A partir de l'endroit où la princesse demande le taureau d'or, notre

conte se sépare du conte de _Peau d'Ane_ et développe un thème bien

distinct. Nous trouvons ce thème dans le conte breton indiqué plus haut,

qui offre de grands rapports avec notre conte, mais qui n'en a pas la

dernière partie (les aventures de la princesse pendant que le prince est

à la guerre); dans ce conte breton, en effet, le prince épouse la

princesse, dès qu'il l'a surprise sortant du «boeuf d'or», et le conte

se termine là.--Cette dernière partie manque également dans un conte

italien, recueilli à Rome (miss Busk, p. 91). Ici le commencement est

altéré: le roi, père de la princesse, veut simplement lui faire épouser

un «vieux vilain roi». La princesse demande à son père, avant de donner

son consentement, un chandelier d'or, haut de dix pieds et plus gros

qu'un homme. A peine l'a-t-elle qu'elle s'en montre dégoûtée, et elle

dit à son chambellan de l'en débarrasser: le prix qu'il en tirera sera

pour lui. Puis elle s'enferme dans le chandelier. Le chambellan porte le

chandelier dans un pays étranger, et le vend au fils du roi, qui le fait

mettre dans sa chambre. Le soir, quand il revient du théâtre, il trouve

mangé le souper qu'on lui avait apporté dans sa chambre. Le lendemain,

même chose. La troisième fois, il se cache et surprend la princesse.

Depuis ce moment, il ne sort plus de sa chambre, et, quand ses parents

le pressent de se marier, il dit qu'il ne veut épouser que le chandelier

(_la candeliera_). On le croit fou; mais, un jour, la reine, entrant à

l'improviste dans la chambre de son fils, voit ouverte la porte ménagée

dans le chandelier et une jeune fille à table avec le prince. Elle

comprend alors ce que celui-ci voulait dire, et, comme le roi et la

reine sont charmés de la beauté de la princesse, le mariage se fait

aussitôt.--Un conte italien de Bologne (Coronedi-Berti, nº 3), dont la

première partie est toute différente[252], se rapproche beaucoup de ce

conte romain (la jeune fille se met, là aussi, dans un gros chandelier);

mais il est moins complet.

[252] Cette première partie du conte bolonais, que nous

rencontrerons encore dans un des contes cités plus loin et qui

figure dans des contes européens appartenant à d'autres familles, se

retrouve dans un conte populaire indien du Bengale, _la Princesse

qui aimait son père comme du sel_ (miss Stokes, nº 23).

C'est également un chandelier qui, dans un conte albanais (Dozon, nº 6),

tient la place du taureau d'or, et ce conte albanais, à la différence

des trois contes précédents, a une dernière partie correspondant à celle

du conte lorrain: Le prince, comme dans notre conte, est déjà fiancé,

mais cela ne l'empêche pas d'épouser la princesse «sans faire de noces».

Plus tard, obligé d'aller en guerre, il dit à sa femme de rester cachée

dans le chandelier; les serviteurs lui apporteront à manger. Un jour, la

mère de la fiancée du prince entre dans la chambre, et, y trouvant la

jeune femme, elle la fait jeter dans un endroit rempli d'orties. La

princesse est recueillie par une vieille, qui est venue chercher des

orties pour en faire un plat. A son retour de la guerre, le prince, ne

retrouvant plus sa femme, tombe malade de chagrin. Pendant sa maladie,

il lui prend envie de manger un plat de légumes, et il fait crier par

toute la ville qu'on lui en procure un. La vieille lui en apporte; mais

les herbes ont été hachées par la jeune femme, qui y a mis son anneau de

mariage. Le prince, ayant trouvé l'anneau, le reconnaît aussitôt; il se

rend chez la vieille et retrouve sa femme. (Cet épisode de l'anneau mis

dans le plat d'herbes rattache la dernière partie de ce conte albanais

au conte de _Peau d'Ane_, dont il avait déjà presque toute

l'introduction.)--Nous citerons encore, comme ayant une dernière partie

analogue à celle du conte lorrain, le conte catalan mentionné tout à

l'heure (_Rondallayre_, I, p. 111). Dans ce conte, la princesse, après

avoir, sur l'avis de son confesseur, demandé à son père une robe de

plumes de toutes les couleurs, une autre d'écailles de tous les

poissons, et une troisième «faite d'étoiles», lui demande enfin une

boîte d'or, assez grande pour qu'elle y puisse tenir. Quand elle a cette

boîte, elle s'y enferme et dit à ses serviteurs de la porter en lieu de

sûreté. Ceux-ci, passant dans un royaume où tout le monde est triste à

cause de la maladie du fils du roi, plongé dans une profonde mélancolie,

se laissent entraîner par l'appât du gain à vendre la boîte d'or, dont

on veut faire présent au prince. La boîte est mise dans sa chambre. Deux

nuits de suite, pendant que le prince est endormi, la princesse sort de

la boîte et va lui écrire dans la main[253]. La troisième nuit, le

prince fait semblant de dormir. Il voit la princesse et apprend d'elle

qui elle est. A partir de ce moment, il cesse d'être triste et ordonne

que désormais on lui apporte dans sa chambre double part de chaque mets.

Par malheur, bientôt le prince est obligé de partir pour la guerre. Il

donne son anneau à la princesse et dit à ses gens de continuer à porter

tous les jours à manger dans sa chambre. Les valets, fort étonnés de cet

ordre, vont regarder par le trou de la serrure et découvrent la présence

de la princesse. Ils l'emportent bien loin dans la boîte d'or, vendent

la boîte et jettent la princesse dans un trou rempli d'épines. Elle est

délivrée par des bergers, qui lui font garder les cochons. Cependant le

prince, de retour, envoie partout à la recherche de la princesse; mais

c'est peine inutile, et il retombe dans sa noire tristesse. Le roi son

père ayant fait publier partout qu'il donnerait une grande récompense à

qui rendrait la gaieté à son fils, la princesse se présente au château,

sous ses habits de porchère, montre au prince l'anneau que celui-ci lui

a donné, et elle l'épouse.

[253] Dans le conte albanais, la princesse, après avoir goûté de

tous les mets, se lave les mains et va frotter celles du prince,

avant de rentrer dans son chandelier.

Nous rencontrons encore à peu près la même idée dans un conte sicilien

(Pitrè, I, p. 388), où la princesse, que son père veut épouser,

s'enferme avec des provisions dans un magnifique meuble de bois doré

qu'elle fait jeter à la mer. Un roi recueille le meuble et le fait

porter dans son palais. Ici, comme dans les contes précédents et dans

notre conte, la princesse sort trois fois de sa cachette pour manger, et

le roi la surprend et l'épouse.--Le coffre doré où s'enferme la

princesse et qui est porté dans la chambre d'un prince, figure encore

dans un conte grec moderne (B. Schmidt, nº 12), au milieu d'un récit où

cet épisode est très gauchement introduit.--Voir enfin (dans la revue

_Giambattista Basile_, 1883, p. 45) un conte napolitain, dont

l'introduction est celle du conte bolonais. De même que, dans le conte

romain, le prince déclare qu'il veut épouser la _candeliera_, de même

ici il dit qu'il veut épouser la _cascia_ (la «caisse», le «coffre»).

* * * * *

Il paraît que le conte que nous étudions ici forme le sujet d'un de ces

petits livres populaires anglais connus sous le nom de _chap-books_.

C'est ce qui ressort du titre de ce _chap-book_, que M. Koehler

(_Zeitschrift für romanische Philologie_, II, p. 351) emprunte à un

livre anglais de M. Halliwell. Voici ce titre: «Le Taureau d'or, ou

l'Adroite Princesse, en quatre parties.--1. Comment un roi voulut

épouser sa propre fille, la menaçant de la tuer si elle ne consentait

pas à devenir sa femme. 2. Adresse de cette demoiselle qui se fait

transporter au delà de la mer dans un taureau d'or vers le prince

qu'elle aimait. 3. Comment son arrivée et son amour vinrent à la

connaissance du jeune prince. 4. Comment sa mort fut concertée par trois

dames en l'absence de son amant; comment elle fut préservée, et, bientôt

après, mariée au jeune prince, avec d'autres remarquables incidents.»

* * *

Au milieu du XVIe siècle, en Italie, Straparola insérait parmi ses

nouvelles un conte de ce genre (nº 6 des contes extraits de Straparola

et traduits en allemand par Valentin Schmidt): La princesse de Salerne,

en mourant, remet son anneau à son mari Tebaldo et lui fait

promettre,--comme dans plusieurs des contes mentionnés ci-dessus,--qu'il

ne se remariera qu'avec la femme au doigt de laquelle ira cet anneau. Or

l'anneau ne va qu'au doigt de la fille du prince, Doralice, qui, le

trouvant un jour, s'est amusée à l'essayer. Tebaldo veut épouser

Doralice. Celle-ci, sur le conseil de sa nourrice, s'enferme dans une

armoire artistement travaillée que la nourrice seule sait ouvrir et dans

laquelle elle a mis une liqueur dont quelques gouttes permettent de

vivre longtemps sans autre nourriture. Tebaldo, furieux de la

disparition de sa fille, voit un jour l'armoire, et, comme elle lui

rappelle des souvenirs odieux, il la fait vendre à un marchand génois,

lequel à son tour la vend au jeune roi d'Angleterre. Ce dernier la fait

mettre dans sa chambre à coucher. Pendant qu'il est à la chasse,

Doralice sort de l'armoire, met en ordre la chambre et l'orne de fleurs

odoriférantes. Cela se renouvelle plusieurs fois. Le roi demande à sa

mère et à ses soeurs qui lui pare si bien sa chambre; mais elles n'en

savent pas plus que lui. Enfin, un matin, le roi fait semblant de partir

pour la chasse, et il se cache dans un endroit d'où il peut voir dans sa

chambre par une fente. Doralice est découverte et le roi l'épouse.--La

suite n'a aucun rapport avec notre conte.

* * * * *

En Orient, un conte syriaque ressemble beaucoup au conte lorrain, malgré

diverses altérations (E. Prym et A. Socin, nº 52): La femme d'un riche

juif, se sentant mourir, fait promettre à son mari de ne se remarier

qu'avec la femme à qui iront ses souliers à elle. Le juif a beau essayer

les souliers à toute sorte de femmes: aucune ne peut les mettre. Un

jour, sa fille les prend, et ils lui vont à ravir. Le juif déclare qu'il

veut l'épouser[254]. La jeune fille lui dit qu'elle veut d'abord qu'il

lui rapporte de beaux habits de la ville. Pendant qu'il est parti, elle

fait mettre une serrure à l'intérieur d'un coffre et s'y enferme avec

des provisions. Le juif, étant de retour, cherche partout en vain sa

fille, et, de colère, il porte le coffre au marché et le met en vente

(il est probable que, dans la forme originale, sa fille lui avait

demandé de lui donner un coffre de telle et telle façon: on comprend

alors que la vue de ce coffre l'irrite). Un prince achète le coffre et

le fait porter dans la chambre de son fils. Pendant l'absence de

celui-ci, la jeune fille sort de sa cachette, fait cuire le riz et met

la chambre en ordre. Le lendemain, de grand matin, elle prépare le café.

Le prince, fort surpris, fait semblant de sortir, et se cache dans un

coin de la chambre. Il surprend ainsi la jeune fille, qui lui raconte

son histoire, et il l'épouse.--Le conte se poursuit en passant dans

d'autres thèmes, dont le principal n'est pas sans analogie avec la

dernière partie du conte de Straparola. Voir les remarques de notre nº

78, _la Fille du marchand de Lyon_.

[254] Dans le conte albanais et dans le conte romain (Busk, p. 84),

la mère de la princesse a fait faire au roi la même promesse.--Dans

un conte arabe d'Egypte, du type de _Peau d'Ane_ (H. Dulac, nº 1),

le roi ordonne d'essayer à toutes les femmes du pays l'anneau de

jambe de la défunte reine.

* * * * *

Nous rapprocherons des contes de ce type qui ont la dernière partie, un

conte sicilien se rattachant à un autre thème, et où nous retrouverons

un détail du conte lorrain que nous n'avons pas jusqu'ici rencontré.

Voici ce conte (Pitrè, nº 37): Une reine a mis au monde, au lieu

d'enfant, un pied de romarin, si beau qu'il fait l'admiration de tous

ceux qui le voient. Un sien neveu, roi d'Espagne, obtient d'emporter ce

romarin dans son pays. Un jour qu'il joue du flageolet à côté du

romarin, il en voit sortir une belle jeune fille, et il en est de même

toutes les fois qu'il joue de son flageolet. Obligé de partir pour la

guerre, le prince dit à Rosamarina (la jeune fille) que, quand il

reviendra, il jouera trois fois de suite du flageolet et qu'alors elle

pourra sortir de son romarin. (Comparer, dans notre conte, les trois

coups de baguette sur le taureau d'or.) Pendant son absence, les trois

soeurs du prince entrent dans son appartement, et, trouvant le

flageolet, chacune en joue à son tour. A la troisième fois, apparaît

Rosamarina. Les princesses, s'apercevant alors pourquoi leur frère

n'aimait plus à sortir, et furieuses contre Rosamarina, l'accablent de

coups et la laissent à demi morte. Suit un long épisode où le jardinier

chargé par le prince de soigner le romarin découvre par hasard le moyen

de rompre le charme qui tient Rosamarina attachée à son arbuste. Il la

guérit, et, à son retour, le prince l'épouse.--Comparer un conte serbe

(_Archiv für slawische Philologie_, II, p. 635) et un conte napolitain

du XVIIe siècle (_Pentamerone_, nº 2).

XXIX

LA POUILLOTTE & LE COUCHERILLOT

Un jour, la pouillotte[255] et le coucherillot[256] s'en allèrent aux

noisettes. En cassant les noisettes à la pouillotte, le coucherillot

avala une écale; il étranglait.

[255] Petite poule.

[256] Petit coq.

La pouillotte courut à une fontaine: «Fontaine, donne-moi de ton eau

pour m'abreuver, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en

grand gosillot[257].--Tu n'en n'auras pas, si tu ne vas me chercher de

la mousse.»

[257] Petit gosier.

La pouillotte s'en alla près d'un chêne: «Chêne, mousse-moi, que je

mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit

coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.--Tu n'auras rien, si tu ne

vas me chercher une bande.»

La pouillotte alla trouver une dame: «Madame, bandez-moi, que je bande

le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la fontaine, que la

fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en

grand gosillot.--Tu n'auras rien, si tu ne vas me chercher des

pantoufles.»

La pouillotte entra chez le cordonnier: «Cordonnier, pantoufle-moi, que

je pantoufle madame, que madame me bande, que je bande le chêne, que le

chêne me mousse, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve,

que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.--Tu

n'auras rien, si tu ne vas me chercher des soies.»

La pouillotte alla trouver une coche[258]: «Coche, soie-moi, que je soie

le cordonnier, que le cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame,

que madame me bande, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que

je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit

coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.--Tu n'auras rien, si tu ne

vas me chercher de l'orge.»

[258] Truie.

La pouillotte alla près d'une gerbe: «Gerbe, orge-moi, que j'orge la

coche, que la coche me soie, que je soie le cordonnier, que le

cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame, que madame me bande,

que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la

fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit

coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.--Tu n'auras rien, si tu ne

vas me chercher le batteur.»

La pouillotte s'en alla trouver le batteur: «Batteur, bats la gerbe, que

la gerbe m'orge, que j'orge la coche, que la coche me soie, que je soie

le cordonnier, que le cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame,

que madame me bande, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que

je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit

coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.»

REMARQUES

Le conte s'arrête, comme on voit, brusquement. Dans la forme complète,

la poule finit par avoir de l'eau, mais elle arrive trop tard auprès du

coq, mort et bien mort.

* * *

Depuis la publication de notre conte lorrain dans la _Romania_, on nous

a communiqué un conte inédit, provenant des environs de la Ferté-Gaucher

(Seine-et-Marne): Le coq a donné un coup de bec à la poule. Celle-ci va

trouver le cordonnier «pour qu'il lui raccommode le petit trou que le

coq lui a fait». Le cordonnier n'a pas de soies. La poule va en demander

au cochon. Le cochon veut avoir du son. Le meunier, avant de donner le

son, veut avoir des chats pour se débarrasser des souris. La chatte ne

veut donner de ses petits chats que si on lui apporte du lait. La vache

demande de l'herbe. Le pré n'en veut pas donner sans avoir une herse

(_sic_). La poule va chercher la herse, qui fauche vingt arpents d'un

coup. Le conte finit là.

* * *

Dans deux contes allemands (Grimm, III, p. 129 et nº 80), dans un conte

norwégien (Asbjoernsen, I, nº 16), dans un conte tchèque de Bohême

(Waldau, p. 341), le coq et la poule vont aussi aux noix, et l'un

d'eux,--dans les trois premiers contes, la poule,--étrangle pour avoir

voulu avaler un trop gros morceau. Dans un conte du «pays saxon» de

Transylvanie (Haltrich, nº 75), c'est un pois que la poule avale.--Dans

un conte picard (Carnoy, p. 217), le petit coq, que son père a conduit

au bois pour lui faire manger des noisettes, avale une écale.

Au lieu du coq et de la poule, les deux principaux personnages d'un

conte corse (Ortoli, p. 237) sont un petit chat et une petite chatte qui

mangent des amandes (_sic_); une amande reste dans le gosier de la

petite chatte.

Nous retrouvons dans ces divers contes à peu près la série de

personnages et d'objets mis en scène. Ainsi, dans le conte norwégien, la

fontaine, pour donner de son eau, demande des feuilles; le tilleul, pour

donner ses feuilles, un beau ruban (comparer la «bande» de notre conte);

la Vierge Marie, pour donner le ruban, une paire de souliers; le

cordonnier, des soies; le sanglier, du grain; le batteur, du pain; le

boulanger, du bois; le bûcheron, une hache; le forgeron, du charbon. Le

charbonnier donne le charbon, etc. (Ici, par exception, la poule revient

à la vie.)

Un conte de la Souabe (Meier, nº 80) se rapproche de la variante de

Seine-et-Marne: Le coq et la poule voyagent ensemble. En sautant un

fossé, le coq prend si fort son élan, que son jabot crève. Ils s'en vont

chez le cordonnier. «Cordonnier, donne-moi du fil, que je recouse mon

jabot.» Le cordonnier demande des soies; la truie, du lait; la vache, de

l'herbe, etc.

Ce conte souabe a beaucoup de rapport avec deux contes, l'un allemand

(Simrock, nº 36), l'autre suisse (Sutermeister, nº 5), où une souris a

tant ri en voyant son compagnon de route, le chat (ou le charbon:

comparer Grimm, nº 18 et III, p. 27), tomber dans l'eau, que sa «petite

panse» en a crevé. Elle va trouver le cordonnier pour lui demander de la

recoudre; le cordonnier demande des soies, et ainsi de suite. Comparer

un conte catalan, très voisin (_Rondallayre_, III, p. 48).--Dans un

conte du département de l'Ardèche (_Mélusine_, 1877, col. 425), un rat

ayant eu, on ne dit pas comment, la queue coupée, va aussi trouver le

cordonnier, etc. Comparer un conte italien de Bologne, du même genre

(Coronedi-Berti, nº 10).--Dans d'autres contes, l'un anglais (Halliwell,

p. 33), l'autre allemand (Meier, nº 81), le chat a coupé la queue de la

souris, et il ne veut la lui rendre que si la souris va lui chercher du

lait (ou du fromage). Suit tout un enchaînement de personnages.

Ajoutons encore à la liste des rapprochements à faire un conte sicilien

(Pitrè, nº 135), dans lequel notre thème est très bizarrement rattaché

au thème de notre nº 62, _l'Homme au pois_; trois contes italiens du

pays napolitain (Imbriani, _XII Conti pomiglianesi_, p. 236 seq.), un

conte portugais (Coelho, nº 13) et un conte écossais (Campbell, nº 8).

* * *

Enfin, notre thème se présente sous une autre forme que celle de conte.

Ainsi, dans _Mélusine_ (1877, col. 148), la «randonnée» suivante,

recueillie dans la Loire-Inférieure: «Minette m'a perdu mes roulettes.

J'ai dit à Minette: Rends-moi mes roulettes. Minette m'a dit: Je ne te

rendrai tes roulettes que si tu me donnes croûtettes. J'ai été à ma mère

lui demander croûtettes. Ma mère m'a dit, etc.» Et à la fin: «Le chêne

m'englande,--J'englande le porc;...--Ma mère m'encroûte,--J'encroûte

Minette,--Et Minette m'a rendu mes roulettes.» Comparer encore, dans

_Mélusine_ (1877, col. 218), une «randonnée» du département de l'Eure,

et, dans les _Contes populaires recueillis en Agenais_, de M. J.-F.

Bladé, le nº 5, _le Lait de Madame_.

* * * * *

En Orient, nous trouvons un conte du même genre d'abord chez les Ossètes

du Caucase (_Mélanges asiatiques_, publiés par l'Académie de

Saint-Pétersbourg, t. V [1864-1868], p. 99, et _Bulletin_ de l'Académie,

t. VIII, p. 36): Le pou et la puce voyagent ensemble; ils sont obligés

de passer l'eau. La puce saute sur l'autre bord, mais le pou tombe dans

l'eau. La puce s'en va trouver le cochon et lui demande une de ses soies

pour retirer son compagnon. Avant de donner la soie, le cochon veut

avoir des glands. Le chêne demande que Qürghüi ne vienne plus souiller

le terrain auprès de lui (_sic_). Qürghüi veut un oeuf. La poule demande

que la souris ne vienne plus ronger son panier; la souris, que le chat

ne l'attrape plus; le chat veut du lait. La vache donne le lait; le chat

le boit et ne prend plus la souris; la souris ne ronge plus le panier;

la poule donne un oeuf; Qürghüi mange l'oeuf et ne souille plus le

terrain auprès du chêne; le chêne donne des glands; le cochon les mange

et donne une de ses soies, et la puce retire de l'eau son compagnon.

«Aujourd'hui ils vivent encore.»

Il a été recueilli dans l'Inde un conte très voisin des contes

européens, et qui est, paraît-il, très populaire chez les Hindous et

chez les Mahométans dans les districts de Firôzpûr, de Siâlkôt et de

Lahore (_Indian Antiquary_, 1880, p. 207;--Steel et Temple, p. 111): Un

moineau et une corneille conviennent un jour de faire cuire du _khirjrî_

(préparation de riz et de pois) pour leur dîner. La corneille apporte

les pois; le moineau le riz, et le moineau fait la cuisine. Quand le

_khirjrî_ est prêt, la corneille arrive pour avoir sa part. «Non», dit

le moineau; «tu es malpropre; va laver ton bec dans l'étang là-bas, et

ensuite tu viendras dîner.» La corneille s'en va près de l'étang. «Tu es

monsieur l'étang; moi, je suis madame la corneille. Donne-moi de l'eau,

que je puisse laver mon bec et manger mon _khirjrî_.--Je t'en donnerai,»

dit l'étang, «si tu vas trouver le daim, que tu prennes une de ses

cornes pour creuser un trou dans le sol auprès de moi, et alors je

laisserai couler mon eau claire et fraîche.» La corneille va trouver le

daim: «Tu es monsieur le daim; moi, je suis madame la corneille.

Donne-moi une de tes cornes, que je puisse creuser un trou, etc.» Le

daim lui dit: «Je te donnerai une de mes cornes, si tu me donnes du lait

de buffle; car alors je deviendrai gras, et cela ne me fera pas de mal

de me casser une corne.» La femelle du buffle demande à son tour de

l'herbe; l'herbe dit à la corneille d'aller d'abord chercher une bêche.

Le forgeron, à qui la corneille s'adresse pour avoir la bêche, dit qu'il

la donnera, si la corneille lui allume son feu et fait aller le

soufflet. La corneille se met à allumer le feu et à faire aller le

soufflet; mais elle tombe au milieu du feu et elle y périt. «Ainsi le

moineau mangea tout le _khirjrî_ à lui seul.»

XXX

LE FOIE DE MOUTON

Il était une fois un militaire qui revenait de la guerre. Sur son chemin

il rencontra un homme qui lui proposa de faire route avec lui; le

militaire y consentit. Les deux compagnons étant venus à passer auprès

d'un troupeau de moutons: «Tiens,» dit l'homme au militaire, «voici

trois cents francs; tu vas m'acheter un mouton, et nous le ferons cuire

pour notre repas.»

Le militaire prit l'argent et alla demander au berger de lui vendre un

mouton. «C'est impossible,» dit le berger, «le troupeau ne m'appartient

pas.--Je te paierai cent francs pour un mouton,» dit l'autre.

Finalement, le berger accepta le marché, et le militaire revint avec la

bête.

«Maintenant,» lui dit son compagnon, «nous allons apprêter notre repas.

Va d'abord me chercher de l'eau.» Et il lui donna un vase sans fond. Le

militaire puisa à la plus prochaine fontaine, mais il ne put rapporter

une goutte d'eau; il fallut que l'homme y allât lui-même.

Le militaire, pendant l'absence de son compagnon, s'occupa de faire

rôtir le mouton, et, tout en tournant la broche, il prit le foie et le

mangea. L'homme, de retour, demanda ce qu'était devenu le foie du

mouton. «Le mouton n'en avait pas,» répondit le militaire.--«Un mouton

qui n'a pas de foie! cela ne s'est jamais vu.--Moi,» dit le militaire,

«je l'ai déjà vu.--Combien a coûté le mouton?» reprit l'homme.--«Il a

coûté les trois cents francs que vous m'avez donnés.--Tu as gardé une

partie de l'argent,» dit l'homme; «autrement tu aurais pu rapporter

l'eau dans le vase sans fond. Mais passe pour cette fois.»

Ils poursuivirent leur route et entrèrent chez une vieille dame, qui

avait bien quatre-vingts ans et qui était fort riche. Elle avait promis

la moitié de sa fortune à celui qui pourrait la faire redevenir jeune

comme à quinze ans. L'homme s'offrit à la rajeunir. Il commença par la

tuer, puis il brûla son corps, mit les cendres dans un linge et fit une

fois le tour du puits. Aussitôt la vieille dame se retrouva sur pied,

pleine de vie et de santé, et jeune comme à quinze ans; elle paya bien

volontiers le prix de son rajeunissement. Quelque temps après, l'homme

rendit encore le même service à une autre vieille dame, et reçut la même

récompense.

Or cet homme était le bon Dieu qui avait pris la forme d'un voyageur. Il

fit trois parts de l'argent et dit au militaire: «As-tu mangé le foie du

mouton?--Non, je ne l'ai pas mangé.--Eh bien! celui qui l'a mangé aura

deux de ces trois parts.--Oh! alors,» dit l'autre, «c'est moi qui l'ai

mangé.--Prends tout,» dit le bon Dieu, «mais tu auras encore besoin de

moi.» Et il le quitta.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) · 第 38 / 39 段