Hugues garda de cette rencontre un grand trouble. Maintenant,
quand il songeait à sa femme, c'était l'inconnue de l'autre soir
qu'il revoyait; elle était son souvenir vivant, précisé. Elle lui
apparaissait comme la morte plus ressemblante.
Lorsqu'il allait, en de muettes dévotions, baiser la relique de la
chevelure conservée ou s'attendrir devant quelque portrait, ce
n'est plus avec la morte qu'il confrontait l'image, mais avec la
vivante qui lui ressemblait. Mystérieuse identification de ces
deux visages. C'avait été comme une pitié du sort offrant des
points de repère à sa mémoire, se mettant de connivence avec lui
contre l'oubli, substituant une estampe fraîche à celle qui
pâlissait, déjà jaunie et piquée par le temps.
Hugues possédait maintenant de la disparue une vision toute nette
et toute neuve. Il n'avait qu'à contempler en sa mémoire le vieux
quai de l'autre jour, dans le soir qui tombe, et s'avançant vers
lui une femme qui a la figure de la morte. Il n'avait plus besoin
de regarder en arrière, loin, dans le recul des années; il lui
suffisait de songer au dernier ou au pénultième soir. C'était tout
proche et tout simple maintenant. Son oeil avait emmagasiné le
cher visage une nouvelle fois; la récente empreinte s'était
fusionnée avec l'ancienne, se fortifiant l'une par l'autre, en une
ressemblance qui maintenant donnait presque l'illusion d'une
présence réelle.
Hugues, les jours suivants, se trouva tout hanté. Donc une femme
existait, absolument pareille à celle qu'il avait perdue. Pour
l'avoir vue passer, il avait fait, une minute, le rêve cruel que
celle-ci allait revenir, était revenue et s'avançait vers lui,
comme naguère. Les mêmes yeux, le même teint, les mêmes cheveux--
toute semblable et adéquate. Caprice bizarre de la Nature et de la
Destinée!
Il aurait voulu la revoir. Peut-être qu'il ne la reverrait jamais
plus. Pourtant, rien que de la savoir proche et de pouvoir la
rencontrer, il lui semblait qu'il se sentait moins seul et moins
veuf. Est-il vraiment veuf, celui dont la femme n'est qu'absente
et réapparaît en de brefs retours?
Il s'imaginerait retrouver la morte quand passerait celle qui lui
ressemble. Dans cet espoir, il alla à la même heure du soir, vers
les parages où il l'avait vue; il arpenta le vieux quai aux
pignons noircis, aux fenêtres embéguinées de rideaux de mousseline
derrière lesquels des femmes inoccupées, vite curieuses de son
va-et-vient, l'épièrent; il s'enfonça dans les rues mortes, les
ruelles tortueuses, espérant la voir déboucher, brusque, à quelque
angle d'un carrefour.
Une semaine s'écoula ainsi, d'attente toujours déçue. Il y pensait
déjà moins quand, un lundi--le même jour précisément que la
première rencontre--il la revit, tout de suite reconnue, qui
s'avançait vers lui, de la même marche balancée. Plus encore que
la précédente fois, elle lui apparut d'une ressemblance totale,
absolue et vraiment effrayante.
D'émoi, son coeur s'était presque arrêté, comme s'il allait
mourir; son sang lui avait chanté aux oreilles; des mousselines
blanches, des voiles de noce, des cortèges de Communiantes avaient
brouillé ses yeux. Puis, toute proche et noire, la tache de la
silhouette qui allait passer contre lui.
La femme avait remarqué son trouble sans doute, car elle regarda
de son côté, l'air étonné. Ah! Ce regard récupéré, sorti du néant!
Ce regard qu'il n'avait jamais cru revoir, qu'il imaginait délayé
dans la terre, il le sentait maintenant sur lui, posé et doux,
refleuri, recaressant. Regard venu de si loin, ressuscité de la
tombe, et qui était comme celui que Lazare a dû avoir pour Jésus.
Hugues se trouva sans force, tout l'être attiré, entraîné dans le
sillage de cette apparition. La morte était là devant lui: elle
cheminait; elle s'en allait. Il fallait marcher derrière elle,
s'approcher, la regarder, boire ses yeux retrouvés, rallumer sa
vie à ses cheveux qui étaient de la lumière. Il fallait la suivre,
sans discuter, simplement, jusqu'au bout de la ville et jusqu'au
bout du monde.
Il n'avait pas raisonné; mais, machinalement, s'était remis à
marcher derrière elle, tout près cette fois, avec la peur
haletante de la perdre encore, à travers cette vieille ville aux
rues en circuits et en méandres.
Certes, il n'avait pas songé une minute à cette action anormale de
sa part: suivre une femme. Eh non! c'est sa femme qu'il suivait,
qu'il accompagnait, dans cette crépusculaire promenade et qu'il
allait reconduire jusqu'à son tombeau...
Hugues marchait toujours, aimanté, comme dans un rêve, aux côtés
de l'inconnue ou derrière elle, sans même s'apercevoir qu'après
les quais solitaires, ils avaient atteint maintenant les rues
marchandes, le centre de la ville, la Grand'Place où la Tour des
Halles, immense et noire, se défendait contre la nuit envahissante
avec le bouclier d'or de son cadran.
La jeune femme, svelte et rapide, l'air de se dérober à cette
poursuite, s'était engagée dans la rue Flamande--aux vieilles
façades ornementées et sculptées comme des poupes--apparaissant
plus nette et d'une silhouette mieux découpée chaque fois qu'elle
passait devant la vitrine éclairée d'un magasin ou le halo répandu
d'un réverbère.
Puis il la vit brusquement traverser la rue, s'acheminer vers le
théâtre dont les portes étaient ouvertes, et elle entra.
Hugues ne s'arrêta pas... Il était devenu une volonté inerte, un
satellite entraîné. Les mouvements de l'âme ont aussi leur vitesse
acquise. Obéissant à l'impulsion antérieure, il pénétra à son tour
dans le vestibule où la foule affluait. Mais la vision s'était
évanouie. Nulle part, ni parmi le public qui faisait queue, ni au
contrôle, ni dans les escaliers, il n'aperçut la jeune femme. Où
avait-elle disparue? Par quel couloir? Par quelle porte latérale?
Car il l'avait vue entrer, sans erreur possible. Elle allait au
spectacle sans doute. Elle serait dans la salle tout à l'heure.
Elle y était déjà peut-être, installée en quelque fauteuil ou dans
la rouge obscurité d'une loge. La retrouver! La revoir! La
contempler distinctement une soirée tout entière! Il sentait sa
tête vaciller à cette pensée qui lui faisait du bien et du mal à
la fois. Mais résister à la suggestion, il n'y songea même pas. Et
sans réfléchir à rien: ni aux allures désordonnées où il
s'abandonnait depuis une heure, ni à la déraison de son nouveau
projet, ni à l'anomalie d'assister à une représentation théâtrale
malgré le grand deuil dont il était vêtu éternellement, il se
dirigea sans hésiter vers le bureau, demanda un fauteuil et
pénétra dans la salle.
Son oeil fouilla vite toutes les places, les rangs de stalles, les
baignoires, les loges, les galeries supérieures qui se
remplissaient peu à peu, éclairées par la lumière contagieuse des
lustres. Il ne la retrouva pas, tout déconcerté, inquiet, triste.
Quel mauvais hasard se jouait de lui? Hallucinant visage tour à
tour montré et dérobé! Apparitions intermittentes, comme celle de
la lune dans les nuages! Il attendit, chercha encore. Des
spectateurs attardés se hâtaient, gagnant leurs places dans un
bruit grinçant de portes et de banquettes.
Elle seule n'arrivait point.
Il commença à regretter son action irréfléchie. D'autant plus
qu'on avait remarqué sa présence et qu'on s'en étonna en une
insistance de jumelles qu'il ne fut pas sans apercevoir. Certes,
il ne fréquentait personne, n'avait noué de relations avec aucune
famille, vivait seul. Mais chacun le connaissait de vue, au moins,
savait qui il était et son noble désespoir, en cette Bruges peu
populeuse, si inoccupée, où tout le monde se connaît, s'enquiert
des nouveaux venus, informe ses voisins et se renseigne auprès
d'eux.
Ce fut une surprise, presque la fin d'une légende, et le triomphe
des malins qui avaient toujours souri quand on parlait du veuf
inconsolable.
Hugues, par on ne sait quel fluide qui se dégage d'une foule quand
elle s'unifie en une pensée collective, eut l'impression à ce
moment d'une faute vis-à-vis de lui-même, d'une noblesse parjurée,
d'une première fêlure au vase de son culte conjugal par où sa
douleur, bien entretenue jusqu'ici, s'égoutterait toute.
Cependant l'orchestre venait d'entamer l'ouverture de l'oeuvre
qu'on allait représenter. Il avait lu sur le programme de son
voisin, le titre en gros caractère: _Robert le Diable_, un de ces
opéras de vieille mode dont se compose presque infailliblement le
spectacle en province. Les violons déroulaient maintenant les
premières mesures.
Hugues se sentit plus troublé encore. Depuis la mort de sa femme,
il n'avait entendu aucune musique. Il avait peur du chant des
instruments. Même un accordéon dans les rues, avec son petit
concert asthmatique et acidulé, lui tirait des larmes. Et aussi
les orgues, à Notre-Dame et à Sainte-Walburge, le dimanche, quand
ils semblaient draper par-dessus les fidèles des velours noirs et
des catafalques de sons.
La musique de l'opéra maintenant lui noyait les méninges; les
archets lui jouaient sur les nerfs. Un picotement lui vint aux
yeux. S'il allait pleurer encore? Il songeait à partir quand une
pensée étrange lui traversa l'esprit: la femme de tantôt qu'il
avait, comme dans un coup de folie et pour le baume de sa
ressemblance, suivie jusqu'en cette salle, ne s'y trouvait pas, il
en était sûr. Pourtant, elle était entrée au théâtre, presque sous
ses yeux. Mais si elle ne se trouvait pas dans la salle, peut-être
allait-elle apparaître sur la scène?
Profanation qui, d'avance, lui déchirait toute l'âme. Le visage
identique, le visage de l'épouse elle-même dans l'évidence de la
rampe et souligné de maquillages. Si cette femme, suivie ainsi et
disparue brusquement sans doute par quelque porte de service,
était une actrice et qu'il allait la voir surgir, gesticulant et
chantant? Ah! sa voix? serait-ce aussi la même voix, pour
continuer la diabolique ressemblance--cette voix de métal grave,
comme d'argent avec un peu de bronze, qu'il n'avait plus jamais
entendue, jamais?
Hugues se sentit tout bouleversé, rien que par la possibilité d'un
hasard qui pourrait bien aller jusqu'au bout; et, plein
d'angoisse, il attendit, avec une sorte de pressentiment qu'il
avait soupçonné juste.
Les actes s'écoulèrent, sans rien lui apprendre. Il ne la reconnut
pas parmi les chanteuses, ni non plus parmi les choristes, fardées
et peintes comme des poupées de bois. Inattentif, pour le reste,
au spectacle, il était décidément résolu à partir après la scène
des Nonnes dont le décor de cimetière le ramenait à toutes ses
pensées mortuaires. Mais tout à coup, au récitatif d'évocation,
quand les ballerines, figurant les Soeurs du cloître réveillées de
la mort, processionnent en longue file, quand Helena s'anime sur
son tombeau et, rejetant linceul et froc, ressuscite, Hugues
éprouva une commotion comme un homme sorti d'un rêve noir qui
entre dans une salle de fête dont la lumière vacille aux balances
trébuchantes de ses yeux.
Oui! c'était elle! Elle était danseuse! Mais il n'y songea même
pas une minute. C'était vraiment la morte descendue de la pierre
de son sépulcre, c'était _sa_ morte qui maintenant souriait
là-bas, s'avançait, tendait les bras.
Et plus ressemblante ainsi, ressemblante à en pleurer, avec ses
yeux dont le bistre accentuait le crépuscule, avec ses cheveux
apparents, d'un or unique comme l'autre...
Saisissante apparition, toute fugitive, sur laquelle bientôt le
rideau tomba.
Hugues, la tête en feu, bouleversé et rayonnant, s'en retourna au
long des quais, comme halluciné encore par la vision persistante
qui ouvrait toujours devant lui, même dans la nuit noire, son
cadre de lumière... Ainsi le docteur Faust, acharné après le
miroir magique où la céleste image de femme se dévoile!