Hugues eut vite fait d'être renseigné sur elle. Il sut son nom:
Jane Scott, qui figurait en vedette sur l'affiche; elle résidait à
Lille, venant deux fois par semaine, avec la troupe dont elle
faisait partie, donner des représentations à Bruges.
Les danseuses ne passent guère pour être puritaines. Un soir donc,
induit à se rapprocher d'elle par le charme douloureux de cette
ressemblance, il l'aborda.
Elle répondit, sans avoir l'air surpris et comme s'attendant à la
rencontre, d'une voix qui bouleversa Hugues jusqu'à l'âme. La voix
aussi! La voix de l'autre, toute semblable et réentendue, une voix
de la même couleur, une voix orfévrée de même. Le démon de
l'Analogie se jouait de lui! Ou bien y a-t-il une secrète harmonie
dans les visages et faut-il qu'à tels yeux, à telle chevelure
corresponde une voix appariée?
Pourquoi n'aurait-elle pas également la parole de la morte
puisqu'elle avait ses prunelles dilatées et noires dans de la
nacre, ses cheveux d'or rare et d'un alliage qui semblait
introuvable? En la voyant maintenant de plus près, de tout près,
nulle différence ne s'avérait entre la femme ancienne et la
nouvelle. Hugues en demeurait confondu et que celle-ci, malgré les
poudres, le fard, la rampe qui brûle, eût le même teint naturel de
pulpe intacte. Et, dans l'allure aussi, rien du genre désinvolte
des danseuses: une toilette sobre, un esprit qui semblait réservé
et doux.
Plusieurs fois, Hugues la revit, conversa avec elle. Le sortilège
de la ressemblance opérait... Il n'avait eu garde cependant de
retourner au théâtre. Le premier soir, ç'avait été une manigance
adorable de la destinée. Puisqu'elle devait être pour lui
l'illusion de sa morte retrouvée, il était juste qu'elle lui
apparût d'abord comme une ressuscitée, descendant d'un tombeau
parmi un décor de féerie et de clair de lune.
Mais désormais il n'entendait plus se la figurer ainsi. Elle était
la morte redevenue femme, ayant recommencé sa vie à l'ombre,
s'habillant d'étoffes tranquilles. Pour que l'évocation fût sauve,
Hugues ne voulut plus voir la danseuse qu'en toilette de ville,
mieux ressemblante ainsi et toute pareille.
Maintenant il allait la visiter souvent, chaque fois qu'elle
jouait, l'attendant à l'hôtel où elle descendait. D'abord il se
contenta du mensonge consolant de son visage. Il cherchait dans ce
visage la figure de la morte. Pendant de longues minutes, il la
regardait, avec une joie douloureuse, emmagasinant ses lèvres, ses
cheveux, son teint, les décalquant au fil de ses yeux stagnants...
Élan, extase du puits qu'on croyait mort et où s'enchâsse une
présence. L'eau n'est plus nue; le miroir vit!
Pour s'illusionner aussi avec sa voix, il baissait parfois les
paupières, il l'écoutait parler, il buvait ce son, presque
identique à s'y méprendre, sauf par instant un peu de sourdine, un
peu d'ouate sur les mots. C'était comme si l'ancienne eût parlé
derrière une tenture.
Pourtant, de cette première apparition sur la scène, un souvenir
troublant persistait: il avait entrevu ses bras nus, sa gorge, la
ligne souple du dos et se les imaginait aujourd'hui dans la robe
close.
Une curiosité de chair s'infiltra.
Qui dira les passionnées étreintes d'un couple qui s'aime,
longuement séparé? Or la mort ici n'avait été qu'une absence,
puisque la même femme était retrouvée.
En regardant Jane, Hugues songeait à la morte, aux baisers, aux
enlacements de naguère. Il croirait reposséder l'autre, en
possédant celle-ci. Ce qui paraissait fini à jamais allait
recommencer. Et il ne tromperait même pas l'Épouse, puisque c'est
elle encore qu'il aimerait dans cette effigie et qu'il baiserait
sur cette bouche telle que la sienne.
Hugues connut ainsi de funèbres et violentes joies. Sa passion ne
lui apparut pas sacrilège mais bonne, tant il dédoubla ces deux
femmes en un seul être--perdu, retrouvé, toujours aimé, dans le
présent comme dans le passé, ayant des yeux communs, une chevelure
indivise, une seule chair, un seul corps auquel il demeurait
fidèle.
Chaque fois maintenant que Jane arrivait à Bruges, Hugues la
rejoignit, soit à la fin de l'après-midi, avant le spectacle; mais
surtout après, dans les silencieux minuits où, jusque tard, il
s'enchantait auprès d'elle: malgré l'évidence, son grand deuil
intact, les appartements d'hôtel toujours l'air étrangers et
transitoires, il parvenait peu à peu à se persuader que les
mauvaises années n'avaient point été que c'était toujours le
foyer, le ménage d'amour, la femme première, l'intimité calme
avant les baisers permis.
Les douces soirées: chambre close, paix intérieure, unité du
couple qui se suffit, silence et paix quiète! Les yeux, comme des
phalènes, ont tout oublié: les angles noirs, les vitres froides,
la pluie, au dehors, et l'hiver, les carillons sonnant la mort de
l'heure--pour ne plus papillonner que dans le cercle étroit de la
lampe!
Hugues revivait ces soirées-là... Oubli total! Recommencements! Le
temps coule en pente, sur un lit sans pierres... Et il semble que,
vivant, on vive déjà d'éternité.
V
Hugues installa Jane dans une maison riante qu'il avait louée pour
elle au long d'une promenade qui aboutit à des banlieues de
verdures et de moulins.
En même temps, il l'avait décidée à quitter le théâtre. Ainsi il
l'aurait toujours à Bruges et mieux à lui. Pas une minute,
cependant, il n'avait envisagé le petit ridicule pour un homme
grave et de son âge, après un si inconsolable deuil notoire, de
s'amouracher d'une danseuse. À vrai dire, il n'avait pas d'amour
pour elle. Tout ce qu'il désirait, c'était pouvoir éterniser le
leurre de ce mirage. Quand il prenait dans ses mains la tête de
Jane, l'approchait de lui, c'était pour regarder ses yeux, pour y
chercher quelque chose qu'il avait vu dans d'autres: une nuance,
un reflet, des perles, une flore dont la racine est dans l'âme--
et qui y flottaient aussi peut-être.
D'autres fois, il dénouait ses cheveux, en inondait ses épaules,
les assortissait mentalement à un écheveau absent, comme s'il
fallait les filer ensemble.
Jane ne comprenait rien à ces allures anormales de Hugues, à ses
muettes contemplations.
Elle se rappelait, au commencement de leurs relations, son
inexpliquée tristesse quand elle lui avait dit que sa chevelure
était teinte; et avec quel émoi, depuis, il l'épiait pour savoir
si elle la maintenait de la même nuance.
--«J'ai l'envie de ne plus me teindre», avait-elle dit un jour.
Il en avait paru tout troublé, insistant pour qu'elle gardât ses
cheveux de cet or clair qu'il aimait tant. Et, en disant cela, il
les avait pris, caressés de la main, y enfonçant les doigts comme
un avare dans son trésor qu'il retrouve.
Et il avait balbutié des choses confuses: «Ne change rien... c'est
parce que tu es ainsi que je t'aime! Ah! tu ne sais pas, tu ne
sauras jamais ce que je manie dans tes cheveux...»
Il semblait vouloir en dire davantage; puis s'arrêtait, comme au
bord d'un abîme de confidences.
Depuis qu'elle s'était installée à Bruges, il venait la voir
presque tous les jours, passait d'ordinaire ses soirées chez elle,
y soupait parfois, malgré la mauvaise humeur de Barbe, sa vieille
servante qui, le lendemain, maugréait d'avoir inutilement préparé
le repas et d'avoir attendu. Barbe feignait de croire qu'il avait
vraiment mangé au restaurant; mais, au fond, demeurait incrédule
et ne reconnaissait plus son maître, auparavant si ponctuel, si
casanier.
Hugues sortait beaucoup, partageant les heures entre sa maison et
celle de Jane.
Il y allait de préférence vers le soir, par habitude prise de ne
sortir qu'aux fins d'après-midi; et puis aussi pour n'être pas
trop remarqué en ses promenades vers cette demeure qu'il avait
expressément choisie dans un quartier solitaire. Lui n'avait
éprouvé vis-à-vis de lui-même aucune honte ni rougeur d'âme, parce
qu'il savait le motif, le stratagème de cette transposition qui
était non seulement une excuse, mais l'absolution, la
réhabilitation devant la morte et presque devant Dieu. Mais il
fallait compter avec la province qui est prude: comment ne pas s'y
inquiéter un peu du voisinage, de l'hostilité ou du respect
publics lorsqu'on en sent sur soi incessamment les yeux posés,
l'attouchement pour ainsi dire?
En cette Bruges catholique surtout, où les moeurs sont sévères!
Les hautes tours dans leurs frocs de pierre partout allongent leur
ombre. Et il semble que, des innombrables couvents, émane un
mépris des roses secrètes de la chair, une glorification
contagieuse de la chasteté. À tous les coins de rue, dans des
armoires de boiserie et de verre, s'érigent des Vierges en
manteaux de velours, parmi des fleurs de papier qui se fanent,
tenant en main une banderole avec un texte déroulé, qui de leur
côté proclament: «Je suis l'Immaculée.»
Les passions, les accointances des sexes hors mariage y sont
toujours l'oeuvre perverse, le chemin de l'enfer, le péché du
sixième et du neuvième commandement qui fait parler bas dans les
confessionnaux et farde de confusion les pénitentes.
Hugues connaissait cette austérité de Bruges et avait évité de
l'offusquer. Mais, en cette vie de province tout exiguë, rien
n'échappe. Bientôt il suscita à son insu une pieuse indignation.
Or, la foi scandalisée s'y exprime volontiers en ironies. Telle la
cathédrale rit et nargue le diable avec les masques de ses
gargouilles.
Quand la liaison du veuf avec la danseuse se fut ébruitée, il
devint, sans le savoir, la fable de la ville. Nul n'en ignora:
bavardages de porte en porte; propos d'oisiveté; cancans
colportés, accueillis avec une curiosité de béguines; herbe de la
médisance qui, dans les villes mortes, croît entre tous les pavés.
On s'amusa d'autant plus de l'aventure qu'on avait connu son long
désespoir, ses regrets sans éclaircie, toutes ses pensées
uniquement cueillies et nouées en bouquet pour une tombe.
Aujourd'hui, c'est là qu'aboutissait ce deuil qu'on avait pu
croire éternel.
Tous s'y étaient trompés, le pauvre veuf lui-même, qui avait été
sans doute ensorcelé par une coquine. On la connaissait bien.
C'était une ancienne danseuse du théâtre. On se la montrait au
passage, en riant, en s'indignant un peu de son air de personne
tranquille que démentaient, trouvait-on, son dandinement et sa
chevelure jaune. On savait même où elle habitait, et que le veuf
allait la voir tous les soirs. Encore un peu, on aurait dit les
heures et son itinéraire...
Les bourgeoises curieuses, dans le vide des après-midi inoccupées,
surveillaient son passage, assises à une croisée, l'épiant dans
ces sortes de petits miroirs qu'on appelle des espions et qu'on
aperçoit à toutes les demeures, fixes sur l'appui extérieur de la
fenêtre. Glaces obliques où s'encadrent des profils équivoques de
rues; pièges miroitants qui capturent, à leur insu, tout le manège
des passants, leurs gestes, leurs sourires, la pensée d'une seule
minute en leurs yeux--et répercute tout cela dans l'intérieur des
maisons où quelqu'un guette.
Ainsi, grâce à la trahison des miroirs, on connut vite toutes les
allées et venues de Hugues et chaque détail du quasi concubinage
dans lequel il vivait maintenant avec Jane. L'illusion où il
persistait, ses naïves précautions de ne l'aller voir qu'au soir
tombant greffèrent d'une sorte de ridicule cette liaison qui avait
offusqué d'abord, et l'indignation s'acheva dans des rires.
Hugues ne soupçonnait rien. Et il continua à sortir quand le jour
décline, pour s'acheminer, en de volontaires détours, vers la
toute proche banlieue.
Comme, à présent, elles lui furent moins douloureuses, ces
promenades au crépuscule! Il traversait la ville, les ponts
centenaires, les quais mortuaires au long desquels l'eau soupire.
Les cloches, dans le soir, sonnaient chaque fois pour quelque obit
du lendemain. Ah! ces cloches à toutes volées, mais si en allées--
semblait-il--et déjà si lointaines de lui, tintant comme en
d'autres ciels...
Et le trop-plein des gouttières avait beau dégouliner, le tunnel
des ponts suinter des larmes froides, les peupliers du bord de
l'eau frémir comme la plainte d'une frêle source inconsolable,
Hugues n'entendait plus cette douleur des choses; il ne voyait
plus la ville rigide et comme emmaillotée dans les mille
bandelettes de ses canaux.
La ville d'autrefois, cette Bruges-la-Morte, dont il semblait
aussi le veuf, ne l'effleurait plus qu'à peine d'un glacis de
mélancolie; et il marchait, consolé, à travers son silence, comme
si Bruges aussi avait surgi de son tombeau et s'offrait telle
qu'une ville neuve qui ressemblerait à l'ancienne.
Et tandis qu'il s'en allait chaque soir retrouver Jane, pas un
éclair de remords; ni, une seule minute, le sentiment du parjure,
du grand amour tombé dans la parodie, de la douleur quittée--pas
même ce petit frisson qui court dans les moelles de la veuve, la
première fois qu'en ses crêpes et ses cachemires elle agrafe une
rose rouge.