfléchissait profondément. Berthe, sans presque tourner la tête, la

regardait. Peut-être, en vérité, tant l’habitude de la vie commune

émousse la curiosité, la regardait-elle pour la première fois, avec le

désir de la voir telle qu’elle était, de pénétrer dans cette âme fermée

à laquelle elle n’avait jamais frappé, de la connaître, enfin, puisque

son intérêt l’exigeait.

Elle tira sa montre. Il restait encore plus d’une demi-heure avant

l’arrivée du train. Alors, elle se pencha, posa sa main sur le bras de

sa sœur, et dit:

--Ecoute, Fanny.

* * * * *

Elle parla longtemps. Sa voix un peu aigre s’adoucissait, ses paroles

coulaient comme une eau intarissable. Et Fanny, à travers son

étourdissement et cette hébétude qui lui venait, comprenait que, pour la

première fois, quelqu’un essayait de la convaincre. Et une sorte de

reconnaissance lui venait pour sa sœur et pour toute cette grande peine

de temps et de paroles qu’elle lui consacrait.

Depuis l’événement bouleversant, elle était comme un mendiant qui vient

d’hériter. Douze ans elle avait obéi à ce dur commandement d’oubli et

fait vœu de pauvreté morale. Et voilà qu’au moment où la mort de sa mère

ouvrait sa geôle, les dons tombaient dans ses mains.

La lettre, d’abord, la lettre, trésor inestimable qui lui avait rendu ce

vif goût de la vie qu’elle ne possédait plus; l’enfant, qui était

vraiment né quand elle avait osé évoquer son existence et la revivre

avec la sienne. Oui, elle se sentait si riche, si riche, en vérité,

qu’elle pourrait peut-être plus facilement abandonner telle ou telle

chose en ce moment de plénitude que lorsque la réaction serait là.

Mais il fallait à ce petit fantôme d’enfant le temps de disparaître.

C’est ainsi qu’elle écoutait sa sœur avec une attention revenue de loin,

mais présente, et dans laquelle les arguments raisonnables de Berthe

trouvaient enfin un écho.

Poursuivre cette équipée serait une folie. Déjà, on avait risqué de se

faire remarquer en quittant Beuzeboc sans motif valable. Et cette

enquête menée à découvert était encore plus dangereuse. Aussi, pourquoi

ne pas profiter de cette indication du destin? Ce serait une folie plus

grande d’aller à Abbeville rechercher l’enfant si miraculeusement

éloigné! D’ailleurs, il y aurait un danger véritable à se rapprocher des

Malandain. S’ils se révélaient intéressés, cupides? S’ils tentaient

d’abuser de ce qu’ils devineraient?

Berthe se penchait pour ajouter à ses paroles cette persuasion du regard

qui violente ceux qu’elle ne révolte pas. Fanny hochait doucement la

tête sans répondre davantage. Une fois, elle dit enfin:

--Oui, ça, c’est vrai.

Et, quand elle eut dit cela, elle ne s’appartenait déjà plus. Sa

personnalité meurtrie, qui s’était débattue pour se révéler dans cette

crise d’amour maternel, se repliait dans la prison de l’habitude. Il

arrive moins rarement qu’on ne le croit de retrouver ses chaînes avec

soulagement. Et puis, les êtres chimériques se fatiguent vite de

l’action; et Fanny possédait maintenant de quoi alimenter sa vie

intérieure pendant des années par les événements que venaient de lui

révéler ces quelques semaines. Et, enfin, le grand argument de Berthe

répondait en elle à une étrange certitude. Il lui était clairement

signifié par l’insuccès complet de leur démarche qu’elle ne devait pas

aller plus loin.

Maintenant, les rails semblaient d’argent bruni, et le ciel prenait

cette froide couleur des nuits glacées du printemps normand. Les deux

sœurs ne parlaient plus. Tout avait été dit. Fanny sentait sa peine

s’engourdir dans sa fatigue de corps et sa lassitude d’âme; et Berthe

détournait une figure triomphante.

A l’extrémité de la voie, un point rouge apparut dans la brume. Il

augmentait sans qu’on entendît encore aucun bruit, et, en un instant,

les rails l’amenèrent, après qu’il les eut happés de ses roues voraces.

Le convoi s’arrêta, haletant et ferraillant. Berthe s’était levée.

--Allons, monte, dit-elle en poussant sa sœur vers un compartiment.

Fanny se retourna:

--Mais, as-tu des billets?

--Des billets pour Beuzeboc? Je les ai pris pendant que tu te reposais

sur le banc. Oui, nous serons chez nous ce soir, ou demain matin par

Clères plutôt que de retourner par Dieppe.

Fanny monta. Tout était fait, arrangé, réglé pour elle et sans elle. Les

billets avaient été pris avant que leur avenir se fût discuté devant les

rails brillants qui couraient vers l’horizon! Elle s’assit et posa sa

tête dans le coin assombri. Des images passèrent sous ses paupières

closes: le singulier clocher ardoisé de Bures, les mèches blondes de la

fermière. Et un nom: Abbeville. Sur sa poitrine, la copie de la lettre

faisait un angle dur qui la blessait un peu.

Le joug retombait, plus pesant que jamais, sur ses faibles épaules

habituées à plier. Beuzeboc demain, sa chambre, son lit, la solitude.

Résignée, elle accepta cette compensation, et referma son cœur sur sa

déception maternelle.

Le train s’ébranla. Alors, elle ouvrit les yeux et passa la tête par la

portière pour voir s’éloigner, diminuer et disparaître le village où son

enfant avait vécu.

Le joug: roman · 第 10 / 34 题