II

Sous le blanc soleil d’avril, les invités à l’enterrement se pressaient

au jardin qu’emplissait le ronron de la fabrique d’en face. Car, déjà,

la maison était pleine et l’on s’étouffait dans le vestibule pour

arriver plus près du salon où avait lieu le service. La pièce aux volets

entre-bâillés s’assombrissait encore de cette assemblée de gens

empaquetés dans les opaques étoffes de deuil qui boivent la lumière.

Le cercueil paraissait immense. Quelques couronnes le paraient, et la

senteur fraîche et forte des jacinthes se mêlait à l’étrange odeur du

crêpe qui est celle même des cérémonies funèbres.

Droite auprès du cercueil, Fanny voyait et entendait tout, à travers le

voile noir qui déforme odeurs et sons. Elle paraissait frêle et petite

auprès de la grande taille de Berthe qui allait au-devant des arrivants,

du pasteur, plaçait et déplaçait, faisait enfin l’office de maîtresse de

maison et de conductrice du deuil.

La voix du pasteur montait péniblement dans la pièce matelassée

d’assistants, trop pleine d’étoffes, de chaleur, d’odeurs. Ici et là,

un mot plus clair sonnait: _la justice, la vie éternelle_. Et, tout à

coup, Fanny entendit une phrase qui lui parut remplir toute la pièce.

«Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.»

_Ceux qui ont le cœur pur. Ceux qui ont le cœur pur._ Elle ne pouvait

plus entendre autre chose. Et, elle se souvint que c’était ce qu’on

avait mis sur les lettres de faire-part, le verset choisi de l’Ecriture

proposé par le pasteur, adopté par Berthe, et passivement approuvé par

elle.

Alors, ce fut comme si la parole venue du fond des siècles faisait

déborder ce chagrin trouble et passionné qui recouvrait sa douleur

filiale. «Ceux qui ont le cœur pur». Voilà le seul mot trouvé digne de

sa mère, de sa mère qui depuis dix ans la sacrifiait, la martyrisait, la

dépossédait, de sa mère qui, jadis, l’avait volée en lui dérobant cette

lettre.

Le service continua. Elle n’entendit plus rien, retirée tout entière

dans son cœur en tumulte. La prière, la bénédiction qui courbe les

têtes, et la sortie, le jour éblouissant, comme argenté d’une lumière

pure, le jardin fleuri de crocus, de primevères, de jacinthes, et enfin

ce départ si émouvant, si dur, ce dernier départ de ceux qui ne

rentreront plus, tout cela ne pénétra pas en elle. Son âme humble et

fidèle était fermée désormais à sa mère.

Le cortège descendit et monta les routes et les rues mal pavées. Deux

par deux, les hommes d’abord, en noir, avec ces habits étriqués et

démodés qui sont ceux des cérémonies à travers une vie entière et

quelquefois deux, et puis les femmes, dans ce profond deuil provincial,

sans lequel on n’oserait assister, en Normandie, à une «inhumation», et

qui est la charmante sympathie visible de la race.

Il y avait «tout Beuzeboc, à la suite», comme dit plus tard Berthe avec

orgueil. Le vieux nom de Bernage, qu’on retrouve dans tous les

parchemins concernant les _religionnaires_, était bien respecté encore,

malgré son éclat diminué avec la fortune déclinante. Derrière Nathan Le

Brument et tous les cousins laboureurs ou herbagers que les collines et

la plaine avaient envoyés en souvenir de la cousine Brument, marchait M.

Fautais, roi des filateurs et tisseurs de la vallée. De très vieilles

gens se souvenaient fort bien d’avoir entendu son grand-père, le

colporteur, crier son fil dans les rues de Beuzeboc. Et son père avait

laissé à sa mort trente-deux millions à partager entre ses huit enfants.

Pour lui, il cachait son insignifiance sous une morgue extrême qui ne

l’empêchait point de rester méticuleux sur le chapitre généalogique du

pays. La famille Bernage faisait partie de ces premiers fileurs de

coton, colonisateurs de la vallée, et M. Fautais s’en souvenait toujours

dans les grandes occasions. C’est pourquoi son impeccable haut-de-forme

honorait le cortège entouré d’une considération accrue.

En haut de la Rue-aux-Chevaux, les porteurs s’arrêtèrent pour souffler.

Le long ruban noir se resserra, chaque couple venant buter aux talons du

suivant. Au fond des allées couvertes et des ruelles, on entendait crier

les enfants s’appelant au spectacle de l’enterrement. Et les seuils

étaient tous occupés.

Berthe et Fanny marchaient en tête des femmes et bien loin de la morte

dont les séparait la cohorte indifférente des hommes, bien qu’un seul

s’en trouvât proche par le sang. La démarche de Berthe montrait son

importance aux gens de la ville. Fanny marchait comme une automate, les

yeux à terre, l’esprit bien loin. Elle vivait en rêve depuis cette nuit

de révélation qui coupait sa vie en deux. Pourtant, elle avait fait les

gestes de l’habitude et tous ceux qu’exigeaient les circonstances

nouvelles, mais elle ne les suivait pas et n’y mettait rien de son être

intérieur.

Au cimetière, on entra dans un concert d’oiseaux parmi les feuilles

naissantes. Le grand jardin délicieux succédait brusquement à la

traverse sordide du faubourg. Le chemin gravit la colline presque à pic

qui s’adoucit enfin vers le faîte. Le cortège s’étendit en

s’arrondissant autour de la fosse. Au sortir de la ville encaissée,

l’azur et la lumière semblaient la baigner avec douceur.

On entendit la voix de l’officiant prendre ce timbre émoussé des paroles

dans l’air libre et vibrant. Il y avait des violettes le long des murs

et des chemins herbeux, et l’odeur indicible du printemps normand

montait de l’enclos, fécond plus que tous ceux d’alentour.

Fanny, droite, près du caveau profond, entendit encore: «Heureux ceux

qui ont le cœur pur» et son cœur en révolte n’éclata pas. Maintenue à

cette place qui était la sienne par des raisons plus puissantes que des

mains qui l’y eussent tenue de force, elle écouta ou parut écouter; elle

fit tomber la terre qui retentit si affreusement sur le cercueil, elle

gagna l’allée et la sortie, elle se rangea près de la barrière et serra

les mains de toute la ville qui défilait devant elle.

Enfin, ce fut la dernière main, et il n’y eut plus que les sœurs dans le

cimetière, avec l’oncle Nathan et le vieux père Oursel.

--Ça y est, dit l’oncle d’un ton soulagé. Venez-vous, les filles?

Il dut se rendre compte après coup que sa phrase ne sonnait point comme

il fallait, car il ajouta:

--Ma pau’r sœu’! C’est pas ça qui y changera rien, à c’t’ heure.

Berthe regardait disparaître dans l’allée tournante les derniers

assistants, quelques humbles femmes du peuple, qui avaient jeté le crêpe

léger d’autrefois sur le bonnet blanc, et Fanny, les yeux à terre,

regardait en elle-même.

Ils partirent tous les quatre, le père Oursel un peu en arrière, par

bienséance. Ils étaient fort regardés et sentaient les yeux embusqués

derrière chaque rideau blanc qui tremblait; aussi ne parlèrent-ils pas

jusqu’au retour à la maison bouleversée.

L’odeur écœurante du crêpe et des fleurs enfermées leur sauta au visage.

Ils s’arrêtèrent dans le vestibule, incertains. Ce ne fut qu’un instant,

un de ces courts instants où l’instinct crie quelque chose qu’on écoute

avant de le faire taire. L’oncle Nathan y céda, pourtant. Il redressa

dans la porte sa haute stature.

--Vous n’avez plus besoin de moi, mes pau’r filles? demanda-t-il. Alors,

je m’en vas. J’ai de l’ouvrage chez moi.

Il toqua son front contre le leur avec un air de cérémonie, et s’en fut

hâtivement. Le père Oursel sortit en même temps pour gagner la cour, et

les deux sœurs se trouvèrent seules dans la maison dont elles étaient à

présent maîtresses.

Quand elles furent en haut de l’escalier, Berthe dit:

--Y en avait du monde! Aurais-tu cru? Ah! on peut dire qu’on est bien vu

dans le pays. Notre pauvre mère est partie accompagnée.

Fanny hocha la tête machinalement. Toutes ces paroles qu’elle entendait

depuis trois jours tombaient autour d’elle sans toucher son entendement.

Berthe la regarda et puis, lui saisissant l’épaule:

--Quoi, tu m’entends? Qu’est-ce que tu as, ma pauvre fille? tu es toute

frappée! Que veux-tu, faut nous faire une raison!

Elle paraissait naturelle, avec son bon sens bien assis, bien

traditionnel et conservateur, dans sa tristesse officielle et légale,

dosée selon les convenances les mieux établies. Avait-elle tout oublié:

la scène de la chambre mortuaire, la découverte de la lettre, et la nuit

des aveux qui bourdonnaient encore dans la tête de l’aînée et qui,

depuis, empoisonnaient la source des larmes qu’elle devait à sa mère et

qu’elle ne pouvait pas verser pour elle? Le regard de ses yeux incolores

chercha tout cela sur la figure de sa sœur, et n’y trouva rien. Le peu

d’intimité qui reliait leurs natures dissemblables, ce lien lâche et

fort des habitudes, tout paraissait rompu. Et Fanny ressentit cela si

fort, quoique confusément, que les mots qu’elle ne commandait jamais

avec aisance, affluèrent à sa bouche:

--Qu’est-ce que j’ai? Tu demandes ce que j’ai?

--Tu as, tu as comme moi que nous avons perdu notre pauvre mère, mais je

le supporte bien, moi!

D’un air égaré, Fanny passa sur son front sa main froide, car elle

venait de comprendre tout à fait que la mort de sa mère n’était pas au

fond de sa peine, n’y était pour rien peut-être. Elle savait mal scruter

son âme, et resta étourdie de ce qu’elle y découvrait. Mais, déjà, le

courant vertigineux de pensées et de sensations qui la roulait depuis

trois jours l’avait reprise. Et elle osa dire:

--Ce n’est pas ça.

Interdite du son même de ces paroles, Berthe cria:

--Comment? Comment?

Vite, pour se donner du courage, Fanny osa dire:

--C’est pas seulement ce malheur-là, pour moi, c’est tout qu’est changé,

tout.

--Mais comment? répéta Berthe.

Sombre, Fanny répéta:

--Tout, tout.

Elle dérobait ses yeux translucides avec une sorte de dernière pudeur de

son secret. Et il fallut que Berthe la forçât enfin hors d’elle.

--Ça te travaille donc, toute cette histoire de l’autre jour, je parie?

Elle fit oui, sans rien dire.

--Mais, ma pauvre fille, qu’est-ce que tu vas te faire du tourment avec

tout ça qu’est fini et mort! Enfin, tout de même, si tu n’avais pas

trouvé cette lettre, tu n’aurais pas été déterrer ça?

Fanny ne songea même pas que ce n’était pas elle qui avait voulu lire la

lettre: elle ne savait jeter les reproches comme des projectiles de

combat, et puis son idée fixe l’emportait. Et elle dit:

--Je ne l’avais jamais oublié, mais, maintenant, c’est redevenu comme

quand c’est arrivé. Tout ce que j’ai raconté, ça m’a fait comme si je

recommençais ce temps-là.

Elle se tut et acheva lentement:

--Parce que je vois que je n’ai pas fait ce que j’aurais dû.

Berthe la regarda avec stupéfaction. Jamais peut-être ces murs n’avaient

entendu de semblables paroles, le devoir ne s’étant jamais trouvé

discuté chez les Bernage. Et, comme malgré elle, il fallut qu’elle

demandât:

--Et qu’est-ce qu’il fallait donc faire?

Mais Fanny ne répondit pas. Il faut aux pensées nouvelles le temps de

s’acclimater, de perdre la honte de leur nudité dans laquelle elles se

présentent à nous. Ce n’est qu’ensuite qu’on peut les habiller et les

présenter au monde.

Rien d’autre ne pouvait être dit. Et, tout à coup silencieuses, les deux

sœurs se séparèrent.

Le joug: roman · 第 9 / 34 题