Dans le conte picard, un petit garçon tue sa soeur pour lui prendre le

fagot qu'elle a fait dans la forêt et avoir ainsi la galette que leur

mère a promise à celui qui rapporterait le plus de bois mort.

* * *

Plusieurs contes de cette famille,--notamment les contes allemands des

collections Müllenhoff et Grimm (III, p. 55), et le conte du «pays

saxon» de Transylvanie,--ont un épisode qui correspond à celui de la

vieille à laquelle le jeune prince seul répond poliment. Dans le conte

espagnol de Séville, nous retrouvons la vieille elle-même, ou plutôt la

Sainte Vierge, qui a pris cette forme.

* * *

Dans tous les contes mentionnés ci-dessus, figure

l'instrument,--sifflet, flûte, etc.,--qui dénonce le meurtrier. Mais

c'est dans le conte lorrain seulement que ce sifflet a été précédemment

donné à la victime par la personne qui l'avait aidée dans son

entreprise. Il y a là une altération, ingénieuse d'ailleurs, du thème

primitif.

Sur ce point, les contes de cette famille se partagent en deux groupes.

Dans le premier (conte français de la Loire; conte picard; contes

allemands des collections Grimm et Curtze; conte du Tyrol italien; conte

napolitain; contes siciliens; conte espagnol de Séville), le sifflet ou

tout autre instrument qui parle, a été fait par un berger avec un os du

frère ou de la soeur assassinés.--Dans le second (conte du «pays saxon»

de Transylvanie; conte polonais; contes russes; conte toscan; conte

catalan; conte espagnol de la province de Valence; conte portugais de la

collection Braga), le berger se taille une flûte dans un roseau (un

sureau, dans le conte allemand de la collection Müllenhoff), qui a

poussé à la place où la victime a été enterrée.

* * *

Nous rencontrons dans le conte italien du Montferrat, dans le conte

espagnol de la province de Valence et le conte catalan, le détail, si

peu vraisemblable, même dans un conte merveilleux, du jeune homme

retrouvé vivant quand on le retire du trou où il a été enterré.--Dans le

second conte russe, la flûte dit qu'il faut asperger la victime d'une

certaine eau, et elle revient à la vie.

* * * * *

Enfin la littérature orientale nous offre un trait du même genre, mais

dont nous n'oserions pas affirmer la parenté directe avec nos contés,

dans un drame chinois intitulé _le Plat qui parle_ (_Journal Asiatique_,

4e série, vol. 18, p. 523): Un riche voyageur est assassiné par un

aubergiste et sa femme. «Pan (l'aubergiste) brûle le corps de sa

victime, recueille ses cendres, pile ses os, dont il fait d'abord une

espèce de mortier, puis un plat. C'est ce plat qui, apporté à l'audience

de Pao-Tching, parle et dénonce les coupables.»

XXVII

ROPIQUET

Il était une fois une femme qui avait du fil de chanvre à porter au

tisserand. Pendant qu'elle finissait de l'apprêter, le diable entra chez

elle et la salua: «Bonjour, ma bonne femme.--Bonjour, monsieur.--Si vous

voulez,» dit le diable, «je vous tisserai tout votre fil pour rien, mais

à une condition: c'est que vous devinerez mon nom.--Volontiers,»

répondit la femme. «Vous vous appelez peut-être bien Jean?--Non, ma

chère.--Peut-être Claude?--Non.--Vous vous appelez donc François?--Non,

non, ma bonne femme; vous n'y arriverez pas. Cependant, vous savez, si

vous devinez, vous aurez votre toile pour rien.» Elle défila tous les

noms qui lui vinrent à l'esprit, mais sans trouver le nom du diable. «Je

m'en vais,» dit celui-ci; «je rapporterai la toile dans deux heures, et,

si vous n'avez pas deviné, la toile est à moi.»

Le diable étant parti, la femme s'en fut au bois pour chercher un fagot.

Elle s'arrêta près d'un grand chêne et se mit à ramasser des branches

mortes. Justement sur ce chêne était le diable qui faisait de la toile

et qui taquait, taquait; autour de lui des diablotins qui l'aidaient.

Tout en travaillant, le diable disait:

«Tique taque, tique taque,

Je m'appelle Ropiquet, Ropiquet,

Si la bonne femme savait mon nom, elle serait bien aise.»

La femme leva les yeux et reconnut son homme. Elle se hâta d'écrire sur

son soulier le nom qu'elle venait d'entendre, et, en s'en retournant au

logis, elle répéta tout le long du chemin: «Ropiquet, Ropiquet.» Elle ne

fut pas plus tôt rentrée chez elle, que le diable arriva. «Voilà votre

toile,» lui dit-il. «Maintenant, savez-vous mon nom?--Vous vous appelez

Eugène?--Non, ma bonne femme.--Emile?--Vous n'y êtes pas.--Vous vous

appelez peut-être bien Ropiquet?--Ah!» cria le diable, «si tu n'avais

été sous l'arbre, tu ne l'aurais jamais su!» Et il s'enfuit dans la

forêt en poussant des hurlements épouvantables et en renversant les

arbres sur son passage.

Moi, j'étais sur un chêne: je n'ai eu que le temps de sauter sur l'arbre

voisin et je suis revenu.

REMARQUES

Il a été recueilli des contes de ce genre dans le «nord-ouest de la

France» (_Mélusine_, 1877, col. 150); dans la Haute-Bretagne (Sébillot,

I, nº 48 et variante); dans la Basse-Normandie (J. Fleury, p. 190); en

Picardie (_Romania_, VIII, p. 222);--en Allemagne (Grimm, nº 55;

Proehle, II, nº 20; Müllenhoff, pp. 306-309 et p. 409; Kuhn,

_Westfælische Sagen_, I, p. 298);--en Autriche (Vernaleken, nos 2 et

3);--en Suède (Cavallius, nº 10);--chez des populations polonaises de la

Prusse orientale (Toeppen, p. 138)[251];--chez les Lithuaniens

(Schleicher, p. 56);--chez les Slovaques de Hongrie (Chodzko, p.

341);--dans le Tyrol italien (Schneller, nº 55),--en Sicile (Gonzenbach,

nº 84);--dans le pays basque (Webster, p. 56);--en Islande (Arnason, p.

27), et aussi, d'après M. R. Koehler, en Flandre, en Angleterre, en

Irlande (remarques sur le conte sicilien nº 84 de la collection

Gonzenbach) et en Hongrie (_Zeitschrift für romanische Philologie_, II,

p. 351).

[251] Ce conte nous paraît être dérivé directement du texte imprimé

du conte suédois, traduit en allemand.

* * * * *

Nous dirons d'abord un mot du groupe le plus nombreux de contes de cette

famille (contes allemands des collections Grimm, Proehle, Müllenhoff, p.

409; conte suédois; conte slovaque; conte du Tyrol italien; conte

sicilien; conte basque;--comparer, comme se rapprochant plus ou moins de

ces divers contes, le conte français publié dans _Mélusine_ et le conte

islandais).

Dans ce groupe, une jeune fille, que son père ou sa mère a, tantôt pour

une raison, tantôt pour une autre, fait passer pour une très habile

fileuse, doit devenir reine ou grande dame, si elle file dans un temps

très court une énorme quantité de lin, ou, dans plusieurs versions, si

elle réussit à transformer de la paille en fil d'or (conte allemand de

la collection Grimm, conte suédois, conte slovaque) ou du lin en soie

(conte allemand de la collection Müllenhoff), comme ses parents ont

prétendu qu'elle savait le faire. Un être mystérieux, souvent un diable,

lui propose de se charger de cette tâche. Si elle devine son nom, ou,

dans certains contes (conte français de _Mélusine_, conte breton, conte

basque, conte allemand, p. 307 de la collection Müllenhoff, conte

autrichien, conte islandais), si elle retient ce nom, elle n'aura rien à

lui donner; autrement, elle, ou, dans certaines versions (Grimm,

Müllenhoff, Kuhn), son premier enfant, lui appartiendra.--Dans aucun de

ces contes, ce n'est la jeune fille qui entend le diable dire son nom;

c'est une autre personne, qui ensuite le rapporte à la jeune fille, le

plus souvent sans savoir l'intérêt qu'elle a à le connaître.

* * *

Trois contes présentent d'assez notables différences. Dans le conte

westphalien de la collection Kuhn, l'héroïne est une femme qui file très

mal et qui, à cause de sa maladresse, est continuellement grondée par

son mari. Un nain mystérieux la rend adroite aux conditions que l'on

sait.--Dans la variante bretonne, un homme menace sa femme de la tuer si

elle n'a filé en huit jours tout le chanvre qui est dans un grand

grenier.--Dans le conte picard, il s'agit d'un tisserand, à qui un

inconnu remet une balle de lin à tisser. Dans huit jours il faut que la

toile soit prête. «Si elle ne l'est pas, vous aurez de mes nouvelles.»

Le tisserand ne pouvant venir à bout de sa besogne: «Ah! dit-il, je

donnerais beaucoup à qui pourrait m'aider!» Arrive alors un petit homme

habillé de vert qui lui dit: «Ta toile sera tissée à l'instant; mais, si

tu ne me dis pas dans trois jours quel est mon nom, je prendrais ton

âme.»

Dans d'autres contes, l'héroïne est également exposée à tomber entre les

mains d'un être malfaisant, mais ce dernier lui a rendu un tout autre

service que de filer à sa place: ainsi, dans le conte allemand, p. 308

de la collection Müllenhoff, il a montré leur chemin à une princesse et

au roi son père, égarés dans une forêt; dans le conte de la

Haute-Bretagne, il a donné à une jeune fille laide un charme destiné à

la faire paraître belle aux yeux de celui qu'elle aime.

* * *

On voit que, dans notre conte, l'élément tragique, si l'on peut parler

ainsi,--le danger qui menace l'héroïne,--a disparu. Aussi le récit

a-t-il pris une tout autre couleur.

Parmi les contes dont nous avons donné la liste, le conte normand et le

conte lithuanien peuvent seuls, à notre connaissance, être rapprochés

sur ce point du conte lorrain.--Le conte normand est presque identique à

notre conte; seulement le nom du diable est Rindon.--Le conte lithuanien

présente quelques traits particuliers. Dans ce conte, une paysanne a du

fil de lin à tisser; mais les travaux des champs l'empêchent de se

mettre à cet ouvrage; aussi dit-elle souvent de dépit: «Mon lin, vous

verrez que ce seront les _laumes_ (êtres malfaisants sous forme de

femmes) qui le tisseront!» Un jour, à sa grande surprise, une laume

entre chez elle et lui dit: «Tu offres sans cesse ton lin aux laumes; eh

bien! me voici; je te le tisserai. Quand la toile sera finie, si tu

devines mon nom et que tu me régales bien, la toile sera à toi; sinon,

elle m'appartiendra.»

Un almanach lorrain, _Lo pia ermonèk loûrain_ (Strasbourg, 1879, p. 51),

présente ce thème d'une façon toute particulière: Le diable, sous la

forme d'un beau monsieur, dit à un pauvre bûcheron que, si le lendemain

celui-ci a deviné son âge, il lui donnera un sac d'écus; sinon le

bûcheron deviendra son valet et devra le suivre partout. Le lendemain,

le bûcheron, arrivé à l'endroit du rendez-vous, est pris de peur en

voyant qu'il n'a pas deviné, et il se cache dans un arbre creux. Quand

le beau monsieur arrive, le bûcheron se met à crier dans sa cachette:

_coucou, coucou_. Le diable s'arrête court et dit tout haut: «Je suis

pourtant bien vieux; voilà que j'ai bien cent mille ans, et je n'ai

jamais entendu chanter le coucou dans cette saison.» Le bûcheron, qui a

entendu, peut répondre à la question du diable, et celui-ci est obligé

de lui donner le sac d'écus.

* * * * *

Au commencement du XVIIIe siècle, en 1705, Mlle Lhéritier insérait un

conte de ce genre, _Ricdin-Ricdon_, dans son livre intitulé _la Tour

ténébreuse. Contes anglais_. Dans ce conte, altéré en plus d'un endroit

et tourné en manière de roman, la jeune fille, Rosanie, doit (comme dans

certains contes actuels indiqués plus haut) non pas deviner, mais se

rappeler le nom de l'homme habillé de brun dont elle a reçu pour trois

mois une baguette qui lui permet de soutenir à la cour de la reine sa

réputation peu méritée d'incomparable fileuse. Vers la fin des trois

mois, le prince royal, qui aime Rosanie, et qui souffre de la voir

préoccupée, s'en va à la chasse pour se distraire. Passant près d'un

vieux palais en ruines, il y aperçoit plusieurs personnages d'une figure

affreuse et d'un habillement bizarre. L'un d'eux fait des sauts et des

bonds en hurlant une chanson dont le sens est que, si certaine étourdie

avait mis dans sa cervelle qu'il s'appelait Ricdin-Ricdon, elle ne

tomberait pas entre ses griffes. En rentrant au château, le prince

raconte la chose à Rosanie, qui se trouve ainsi tirée du danger et qui

épouse le prince.

* * * * *

Il se raconte en Suède un conte de ce genre sous forme de légende, la

légende de l'église de Lund. (Voir _Une excursion en Suède_, par M.

Victor Fournel, dans le _Correspondant_ du 10 décembre 1868, p. 868.) Il

s'agit du géant Jætten Finn, qui promet à saint Laurent de bâtir une

église; mais, quand l'église sera finie, il faudra que le saint ait

deviné le nom du géant; sinon, il devra lui donner le soleil et la lune

ou «les deux yeux de sa tête». Quand approche le moment fatal, saint

Laurent interroge tous ceux qu'il rencontre et jusqu'aux bêtes de la

forêt pour savoir le nom du géant; mais personne ne connaît ce nom.

Enfin, passant le soir dans un pays qu'il n'avait jamais vu, devant une

maison, il entend un enfant qui pleure et sa mère qui lui dit:

«Tais-toi, ton père Jætten Finn va rentrer, et, si tu es sage, il

t'apportera le soleil et la lune, ou les deux yeux de saint Laurent.»

(Comparer, dans la collection Müllenhoff, p. 299, une légende très

ressemblante, recueillie dans le Schleswig-Holstein.)

Le _Magasin pittoresque_ a publié en 1869 (p. 330) un «vieux conte

tourangeau», fort arrangé, mais dont le fond a de l'analogie avec cette

légende suédoise: Un paysan doit livrer son fils à un démon, si dans

trois jours il n'a pu deviner le nom de celui-ci. La mère de l'enfant

entend une voix qui chante comme font les nourrices: «Cher petit démon,

ne pleure pas: ton père Rapax (_sic_) va t'amener un beau petit

compagnon.»

* * * * *

Enfin, en Orient, dans la collection mongole du _Siddhi-Kür_, d'origine

indienne, comme on sait, nous trouvons un récit (nº 15) dont la donnée a

du rapport avec les contes ci-dessus indiqués et particulièrement avec

la légende suédoise et le conte tourangeau. Le voici: Un prince a été

assassiné par son compagnon d'études et de voyages; en mourant il a dit

un seul mot, dont personne n'a pu comprendre le sens. Le roi son père

rassemble tous les savants, les devins, les enchanteurs du pays, et les

fait enfermer dans une tour: si dans huit jours ils ne lui ont pas

expliqué le mot mystérieux, ils seront mis à mort. La veille du jour où

expire le délai, un des plus jeunes, qui est parvenu à sortir de la

tour, va se cacher dans une forêt. Pendant qu'il est assis au pied d'un

arbre, il entend des voix qui viennent du haut de cet arbre. C'est un

enfant qui pleure; en même temps, son père et sa mère le consolent en

lui disant que demain le roi fera mettre à mort mille savants. «Et pour

qui seront leur chair et leur sang, si ce n'est pour nous?» L'enfant

ayant demandé pourquoi le roi les fera exécuter, le père lui dit que

c'est parce qu'ils ne peuvent deviner ce que signifie un certain mot,

dont il lui donne le sens. Le jeune savant a tout entendu; il se rend

auprès du roi, lui explique le mot en question, par lequel le prince

désignait son assassin, et il sauve ainsi la vie à tous ses confrères.

XXVIII

LE TAUREAU D'OR

Il était une fois un roi qui avait pour femme la plus belle personne du

monde. Elle ne lui avait donné qu'une jolie petite fille, qui devenait

plus belle de jour en jour. La princesse était en âge d'être mariée,

lorsque la reine tomba malade; se sentant mourir, elle appela le roi

près de son lit et lui fit jurer de ne se remarier qu'avec une femme

plus belle qu'elle-même. Il le promit, et, bientôt après, elle mourut.

Le roi ne tarda pas à se lasser d'être veuf, et ordonna de chercher

partout une femme plus belle que la défunte reine, mais toutes les

recherches furent inutiles. Il n'y avait que la fille du roi qui fût

plus belle. Le roi, qui avait en tête de se remarier, mais qui voulait

aussi tenir sa parole, déclara qu'il épouserait sa fille.

A cette nouvelle, la princesse fut bien désolée et courut trouver sa

marraine, pour lui demander un moyen d'empêcher ce mariage. Sa marraine

lui conseilla de dire au roi qu'elle désirait avoir avant les noces une

robe couleur du soleil. Le roi fit chercher partout, et l'on finit par

trouver une robe couleur du soleil. Quand on lui apporta cette robe, la

princesse fut au désespoir: elle voulait s'enfuir du château, mais sa

marraine lui conseilla d'attendre encore et de demander au roi une robe

couleur de la lune. Le roi réussit encore à se procurer une robe telle

que sa fille la voulait. Alors la princesse demanda un taureau d'or.

Le roi se fit apporter tout ce qu'il y avait de bijoux d'or dans le

royaume, bracelets, colliers, bagues, pendants d'oreilles, et ordonna à

un orfèvre d'en fabriquer un taureau d'or. Pendant que l'orfèvre était

occupé à ce travail, la princesse vint secrètement le trouver et obtint

de lui qu'il ferait le taureau creux. Au jour fixé pour les noces, elle

ouvrit une petite porte qui était dissimulée dans le flanc du taureau et

s'enferma dedans; quand on vint pour la chercher, on ne la trouva plus.

Le roi mit tous ses gens en campagne, mais on ne l'avait vue nulle part.

Il tomba dans un profond chagrin.

Il y avait dans un royaume voisin un prince qui était malade; il lui

vint aussi la fantaisie de demander à ses parents un taureau d'or. Le

roi, père de la princesse, ayant entendu parler de ce désir du prince,

lui céda son taureau d'or, car il ne tenait pas à le conserver. La

princesse était toujours dans sa cachette.

Le prince fit mettre le taureau d'or dans sa chambre, afin de l'avoir

toujours devant les yeux. Depuis sa maladie, il ne voulait plus avoir

personne avec lui et il mangeait seul; on lui apportait ses repas dans

sa chambre. Dès le premier jour, la princesse profita d'un moment où le

prince était assoupi pour sortir du taureau d'or, et elle prit un plat,

qu'elle emporta dans sa cachette. Le lendemain et les jours suivants,

elle fit de même. Le prince, bien étonné de voir tous les jours ses

plats disparaître, changea d'appartement; mais comme il avait fait

porter le taureau dans sa nouvelle chambre, les plats disparaissaient

toujours. Enfin, il résolut de ne plus dormir qu'il n'eût découvert le

voleur. Quand on lui eut apporté son repas, il ferma les yeux et fit

semblant de sommeiller. La princesse aussitôt sortit tout doucement du

taureau d'or pour s'emparer d'un des plats qui étaient sur la table;

mais, s'étant aperçue que le prince était éveillé, elle fut bien

effrayée; elle se jeta à ses pieds, et lui raconta son histoire. Le

prince lui dit: «Ne craignez rien: personne ne saura que vous êtes ici.

Désormais je ferai servir deux plats de chaque chose, l'un pour vous et

l'autre pour moi.»

Le prince fut bientôt guéri et se disposa à partir pour la guerre.

«Quand je reviendrai,» dit-il à la princesse, «je donnerai trois coups

de baguette sur le taureau pour vous avertir.»

Pendant l'absence du prince, le roi son père voulut montrer le taureau

d'or à des seigneurs étrangers qui étaient venus le visiter. L'un d'eux,

pour voir si le taureau était creux, le frappa de sa baguette par trois

fois. La princesse, croyant que c'était le prince qui était revenu,

sortit aussitôt de sa cachette. Elle eut grand'peur en voyant qu'elle

s'était trompée. Le roi, très surpris, lui fit raconter son histoire,

et lui dit de rester au château aussi longtemps qu'elle voudrait.

Or, il y avait à la cour une jeune fille qu'on y élevait pour la faire

épouser au prince. En voyant les attentions qu'on avait pour la

princesse, elle fut prise d'une jalousie mortelle. Un jour qu'elles se

promenaient ensemble au bois, cette jeune fille conduisit la princesse

au bord d'un grand trou en lui disant de regarder au fond, et, pendant

que la princesse se penchait pour voir, elle la poussa dedans et

s'enfuit. La princesse, qui était tombée sans se faire de mal, appela au

secours. Un charbonnier, qui passait près de là, accourut à ses cris, la

retira du trou et la ramena au château. Justement le prince, la guerre

étant terminée, venait d'y rentrer lui-même, et l'on faisait les

préparatifs de ses noces avec sa fiancée. Un grand feu de joie avait été

allumé devant le château. Le prince, ayant appris ce qui était arrivé,

ordonna de jeter dans le feu la méchante fille, puis il épousa la belle

princesse. On fit savoir au roi son père qu'elle était mariée; il prit

bien la chose, et tout fut pour le mieux.

REMARQUES

Il est inutile de faire remarquer la ressemblance de l'introduction de

notre conte avec celle du conte de _Peau d'Ane_. Nous n'avons pas à nous

occuper spécialement de ce dernier conte; disons seulement un mot de son

introduction, c'est-à-dire, pour préciser, de la partie du conte où il

est parlé du projet criminel du roi et des premières demandes que lui

fait la princesse pour en empêcher l'exécution (demandes de vêtements en

apparence impossibles à fabriquer). On la retrouve notamment dans les

contes suivants: un conte allemand (Grimm, nº 65), un conte lithuanien

(Schleicher, p. 10), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 502), un

conte valaque (Schott, nº 3), des contes grecs modernes (Hahn, nº 27 et

variantes), un conte sicilien (Gonzenbach, nº 38), un conte italien de

Rome (miss Busk, p. 84), des contes basques (Webster, p. 165), un conte

écossais (Campbell, nº 14),--tous du type de _Peau d'Ane_,--et dans deux

des contes que nous allons avoir à rapprocher de notre _Taureau d'or_,

un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, nº 40) et un conte catalan

(_Rondallayre_, I, p. 111).

La promesse faite par le roi à sa femme de n'épouser qu'une femme aussi

belle ou plus belle qu'elle, se retrouve dans plusieurs de ces contes;

mais là, le plus souvent, la reine a quelque qualité merveilleuse, par

exemple, des cheveux d'or (conte allemand) ou une étoile d'or sur le

front (conte tchèque).--Dans d'autres contes, le roi promet de n'épouser

que la femme au doigt de laquelle ira l'anneau de la reine (conte

sicilien; conte grec nº 27, var. 2, de la collection Hahn), ou bien qui

pourra mettre ses souliers (conte romain) ou ses vêtements (conte

écossais; conte breton).

Dans plusieurs de ces contes, les vêtements demandés sont à peu près les

mêmes que dans notre conte et dans celui de Perrault; dans d'autres, il

y a quelques différences: ainsi, dans le conte sicilien, la première

robe doit être couleur du ciel avec le soleil et les étoiles; la

seconde, couleur de la mer avec les plantes et les animaux marins; la

troisième, couleur de la terre avec tous les animaux et les fleurs.--A

la peau de l'âne aux écus d'or, demandée en dernier lieu par la

princesse dans le conte de Perrault, correspond, dans la plupart des

contes du type de _Peau d'Ane_, un manteau de peau, plus ou moins

extraordinaire: par exemple, dans le conte allemand, un manteau où doit

entrer un morceau de la peau de tous les animaux du pays; dans le conte

valaque, un manteau de peaux de poux, garni de peaux de puces, etc. Dans

quelques-uns de ces contes (conte romain; conte grec nº 27, var. 1, de

la collection Hahn), le dernier objet demandé par la princesse est une

sorte de boîte ayant forme humaine, dont elle se revêt pour ainsi dire,

et qui ne l'empêche pas de se mouvoir.

* * * * *

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) · 第 37 / 39 段