Le militaire continua son voyage et eut encore une fois la chance de

rencontrer une vieille dame qui voulait aussi rajeunir. Il entreprit la

chose et fit tout ce qu'il avait vu faire au bon Dieu: il tua la dame,

brûla son corps, mit les cendres dans un linge et tourna une fois autour

du puits; mais ce fut peine perdue. Il refit jusqu'à six fois le tour du

puits, sans plus de succès. La justice arriva, et notre homme allait

être conduit en prison quand, fort heureusement pour lui, le bon Dieu le

tira d'affaire en ressuscitant la vieille dame. Le militaire remercia le

bon Dieu, et se promit bien de ne plus s'aviser à l'avenir de vouloir

rajeunir les gens.

REMARQUES

Le conte qui, à notre connaissance, se rapproche le plus du conte

lorrain, est un conte toscan (Nerucci, nº 31): Pipetta, soldat revenant

de la guerre avec trois sous seulement dans sa poche, en donne

successivement deux à deux vieux pauvres et partage le dernier avec un

troisième. Celui-ci (en réalité, les trois sont un seul et même

personnage mystérieux) dit à Pipetta d'aller chercher un mouton à tel

endroit: le berger à qui il en demandera un le lui donnera. Pipetta

rapporte, en effet, un mouton, et ils le font cuire. Quand il est cuit,

le vieillard dit à Pipetta qu'il voudrait manger le coeur. Mais Pipetta

l'a lui-même mangé, pendant qu'il surveillait la cuisine. Il répond que

le mouton n'avait pas de coeur. Les deux compagnons se mettent en

route.--Bientôt ils ont une rivière à passer; Pipetta a de l'eau

jusqu'aux genoux. Le vieillard lui demande si vraiment le mouton n'avait

pas de coeur, «Non,» dit Pipetta, «il n'en avait pas.» Alors l'eau lui

monte jusqu'au cou; il persiste à nier. L'eau monte encore; il en a par

dessus la tête, qu'il fait encore signe que non. Le vieillard, qui ne

veut pas sa mort, fait baisser l'eau, et ils arrivent sains et saufs sur

l'autre bord.--Le vieillard se présente avec Pipetta devant un roi dont

la fille est atteinte d'une maladie mortelle, promettant de la guérir.

Le roi le prévient que, s'il ne réussit pas, il y va de sa tête. Le

vieillard; accompagné de Pipetta, s'enferme avec la malade dans une

chambre où il y a un four; quand le four est bien chauffé, il y met la

princesse. Au bout de trois jours, il tire du four un monceau de

cendres; il prononce dessus certaines paroles, et voilà la princesse

debout, vivante et bien portante. Le roi fait conduire les deux

compagnons dans son trésor, et Pipetta prend tout l'argent qu'il peut

emporter. Quand il s'agit de partager, le vieillard fait trois tas de

l'argent: le troisième sera pour celui qui a mangé le coeur du mouton.

«C'est moi qui l'ai mangé», dit Pipetta. Plus tard, après s'être séparé

du vieillard, Pipetta veut, lui aussi, guérir la fille d'un roi par le

moyen qu'il a vu employer par son compagnon. Mais, naturellement, il ne

réussit pas. On est en train de le conduire au supplice, quand le

vieillard apparaît, ressuscite la princesse et sauve Pipetta.

Dans ce conte italien, il n'est pas dit qui est ce vieillard mystérieux.

Dans un conte hessois (Grimm, III, p. 129), dans un conte autrichien

(Grimm, nº 81), et aussi dans un conte souabe (Meier, nº 62), qui

pourrait bien dériver directement du livre des frères Grimm, c'est saint

Pierre. Le conte hessois a tous les épisodes du conte italien; dans le

conte autrichien, il manque (comme dans notre conte) l'épisode de la

rivière[259].--Tous ces contes, ainsi qu'un conte de la Flandre

française (Deulin, II, p. 116 seq.), rattachent à ce récit une seconde

partie appartenant à un autre thème.

[259] Cet épisode de la rivière, qui se trouve encore dans un conte

oldenbourgeois, dont nous aurons à parler, se raconte aussi à

Montiers: nous y avons entendu faire allusion à une histoire qui

n'est autre que cet épisode. Dans cette histoire, c'est saint

Pierre,--ou plutôt Pierre, car il n'est encore que disciple,--qui

joue le rôle du soldat.

Dans les contes qui vont suivre, ce n'est plus saint Pierre qui joue le

grand rôle. Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, _Légendes_, I, p.

30), où le cadre général du récit est tout particulier, c'est

Notre-Seigneur, voyageant avec saint Pierre et saint Jean. Dans un conte

catalan (Maspons, p. 56) et dans un conte allemand du duché d'Oldenbourg

(Strackerjan, II, p. 301), c'est Notre-Seigneur avec saint Pierre

seulement.

Dans le conte oldenbourgeois, complet, mais assez altéré, ce n'est pas

le coeur d'un mouton ou d'un agneau (comme dans presque tous les contes

indiqués ci-dessus) ou le coeur d'un lièvre (comme dans le conte

flamand) que le héros a mangé; c'est la seconde moitié d'un pain, dont

la première lui avait été précédemment donnée.--Même chose, ou à peu

près, dans un conte russe (Ralston, p. 351), où le vieillard est saint

Nicolas.

Le conte catalan et un conte toscan (Gubernatis, _Novelline di

Santo-Stefano_, nº 31) n'ont que l'épisode des guérisons. Dans le conte

toscan, c'est Jésus qui a pris la forme d'un vieux pauvre; dans le conte

catalan, c'est saint Pierre, et le commencement ressemble beaucoup à

celui du conte toscan de la collection Nerucci, analysé plus haut.--Un

conte tchèque de Bohême (Wenzig, p. 88) n'a que l'épisode des parts.

Saint Pierre, ou plutôt Pierre, comme dans le conte lorrain cité en

note, joue vis-à-vis de Jésus un rôle analogue à celui du soldat des

contes lorrain, autrichien, etc. Il fait semblant de ne pas entendre

quand le Maître lui demande ce qu'est devenu l'un des trois fromages que

Pierre est allé acheter. Le conte se termine par une leçon morale.

Dans les contes autrichien, hessois, flamand et catalan, le héros est,

comme dans notre conte et dans le conte toscan de la collection Nerucci,

un ancien soldat.

* * * * *

Guillaume Grimm donne l'analyse d'un conte semblable qui se trouve dans

un livre allemand, imprimé probablement en 1551, le _Wegkürzer_, de

Martinus Montanus. Là, les deux compagnons sont le bon Dieu et un

Souabe. Le bon Dieu ayant ressuscité un mort, on lui donne cent florins

en récompense. Suit l'épisode de l'agneau, dont le Souabe mange le

_foie_, comme dans le conte lorrain. Puis le Souabe veut ressusciter,

lui aussi, un mort, et il est sauvé de la potence par le bon Dieu. Enfin

les cent florins sont partagés en trois parts, et le Souabe s'empresse

de dire qu'il a mangé le foie de l'agneau.

G. Grimm résume encore un autre conte de la même époque, qui met en

scène saint Pierre et un lansquenet, et il relève des allusions à des

contes de ce genre dans des livres du XVIe et du XVIIe siècle.

Le _Novellino_ italien, qui date du XIIIe siècle ou de la première

moitié du XIVe (_Romania_, 1873, p. 400), contient une nouvelle dont se

rapproche beaucoup le conte allemand du XVIe siècle. Voir, dans la

_Romania_ (1874, p. 181), l'analyse qu'en a donnée M. d'Ancona et les

remarques dont il l'a accompagnée. Les personnages de ce conte italien

sont le bon Dieu et un jongleur. Au lieu du foie d'un agneau, le

jongleur mange les rognons d'un chevreau.

* * * * *

En Orient, on peut citer un petit poème persan de la première moitié du

XIIIe siècle, dont la source,--au moins la source immédiate,--est

évidemment chrétienne (_Zeitschrift der Deutschen Morgenlændischen

Gesellschaft_, XIV, p. 280). Là, comme dans le conte oldenbourgeois

(comparer aussi le conte russe), c'est un morceau de pain que le

compagnon de Jésus nie avoir mangé pendant l'absence de celui-ci. Jésus

lui donne des preuves de sa puissance en le faisant marcher avec lui sur

la mer, puis en rassemblant les os d'un faon qu'ils ont mangé ensemble

et en rendant la vie à l'animal, et chaque fois il demande à son

compagnon s'il a mangé le pain. L'autre persiste toujours à nier. Mais

quand Jésus a changé en or trois monticules de terre et dit que la

troisième part appartiendra à celui qui a mangé le pain, l'homme

s'empresse de dire que c'est lui.

FIN DU TOME 1er.

TABLE DES MATIÈRES

Pages

AVANT-PROPOS V

INTRODUCTION.--_Essai sur l'origine et la

propagation des contes populaires européens_ VII

APPENDICE A.--_La «Vie des saints Barlaam

et Josaphat» et la Légende du Bouddha_ XXXXVII

APPENDICE B.--_Le Conte égyptien des deux

Frères_ LVII

CONTES POPULAIRES DE LORRAINE

I. Jean de l'Ours 1

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 351.)

II. Le Militaire avisé 28

III. Le Roi d'Angleterre et son Filleul 32

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 351.)

IV. Tapalapautau 51

V. Les Fils du Pêcheur 60

_Variante_: La Bête à sept têtes 64

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 352.)

VI. Le Follet 82

VII. Les deux Soldats de 1689 84

_Variante_: Jacques et Pierre 87

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 353.)

VIII. Le Tailleur et le Géant 95

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 353.)

IX. L'Oiseau vert 103

X. René et son Seigneur 108

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 354.)

XI. La Bourse, le Sifflet et le Chapeau 120

_Variante_ 123

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 355.)

XII. Le Prince et son cheval 133

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 355.)

XIII. Les Trocs de Jean-Baptiste 153

XIV. Le Fils du Diable 158

XV. Les Dons des trois Animaux 166

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 356.)

XVI. La Fille du Meunier 178

_Variantes_ I-II 180

XVII. L'Oiseau de Vérité 186

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 356.)

XVIII. Peuil et Punce 201

XIX. Le petit Bossu 208

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 357.)

XX. Richedeau 222

_Variante_ I 229

_Variante_ II 230

XXI. La Biche Blanche 232

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 358.)

XXII. Jeanne et Brimboriau 237

_Variantes_ I-IV 238-239

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 358.)

XXIII. Le Poirier d'or 246

_Variante_: Les Clochettes d'or 248

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 359.)

XXIV. La Laide et la Belle 255

XXV. Le Cordonnier et les Voleurs 258

XXVI. Le Sifflet enchanté 263

XXVII. Ropiquet 268

XXVIII. Le Taureau d'or 273

XXIX. La Pouillotte et le Coucherillot 281

Variante 282

(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 361.)

XXX. Le Foie de mouton 285

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Table des matières. Poésie épique.--De la divine comédie.

I. La divine comédie et le lecteur moderne. II. But et effet de

la divine comédie.--Les poèmes du cycle carolingien. I. L'épopée

nationale. II. Les poèmes italiens.--Poésie dramatique. De la

comédie italienne. I. Des conditions d'une scène nationale. II.

Caractère général de la comédie italienne. III. La politique dans

le mystère du XVe siècle. (Laurent de Médicis). IV. La réforme

religieuse dans le mystère (Jérôme Savonarole). V. L'Arioste et

son théâtre. VI. L'Italie du Cinquecento dans le théâtre de

l'Arioste. VII. Machiavel et son idée. VIII. Les comédies de

Machiavel.

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Note de Transcription

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Cet ouvrage se compose de 2 tomes: jusqu'au numéro 31 les renvois aux

contes se rapportent au tome I, les numéros suivants au tome II.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) · 第 39 / 39 段