I
Dans la chambre qu’envahissait le crépuscule, on distinguait encore la
blancheur du grand lit, vaste et haut, entouré à l’ancienne de ses
rideaux empesés. Le reste du jour printanier traînait ici et là,
s’accrochait aux vernis luisants des vieux meubles d’acajou, piquait un
point à la glace ternie de la cheminée, au miroir à col de cygne de la
toilette. Et, sur le lit, bien allongée sous ses couvertures en ordre et
sous son drap aux cassures intactes, la mère Bernage achevait de mourir.
--Ouvre la fenêtre, Berthe, fit une voix douce.
Berthe se leva de la chaise qu’elle occupait au pied du lit. Sur la baie
encore claire se profila sa silhouette aux contours ronds de grande
femme bien faite. Elle tourna l’espagnolette qui résista, grinça et céda
enfin pour laisser entrer d’une seule bouffée le printemps tout entier.
Cela sentait la terre humide, la fumée de bois et, par-dessus tout,
l’odeur douce et sucrée des primevères d’avril qui couvre alors la terre
normande d’un manteau parfumé.
Fanny, qui avait parlé, respira fortement en levant la tête: le souffle
frais entrait dans la chambre déjà pleine des relents de maladie et de
mort, comme pour la purifier, et les vivants appellent inconsciemment la
vie. Le miroir auquel elle faisait face lui renvoya son image au fond
d’une eau trouble et verdie: sa pâle figure inquiète de vieille fille de
vingt-neuf ans, ses yeux incolores, ses cheveux bruns sans reflets, et
cette bouche de madone aux lèvres pures, aux dents parfaites, qui était
sa seule beauté.
Et soudain parce qu’elle avait vraiment _regardé_ sa figure, l’idée de
la maladie et de la mort prochaine de sa mère la quitta tout à fait,
comme cela arrive au milieu des préoccupations extrêmes. Au-dessus de
son reflet, sa sœur, qui s’était retournée, mit le sien, et sa grosse
figure ronde, rose et blanche sous une rude broussaille de cheveux
blonds, éclaira le vieux miroir terni. Les deux sœurs se contemplèrent
un moment ainsi avec plus d’intensité qu’elles n’en mettaient dans leurs
regards quotidiens, puisque l’habitude de la vie commune émousse cette
curiosité d’âme traduite par un regard qui appuie au lieu d’effleurer.
Ce ne fut qu’un instant: un de ces instants pathétiques, toujours
méconnus, et la plus jeune sœur se retourna, et Fanny se leva, car la
mourante avait remué.
Penchée déjà sur le lit, l’aînée dit:
--Tu as appelé, maman?
La face décolorée se souleva un peu sur l’oreiller et les lèvres
bougèrent. Fanny approcha son oreille.
--Tu veux quelque chose?
Mais les syllabes sans suite chuchotées par la malade ne lui apprirent
rien. Berthe s’était penchée aussi.
Le masque de la vieille femme se détendit un peu tandis que sa plus
jeune fille s’approchait d’elle; pourtant, sa sèche main d’ivoire se
leva pour l’écarter et elle dit, presque nettement cette fois:
--Fanny!
Fanny interrogea avec passion la figure où la mort avait déjà si
clairement tracé ces signes mystérieux que nous reconnaissons sans les
avoir jamais vus, et elle recueillit à mesure ces mots, les derniers
peut-être, que la raison formerait derrière ce front impassible. La
vieille femme prononçait:
--Donne la lettre.
Alors Fanny dit vite:
--Quelle lettre? Quelle lettre, maman?
Mais les lèvres ne remuaient plus et semblaient rigides, comme scellées
à jamais.
Les deux sœurs se regardèrent avec cette surprise que donne
l’inhabitude--comment s’habituer à la mort?--Il y eut un moment de
silence, et puis la main déjà froide qui errait sur le drap rencontra
la main de Fanny et la serra convulsivement, les yeux déjà voilés se
rouvrirent et Fanny entendit ces mots distincts:
--Renvoie Berthe.
Fanny se releva. Quelque chose au fond de ses yeux montra qu’elle avait
compris une signification cachée. Mais le regard bleu de la cadette
resta perplexe:
--Va, Berthe, fit l’aînée, maman a quelque chose qui la tourmente.
Un mouvement impatient des mains les plus patientes qui poussaient
Berthe vers la porte surprit celle-ci. Elle se retourna. Le pli habituel
que le bouleversement de l’heure solennelle avait effacé sur sa figure y
reparaissait. Et sa lèvre inférieure s’avançait, boudeuse:
--Pourquoi donc que je ne resterais pas aussi, moi?
Fanny dit avec douceur:
--Elle veut me parler. Il ne faut pas la contrarier. Elle veut.
Et l’ascendant de la mère impuissante et vaincue était si grand que
l’hostilité jalouse de la fille favorite céda et qu’elle sortit sans
rien dire.
La nuit remplissait à présent presque toute la chambre. Mais le ciel
encore illuminé par le reste du couchant était comme une grande coupole
phosphorescente. Fanny, de nouveau penchée sur le lit, scrutait le
visage redoutable où elle n’avait jamais su lire, avec l’espoir
désordonné d’apprendre enfin quelque chose. Et la bouche pâle s’ouvrit
encore.
--La lettre, dit la mourante, donne la lettre.
Cette fois, la parole était nette, et, sous les paupières relevées, les
yeux sombres commandaient, exigeaient dans la mort comme dans la vie.
--Oui, fit docilement Fanny, oui, maman. Quelle lettre?
--Une lettre, là, sous ma couronne.
Fanny se retourna. Elle avait compris. Sur la cheminée, un globe de
verre recouvrait, sur un coussin de velours rouge frangé d’or, la
couronne d’oranger que la mariée avait posée là, un soir, trente ans
plut tôt. Au moment d’enlever le globe, elle hésita: jamais elle n’y
touchait. Dans les rites ménagers de la maison, la mère seule nettoyait
sa chambre et il n’y avait que si peu de jours qu’elle était étendue là,
privée de son activité! Mais les impérieuses prunelles noires semblaient
diriger ses mains et elle enleva le globe avec précaution. Les grêles
fleurs de cire tremblaient au souffle frais de l’air. Fanny souleva le
coussin à regret. Dessous, ses doigts qui tâtonnaient dans l’ombre
accrue à présent touchèrent une enveloppe. Elle fit: «Ah!» et se
retourna. Redressée sur ses oreillers, la malade regardait. Le jour
finissant, concentré sur sa figure, montra encore à Fanny les sombres
yeux brûlants qui attendaient une fois dernière l’obéissance passive
qu’ils avaient toujours exigée. Alors, elle mit l’enveloppe dans la main
ouverte qui se referma comme sur une proie.
Des minutes coulèrent. La mère Bernage était retombée. Son long corps
mince creusait son lit à la façon des mourants. L’épuisement de l’effort
faisait ruisseler son front de fines gouttelettes que Fanny essuyait
doucement avec un linge soyeux. Tout à coup l’agonisante parla et sa
voix rauque heurtait les mots au passage de l’air:
--Avec moi, avec moi la lettre, tu promets, Fanny!
--Oui, maman, sois tranquille, oui.
Mais les terribles yeux noirs s’ouvrirent encore tout grands pour
joindre leur commandement à celui des mots.
Sans rien dire, Fanny prit la lettre aux doigts qui se raidissaient et
la posa sur la poitrine sèche de la vieille femme. Alors le regard
s’éteignit comme apaisé et, tandis que la dernière lueur quittait le
ciel, le râle des agonisants s’éleva dans la chambre obscure.
Maintenant, tout était silence. La nuit et la mort, entrées ensemble
dans la chambre, y régnaient seules. De la fenêtre toujours ouverte
montait l’haleine fraîche du jardin. La première lueur de la lune qui
paraissait à l’horizon entra doucement et posa un doigt de clarté sur
les deux sœurs. Agenouillées côte à côte, elles pleuraient sans bruit,
la tête sur le drap. Et ce fut comme si l’indécise lumière venait sécher
leurs larmes. Elles se levèrent ensemble. Berthe alla fermer les volets.
Fanny alluma une bougie sur la commode, et elles firent la toilette
funèbre de la morte, selon le rite millénaire qui veut qu’on lave, qu’on
habille et qu’on regarde dormir les morts comme si c’étaient encore des
vivants.
Enfin, quand tout fut prêt et que le lit blanc fut encore plus blanc
sous les cassures plus nettes d’un drap plus frais et que, seul, le
visage de la morte dépassa le pli du suaire, les deux filles
s’arrêtèrent et se regardèrent avec incertitude, car il ne restait plus
rien à faire.
--Quelle heure est-il? demanda Fanny.
Et Berthe répliqua:
--J’ai entendu sonner neuf heures, pas longtemps «après».
Fanny réfléchissait, sans rien dire, les yeux vagues; alors l’autre
ajouta:
--Il faudrait aller manger quelque chose. On finirait par tomber. Depuis
midi...
Fanny regarda le lit et la chambre. Oui, tout était en ordre. Elle
soupira et se laissa emmener.
A l’entrée des deux sœurs, un homme se leva dans la cuisine. C’était un
incroyable petit vieux, cassé, délavé, passé, ratatiné, sans âge. Sa
figure grise et ravinée ne portait pas la broussaille des vieillards,
sauf au-dessus des yeux, qui s’en trouvaient cachés.
Et il dit d’une voix râpeuse:
--Comment qu’ ça va là-haut?
Fanny cacha sa figure dans son mouchoir et Berthe fit un geste sans rien
dire. Alors le petit vieux leva le bras avec effort et retira l’espèce
de casquette moulée à sa tête qu’il ne quittait jamais. Et ce geste
insolite saisit les deux orphelines plus que beaucoup de paroles.
Sur la grande table, une chandelle, dans un chandelier de fer en
spirale, grésillait, éclairant mal la vaste pièce. Une casserole
chantait sur le fourneau.
Berthe dit:
--As-tu fait à souper, père Oursel? On est bien obligé de manger quelque
chose.
--La soupe est prête, répondit le vieux de sa voix parcimonieuse. Mais
j’ai pas mis la table dans la salle.
--Ça ne fait rien. Nous mangerons un morceau dans la cuisine, fit Fanny
avec lassitude.
Elle s’assit et, comme il arrive, la fatigue tomba sur elle d’un seul
coup et elle eut une envie forcenée de s’asseoir dans le coin de la
cheminée, à sa place d’enfant, et de s’y endormir, d’oublier, de dormir,
de dormir sans rêver.
Mais Berthe ne perdait jamais de vue tout à fait les réalités de ce
qu’elle appelait les «devoirs» de la vie. Elle n’eut de repos que
lorsque sa sœur se fut, comme elle, approchée de la table. La soupe
campagnarde, mitonnée par leur étrange cuisinier, de poireaux, de pommes
de terre, de pain, de beurre et de crème, livra sa douce chaleur
onctueuse et les deux sœurs mangèrent sans rien dire. Enfin Fanny posa
sa cuillère et repoussa son assiette:
--Pauv’ maman! Elle aimait tant sa soupe!
C’était la première fois qu’on parlait au passé de la mère Bernage. Le
vieux eut l’air de réfléchir avec difficulté. Puis il dit:
--Même âge que moi qu’elle avait. De mil huit cent vingt-cinq qu’on
était tous les deux.
Il répéta plusieurs fois, comme étonné et flatté prodigieusement de
cette coïncidence:
--Tous les deux, tous les deux!
Et ils écoutèrent dans le silence et la pénombre résonner ces chiffres
évoquant tant de choses anciennes, oubliées, mortes comme la morte d’en
haut.
A ce moment, un coup de sonnette retentit qui fit tressaillir les deux
sœurs. Elles se regardèrent.
--Qui ça peut-il être à cette heure-là?
L’inutile question n’eut d’autre réponse que le bruit que fit le vieux
domestique en se levant. Il marchait un peu courbé, et la chandelle
qu’il portait lui traçait une ombre grotesque de gnome sur le mur. Il
sortit suivit un long corridor, et les sœurs, dans l’obscurité,
l’entendirent déverrouiller et débarrer la porte d’entrée. Alors elles
dirent ensemble:
--C’est l’oncle Nathan!
Et, déjà, elles étaient dans le corridor quand, se rappelant tout à coup
ce que le deuil de la maison leur commandait, elles s’arrêtèrent sur le
seuil. Au fond du long corridor, le clair-obscur montrait l’arrivant, un
grand homme puissant qu’entourait l’ombre et le halo de la pauvre
lumière rougeâtre oscillant aux mains du bonhomme. Alors, vite, Fanny
rentra dans la cuisine pour allumer une seconde chandelle.
Quand ils furent tous dans la petite salle à manger, assis sur les
chaises alignées contre le mur de chaque côté de la table ronde, avec un
petit rond de sparterie sous les pieds, ils se regardèrent un moment.
Rien d’autre n’avait été échangé entre eux que le dur baiser d’arrivée,
singulière salutation d’autrefois donnée et reçue sans plaisir et sans
intérêt. Et maintenant, ils ne trouvaient pas les paroles qu’il fallait
pour commencer.
La haute taille de l’oncle Nathan faisait un rectangle sombre sur le mur
ramagé de clair et sa surprenante figure de demi-paysan de la cité du
val, comme ciselée dans du granit rouge avec force et finesse à la
fois, s’achevait dans une charmante chevelure inattendue toute en
petites boucles d’argent.
Enfin, il soupira et dit:
--Et, comme ça, la v’là partie, ma pauv’sœur. Et vous v’là toutes
seules, alors.
Sa grande bouche régulière et rasée souriait presque, mais sa voix était
plus grave que ses médiocres condoléances. Il avait l’air à la fois de
les plaindre et de se moquer un peu. Les demoiselles Bernage, qui
connaissaient le vieil oncle Le Brument, n’y firent pas attention. Et
Berthe, pénétrée de cette importance subite que la mort fait rejaillir
autour d’elle, répondit:
--Oui, elle a passé dans la soirée, vers les huit heures et demie.
Après cela, elle dit--un peu plus comme une fille qui vient de perdre sa
mère:
--Not’ pauv’ mère! Elle se repose à présent. Mais nous...
Et elle finit sa phrase dans son mouchoir.
Fanny, muette, croisait et décroisait ses mains sur ses genoux, d’un
geste inconscient. L’oncle Nathan reprit:
--Avez-vous vu le pasteur?
--Pas «depuis», dit Berthe, mais il était encore là hier.
La bouche ironique se plissa encore. Le vieillard regardait Fanny qui,
les yeux perdus dans le halo de la chandelle grésillante, semblait
absente de la scène. Et il dit, penché vers elle:
--Elle a-t-il dit quelque chose, ta mère?
Fanny le regarda en tressaillant violemment. Et, tout à coup, ramenée à
la réalité, elle écouta les paroles qui semblaient encore résonner et
elle dit, comme si elle comprenait leur sens caché:
--Non, rien.
Berthe avança entre eux sa grosse tête blonde.
--Qu’est-ce que tu dis, Fanny! Si, elle a parlé tu sais bien.
Mais son interruption tomba dans le vide sans toucher personne, et elle
recula en les regardant toujours.
Au bout d’un instant, l’oncle Nathan reprit:
--Y’ aura du monde à l’inhumation. Du temps du père Bernage, y’ aurait
eu toute la ville. Mais à présent c’est plus la même chose: j’ suis
vieux, vous êtes restées filles. C’est des familles qui s’en vont.
Il avait posé ses mains à plat sur ses genoux, et discourait, comme pour
lui-même, de sa voix mordante, en regardant la flamme. Il continua:
--Le grand-père Jean Bernage, avec sa fabrique, c’était un homme! Y en a
eu du monde ici, du temps que les mouchoirs de Beuzeboc étaient dans
leur beau! Le père Jean, i’ causait à Rouen, le vendredi, à tu et à toi
avec tous les messieurs des grosses fabriques. Tout ça est mort. Tout ça
est fini. Ça a commencé du temps de ton père, Alfred Bernage. L’argent
s’en va d’ici. Et pas seulement de chez vous, mais de toute la vallée.
Ça s’en va, comme c’est venu, sans qu’on «save» pourquoi. L’argent s’en
va.
Il semblait répéter le mot avec complaisance, peut-être avec volupté. Et
il ne regardait toujours pas les affligées qu’il venait consoler, comme
si son discours était d’une portée générale, ou encore chargé d’un sens
intelligible à lui seul.
Berthe dit à mi-voix:
--T’aurais bien pu allumer une bougie, au lieu de c’te chandelle.
L’oncle Nathan reprenait:
--L’argent? Où qu’il est aujourd’hui? On ne sait pas. Il est toujours
plus là où qu’il était. Y en a qu’en ont. Peut-être. C’est pas ceux
qu’on croit. L’argent n’est pas...
Il s’interrompit pour écouter quelque bruit qui venait du corridor noir.
Et il dit d’une voix changée, moins âpre:
--Votre père était un bon homme. Mais il ne savait pas gagner de
l’argent. Il avait des idées à lui là-dessus, crainte de nuire au monde,
ou n’importe. Des bêtises! On ne va pas loin avec ça. Et ma sœur, qui le
menait dans tout, elle a pas pu l’ mener là-dessus. Ah! mais non!
Il regarda Fanny tout à coup:
--Tu lui ressembles à ton père, toi, Fanny, d’un sens... Et, si ton père
avait «vit», il y a des choses qui seraient pas arrivées. Pas que ça
soit plus mal comme ça, non, peut-être; on ne sait pas, on ne peut pas
dire.
Il rêva un moment, comme s’il résumait des pensées profondes. En face de
lui, elles ne bougeaient pas: Fanny pâle et inerte, Berthe comme tendue
par une idée fixe, qui la faisait froncer les sourcils d’attention.
Enfin, le vieillard se leva:
--Faut que j’m’en retourne. Il est tard.
Fanny dit doucement:
--Voulez-vous la voir?
--Ça peut pas se refuser.
Ils montèrent tous trois l’escalier. A la porte, ils pausèrent un
instant, pour rassembler ce courage qui se détourne devant le visage de
la mort. Et ils entrèrent.
* * * * *
Quand elles furent seules, et que le pas du vieillard eut décru jusqu’à
s’éteindre sur la route de Villebonne, sèche et sonore sous la lune, les
deux sœurs se regardèrent.
--Quelle heure est-il? demanda Fanny.
Et Berthe répondit, comme si elle attendait la question:
--Dix heures et demie.
Alors Fanny reprit:
--Nous allons la veiller chacune à notre tour. Veux-tu aller te reposer
d’abord?
--Non, dit vivement Berthe. On restera ensemble, c’est mieux.
Fanny fit un geste vague qui acquiesçait.
Quand elles revinrent, elles avaient changé leurs robes contre des
peignoirs et chacune s’était fait deux grosses tresses qui tombaient,
brunes et soyeuses, de chaque côté de la figure pâle de Fanny, blondes
et rudes, sur les épaules de Berthe. Elles ressemblaient ainsi à deux
grandes pensionnaires dans leur première robe longue, car les vingt-neuf
ans sonnés de Fanny gardaient, plus que les vingt-cinq de sa sœur, un
air d’innocence et d’ignorance.
Elles s’assirent, l’une au pied, l’autre à la tête du lit. Sur la
commode, une bougie brûlait avec un halo rouge. Fanny avait joint les
mains et semblait prier. Berthe la regardait fixement. Et le visage de
la morte était coupé de grandes ombres, qui bougeaient un peu lorsque la
flamme vacillait.
Les yeux de Fanny rencontrèrent les yeux de Berthe et ce fut comme si le
charme du silence se rompait entre elles. Quelque chose dans le regard
de sa sœur surprit l’aînée. Pourtant, elles n’avaient guère l’habitude
de s’analyser; leur milieu endormi leur vie engourdie, une sorte de
fatalisme provincial leur faisait accepter passivement choses, êtres et
événements. Etait-ce cette atmosphère de mort qui agitait autour d’elles
l’eau morte de leur âme? Fanny se replia un peu plus et attendit.
Ce fut assez long. Berthe ne semblait pas pouvoir formuler cette
question qui était si clairement inscrite dans ses dures prunelles
bleues. On devient malhabile à parler de certaines choses lorsque la
parole n’a servi jusque-là qu’à exprimer l’ordinaire de l’existence.
Enfin elle dit:
--Fanny!
L’autre répondit en tremblant:
--Eh bien?
--Qu’est-ce qu’il peut y avoir dans cette lettre?
L’interpellée eut ce léger souffle exhalé qui marque la fin d’une
appréhension. Ce n’était pas là ce qu’elle avait craint. Et elle répéta:
--La lettre?
--Oui, la lettre qu’elle a demandée et que tu lui a mise dans les mains.
--Je ne sais pas, dit lentement Fanny.
Berthe resta saisie.
--Ce n’est pas possible! Où était-elle, d’abord?
Fanny indiqua le globe.
--Là? Et on ne le savait pas? Et d’où vient-elle? Et de qui?
Ses yeux s’aiguisaient, implacables. Fanny la sentit en proie à une de
ces crises de curiosité qui la possédaient parfois: et un découragement
l’envahit à l’idée de la lutte.
--C’est son affaire et pas la nôtre, dit-elle avec douceur.
--Mais c’est la nôtre aussi, puisque tout ce qui est à elle est à nous
maintenant.
Il y eut un silence dans lequel l’écho des mots se prolongea et sembla
leur donner toute leur valeur. Et Berthe reprit plus fermement:
--Il faut que nous sachions ce qu’il y a dans cette lettre.
Fanny se débattit encore.
--Non, Berthe, ce ne serait pas bien. Maman serait fâchée.
--Au contraire. Si c’est quelque chose d’important, nous devons le
savoir. Car, enfin, elle n’avait peut-être plus toute sa tête quand elle
t’en a parlé. Sans ça, elle ne t’aurait pas demandé de la détruire.
Elle avançait des yeux éclairés en dedans par sa passion contre ceux de
sa sœur, comme pour forcer physiquement son consentement. Et elle
ajouta:
--Il faut même que nous le sachions. C’est notre devoir.
Fanny eut un gémissement de défaite devant ce mot qu’elle ne savait
comment conjurer. Un mot dont elle avait tant souffert déjà quand sa
mère le dressait devant elle comme un obstacle infranchissable. Et elle
se couvrit la figure de ses mains pour ne pas voir Berthe qui soulevait
le drap mortuaire.
Quand elle les écarta, sa sœur tenait la lettre. Alors, elle gémit:
--Oh! Berthe, qu’est-ce que tu as fait? Dès que maman a été morte, tu
lui as désobéi!
L’autre avait pâli sous le rose cru qui fardait naturellement ses joues
pleines. Mais ses yeux triomphaient. Et elle parla si fermement que
Fanny sentit vaciller sa conviction intérieure.
--Non, dit-elle, il fallait le faire. Tu verras que j’avais raison.
Sa respiration était un peu courte. Elle sourit pourtant et ajouta:
--Nous la lui redonnerons, va!
Trop de choses se pressaient dans la tête de Fanny pour qu’elle pût
réfuter cette parole-ci qui lui paraissait monstrueuse comme l’acte et
le geste qu’elle venait de voir. Il lui semblait que tout cela était un
rêve affreux commençant avec la mort de sa mère, et elle ne s’étonna
même plus quand elle vit sa sœur tirer de l’enveloppe la lettre vouée au
tombeau par la voix de la mourante, en disant avec un frisson:
--Oh! qu’elle est froide!
Et puis, elle s’approcha de la bougie. Fanny la suivait des yeux,
hallucinée. Etait-ce vrai? était-ce arrivé? Oh! tout ceci aurait un
châtiment: le Ciel le voulait! Elle se leva à moitié de sa chaise.
Alors, Berthe se retourna.
--Comme ça, tu ne sais pas du tout ce que c’est? Du tout?
Fanny fit non, toujours comme en rêve, et elle étendit la main pour une
défense suprême du secret de la morte. Berthe détourna les yeux. Le
moment passa qui aurait pu changer le destin: la lettre dépliée livrait
déjà un peu du mystère _qui ne pouvait plus_, à présent, rester caché.
Berthe lut.
--«Tours». Ça vient de Tours. Comme c’est drôle! On ne connaissait
personne à Tours. Enfin, voyons.
Et elle commença:
«Madame,
«C’est avec étonnement que vous lirez cette lettre, je n’en doute
point. Pour moi, quelque habitué que je sois, de par mon ministère,
à de pénibles démarches, il n’en est pas qui m’ait coûté davantage.
Il se peut, en effet, que le message que je suis chargé de vous
transmettre apporte le trouble et le désordre au sein d’une famille
unie. Il est possible qu’elle brise la douce confiance qui unissait
entre eux les membres de cette famille, en révélant un secret
jusque là ignoré...
«Veuillez donc croire, madame, que je suis au regret d’être la
cause involontaire de vos ennuis et soyez assurée qu’il ne faut
rien de moins que la certitude d’accomplir un devoir sacré pour que
je me permette une telle démarche.
«Je laisse la plume à mon infortuné pénitent qui doit à présent
parler pour lui-même afin, s’il se peut, de toucher votre cœur.
«Croyez bien, madame, je vous prie, à mes sentiments très
chrétiens.
«✟ MARIE-ADRIEN BRUNEAU,
_Curé de Saint-Gilles_.»
Berthe laissa tomber la lettre et regarda sa sœur.
--Comprends-tu un mot?
Fanny ne répondit même pas. Au fond de ses yeux pâles, grands ouverts
par la surprise, un petit nuage montait: souvenir, crainte, angoisse?
Berthe reprit:
--Un curé de Tours? A nous, des protestants! Qu’est-ce qu’il pouvait
avoir à nous dire? Et ce secret dont il parle... Sais-tu, toi? As-tu une
idée?
Fanny fit non de la tête car, déjà, elle n’était pas maîtresse de sa
voix.
Berthe retourna la lettre. Le papier jauni se montra vide d’écriture.
Elle reprit l’enveloppe et poussa une exclamation étouffée.
--Il y en a une autre, c’est ça!
Elle dépliait un mince papier quadrillé qui criait sous ses doigts
animés d’une sorte de hâte voluptueuse. Mais elle le déplia, le lisant
avant de commencer, comme pour faire durer ce plaisir aigu. Et elle dit
encore:
--Ah! enfin, voilà! Nous allons savoir. Ça vient aussi de Tours et cette
fois, c’est daté.
* * * * *
Tours, le 30 mai 1883.
Fanny fit un mouvement, mais Berthe ne voyait rien, rien que la lettre
qui enfin allait assouvir cette folie de curiosité qui la tenaillait.
--Ça commence aussi: «Madame», dit Berthe. Et elle lut:
«Je mets la main à la plume afin de soulager la peine que j’ai qui
est grande. Je vous ai fait bien du tort et j’en ai du regret, me
voyant sur un lit de maladie. On pense à tout quand on se voit dans
une position pareille que j’ai été et on reconnaît ses torts. Ça
fait que je me suis dit que j’allais vous dire tout ce que j’ai sur
le cœur, en vous priant de me pardonner, vu que je veux faire
réparation.
«Madame, tout ça est venu un peu de votre faute. Pourquoi que vous
êtes partie quand le régiment a passé par Beuzeboc? On laisse-t-il
une demoiselle toute seule comme ça parmi des soldats? (surtout si
jeune!) Toujours est-il que le malheur est plus vite arrivé qu’on
ne croit et que vous êtes donc un peu fautive, comme je le dis plus
haut. Mais, pour moi, je n’ai pas oublié, comme j’aurais pu et
comme d’autres auraient fait. Et donc je peux le dire, que j’ai
traîné le souvenir partout avec moi depuis ce jour. Alors, voilà ce
que je viens vous dire. D’abord que j’ai bien du regret de ce que
j’ai fait, car, vraiment, c’était une enfant plutôt qu’une femme
et j’aurais pas dû. Mais, enfin, c’est pas tout ce qu’on dira qui
changera rien; alors, passons à la suite.
«Je suis jardinier de mon métier. Je gagnais déjà bien avant mon
congé, et j’espère arriver à m’établir après, car mes parents m’ont
laissé quelques sous. Ça fait que d’ouvrier je pourrais devenir
petit patron. Ça s’est vu. Me voilà libéré en septembre, donc que
je prendrais chez moi, qu’est pas très loin d’ici dans le
Saumurois, un fonds que j’ai entendu parler et que je pourrais me
marier. Donc, que si votre demoiselle, elle voulait bien alors de
moi tout à fait comme époux, je serais consentant et bien
satisfait.»
Berthe laissa tomber la lettre et regarda sa sœur. Sa curiosité était
dépassée. C’était comme si la porte qu’elle avait voulu entr’ouvrir
avait cédé brusquement en la précipitant dans un abîme. Mais Fanny,
aussi pâle que la morte, la regardait avec des yeux brûlants. Et elle
dit impérieusement de sa douce voix qui se brisait dans le paroxysme:
--Et après? après?
Vraiment, c’était elle qui semblait haleter à présent de cette curiosité
vitale qui séchait tout à l’heure les moelles de sa sœur. Et Berthe,
cette fois, ne put qu’obéir, machinalement.
Elle reprit:
«...et bien satisfait. Peut-être que vous allez croire que je
cherche à faire, comme on dit, une bonne affaire en regardant
au-dessus de ma condition. Non, madame, je ne suis pas de ces
gens-là. J’ai bien vu que vous étiez du monde plus haut placé que
moi et que vous avez apparence de fortune, je jure que ça n’est
rien pour moi là-dedans et que c’est le regret seulement qui me
fait parler. Preuve en est que je vous demande votre fille toute
nue et rien avec, que je lui ferai une position par mon travail.
«Il faut encore que je vous informe que ma maladie est une fluxion
de poitrine, que j’ai bien souffert et pensé étouffer, donc que ça
m’a fait réfléchir sur le tort que j’avais fait à votre demoiselle
pour l’empêcher peut-être de se marier ou lui causer du dommage
pour sa conduite vu la méchanceté du monde. Mais le major dit que
me voilà guéri tout à l’heure et que c’est la maladie des plus
vigoureux.
«Donc, madame, ayez aucune crainte et donnez-moi votre fille en
toute sûreté si le cœur lui en dit comme à moi (que je ne l’ai
jamais oubliée). Je la rendrai heureuse de toutes les façons. Et,
craignez-rien, à preuve que c’est pas pour vous faire déshonneur,
vous entendrez plus jamais parler de moi si vous ne faites pas
réponse à la présente, que je comprendrai que c’est non que ça veut
dire.
«Madame, je termine cette longue lettre que M. le curé a bien voulu
relire pour moi en vous saluant avec le plus grand dévouement.
«LUDOVIC VALLÉE.»
Le dernier mot tombé, un silence pesant régna. Quelque chose de
tangible était sorti de cette lettre jaunie, de ces papiers condamnés à
la mort et qu’on ressuscitait malgré la défense de la morte. Quelque
chose de vivant venait de naître dans cette chambre funéraire et les
deux sœurs pressentaient obscurément que leur vie allait en être
changée.
Ce fut comme une torpeur momentanée dont elles sortirent en même temps,
car le moment des cris, des indignations et des larmes était arrivé et
elles n’étaient pas de ceux qui ont la sagesse suprême de savoir y
échapper.
--Alors, dit Berthe, tu comprends tout ça?
Fanny mit sa tête dans ses mains, du grand geste féminin qui cache la
honte en cachant ces yeux qui la proclament. Et pourtant, ce n’était pas
la honte qui la poignait. Car elle répétait tout bas: «Il a écrit! Il a
écrit!»
Quelques instants coulèrent ainsi, et elle releva la tête. Elle était
transformée. Son visage blanc brillait dans la pénombre et ses yeux
pâles, enfin allumés par la vie, y mettaient une flamme ardente. Et,
comme malgré elle, Berthe cria:
--C’était donc toi?
Fanny inclina la tête.
--Mais comment? mais comment? demanda encore l’autre, passionnée
d’étonnement et de curiosité, honteuse un peu aussi et avide de tout cet
inconnu brûlant qu’elle sentait là, sous sa main, ranimé comme un feu
retrouvé sous la cendre.
Et Fanny dit avec une véhémence nouvelle qui, plus que tout le reste
encore, était surprenante:
--Je vais te dire, je vais tout te raconter. Et tu verras, tu
comprendras.
Elle passa la main sur ses yeux.
--Mais voyons, comment commencer? C’est si loin! Depuis onze ans! et
c’était pas oublié mais comme engourdi, vois-tu. Il faut que je retrouve
tout.
Elle s’arrêta encore pour se recueillir, penchée, les bras allongés sur
ses genoux et les mains nouées, tandis que Berthe, en face d’elle, se
penchait aussi pour mieux absorber la révélation qui allait tomber sur
son envie comme la pluie sur la terre sèche. Plus tard, plus tard,
peut-être, elle songerait à s’indigner, à juger, à condamner, à dire
tout ce que son époque, sa coutume et sa race voulaient qu’elle dise
dans une circonstance pareille, mais, d’abord, elle allait apprendre,
goûter, manger et digérer ce secret, ce vieux secret oublié qui lui
avait été volé si longtemps mais qui revenait au jour miraculeusement.
Fanny sentit un peu de tout cela dans le simple mouvement qui
rapprochait de la sienne la figure avide. Ce ne fut qu’une lueur perdue
dans le foyer ardent qui s’allumait dans tout son être.
--Ecoute, dit-elle.
«C’était cette année-là que dit la lettre, non, l’année d’avant, que le
malheur a commencé. J’avais pas encore dix-sept ans et toi treize. Tu
allais encore à la pension et moi j’avais fini. Cet été-là, il faisait
très chaud, et maman était allée à notre petite ferme de la Hétraye avec
toi, pendant trois ou quatre jours, parce que la femme du fermier était
malade. Et moi, on m’avait laissée ici, à cause d’une couvée tardive que
j’avais faite moi-même et que le père Oursel n’aurait pas su
surveiller. C’est de là que tout est venu. A peine étiez-vous parties
qu’on a dit qu’un régiment allait passer, comme presque tous les ans,
pour aller aux tirs des prairies de la basse Seine. Et, le lendemain, il
était là avec tout ce bruit de musique et de tambour qui remplit la
ville.
«Et voilà le père Oursel qui vient me dire qu’on va nous envoyer du
monde à loger. Je ne savais que faire quand l’oncle Nathan arriva.
«--Ce n’est rien que ça, qu’il me dit, au lieu d’un officier, j’ te vais
faire envoyer des soldats qu’on mettra à la remise avec de la paille.
«Je voulais qu’il aille chercher maman en voiture.
«--Non, non, qu’il me dit, ça sera très bien comme ça. C’est pas la
peine de fatiguer mon cheval qui vient de rentrer.
«Tu sais comme il est, l’oncle Nathan, là-dessus! Enfin, j’étais si
jeune, il m’a persuadée que c’était très bien comme ça. Pensait-il
seulement que j’étais une jeune fille toute seule? Il ne s’est jamais
marié. Sait-il?
«Il était cinq heures à peu près quand ils sont arrivés. Il y en avait
deux. Des soldats, ça se ressemble tous sur le moment, j’y ai pas fait
attention, et puis j’étais pas hardie, je l’ai jamais été, mais de ce
temps-là je l’étais encore moins. Enfin, je leur ai dit ce que l’oncle
Nathan m’avait recommandé et je les ai laissés. Alors, derrière mon
rideau, je les ai regardés aller et venir.
«Il y en avait un qui avait une figure de paysan, pas mauvaise et de
bonne santé, et je voyais qu’il regardait toujours vers la maison.
Enfin, il est venu trouver le père Oursel pour lui dire que son
camarade, un petit brun trapu, était de Gruville et qu’il allait coucher
chez lui, qu’il ne faudrait rien dire. Le soir est venu; ils avaient
fait leur ménage dans la cour; le père Oursel leur faisait chauffer
leurs plats, enfin, le camarade est parti. La grille a fait un coup
sourd, et, sans savoir pourquoi, je me suis sentie malaise. Alors je
suis descendue au jardin, poussée par je ne sais quoi. Le soldat était
toujours dans la cour. Il fumait, assis à califourchon sur une chaise. A
travers la grille, il me regardait marcher dans les allées et, sans le
voir, je sentais ses yeux sur moi. Il ne m’a rien dit et je suis rentrée
enfin. Je me rappelle. Le chèvrefeuille sentait fort dans l’air et on
entendait les rossignols du Val à la Reine qui commençaient leur chant.»
Elle s’arrêta. Pourtant, elle ne ramassait plus les mots en hésitant
comme lorsqu’elle avait commencé. Peu à peu, les souvenirs longtemps
comprimés dans sa mémoire se dépliaient et renaissaient comme ces fleurs
sèches qu’un peu d’eau fait revivre. Autre chose l’arrêtait: une
douceur, une langueur qui lui serrait la gorge pendant qu’elle décrivait
ce soir d’été, cette nuit chaude, cette terrible nuit douce et cruelle
qu’elle avait cru oublier tant d’années et qui sortait du passé aussi
réelle que naguère.
Berthe, qui n’avait pas bougé et qui semblait recueillir chaque mot dans
tout son être tendu, dit ardemment:
--Et puis?
Fanny laissa passer des mots étouffés à travers ses mains qui cachaient
sa figure.
--Je ne sais pas comment te dire ce qui est arrivé, je ne sais pas.
De force, Berthe lui enleva les mains.
--Mais si, dis, tu peux bien me dire, je n’ai plus dix-sept ans, moi!
--Ah! c’est trop dur! Je croyais que c’était fini, mort, pour toujours
et que jamais, jamais, je n’aurais à en parler.
Berthe dit plus doucement:
--Mais si, raconte-le, ça te fera du bien maintenant, au contraire.
Fanny continua:
--La nuit est venue tout à fait, mais si belle, si douce, que j’ai
laissé ma fenêtre ouverte. De mon lit, je sentais tout le jardin qui
montait. Et je me suis endormie sans le savoir. Et alors, alors, Berthe,
je me suis réveillée, réveillée, comprends-tu, dans les bras d’un homme!
Il y eut un long silence. Fanny s’était caché la tête sur le lit et ses
épaules rythmaient ses sanglots muets, Berthe se leva et alla
entr’ouvrir les volets. La froide lune d’avril entra obliquement, mais
l’air était presque tiède. Berthe resta debout un moment, et puis elle
se retourna, droite, grande, large et un peu formidable ainsi sur la
fenêtre qu’elle semblait défendre. Et elle dit:
--Et alors, tu as supporté ça? Tu n’as donc pas de sang dans les veines!
Tu ne pouvais pas te débattre, crier, appeler?
La désolée releva du lit une figure hagarde. Elle semblait si loin
encore que les paroles ne lui parvenaient pas clairement.
Elle bégaya:
--Crier quoi? Appeler qui? Il était déjà trop tard. Est-ce qu’on m’avait
jamais parlé de ça? J’aurais dû savoir qu’on verrouille sa porte, qu’on
ferme sa fenêtre... Mais jamais maman ne parlait de la vie, tu le sais
bien. J’étais perdue, abandonnée, toute seule. Le père Oursel était déjà
si cassé dans ce temps-là... Et s’il avait reçu un mauvais coup?
--Ah! si tu avais le temps de penser à tout ça! Enfin, quand on n’est
pas consentant, tout de même!
Elle n’acheva pas. On a beau être sœurs et vivre de la même vie
entremêlée durant des années et des années, il n’est point de mots pour
aborder des choses qui sont comme si elles n’existaient point.
Ce fut Fanny qui reprit:
--Et la honte, la honte que le monde vienne, crois-tu que c’est rien?
Comment est-ce que j’aurais regardé maman quand on lui aurait raconté
ça?
Berthe ne répondit rien sur le moment, comme si l’argument était
vraiment sans réplique. Et puis, enfin, elle dit:
--Tout de même, on peut se défendre. C’est pas possible: il y a autre
chose que tu ne dis pas.
Fanny baissa encore la tête. La clairvoyance implacable de sa sœur à
courtes vues ordinaires lui paraissait surnaturelle. Elle se soumit:
--Oui. Mais je ne peux pas expliquer. Et je ne sais pas si tu
comprendrais.
Berthe se pencha. Il lui fallait entrer sa volonté dans cette chair
faible qui ne savait pas résister.
--Dis-le, dis-le.
--Depuis la mort de papa, depuis sept ans, personne ne m’avait jamais
dit un mot bon. Maman, si froide, si dure; et toi, qui n’aimais pas
qu’on t’embrasse, ni qu’on te parle doucement. J’étais comme trop
privée, même, de paroles douces. Et, tout d’un coup, quelqu’un qui vous
répète cent fois: «Je t’aime, je t’aime», tu crois que ce n’est rien,
ça?
Elle était presque à genoux. Sa douce figure levée semblait implorer la
cause de l’amour. Et, du haut de sa grande taille, la cadette laissait
tomber sur elle le dédain, le mépris que ses yeux, sa bouche, son corps
même exprimaient. Et elle dit:
--Si c’était ça que tu voulais, tu ne pouvais pas attendre? J’attends
bien encore, moi!
Fanny détourna les yeux. Sans pouvoir l’exprimer, elle sentait qu’elle
n’était pas comprise, qu’elle ne le serait jamais et que cette phrase,
si difficile à dire pour sa sœur et à entendre pour elle, cette énormité
proférée à voix haute ne jetait aucune lueur de vérité entre elles. Elle
soupira sans rien dire. Et les pensées des deux sœurs suivirent chacune
leur route dans le silence.
Ce fut Berthe qui, la première, revint à la réalité, car tout ceci
n’était qu’un peu de passé ressuscité, mais il y avait autre chose de
plus passionnant encore à apprendre.
--Et alors, c’est lui qui a écrit?
Fanny releva la tête et ses yeux pâles se ranimèrent. Le présent
rentrait en elle et, pour un instant, elle oubliait que c’était aussi
du passé. Elle répéta avec ravissement:
--Il a écrit!
Et à peine eut-elle dit cela qu’elle se souvint qu’onze ans avaient
passé sur cette nouvelle étonnante arrachée à l’ensevelissement. Mais
toute sa joie ne tomba pas, parce qu’elle était habituée à se contenter
d’ombres de bonheur. Elle répéta seulement deux ou trois fois:
--Ludovic Vallée! Ludovic Vallée...
Berthe dit avec une sorte de violence, contenue à cause de la morte:
--Tu ne vas pas dire que tu ne savais même pas son nom?
Fanny la regarda avec cette espèce de candeur qui, à vingt-neuf ans,
paraissait si déconcertante:
--Mais non, dit-elle simplement.
Un souffle plus frais glissa dans la chambre. Berthe se tourna pour
fermer la fenêtre, et puis elle regarda la morte qu’elles avaient
oubliée. Alors, comme frappée subitement, elle demanda:
--Et c’est tout? Tu l’as donc dit à maman?
L’aînée fit oui de la tête.
--Pourquoi? Moi, je l’aurais gardé pour moi toute seule.
La martyrisée eut une rétraction un peu plus forte. La torture ne sera
jamais tout à fait abolie tant que la terrible _question_ de famille
subsistera. Elle se souvint. Il fallait dire tout, puisqu’elle n’avait
pas eu la force de garder son secret «pour elle toute seule», ou
puisqu’une sombre fatalité pesait sur elle depuis la découverte de la
lettre condamnée à mort. Enfin, les mots vinrent:
--Il a bien fallu que je le dise.
Et elle ajouta, après un silence:
--Je n’ai pas pu le cacher.
Et, cette fois, elle s’abîma à terre, secouée de sanglots, contre le lit
froid, le lit de sa mère morte, qui n’avait jamais été son refuge au
temps de sa mère vivante.
Du temps coula. Berthe, cette fois, était restée sans mouvement.
L’étonnement, surtout, de découvrir un secret là où elle n’en avait pas
deviné, elle qui en voyait partout. Elle parla enfin:
--Ainsi, tu as eu...
Elle s’arrêta, incapable de dire un mot de plus.
Fanny fit oui, tout en pleurant.
--Chez nous, chez nous, oh!
Si Fanny avait regardé sa sœur, elle aurait vu clairement, l’orgueil
froissé, la colère de caste, le puritanisme blessé aussi se combattre en
elle. Dans son trouble, elle comprit pourtant que cette faute si bien
cachée, si inconnue, si oubliée, apparaissait à l’autre comme une
nouvelle, réelle, éclatante. Et elle dit:
--Personne, personne n’a rien su.
Les traits de la grande fille se détendirent.
--Ah! personne?
--Seulement l’oncle Nathan et la vieille Marthe, notre ancienne bonne.
Berthe s’assit. De sa grande main, elle toucha les épaules de la
pleureuse.
--Allons, ne pleure pas comme ça. Puisque c’est fini et oublié,
qu’est-ce que ça te donne? Et dis-moi comment tout ça est arrivé.
Fanny obéit. Elle obéissait toujours à ceux qui savaient commander. Et,
assise en face de l’autre, elle reprit cette confession qu’elle
arrachait par bribes à sa mémoire endormie qui tressaillait pour se
réveiller.
--Le régiment est reparti le lendemain à cinq heures. Je me suis
barricadée dans ma chambre. J’étais comme folle et surtout honteuse. Il
me semblait que ça se serait vu sur ma figure. Quel tourment! Tout ce
que j’ai souffert! Enfin, maman est revenue. On dit que les mères voient
tout. Non. Elle n’a rien su de ce qui était arrivé avant que je le lui
dise. Ma vie changée, perdue, elle ne l’a pas devinée.
Elle regarda furtivement la morte comme si cet humble reproche était
encore de trop envers celle qui n’entendait plus.
--Enfin, j’avais fini par m’habituer à ce malheur, à ce mensonge, quand
j’ai compris que mon péché ne pouvait pas rester caché. Mais j’étais si
jeune, si enfant encore que je ne faisais pas vraiment attention et
c’est à ce moment-là que maman m’a questionnée. Oh! ça, ne me demande
pas! Ce serait comme s’il fallait recommencer!
Berthe se pencha curieusement.
--Elle a été colère?
Fanny eut un frisson des épaules.
--Je ne peux pas te dire. Elle m’a soutenue. Mais comme elle était
sévère! et sans pitié du tout...
«Enfin, elle a décidé tout avec l’oncle Nathan. Tu sais que la vieille
Marthe était retirée dans son pays, à Bures, tout au bout du
département, près de la Somme. Alors, on a répandu le bruit que j’étais
malade et que nous allions consulter à Paris. Et nous sommes allées
vivre trois mois à Dieppe. Février, mars, avril. Ces mois-là ne sont pas
comme d’autres pour moi, depuis.»
Berthe dit, comme si elle gardait un contrôle ouvert et qu’elle s’en
trouvât satisfaite:
--Oui, je suis restée en pension, je me rappelle. J’allais chez l’oncle
Nathan le dimanche. Il disait que tu étais malade. Et puis?
Toute reprise par ses souvenirs, Fanny à présent se réveillait,
frémissante, dans ce temps aboli qui effaçait le présent.
--Et puis, dit-elle, le moment est arrivé et j’ai bien souffert. Quel
mal et quel tourment, tout ensemble! On ne peut pas savoir! Et surtout,
quand je l’ai eu là contre moi, mon petit à moi, que c’était dur de me
dire: «Faut pas que je me laisse aller à l’aimer!» Mais maman était là,
toujours la même que tu l’as vue. Si sévère, si froide! Elle m’aurait
pas quitté l’aimer. Et puis, j’étais si jeune, je ne savais pas, je
n’osais pas. Plus tard, peut-être que j’aurais eu plus de courage...
Elle dit encore:
--Peut-être...
«Mais elle a tout arrangé pour moi. Tout. Elle n’a pas voulu que je lui
donne à téter. J’aurais pu, pourtant. Je t’assure! Et puis, trois jours
après, elle est rentrée toute seule. Et je n’ai rien osé lui demander.
Enfin, quand je me suis relevée, elle m’a emmenée à la gare, et, là,
nous avons pris le train pour Paris. En passant devant la station d’un
petit pays qui avait un clocher pointu dans la verdure, elle m’a dit:
«--C’est là qu’il est, avec la vieille Marthe.
«Et c’est tout ce que j’ai su de mon petit garçon.»
Elle se tut. Berthe attendit un peu, et puis elle dit:
--Ah! il a été élevé là; alors, à Bures. Et la vieille Marthe, est-ce
qu’elle écrivait?
Fanny avoua:
--Je ne sais même pas. Maman ne m’en a plus parlé, jamais, la première.
Et tu sais comme elle était! On avait peur de commencer sur quelque
chose qui ne lui plaisait pas. Et puis on dit: «l’amour maternel», mais
ça ne vient pas toujours comme ça, au début. Moi, c’est comme si on me
l’avait tué en moi, d’avance...
Comme elle s’arrêtait, Berthe commença:
--Enfin, tu en étais débarrassée, de c’ t’ enfant, et heureusement.
Fanny ouvrit grands ses yeux incolores qui ne comprenaient pas ce
langage...
--Oh! non, c’est pas ça! Mais j’étais trop contrariée en tout. Il aurait
fallu que je résiste tout de suite, alors, mais c’était trop tard, je ne
pouvais plus. Et, par moments, il me semblait que ce n’était pas à moi,
mais à une autre que c’était arrivé. Et j’y pensais comme on pense à une
histoire qu’on a vue, sans en être...
«Et c’est drôle, ce que je vais te dire; au lieu que ça s’efface, ça
m’est revenu plus fort depuis quelque temps, depuis que j’étais plus
femme. L’âge, l’âge de se marier qui passe. Alors, on pense: «Mais je
sais ce que c’est et j’en ai eu un enfant aussi!» Et alors, j’ai bien
songé à lui depuis quelque temps. Même, j’ai pris sur moi d’en parler à
maman. Oh! les jours et les jours que j’ai retourné ça! Les fois que je
suis venue pour lui dire et que je n’ai pas osé! Les phrases que j’ai
commencées: «Dites-moi, maman...» et que je finissais par autre chose!
Enfin, un jour, j’ai été jusqu’au bout:
«--Maman, il aurait dix ans, mon petit Félix...
«C’était l’année dernière, au 20 du mois de mai, qui est le jour de sa
naissance. Elle m’a répondu, sans me regarder, mais, tout de suite comme
si elle attendait ce mot-là tous les jours depuis toutes ces années:
«--Oui, il est vivant. Il se porte bien.
«Ça m’a fait tant de plaisir que je lui en aurais reparlé cette année
encore.»
Berthe dit avec aigreur:
--Pourquoi donc? Elle avait raison, maman. Je trouve qu’elle a fait pour
le mieux. Vois-tu un peu qu’on ait su ça ici? Et puis qu’est que ça
t’aurait donné de savoir ce qu’il devient, cet enfant du malheur?
Fanny courba la tête. Déjà, elle sentait une volonté se substituer à
celle de la morte, en la continuant. Berthe, selon son habitude, répéta
ses arguments:
--Vois-tu un peu si maman n’avait pas agi comme il le fallait? Notre vie
ici sur laquelle on n’a jamais rien dit et toutes nos habitudes,
qu’est-ce que ce serait devenu? Est-ce rien d’être des gens comme il
faut, que tout le monde respecte? Si personne ne s’est jamais douté de
rien, tout est pour le mieux.
Fanny ne disait rien. Même elle n’entendait pas ce langage sous lequel
sa mère l’écrasait jadis. Car, dans ce bouleversement de toute sa vie
évoquée, voilà qu’elle retrouvait ce qui l’avait fait parler, la lettre,
la lettre, ce fait nouveau. Et elle dit:
--Et voilà surtout ce qui m’a enlevé tout le courage que j’aurais pu
avoir, c’est de n’avoir jamais rien su de ce malheureux... du, du
soldat.
--De Ludovic Vallée, fit Berthe. Appelle-le par son nom, puisque tu le
connais, à présent.
Sa cruauté fait saigner le tendre cœur ouvert. Fanny sanglota.
--Oui, oui, si longtemps j’avais espéré qu’il se douterait, qu’il
saurait! Il avait pas la figure d’un mauvais gars, non, je le savais
bien. Et il a écrit. Il me voulait. Et moi, je n’ai rien su, rien, et
mon petit est sans père et sans mère!
Elle s’abattit encore sur le parquet, la figure dans les draps. Sa
rancune de doux être écrasé par la meule de la vie, sacrifié aux siens
et au monde, crevait enfin après dix ans de silence, de résignation ou
de fatalisme.
Berthe la regardait avec plus d’étonnement qu’elle n’en avait encore
laissé voir dans cette heure étonnante. La bougie baissa en jetant,
avant de s’éteindre, de grandes lueurs tremblantes qui semblèrent animer
le visage de la morte d’une vie surnaturelle. Et le grand froid de
l’aube se répandit dans la chambre.