similaires. Ce conte indien offre une grande ressemblance avec la forme
serbe du thème de _Cendrillon_. Malheureusement, la _Calcutta Review_, à
laquelle nous devons cette communication, ne nous donne qu'une analyse
fort incomplète du conte indien, publié originairement dans la _Bombay
Gazette_. Voici ce qu'elle nous en fait connaître (t. LI, [1870], p.
121): Comme dans plusieurs contes européens, c'est une vache (ou, dans
une autre version, un poisson) qui vient au secours de la jeune fille
persécutée par sa marâtre. «Quand la marâtre apprit que la vache
nourrissait de son lait la jeune fille, elle résolut de la faire tuer.
La vache, l'ayant appris, dit à la jeune fille: «Ma pauvre enfant, voici
la dernière fois que vous boirez de mon lait; votre marâtre va me faire
tuer. Ne pleurez pas et ne vous affligez pas à cause de moi; il n'y a
pas moyen d'empêcher ma mort. Je ne vous demande qu'une chose, et, si
vous m'écoutez, vous n'aurez pas à vous en repentir.» A ces paroles, la
jeune fille se mit à pleurer amèrement, et tout d'abord le chagrin
l'empêcha de répondre; elle pria enfin la vache de lui dire ce qu'elle
avait à lui demander. «Le voici», dit la vache: «quand on me tuera,
ramassez avec soin mes os, mes cornes, ma peau et tout ce qu'on jettera
de côté, et enterrez-le; mais, sur toutes choses, ne mangez pas de ma
chair.» Le lendemain, on tua la vache, et la jeune fille ramassa
soigneusement les os, les cornes, la peau et ce qui restait, et enterra
le tout.»--La _Calcutta Review_ nous apprend que le conte indien
renferme l'épisode du fils de roi qui veut faire choix d'une femme: la
jeune fille est laissée à la maison pour préparer le souper, tandis que
la fille de sa marâtre se rend au palais; puis la vache revient à la vie
et donne à sa protégée de beaux habits et des sandales d'or; poursuivie
par le prince, la jeune fille laisse sur la route une de ses sandales;
quand le prince arrive pour chercher la jeune fille, celle-ci est
cachée dans le grenier, et un coq trahit sa présence (voir les remarques
de notre nº 24). Le prince se la fait amener et l'épouse. Le conte se
termine par le châtiment de la marâtre et de sa fille.
* * * * *
Nous ne dirons ici qu'un mot d'un groupe de contes, voisins de ceux que
nous venons d'étudier. Dans les contes de ce groupe, ce n'est plus pour
priver quelqu'un de secours ou pour lui faire de la peine qu'on tue
certain animal ou qu'on abat certain arbre: c'est parce qu'on soupçonne
ou plutôt qu'on reconnaît l'existence, sous cette forme, d'une personne
détestée, que l'on poursuit à travers plusieurs transformations
successives. Nous renverrons à l'étude que nous avons faite de ces
contes, dans notre introduction, à l'occasion du vieux conte égyptien
des _Deux Frères_.
XXIV
LA LAIDE & LA BELLE
Il était une fois un roi et une reine, qui avaient chacun une fille d'un
premier mariage. La fille de la reine était affreuse à voir, elle avait
trois yeux, deux devant et un derrière; celle du roi était fort belle.
Il se présenta un jour au château un jeune prince, qui voulait épouser
la fille du roi. La reine déclara au roi que sa fille à elle se
marierait la première, et cacha la belle princesse sous un cuveau.
Le prince, ne sachant pas qu'il y avait deux princesses, partit avec la
laide pour aller célébrer les noces dans son pays. En les voyant passer,
les enfants criaient:
«Hé! le beau! il prend la laide et il laisse la belle!
La belle est sous le cuveau.»
Le prince, surpris, demanda à la princesse: «Que disent-ils donc?--Ne
faites pas attention à ce que peuvent dire des enfants,» répondit-elle.
Mais le prince réfléchit à ce qu'il venait d'entendre; il retourna au
château du roi et y resta trois jours. Enfin il découvrit où était la
belle, et, après avoir mis la laide sous le cuveau, il emmena la belle
dans son royaume, où il l'épousa.
REMARQUES
On a vu que le conte précédent, le _Poirier d'or_, et ses variantes de
Montiers-sur-Saulx se rapprochent du nº 130 de la collection Grimm,
_Simploeil, Doubloeil et Triploeil_. Le petit conte que nous venons de
donner rappelle deux détails du conte allemand, qui n'existaient pas
dans nos contes lorrains: la «laide» a trois yeux, comme Triploeil[248],
et la reine cache la «belle» sous un cuveau, comme la méchante mère
cache Doubloeil sous un tonneau.
[248] Voir, pour les «trois yeux», divers autres contes résumés dans
les remarques du _Poirier d'or_.
Dans le conte corse (Ortoli, p. 81), cité dans les remarques du _Poirier
d'or_, quand la marâtre substitue sa fille Dinticona à Mariucella que le
prince envoie chercher pour l'épouser, le coq crie: «Couquiacou!
couquiacou! Mariucella est dans le tonneau et Dinticona sur le beau
cheval!» comme dans notre conte les enfants crient: «La belle est sous
le cuveau!»--Dans le conte serbe de _Cendrillon_ (Vouk, nº 32), cité
également dans les remarques de notre numéro précédent, quand le prince
vient pour essayer la pantoufle, la belle-mère cache Cendrillon sous une
huche et dit au prince qu'elle n'a qu'une fille; mais le coq de la
maison se met à chanter: «Kikeriki! la jeune fille est sous la
huche!»--Un passage du même genre se trouve dans un conte espagnol, un
conte de _Cendrillon_ aussi, recueilli dans le Chili (_Biblioteca de las
tradiciones populares españolas_ [Madrid, 1884], t. I, p. 119), où le
coq du conte corse et du conte serbe est remplacé par un chien. Comparer
aussi la fin d'un conte portugais (Coelho, nº 36).--Dans un conte toscan
(Nerucci, nº 5), c'est, par suite d'une altération évidente, la fiancée
elle-même qui dit: «La belle est dans le tonneau, la laide est dans le
carrosse, et le roi l'emmène.»
Dans le conte toscan des _Novelline di S. Stefano_ (nº 1), cité dans nos
remarques du _Poirier d'or_, un prince vient pour épouser la «belle».
La marâtre met celle-ci dans un tonneau, voulant ensuite y verser de
l'eau bouillante, et le prince emmène sur son cheval la fille de la
marâtre, cachée sous un voile. Un chat se met à dire: «Miaou, miaou, la
belle est dans le tonneau; la laide est sur le cheval du roi.» Le prince
met la laide dans le tonneau, où sa mère, sans le savoir, la fait
périr.--Comparer la fin de deux contes italiens des collections Busk (p.
35) et Comparetti (nº 31).
* * *
Un recueil du XVIIe siècle, le _Pentamerone_, de Basile, nous offre un
récit napolitain analogue. A la fin du conte nº 30, une marâtre,
Caradonia, envoie sa belle-fille Cecella garder les cochons. Un riche
seigneur, Cuosemo, la voit et va la demander en mariage à Caradonia.
Celle-ci enferme Cecella dans un tonneau avec l'intention de l'y
échauder, et elle donne sa propre fille, Grannizia, à Cuosemo, qui
l'emmène. Furieux d'avoir été trompé, Cuosemo retourne chez Caradonia,
qui est allée à la forêt chercher du bois pour faire bouillir l'eau.
«Miaou, miaou,» dit un chat noir, «ta fiancée est enfermée dans le
tonneau.» Cuosemo délivre Cecella et met Grannizia à sa place. La
vieille échaude sa fille, et, de désespoir, va se jeter à la mer.
* * * * *
On peut encore comparer le conte allemand de _Cendrillon_, nº 21 de la
collection Grimm: Les deux soeurs de Cendrillon réussissent à mettre la
pantoufle en se coupant, l'une l'orteil, l'autre le talon. Le prince les
emmène l'une après l'autre; sur son passage deux colombes chantent:
«Roucou, roucou, le soulier est plein de sang, le soulier est trop
petit; la vraie fiancée est encore à la maison.»--Ce passage se retrouve
presque identiquement dans le conte islandais cité dans nos remarques du
_Poirier d'or_. Comparer un conte écossais (Brueyre, p. 41), un conte
breton (_Revue celtique_, 1878, p. 373), etc.
* * * * *
En Orient, rappelons un passage d'un conte indien, du genre de
_Cendrillon_, résumé dans les remarques déjà mentionnées. Quand le
prince arrive pour chercher la jeune fille, elle est cachée dans le
grenier, et un coq trahit sa présence.
M. A. Lang, dans la _Revue celtique_ (_loc. cit._), cite un épisode d'un
conte zoulou de la collection Callaway (I, p. 121), qu'on peut
rapprocher de ce passage. Les oiseaux avertissent le prince qu'il
chevauche avec la fausse fiancée: «_Ukakaka!_ le fils du roi est parti
avec une bête.»
XXV
LE CORDONNIER & LES VOLEURS
Un pauvre cordonnier allait de village en village en criant: «Souliers à
refaire! souliers à refaire!» Sa condition lui paraissait bien triste,
et il maugréait sans cesse contre les riches: «Ils sont trop heureux,»
disait-il, «et moi je suis trop malheureux!»
Un jour, en passant devant une revendeuse, il eut envie d'un fromage
blanc. «Combien ce fromage?--Quatre sous.--Les voilà.» Il mit le fromage
dans son sac et poursuivit son chemin. Il rencontra plus loin une
marchande de mercerie: «Combien la pelote de laine?--C'est tant.» Il en
prit une et se remit à marcher en sifflant.
Arrivé au milieu d'un bois, il vit devant lui un beau château; il y
entra hardiment. Ce château était habité par des voleurs. «Camarades,»
leur dit le cordonnier, «voulez-vous jouer avec moi au jeu qui vous
plaira?--Volontiers,» répondit le chef de la bande; «jouons à lancer une
pierre en l'air. Si tu jettes plus haut que moi, le quart du château
t'appartient.»
Le voleur lança très haut sa pierre. Le cordonnier, lui, tenait dans sa
main un petit oiseau; il le lança en l'air de toutes ses forces comme si
c'eût été une pierre: l'oiseau s'envola et disparut. Les voleurs furent
bien étonnés de ne pas voir retomber la pierre. «Tu as gagné,» dit le
chef au cordonnier; «le quart du château est à toi. Jouons maintenant à
qui fera sortir le plus de lait de ce chêne: si tu gagnes, tu auras un
autre quart du château.»
Le voleur étreignit le chêne d'une telle force qu'il en fit sortir du
lait. Le cordonnier s'était mis sur l'estomac son fromage blanc; il
embrassa l'arbre à son tour, et l'on vit le lait couler en abondance.
«C'est toi qui as gagné,» dit le voleur. «Maintenant jouons la moitié du
château contre l'autre moitié, à qui fera le plus gros fagot.»
Le voleur monta sur un chêne, coupa des branches et en fit un énorme
fagot. Le cordonnier grimpa sur l'arbre après lui, et se mit à entourer
toute la tête de l'arbre avec sa pelote de laine. «Que fais-tu là?» lui
demandèrent les autres.--«Je fais un fagot avec tout ce chêne.--Arrête,»
dit le chef des voleurs. «Ce n'est pas la peine de continuer: tu as
gagné, nous le voyons bien d'avance.»
Ils rentrèrent tous ensemble au château, et l'on conduisit le cordonnier
dans la chambre où il devait passer la nuit. En regardant autour de lui,
le cordonnier vit pendus au mur un grand nombre d'habits de toute
espèce. «Hum!» se dit-il, «les gens de ce château ne seraient-ils pas
des voleurs? Il faut se méfier.» Il prit une vessie remplie de sang et
la mit dans le lit à sa place; lui-même se cacha sous le lit. Au milieu
de la nuit, trois voleurs entrèrent dans la chambre, s'approchèrent du
lit sans faire de bruit, et l'un d'eux y donna un grand coup de couteau.
«Le sang coule!» dit-il. Le second fit de même. «Oh!» dit le troisième,
«il ne doit pas encore être mort; je vais l'achever.» Et il frappa à son
tour. Cela fait, les trois voleurs se retirèrent.
Le lendemain matin, les voleurs étaient réunis dans une des salles du
château quand ils virent entrer le cordonnier. «Quoi!» s'écrièrent-ils,
«tu n'es pas mort?--Vous voyez,» dit le cordonnier.--«Ecoute,» lui
dirent les voleurs; «si tu veux nous laisser le château, nous te
donnerons un sac plein d'or.» Le cordonnier accepta la proposition et
partit bien joyeux. Mais, pendant qu'il traversait la forêt, d'autres
voleurs tombèrent sur lui et le dépouillèrent. «Ah!» s'écria-t-il, «que
j'étais sot d'envier le sort des riches! ils ont tout à craindre. Moi,
je suis plus heureux qu'eux.»
De retour dans son pays, il trouva une belle jeune fille qui lui plut;
il l'épousa et vécut heureux.
REMARQUES
Ce conte a beaucoup de rapport avec un autre de nos contes, _le Tailleur
et le Géant_ (nº 8). Il n'est même pas rare que l'introduction de ce nº
8 se trouve jointe à des contes analogues à celui dont nous nous
occupons ici. Nous mentionnerons comme offrant cette combinaison
plusieurs contes allemands (Grimm, nº 20; Kuhn, _Mærkische Sagen_, p.
289; Meier, nº 37), un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 13), un
conte suisse (Sutermeister, nº 30), un conte hongrois (Gaal-Stier, nº
11), un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, nº 3), un conte
grec moderne d'Epire (Hahn, nº 23), un conte sicilien (Gonzenbach, nº
41).
L'introduction en question n'existe pas dans les contes suivants: un
conte autrichien (Grimm, nº 183), un conte de l'Allemagne du Nord
(Müllenhoff, p. 442), un conte suisse (Sutermeister, nº 41), un conte du
«pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 27), un conte suédois
(Cavallius, p. 1), un conte norwégien (Asbjoernsen, I, p. 45), un conte
lapon (nº 7 des contes traduits par M. Liebrecht dans le tome XV [1870]
de la revue _Germania_), un conte italien de Vénétie (Widter-Wolf, nº
2), un conte sicilien (Pitrè, nº 83), un conte albanais (Dozon, nº 3),
un conte grec moderne de l'île de Tinos (Hahn, t. II, p. 211), un conte
basque (Webster, p. 7).
* * * * *
Le conte lorrain présente une altération assez notable du thème
primitif: les voleurs sont un souvenir affaibli des géants, _drakos_,
etc., qui figurent dans les contes étrangers. D'un autre côté, le récit
a pris la tournure d'une leçon morale.
* * *
On peut aussi faire remarquer qu'un trait du thème primitif a ici une
forme particulière.
Dans la plupart des contes de ce type, c'est en faisant sortir de l'eau
d'une pierre,--c'est-à-dire, en réalité, du petit-lait d'un fromage
mou,--que le tailleur, cordonnier, etc., donne au géant, drakos, ou
autre, une haute idée de sa force. Dans plusieurs de ces contes, il
veut, par cet exploit, surenchérir, si l'on peut parler ainsi, sur ce
qu'a fait le géant, qui vient de broyer réellement une pierre entre ses
doigts. Dans le nº 20 de la collection Grimm, le géant a vraiment fait
sortir de l'eau d'une pierre; mais, sous les doigts du petit tailleur,
il en ruisselle en apparence bien davantage.
Dans notre conte, c'est d'un arbre qu'il s'agit de faire sortir du
_lait_, de la sève. Comparer, dans un conte gascon (Cénac-Moncaut, p.
90), l'épisode où Juan doit, sur l'ordre de son seigneur, lancer une
pierre contre un arbre de façon à le faire «saigner». Juan s'en tire en
lançant un oeuf contre l'arbre.
* * *
L'épisode de l'oiseau, lancé en l'air comme si c'était une pierre, se
trouve dans les contes allemands des collections Kuhn, Meier et
Müllenhoff, dans le premier conte suisse, dans le conte des «Saxons» de
Transylvanie, dans le conte hongrois, le second conte grec et le conte
basque.
Un épisode analogue à celui de l'arbre dont le cordonnier feint de
vouloir faire un fagot, figure dans le conte des «Saxons» de
Transylvanie, dans le conte des Tsiganes de la Bukovine, dans les deux
contes grecs, le conte albanais, le conte sicilien de la collection
Gonzenbach et le conte basque. Dans tous ces contes (excepté dans le
conte sicilien), le héros fait semblant de vouloir rapporter à la
maison, non pas tout un arbre, mais la forêt tout entière.
* * * * *
Tous les contes de ce type,--à l'exception du conte allemand de la
collection Kuhn, des deux contes suisses, du conte des «Saxons» de
Transylvanie et du conte norwégien,--ont un épisode dans lequel le géant
croit avoir assommé le héros pendant que celui-ci est endormi. A peu
près dans tous ces contes se trouve une même hablerie du héros: le
matin, il dit au géant stupéfait qu'il n'a rien senti pendant la nuit,
sinon des puces qui l'ont un peu piqué.
* * *
Un livre populaire anglais, _Jack le Tueur de géants_, dont on connaît
une édition datée de 1711, renferme ce dernier épisode: Jack, qui a
demandé l'hospitalité à un géant, entend pendant la nuit celui-ci se
dire à lui-même qu'un bon coup de massue va le débarrasser de son hôte.
Il met une bûche dans le lit à sa place. Le lendemain, le géant, qui
croit avoir tué Jack, est fort étonné de le voir s'avancer vers lui.
«Ah! c'est vous!» lui dit-il, «comment avez-vous dormi? n'avez-vous rien
senti cette nuit?--Rien,» dit Jack, «si ce n'est, je crois, un rat qui
m'a donné deux ou trois coups avec sa queue.»
* * * * *
En Orient, un voyageur a trouvé le pendant de tous ces contes. Dans un
conte persan (Malcolm, _Sketches of Persia_, Londres, 1828, t. II, p.
88), qui a été traduit par M. Emile Chasles, dans ses _Contes de tous
pays_ (p. 10), un homme d'Ispahan, nommé Amîn, obligé dans un voyage de
traverser certaine vallée hantée par des _ghouls_ (sorte d'ogres), prend
pour toutes armes une poignée de sel et un oeuf. Il rencontre
effectivement un ghoul. Sans se déconcerter, il lui dit que lui, Amîn,
est le plus fort des hommes, et il l'invite à se mesurer avec lui. Il le
défie d'abord de faire sortir de l'eau d'un caillou. Le ghoul ayant
essayé en vain, Amîn glisse son oeuf dans le creux de sa main; puis,
saisissant le caillou, il le presse, et le ghoul stupéfait voit un
liquide couler entre les doigts du petit homme. Ensuite, par un procédé
du même genre, Amîn tire du sel d'une autre pierre. Le ghoul, peu
rassuré, se fait humble et invite le voyageur à passer la nuit dans sa
caverne. Amîn le suit. Quand ils sont arrivés chez le ghoul, celui-ci
dit à son hôte d'aller chercher de l'eau pour le repas, tandis que
lui-même ira chercher du bois. Amîn, ne pouvant seulement soulever
l'énorme outre du ghoul, s'avise d'un expédient; il se met à creuser le
sol et dit au ghoul qu'il lui fait un canal pour amener l'eau chez lui,
en souvenir de son hospitalité[249]. «C'est bon,» dit le ghoul, et il va
remplir l'outre. Après le souper, il indique à Amîn un lit au fond de sa
caverne. Dès qu'Amîn entend le ghoul ronfler, il quitte son lit et met à
sa place des coussins et des tapis roulés. Sur ces entrefaites, le ghoul
se réveille; il se lève tout doucement, prend une massue et frappe sept
fois de suite sur ce qu'il croit être Amîn endormi; puis il va se
recoucher. Amîn regagne aussi son lit et demande au ghoul ce que c'est
que cette mouche qui sept fois de suite s'est posée sur son nez. Le
ghoul, étonné, effrayé, s'enfuit, et Amîn peut s'esquiver de son
côté.--La fin de ce conte persan, que nous laissons de côté, est
identique à celle de plusieurs des contes mentionnés plus haut (voir,
par exemple, le conte des «Saxons» de Transylvanie, le conte tsigane, le
conte grec moderne nº 23 de la collection Hahn); elle n'a plus de
rapport avec notre conte[250].
[249] Il y a ici une altération. Dans plusieurs des contes
mentionnés ci-dessus, le petit homme creuse la terre autour d'un
puits et dit au géant qu'il va lui rapporter tout le puits, comme,
dans notre conte et dans d'autres, il prétend vouloir rapporter tout
un arbre ou toute une forêt.
[250] Pour cette dernière partie, voir l'Introduction au
_Pantchatantra_ de M. Benfey (§ 211). Aux contes tirés de divers
livres orientaux (dont deux livres sanscrits), qui y sont résumés,
on peut ajouter un conte populaire indien actuel (nº 7 des contes du
pays de Cachemire, publiés dans l'_Indian Antiquary_, novembre
1882).
XXVI
LE SIFFLET ENCHANTÉ
Il était une fois un roi et ses deux fils. Ce roi avait un oiseau si
beau et si charmant, que jamais on n'avait vu son pareil; aussi y
tenait-il beaucoup.
Un jour qu'il lui donnait à manger et que la porte était ouverte,
l'oiseau s'envola. Le roi appela ses fils, et leur dit: «Celui de vous
deux qui, d'ici à un an, retrouvera l'oiseau, aura la moitié de mon
royaume.»
Les deux frères partirent ensemble, et, arrivés à une croisée de chemin,
ils se séparèrent. Bientôt l'aîné fit la rencontre d'une vieille femme:
c'était une fée. «Où vas-tu?» lui dit-elle.--«Je vais où bon me semble;
cela ne te regarde pas.» Alors la vieille alla se mettre sur le chemin
où passait le plus jeune. «Où vas-tu, mon bel enfant?--Je vais chercher
l'oiseau que mon père a laissé envoler.--Eh bien! voici un sifflet. Va
dans la forêt des Ardennes; tu donneras un coup de sifflet et tu diras:
Je viens chercher l'oiseau de mon père. Tous les oiseaux répondront:
C'est moi, c'est moi. Un seul dira: Ce n'est pas moi. C'est celui-là
qu'il faudra prendre.»
Le prince remercia la vieille, mit le sifflet dans sa poche et s'en alla
dans la forêt des Ardennes. Il donna un coup de sifflet et dit: «Je
viens chercher l'oiseau de mon père.» Tous les oiseaux se mirent à
crier: «C'est moi, c'est moi, c'est moi.» Un seul dit: «Ce n'est pas
moi.» Le prince le saisit et reprit le chemin du château de son père.
Il rencontra bientôt son frère, qui lui demanda: «As-tu trouvé
l'oiseau?--Oui, je l'ai trouvé.--Donne-le-moi.--Non.--Eh bien! je vais
te tuer.--Tue-moi si tu veux.» Son frère le tua, creusa un trou et l'y
enterra; puis il retourna chez son père avec l'oiseau. Le roi, bien
content de ravoir son oiseau, fit préparer un grand festin, et y invita
beaucoup de monde.
Cependant, le chien d'un berger, passant dans la forêt, s'était mis à
gratter à la place où le jeune prince était enterré. Le berger, qui
avait suivi son chien, aperçut quelque chose à l'endroit où il grattait
et crut d'abord voir un doigt qui sortait de terre; il regarda de plus
près et vit que c'était un sifflet; il le prit et le porta à ses lèvres.
Le sifflet se mit à dire:
«Siffle, siffle, berger,
C'est mon frère qui m'a tué,
Dans la forêt des Ardennes.»
Le maire du pays, qui était le voisin du berger, entendit parler du
sifflet et l'acheta. Ayant été invité au festin du roi, il prit le
sifflet pendant qu'on était à table et se mit à siffler:
«Siffle, siffle, maire,
C'est mon frère qui m'a tué,
Dans la forêt des Ardennes.»
Le roi prit le sifflet à son tour:
«Siffle, siffle, mon père,
C'est mon frère qui m'a tué,
Dans la forêt des Ardennes,
Pour l'oiseau que tu as laissé envoler.»
Le fils aîné du roi comprit bien que c'était de lui qu'il s'agissait; il
voulut s'enfuir, mais on courut après lui, on le fit revenir et on
l'obligea à siffler aussi:
«Siffle, siffle, bourreau,
Car c'est toi qui m'as tué,
Dans la forêt des Ardennes.»
Aussitôt le roi fit brûler son fils dans un cent de fagots. Ensuite il
demanda au berger s'il se rappelait l'endroit où il avait trouvé le
sifflet. Le berger dit qu'il ne s'en souvenait pas bien, qu'il
essaierait pourtant de l'y conduire, mais le chien y alla tout droit.
Dès qu'on eut retiré le corps, le jeune homme se dressa sur ses pieds.
Le roi, bien joyeux, fit préparer un grand festin en signe de
réjouissance, et moi je suis revenu.
REMARQUES
Nous avons à rapprocher de notre conte plusieurs contes recueillis dans
différentes parties de la France: en Picardie (Carnoy, p. 236), dans le
département de la Loire (_Mélusine_, 1877, p. 423), dans l'Armagnac
(Bladé, nº 1), dans la Bretagne non bretonnante (Sébillot, _Littérature
orale_, pp. 220 et 226), dans une région non désignée (_Semaine des
Familles_, 8e année, 1865-1866, p. 709);--en Allemagne: dans la Hesse
(Grimm, nº 28), dans la principauté de Waldeck (Curtze, nº 11), dans le
Hanovre (Colshorn, nº 71), dans le duché de Lauenbourg (Müllenhoff, nº
49);--dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 42);--chez des
populations polonaises de la Prusse orientale (Toeppen, p. 139);--en
Pologne (Woycicki, p. 105), d'après M. R. Koehler;--en Russie
(Gubernatis, _Zool. Myth._, I, p. 195; Naakè, p. 170);--dans le Tyrol
italien (Schneller, nº 51);--en Italie: dans le Montferrat (Comparetti,
nº 28), en Toscane (Gubernatis, _Novelline_, nº 20), dans le pays
napolitain (Imbriani, _Conti pomiglianesi_, p. 195), en Sicile
(Gonzenbach, nº 51; Pitrè, nº 79);--en Espagne: dans la Catalogne
(_Rondallayre_, I, p. 33), dans la province de Valence (Caballero, II,
p. 29), à Séville (_Biblioteca de las tradiciones populares españolas_,
I, p. 196);--enfin, en Portugal (Braga, nº 54, et, sous une forme assez
différente, Coelho, nº 40).
* * *
Ceux de ces contes qui se rapprochent le plus du nôtre pour
l'introduction sont les contes italiens et siciliens: là, les trois fils
d'un roi vont chercher des plumes d'un certain oiseau, qui doivent
guérir les yeux de leur père. (Dans le conte du Tyrol italien, les
trois princes s'en vont à la recherche d'une plume d'«oiseau griffon»,
que leur père a perdue, comme le roi du conte lorrain a laissé échapper
son oiseau, et à laquelle il tient beaucoup.)--Dans le conte espagnol de
Séville, ce ne sont pas des plumes d'oiseau qu'il faut pour guérir les
yeux du roi; c'est une certaine fleur: de même dans le conte catalan, où
le roi a la jambe malade. C'est une fleur aussi qu'un roi a la fantaisie
de demander à ses fils dans le conte français de la Loire et dans le
conte espagnol de la province de Valence; et celui qui apportera cette
fleur aura la couronne. Comparer le conte breton p. 220 de la collection
Sébillot, où, comme dans notre conte, le jeune prince est tué «dans la
forêt d'Ardennes».--Dans le conte allemand du duché de Lauenbourg, un
père, sur son lit de mort, désire manger du lièvre: celui de ses trois
fils qui lui apportera un lièvre, aura tout l'héritage;--Dans un autre
conte allemand (Grimm, variante du nº 28), un roi laissera sa couronne à
celui de ses trois fils qui pourra prendre un certain ours.
Ailleurs (conte allemand de Waldeck, conte du «pays saxon» de
Transylvanie), un roi a promis sa fille à celui qui prendrait un
sanglier terrible. Trois frères tentent l'entreprise. Le plus jeune
ayant réussi, les aînés le tuent pour s'emparer du trophée de sa
victoire.--Comparer le conte hessois.
Dans un autre groupe (contes français de la collection Sébillot (p. 226)
et de la _Semaine des Familles_, et contes russes), toute introduction
de ce genre fait défaut. Elle est remplacée par une introduction
absolument différente, dont le conte français de la collection Sébillot
donnera l'idée: Un père, partant en voyage, demande à ses trois filles
ce qu'elles veulent qu'il leur rapporte. La première demande une robe
couleur du soleil, la seconde une belle rose, la troisième un pot de
réséda. C'est pour s'emparer de ce réséda que l'aînée tue la plus jeune.