histoire forme le dernier épisode des aventures de la rusée femme d'un
barbier avec des voleurs à qui elle joue toutes sortes de tours. Ayant
réussi à s'échapper, tandis que les voleurs l'emportaient couchée dans
son lit, et à grimper sur un arbre au dessous duquel ils s'étaient
arrêtés, la femme a l'idée de faire la fée en chantant doucement,
enveloppée de son voile blanc. Le capitaine des voleurs, homme un peu
fat, s'imagine que la fée est amoureuse de lui; il monte sur l'arbre
et fait à la fée des déclarations. «Ah!» dit-elle, «les hommes sont
inconstants: touchez-moi le bout de la langue avec la vôtre, et je
verrai si vous êtes sincère.» Le voleur s'empresse de tirer la langue,
et la femme la lui coupe net. Il dégringole jusqu'à terre, et, quand
ses compagnons l'interrogent, il ne peut leur répondre que
_bul-a-bul-ul-ul_. Les voleurs le croit ensorcelé, et, craignant qu'il
ne leur en arrive autant, ils s'enfuient tous.--Enfin, dans l'île de
Ceylan, nous trouvons un conte du même genre que ce conte du Pandjab
(voir, dans la revue _the Orientalist_, citée au commencement de ces
remarques, les pages 39-40). Ici, une partie des voleurs se sont
établis sous l'arbre pour faire cuire un daim. Apercevant la femme,
ils lui demandent, non sans hésitation, si elle est une _râkshî_
(sorte de démon). «Oui», répond la femme. Les voleurs, peu rassurés,
lui offrent une part de leur venaison. «Apportez-la moi sur l'arbre»,
dit la femme. Un des voleurs grimpe sur l'arbre. Alors la femme lui
dit: «Approchez; mettez de la viande sur votre langue, et, sans la
toucher avec votre main, introduisez-la moi dans la bouche: c'est
ainsi que nous autres _râkshîs_ nous recevons les offrandes des
mortels.» De cette façon, elle coupe la langue au voleur.
XXIII
LE POIRIER D'OR
Il était une fois des gens riches, qui avaient trois filles. La mère
n'aimait pas la plus jeune, elle l'envoyait tous les jours aux champs
garder les moutons et lui donnait, au lieu de pain, des pierres dans un
sac: la pauvre enfant mourait de faim.
Un jour qu'elle était à chercher des fraises, elle rencontra un homme
qui lui dit: «Que cherches-tu, mon enfant?--Je cherche quelque chose à
manger.--Tiens,» dit l'homme, «voici une baguette: tu en frapperas le
plus gros de tes moutons, et tu auras ce que tu pourras désirer.» Cela
dit, il disparut. Aussitôt la jeune fille donna un coup de baguette sur
le plus gros de ses moutons, et elle vit devant elle une table bien
servie, du pain, du vin, de la viande, des confitures. Elle mangea de
bon appétit, et quand elle eut fini, tout disparut. Comme elle fit de
même tous les jours, elle ne tarda pas à devenir grasse et bien
portante, si bien que sa mère ne savait qu'en penser.
Un jour, la mère dit à la seconde de ses filles d'accompagner sa soeur
aux champs, pour s'assurer si elle mangeait. La jeune fille obéit, mais,
à peine arrivée, elle s'endormit. Aussitôt la plus jeune donna un coup
de baguette sur le plus gros de ses moutons: il parut une table bien
servie, et elle se mit à manger; sa soeur ne s'aperçut de rien. Quand
elles furent de retour: «Eh bien!» dit la mère, «as-tu vu si elle
mangeait?--Non, ma mère, elle n'a ni bu ni mangé.--Tu as peut-être
dormi?--Oh! point du tout.--Ma mère,» dit alors l'aînée, «j'irai demain
avec elle, et je verrai ce qu'elle fera.»
Quand elles furent aux champs, l'aînée fit semblant de dormir. Alors la
plus jeune donna un coup de baguette sur le mouton, la table parut, et
elle mangea. Le soir, la mère dit à l'aînée: «Eh bien! as-tu vu si elle
mangeait?--Oh! elle a mangé beaucoup de bonnes choses! Elle a donné un
coup de baguette sur le plus gros de nos moutons et il a paru aussitôt
une table bien servie, du pain, du vin, de la viande, des confitures.»
La mère fit semblant d'être malade et demanda à son mari de tuer le
mouton. «Il vaudrait mieux tuer une poule,» dit le mari.--«Non, c'est le
mouton que je veux manger.» On tua le mouton, et la pauvre enfant se
trouva de nouveau en danger de mourir de faim. Elle retourna au bois
chercher des fraises et des mûres. Comme elle y était occupée, l'homme
qu'elle avait déjà vu s'approcha d'elle et lui dit: «Que cherches-tu,
mon enfant?--Je cherche quelque chose à manger.» L'homme reprit: «Tu
ramasseras tous les os du mouton, et tu les mettras en un tas, près de
la maison.» La jeune fille suivit ce conseil, et, à la place où elle
avait mis les os, il s'éleva un poirier d'or.
Un jour, pendant qu'elle était aux champs, un roi vint à passer près de
la maison, et, voyant le poirier, il déclara qu'il épouserait celle qui
pourrait lui cueillir une de ces belles poires. La mère dit à ses filles
aînées d'essayer. Elles montèrent sur l'arbre, mais quand elles
étendaient la main, les branches se redressaient, et elles ne purent
venir à bout de cueillir une seule poire. En ce moment la plus jeune
revenait des champs. «Je vais monter sur l'arbre,» dit-elle.--«A quoi
bon?» dit la mère, «tes soeurs ont déjà essayé, et elles n'ont pu y
réussir.» Pourtant la jeune fille monta sur l'arbre, et les branches
s'abaissèrent pour elle. Le roi tint sa promesse: il prit la jeune fille
pour femme et l'emmena dans son château.
Environ un an après, pendant que le roi était à la guerre, la reine
accoucha de deux jumeaux, qui avaient chacun une étoile d'or au front.
Dans le même temps, une chienne mit bas deux petits, qui avaient aussi
une étoile d'or. La mère du roi, qui n'aimait pas sa belle-fille,
écrivit à son fils que la jeune reine était accouchée de deux chiens. A
cette nouvelle, le roi entra dans une si grande colère qu'il envoya
l'ordre de pendre sa femme, ce qui fut exécuté.
VARIANTE
LES CLOCHETTES D'OR
Il était une fois un roi et une reine qui avaient une fille nommée
Florine. La reine tomba malade, et, sentant sa fin approcher, elle
recommanda sur toutes choses à Florine de prendre grand soin d'un petit
agneau blanc qu'elle avait et de ne s'en défaire pour rien au monde:
autrement il lui arriverait malheur. Bientôt après, elle mourut.
Le roi ne tarda pas à se remarier avec une reine qui avait une fille
appelée Truitonne. La nouvelle reine ne pouvait souffrir sa belle-fille;
elle l'envoyait aux champs garder les moutons, et ne lui donnait pour
toute la journée qu'un méchant morceau de pain noir, dur comme de la
pierre.
Tous les matins donc, Florine prenait le morceau de pain et partait avec
le troupeau; mais, quand personne ne pouvait plus la voir, elle appelait
le petit agneau blanc, le frappait avec une baguette sur l'oreille
droite, et aussitôt paraissait une table bien servie. Après avoir mangé,
elle frappait l'agneau sur l'oreille gauche, et tout disparaissait. Sa
belle-mère s'étonnait fort de la voir grasse et bien portante. «Où
peut-elle trouver à manger?» disait-elle à sa fille.--«J'irai avec
elle,» dit un jour celle-ci, «et je verrai ce qu'elle fait.»
Quand elles furent toutes les deux dans les champs, Truitonne dit à
Florine: «Voudrais-tu me chercher mes poux?--Volontiers,» répondit
Florine. Truitonne mit sa tête sur les genoux de sa soeur et ne tarda
pas à s'endormir. Aussitôt Florine frappa sur l'oreille droite de
l'agneau: une table bien servie se dressa près d'elle, et, quand elle
n'eut plus faim, elle frappa l'agneau sur l'oreille gauche, et tout
disparut.
Le soir venu, la reine dit à sa fille: «Eh bien! l'as-tu vue
manger?--Non, je ne l'ai pas vue.--N'aurais-tu pas dormi, par
hasard?--Oui, ma mère.--Ah! que tu es sotte! Il faut que j'y aille
moi-même demain.--Non, ma mère, j'y retournerai; j'aurai soin de ne pas
dormir.»
Le jour suivant, elle demanda encore à Florine de lui chercher ses poux,
et fit semblant de dormir. Alors Florine, croyant n'être pas vue, frappa
sur l'oreille droite de l'agneau; elle mangea des mets qui se trouvaient
sur la table, et, quand elle fut rassasiée, elle fit tout disparaître.
De retour au château, Truitonne dit à sa mère: «Je l'ai vue se régaler:
elle a frappé sur l'oreille droite du petit agneau blanc, et aussitôt il
s'est trouvé devant elle une table couverte de toute sorte de bonnes
choses.»
La reine feignit d'être malade et dit au roi qu'elle mourrait, si elle
ne mangeait du petit agneau blanc. Le roi ne voulait pas d'abord faire
tuer l'agneau, car il savait combien Florine y tenait; à la fin pourtant
il fut obligé de céder. L'agneau dit alors à la jeune fille: «Ma pauvre
Florine, puisque votre belle-mère veut à toute force me manger,
laissez-la faire; mais ramassez mes os et mettez-les sur le poirier: les
branches se garniront de jolies clochettes d'or qui carillonneront sans
cesse; si elles viennent à se taire, ce sera signe de malheur.» Tout
arriva comme l'agneau l'avait prédit.
Un jour, pendant que Florine était aux champs, un roi vint à passer près
du château. Voyant les clochettes d'or, il dit qu'il épouserait celle
qui pourrait lui en cueillir une. Truitonne voulut essayer; sa mère la
poussait pour l'aider à monter sur le poirier: mais plus elle montait,
plus l'arbre s'élevait, de sorte qu'elle ne put même atteindre aux
branches. «N'avez-vous pas une autre fille?» demanda le roi.--«Nous en
avons bien une autre,» répondit la belle-mère, «mais elle n'est bonne
qu'à garder les moutons.» Le roi voulut néanmoins la voir, et attendit
qu'elle fût de retour des champs. Quand elle revint avec le troupeau,
elle s'approcha de l'arbre et lui dit: «Mon petit poirier, abaissez-vous
pour moi, que je cueille vos clochettes.» Elle en cueillit plein son
tablier, et les donna au roi. Celui-ci l'emmena dans son château et
l'épousa.
Quelque temps après, Florine tomba malade. Son mari, qui était obligé à
ce moment de partir pour la guerre, pria la belle-mère de Florine de
prendre soin d'elle pendant son absence. A peine fut-il parti, que la
belle-mère jeta Florine dans la rivière et mit Truitonne à sa place.
Aussitôt les clochettes d'or cessèrent de carillonner. Le roi, ne les
entendant plus (on les entendait à deux cents lieues à la ronde), se
souvint que sa femme lui avait dit que c'était un signe de malheur, et
reprit en toute hâte le chemin du château. En passant près d'une
rivière, il aperçut une main qui sortait de l'eau; il la saisit et
retira Florine qui n'était pas encore tout à fait morte. Il la ramena au
château, fit pendre Truitonne et sa mère, et le vieux roi vint demeurer
avec eux.
REMARQUES
Dans la variante les _Clochettes d'or_, les noms de la fille du roi et
de celle de la reine, Florine et Truitonne, sont empruntés à l'_Oiseau
bleu_, de Mme d'Aulnoy; c'est, du reste, la seule chose qui ait passé de
ce conte dans le nôtre. Une autre variante, également de
Montiers-sur-Saulx, a emprunté encore à Mme d'Aulnoy les noms des héros,
_Gracieuse_ et _Percinet_. Là, c'est Percinet, l'«amoureux» de
Gracieuse, qui donne à celle-ci, persécutée par sa marâtre, la baguette
avec laquelle elle doit frapper l'oreille gauche d'un mouton blanc. Dans
cette variante manque l'épisode de l'arbre, et la conclusion est
directement empruntée au conte de Mme d'Aulnoy: Gracieuse, jetée dans un
trou par ordre de sa marâtre, appelle Percinet à son secours, et
celui-ci, qui est «un peu sorcier», la fait sortir du trou par un
souterrain qui aboutit à sa maison.
* * *
La fin du _Poirier d'or_ donne, sous une forme mutilée, une partie du
thème développé dans notre nº 17, l'_Oiseau de Vérité_. Celle de la
variante _les Clochettes d'or_ présente aussi, croyons-nous, une
altération. Dans des contes allemands (Grimm, nº 13 et nº 11 var.), la
reine est aussi jetée dans l'eau par sa marâtre, qui lui substitue sa
propre fille; mais, en tombant dans l'eau, elle est changée en oiseau,
et la suite du récit se rapproche de notre nº 21, _la Biche blanche_, et
des contes analogues. Notre conte n'est pas, du reste, le seul qui soit
incomplet sur ce point. Dans un conte breton (_Mélusine_, 1877, col.
421) et dans un conte basque (Webster, p. 187), qui, l'un et l'autre, se
rattachent à la fois aux contes que nous examinons et à la _Biche
blanche_, la reine, jetée dans un puits ou dans un précipice, ne subit
non plus aucune métamorphose, et, comme dans les _Clochettes d'or_,
elle est sauvée d'une manière qui n'a rien de merveilleux.
Au sujet du passage réaliste de cette même variante, dans lequel
Truitonne demande à Florine de lui chercher ses poux, nous ferons
remarquer que c'est là un détail qui se trouve assez fréquemment dans
les contes populaires de toute sorte de nations.
* * * * *
Nous rapprocherons de notre conte et de ses variantes un conte
bourguignon (E. Beauvois, p. 239). Dans ce conte, intitulé la _Petite
Annette_, c'est par sa marâtre (comme dans les _Clochettes d'or_ et dans
l'autre variante) et non par sa mère (comme dans le _Poirier d'or_) que
la jeune fille est maltraitée. Il en est ainsi, du reste, dans presque
tous les contes du genre du nôtre. C'est la Sainte Vierge qui apparaît à
la petite Annette et qui lui donne un bâton dont elle doit frapper un
bélier noir, et aussitôt il se trouve là une table servie. Quand l'aînée
des deux filles de la marâtre est envoyée aux champs pour surveiller
Annette, celle-ci l'endort en récitant cette formule: «Endors-toi d'un
oeil, endors-toi de deux yeux,» Elle répète les mêmes paroles à la
cadette, à qui sa mère a mis un troisième oeil derrière la tête (_sic_),
de sorte que cet oeil reste ouvert. Comme dans notre conte, la marâtre
feint d'être malade et demande à son mari de lui tuer le bélier. Suit,
comme dans notre conte aussi, l'épisode de l'arbre qui pousse à la place
où a été enterré le foie du bélier.--Comparer un conte de la
Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 58) et un conte de la Basse-Bretagne
(Luzel, _Légendes_, II, p. 264), assez altéré.
Le conte bourguignon présente un grand rapport avec un conte de la
collection Grimm (nº 130), recueilli dans la Lusace. Dans ce conte, les
deux soeurs de l'héroïne ont l'une un seul oeil, l'autre trois yeux.
Dans un conte russe, provenant du gouvernement d'Arkhangel (Ralston, p.
183), la princesse Marya est obligée par sa marâtre de garder une vache,
et on ne lui donne qu'une croûte de pain dur. Mais, «arrivée aux champs,
elle s'inclinait devant la patte droite de la vache, et elle avait à
souhait à boire et à manger et de beaux habits. Tout le long du jour,
vêtue en grande dame, elle suivait la vache; le soir venu, elle
s'inclinait de nouveau devant la patte droite de la vache, ôtait ses
beaux habits et retournait à la maison.» Dans ce conte russe, la marâtre
fait aussi espionner successivement sa belle-fille par ses deux filles
à elle, dont la seconde a trois yeux. Des entrailles de la vache,
enterrées par Marya près du seuil de la maison, il pousse un buisson
couvert de baies, sur lequel viennent se percher des oiseaux qui
chantent à ravir. Seule, Marya peut donner au prince une jatte remplie
des baies du buisson: les oiseaux, qui avaient presque crevé les yeux
aux filles de la marâtre, cueillent ces baies pour elle. Le conte ne se
termine pas au mariage du prince avec Marya; il passe ensuite,--comme
notre variante _les Clochettes d'or_,--dans une nouvelle série
d'aventures, où se trouve développé le thème que notre variante ne fait
qu'indiquer d'une manière très imparfaite. Nous avons eu occasion de
résumer cette dernière partie dans les remarques de notre nº 21, _la
Biche blanche_.
Dans un autre conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, t. I, p.
179-181; cf. Ralston, p. 260), ainsi que dans d'autres contes dont nous
allons avoir à parler, ce n'est pas en la faisant mourir de faim, mais
en lui imposant une tâche impossible (la même, à peu près, dans tous ces
contes), qu'une marâtre persécute sa belle-fille. Ici la jeune fille
doit, en une nuit, avoir filé, tissé et blanchi cinq livres de chanvre.
La vache qu'elle garde lui dit d'entrer dans une de ses oreilles et de
ressortir par l'autre, et tout sera fait. La marâtre envoie
successivement pour la surveiller ses trois filles, qui ont l'une un
oeil, l'autre deux, l'autre trois. A l'endroit du jardin où la jeune
fille a enterré les os de la vache, il s'élève un pommier à fruits d'or,
dont les branches d'argent piquent et blessent les filles de la marâtre,
tandis qu'elles offrent d'elles-mêmes leurs fruits à la belle jeune
fille, pour que celle-ci puisse les présenter au jeune seigneur dont
elle deviendra la femme.
Citons encore un conte corse (Ortoli, p. 81): Mariucella, que sa marâtre
envoie garder les vaches en lui donnant du poil à filer, est aidée par
sa mère, transformée en vache, qui fait pour elle la besogne. La marâtre
s'en aperçoit. Quand elle est au moment de faire tuer la vache, celle-ci
dit à Mariucella qu'elle trouvera trois pommes dans ses entrailles: elle
mangera la première, elle jettera la seconde sur le toit et mettra la
troisième dans le jardin. De cette dernière pomme naît un magnifique
pommier couvert de fruits, et ce pommier se change immédiatement en
ronces quand une autre personne que Mariucella veut en approcher. De la
seconde pomme il sort un beau coq: quand, plus tard, la marâtre veut
substituer sa propre fille à Mariucella, qu'un prince envoie chercher
pour l'épouser, ce coq signale la tromperie. (Voir, pour ce dernier
trait, les remarques de notre nº 24, _la Laide et la Belle_.)
Dans un conte écossais (Campbell, nº 43), nous retrouvons les «trois
yeux» des contes bourguignon, allemand et russes: la servante que la
marâtre envoie aux champs avec sa belle-fille pour épier celle-ci a un
troisième oeil derrière la tête, et cet oeil ne s'endort pas. Aussi
peut-elle voir une brebis grise apporter à manger à la jeune fille.
Après que la brebis a été tuée, le récit se rapproche des contes du
genre de _Cendrillon_.
Un conte dont le début est analogue à celui du nôtre et qui développe
ensuite, comme le conte écossais, le thème de _Cendrillon_, c'est le
conte norwégien de _Kari Træstak_ (Asbjoernsen, 1, nº 19). La princesse,
obligée de garder les vaches et mourant de faim, est secourue par un
taureau bleu, dans l'oreille gauche duquel se trouve une serviette qui
donne à boire et à manger autant qu'on en désire[246]. Dans un conte du
«pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 35), c'est aussi un taureau
qui file pour une jeune fille, persécutée par sa marâtre, une énorme
quenouille de chanvre qu'elle doit avoir filée pour la fin de la
journée. Ici encore, la fille de la marâtre a trois yeux[247].
[246] Comparer le conte breton nº 3 du 1er volume de la collection
Sébillot, conte que nous soupçonnons d'être dérivé, plus ou moins
directement, du livre même d'Asbjoernsen, ou plutôt d'une traduction
anglaise.
[247] Deux contes, portant le titre de _Cendrillon_, sont encore à
citer ici. Dans la version serbe (Vouk, nº 32), c'est aussi une
vache qui file pour Cendrillon. La marâtre, quand elle en est
avertie, fait tuer la vache. Cendrillon recueille les os, ainsi que
la vache lui a dit de le faire, et, à la place où elle les a
enterrés, elle trouve tout ce qu'elle peut désirer. Comme dans le
conte corse, la vache n'est autre que la mère de la jeune fille, qui
a été ensorcelée.--Dans la version allemande (Grimm, nº 21),
Cendrillon s'en va pleurer près de la tombe de sa mère sur laquelle
elle a planté un arbre (comparer l'arbre qui pousse à la place où
l'on a enterré les os du mouton ou de la vache), et, chaque fois, il
vient se percher sur l'arbre un bel oiseau blanc,--l'âme de sa mère
évidemment,--qui lui donne tout ce qu'elle demande.--Dans un conte
toscan (Gubernatis, _Novelline di S. Stefano_, nº 1), Nena reçoit de
sa marâtre l'ordre d'avoir filé pour le soir une demi-livre de
laine. Une vieille lui conseille d'aller dire à la vache qu'elle
mène paître de lui filer cette laine. Le lendemain, la marâtre la
fait accompagner par sa fille à elle; la vieille dit à Nena de
peigner sa soeur, qui ne tarde pas à s'endormir (comparer notre
variante _les Clochettes d'or_), et la vieille file; le jour
d'après, la soeur ne s'endort pas, et la jeune fille est battue. Le
conte passe ensuite dans un autre thème (comparer un autre conte
toscan, nº 32 de la collection Nerucci).--Dans un conte romain
(Busk, p. 31), c'est la vache elle-même qui propose à la jeune fille
de faire son ouvrage pendant que celle-ci ira lui couper de l'herbe.
Ici, comme le mouton dans notre conte, la vache est tuée par ordre
de la marâtre, et, à partir de cet endroit, nous passons à
l'histoire de Cendrillon. La «fée» du conte de Perrault, c'est ici
une «boule d'or», que la vache a dit à la jeune fille de recueillir
sous son coeur, quand on l'aura tuée; cette boule accomplit les
souhaits de celle qui la possède (comparer le conte sicilien nº 32
de la collection Gonzenbach).
Dans un conte islandais, dont le commencement a quelque rapport avec
celui des contes lorrains (Arnason, p. 235), c'est la défunte mère de
Mjadveig qui vient au secours de la jeune fille, maltraitée par la
sorcière, sa marâtre: elle lui donne, en lui apparaissant pendant son
sommeil, une serviette toujours remplie de provisions. La fille de la
sorcière surprend le secret et enlève à Mjadveig la serviette
merveilleuse.
* * * * *
En Afrique, il a été recueilli un conte du même genre chez les Kabyles
(J. Rivière, p. 66): Un homme et sa femme ont un fils et une fille. La
femme meurt en défendant à son mari de vendre une certaine vache: «C'est
la vache des orphelins.» L'homme se remarie, et les enfants sont
maltraités par leur marâtre, qui les prive de nourriture. Ils tettent
leur vache pendant qu'ils la gardent, et redeviennent bien portants. La
marâtre envoie ses enfants à elle voir ce qu'ils mangent. Sa fille veut,
elle aussi, téter la vache; mais la vache lui donne un coup et
l'aveugle. La marâtre exige que le père vende la vache au boucher. Alors
les orphelins vont pleurer sur la tombe de leur mère, qui leur dit de
demander au boucher les entrailles de la vache et de les déposer sur sa
tombe. Les enfants l'ayant fait, aussitôt deux mamelles paraissent,
l'une donnant du beurre, l'autre du miel. La marâtre envoie de rechef
ses enfants espionner les orphelins; mais, quand ils veulent téter à
leur tour les deux mamelles, l'un tette du pus, l'autre du goudron. La
marâtre, furieuse, crève les mamelles et les jette au loin. Les
orphelins vont encore pleurer auprès de la tombe de leur mère, et, sur
le conseil de celle-ci, ils quittent le pays. Ils s'engagent au service
d'un sultan, qui plus tard épouse la jeune fille.
* * *
Un conte indien du Deccan (miss Frere, nº 1) a beaucoup de rapport avec
ce conte kabyle: Les sept filles d'un roi sont persécutées par leur
marâtre, qui ne leur donne presque rien à manger. Elles vont pleurer sur
la tombe de leur mère. Un jour, elles voient pousser sur cette tombe un
oranger pamplemousse; elles en mangent chaque jour les fruits et ne
touchent plus au pain que leur donne la reine. Celle-ci, fort surprise
de ne pas les voir maigrir, dit à sa fille d'aller les épier. Les
princesses, excepté la plus jeune qui a le plus d'esprit, donnent
chacune un de leurs fruits à leur belle-soeur, laquelle va raconter la
chose à sa mère. Alors celle-ci fait la malade et dit au roi que, pour
la guérir, il faut faire bouillir l'arbre dans de l'eau et lui mettre de
cette eau sur le front. Quand l'arbre est coupé, un réservoir près de la
tombe de la défunte reine se remplit d'une espèce de crème qui sert de
nourriture aux sept princesses. La marâtre, qui l'apprend par sa fille,
fait renverser le tombeau et combler le réservoir. De plus, elle feint
encore d'être malade et dit au roi que le sang des princesses peut seul
la guérir. Le roi n'a pas le courage de les tuer; il les emmène dans une
jungle, et, quand elles sont endormies, il les abandonne et tue un daim
à leur place. Sept princes, fils d'un roi voisin, qui sont à la chasse,
les rencontrent, et chacun en prend une pour femme.