Brimboriau ne fut guère content; pourtant il attendit trois jours, et,

au bout de ce temps, ne voyant pas revenir la jument, il dit à sa femme

de se mettre à sa recherche avec lui. Les voilà donc tous les deux à

battre la campagne. En passant près d'un endroit où l'on avait enterré

un cheval, Jeanne vit un des pieds qui sortait de terre. «Viens vite,»

cria-t-elle à son mari; «Finette commence à sortir du Paradis.»

Brimboriau accourut, et, quand il vit ce que c'était, il fut fort en

colère.

Sur ces entrefaites, survinrent des voleurs qui emmenèrent Brimboriau et

sa femme. Les pauvres gens trouvèrent moyen de s'échapper, et

emportèrent en se sauvant une porte que les voleurs avaient enlevée

d'une maison. Comme il se faisait tard, ils montèrent tous les deux sur

un arbre pour y passer la nuit, Brimboriau tenant toujours sa porte.

Bientôt après, le hasard voulut que les voleurs vinssent justement sous

cet arbre pour compter leur argent. Pendant qu'ils étaient assis

tranquillement, Brimboriau laissa tomber la porte sur eux. Les voleurs

effrayés se mirent à crier: «C'est le bon Dieu qui nous punit!» Et ils

s'enfuirent en abandonnant l'argent. Brimboriau s'empressa de le

ramasser, et dit à sa femme: «Ne nous fatiguons plus à chercher Finette;

nous avons maintenant de quoi la remplacer.»

REMARQUES

Nous avons entendu raconter à Montiers-sur-Saulx ce conte de plusieurs

manières.

Dans une de ces variantes, le mari, en rentrant à la maison, est si

fâché en apprenant ce que sa femme a fait du cheval, qu'il décroche la

porte pour la lui jeter sur le dos. Jeanne s'enfuit, Jean court après

elle, tenant toujours sa porte. Survient une troupe de voleurs; Jean et

Jeanne grimpent sur un arbre avec la porte pour n'être pas aperçus. Les

voleurs viennent s'asseoir au pied de l'arbre, etc.

Dans une autre version, en partant à la recherche du cheval, l'homme,

aussi simple que sa femme, prend la clef de la maison et dit à sa femme

de prendre la porte sur son dos, «de peur que les voleurs

n'entrent»[244].--Une troisième variante met en scène un petit garçon

emportant la porte de la maison, «pour qu'elle soit bien gardée.»

[244] Après avoir ramassé l'argent des voleurs, l'homme et la femme

empruntent un boisseau pour le mesurer, et le récit se poursuit dans

le genre de notre nº 20, _Richedeau_: pour expliquer sa fortune,

l'homme prétend, comme Richedeau, qu'il a vendu une vache à raison

d'un louis le poil.

Dans une quatrième variante, apparaît un nouvel élément: Un jour, un

homme dit à sa femme de faire une soupe maigre. «Pourquoi maigre,» dit

la femme, «puisque nous avons du lard?--Le lard,» répond le mari, «c'est

pour _dor'navant_ (dorénavant, plus tard).» Un pauvre, qui passait, a

entendu la conversation. Quand l'homme est à la charrue, il frappe et

dit qu'il est «Dor'navant.» La femme s'empresse de lui donner sa plus

belle bande de lard et lui tire du vin. Le pauvre lui ayant fait croire

qu'il revient du Paradis, elle lui parle d'une sienne fille, qui est

morte. «Je la connais,» dit le pauvre; «elle sera bien aise d'avoir ses

habits.» La femme les lui donne, ainsi qu'une jument pour porter tout ce

bagage. A son retour le mari est bien fâché, etc.

* * *

Les différents thèmes qui composent notre conte et ses variantes,

figurent, soit séparés, soit réunis, dans divers autres contes français

et étrangers.

Prenons d'abord le thème de l'homme qui prétend aller au Paradis ou en

revenir. Nous le retrouvons dans un conte français du Vivarais

(_Mélusine_, 1877, col. 135); dans un conte breton (_ibid._, col. 133);

un conte basque (J. Vinson, p. 112); un conte allemand de la Souabe

(Meier, nº 20); un conte suisse (Sutermeister, nº 23); un conte

norwégien (Asbjoernsen, I, nº 10); un conte anglais (Baring-Gould, nº

3); un autre conte anglais (_Mélusine_, 1877, col. 352); un conte

valaque (Schott, nº 43),--tous contes dans lesquels il se présente

isolé;--dans des contes de diverses parties de l'Allemagne (Grimm, nº

104; Meier, p. 303; Proehle, I, nº 50; Müllenhoff, p. 415); un conte du

Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 14); un conte des Valaques de la Moravie

(Wenzig, p. 41); un conte italien de Rome (miss Busk, p. 361); un conte

irlandais (Kennedy, II, p. 13),--où il est combiné avec d'autres thèmes,

souvent (dans les collections Meier, Proehle, Zingerle, Wenzig) avec le

thème de notre quatrième variante, que nous examinerons après

celui-ci.--Dans un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I,

p. 200), ce n'est pas du ciel, mais de l'enfer, qu'un soldat dit

revenir, et il raconte à la bonne femme qu'il y a vu le fils de

celle-ci, forcé de mener paître les cigognes et grandement à court

d'argent.

* * *

Dans un bon nombre des contes de ce type, le mari ou le fils de la femme

qui a été attrapée, monte à cheval quand il apprend la chose (ici le

cheval n'a pas été donné par la femme), et poursuit le voleur, et

celui-ci trouve encore moyen de lui escroquer son cheval.

* * *

Un conte français, inséré dans un livre publié à Paris en 1644 et

intitulé: _La Gibecière de Mome ou le Trésor du ridicule_ (dans Ch.

Louandre: _Chefs-d'oeuvre des conteurs français contemporains de La

Fontaine_, Paris, 1874, p. 51), présente cette dernière forme: Un

écolier mal garni d'argent arrive devant la maison d'un riche

villageois, qui en ce moment est au bois. Sa femme demande à l'écolier

qui il est et d'où il vient; à quoi il répond qu'il est un pauvre

écolier venant de Paris. La femme, qui est simple, et qui a mal entendu,

s'écrie: «Quoi! vous revenez du Paradis!» Et elle lui demande des

nouvelles d'un premier mari qu'elle a eu. L'écolier lui dit que le

pauvre homme n'a ni argent ni accoutrement, «et si aucuns gens de bien

ne lui eussent aidé, il serait mort de faim.» La femme charge l'écolier

de lui porter ses meilleurs habits avec quelques ducats. Le mari rentre,

et, ayant appris l'histoire, il monte vite sur son meilleur cheval.

L'écolier l'aperçoit de loin et jette sa malle dans une haie. «Avez-vous

vu passer un homme portant une malle?» lui demande le mari.--«Oui, mais

dès qu'il vous a vu, il est entré dans le bois.» Le mari prie l'écolier

de lui tenir son cheval et s'enfonce dans le bois. Pendant ce temps,

l'écolier décampe avec la malle et le cheval. Le villageois, au retour,

ne trouve ni cheval ni homme. Quand il rentre au logis, sa femme lui

demande s'il a rencontré le messager. «Oui, oui,» dit-il, «et lui ai

d'abondant donné mon cheval, afin qu'il fasse plus tôt le voyage en

Paradis.»

Le thème que nous examinons a été plusieurs fois traité dans la

littérature allemande du XVIe siècle. M. Sutermeister, dans ses

remarques sur le conte suisse mentionné plus haut, renvoie au livre du

moine franciscain allemand Jean Pauli, _Schimpf und Ernst_, publié pour

la première fois en 1519 (feuille 84 de l'édition de 1542), à une

facétie de Hans Sachs, _l'Écolier qui s'en allait en Paradis_ (3, 3, 18,

éd. de Nuremberg), qui aurait été imitée de Pauli, et au

_Rollwagenbüchlein_ de Joerg Wickram (1555, p. 179 de l'éd. de H. Kurz).

* * *

Dans l'Inde, ou plutôt dans l'île de Ceylan, il a été recueilli un conte

presque entièrement semblable aux précédents (voir la revue _the

Orientalist_, Kandy, Ceylan, 1884, p. 62): Un jour, un mendiant,

relevant de maladie, se présente à la porte d'une maison où il ne se

trouve que la femme. Celle-ci s'étant récriée sur sa mine pâle et

défaite: «Ah!» dit le mendiant, «je reviens de l'autre monde!» La bonne

femme prend la chose à la lettre. «Si vous revenez de l'autre monde,»

dit-elle, «vous devez avoir vu notre fille Kaluhâmi, qui est morte il y

a quelques jours. Comment va-t-elle?--Madame,» répond le mendiant, «elle

est maintenant ma femme, et elle m'a envoyé chercher ses bijoux.» La

bonne femme s'empresse de lui donner les bijoux de sa fille, en y

ajoutant d'autres cadeaux. Après quoi, le mendiant prend congé. Il n'est

pas encore bien loin, quand il voit le mari à cheval galoper à sa

poursuite. Il monte sur un grand arbre. Le mari met pied à terre,

attache son cheval et cherche à grimper sur l'arbre. Mais le mendiant

est bien vite descendu; il saute sur le cheval et détale. Alors le mari,

voyant qu'il ne peut l'atteindre, lui crie: «Mon gendre, dites à notre

fille que les bijoux sont de sa mère, et que le cheval est de moi.»

* * * * *

La quatrième variante lorraine que nous avons indiquée offre un nouveau

thème, qui se présente sous diverses formes dans les contes suivants: un

conte français du Quercy (_Mélusine_, 1877, col. 89); des contes

allemands (Proehle, _loc. cit._;--Meier, _loc. cit._;--Colshorn, nº

36;--Strackerjan, II, p. 291); des contes du Tyrol allemand (Zingerle,

_loc. cit._, et II, p. 185); un conte du Tyrol italien (Schneller, nº

56); un conte italien du Bolonais (Coronedi-Berti, nº 12); un conte du

pays napolitain (_Jahrbuch für romanische und englische Literatur_,

VIII, p. 268); un conte des Valaques de la Moravie (Wenzig, _loc.

cit._); un conte croate (Krauss, II, nº 106); un conte anglais

(Halliwell, p. 31). Ainsi, dans tel de ces contes (Zingerle, II, p.

185), un homme s'en va en voyage en recommandant à sa femme d'être bien

économe et de garder quelque chose «pour l'avenir». Arrive un mendiant

qui demande à la femme un peu de lard. «Non,» dit-elle, «je ne puis rien

donner; mon mari est parti; il faut que je garde tout pour

l'avenir.--Cela se trouve bien,» dit le mendiant, «donnez-moi le lard:

c'est moi qui suis l'Avenir.» Et la femme lui donne tout le lard.--Dans

tel autre (conte allemand de la collection Colshorn), un homme a mis de

côté de l'argent, comme il dit en plaisantant, «pour Jean l'Hiver» (_für

Hans Winter_). Pendant qu'il est parti, ses enfants demandent aux

passants s'ils s'appellent Jean l'Hiver. Un compagnon cordonnier répond

que oui, et ils lui donnent l'argent. Ailleurs, la sotte femme donne

l'argent ou les provisions qui avaient été mis en réserve «pour le long

hiver» (dans le conte allemand de la collection Proehle), «pour le temps

long» (dans le conte du Quercy), «pour le besoin» (dans le conte

valaque), etc.--Dans le conte souabe de la collection Meier, un homme

dit à sa femme qu'elle lui fait trop souvent manger du lard et des

pommes séchées au four et qu'il faut garder cela «pour le long

printemps». Un passant qui a entendu se donne pour «le long printemps».

* * *

Cette histoire se retrouve, elle aussi, dans la littérature du XVIe

siècle. M. Imbriani, dans ses _Conti pomiglianesi_ (p. 227), reproduit

le passage suivant de Béroalde de Verville: Mauricette, la chambrière

d'une veuve, est un peu simple, «follette». Voyant depuis longtemps un

jambon dans la cheminée, elle demande à sa maîtresse si elle le mettra

cuire. «Non,» dit la dame, «c'est pour les Pâques.» Mauricette parle de

la chose à quelques-unes de ses amies, et le clerc d'un notaire en a

vent. Un jour que la bonne femme est allée à sa métairie et qu'elle a

laissé Mauricette toute seule, il vient heurter et demande madame.

Mauricette dit qu'elle n'y est pas. «J'en suis bien marri,» dit l'autre,

«pource que je suis Pâques, qui était venu quérir le jambon qu'elle m'a

promis.» Il entre, et la chambrière le laisse prendre le jambon.

* * * * *

Venons maintenant au troisième thème principal, l'aventure de la porte

et des voleurs. Il ne se rencontre pas ordinairement réuni avec les deux

précédents ou même avec l'un d'eux. Nous n'avons vu cette combinaison

que dans le conte du Quercy et le conte bolonais mentionnés tout à

l'heure.

Ce thème existe dans un conte bourguignon (E. Beauvois, p. 203); un

conte de la Basse-Normandie (J. Fleury, p. 161); des contes allemands

(Grimm, nº 59; Kuhn et Schwartz, nº 13); un conte autrichien

(Vernaleken, nº 39); des contes du Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 24;

II, p. 50); un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 64;

cf. nº 62); un conte slave de Bosnie (Mijatowics, p. 259); un conte

anglais (Halliwell, nº 26); des contes italiens de Rome (Busk, p. 369 et

374); d'autres contes italiens (_Jahrbuch für romanische und englische

Literatur_, VIII, p. 263); un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 47),

et aussi, mais sous une forme mutilée, dans un conte sicilien

(Gonzenbach, t. I, p. 251-252; Pitrè, III, nº 190, p. 366), etc.

Dans nombre de ces contes, il est assez mal expliqué comment il se fait

qu'on prenne la porte avec soi. Dans les uns (conte du Quercy, conte

bolonais, conte autrichien), c'est parce que la femme ou le jeune homme

n'a pas compris ce que lui disaient son mari ou ses frères. Ailleurs,

c'est parce que la mère a dit aux enfants de bien faire attention à la

porte (conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz), ou parce que

la femme se dit que celui qui est maître de la porte est maître de la

maison (conte allemand de la collection Grimm), ou, comme dans notre

troisième version lorraine, qu'ainsi la porte sera mieux gardée (conte

bosniaque), etc.

Quelques contes présentent l'idée-mère de cet épisode sous une forme

légèrement différente. Dans un conte grec moderne (Simrock, Appendice,

nº 2), un fou est mis en prison; il enlève les portes et les charge sur

son dos. Il monte sur un arbre avec son fardeau, puis en dormant il le

laisse tomber sur des marchands, qui s'enfuient, et il prend leurs

marchandises. Comparer un conte grec d'Epire (Hahn, t. II, p.

239).--Dans un autre conte épirote (_ibid._, I, nº 34), c'est une meule

de moulin que le héros, fou également, laisse tomber aussi sur des

marchands. Dans un conte valaque (Schott, nº 23), où nous retrouvons les

voleurs, c'est un moulin à bras. Dans un conte wende de la Lusace

(Veckenstedt, p. 65), un pilon à millet.--Enfin, rappelons les contes

cités dans les remarques de notre nº 13, _René et son Seigneur_ (contes

français de l'Amiénois et de la Bourgogne, et conte toscan), où le héros

laisse tomber du haut d'un arbre sur des voleurs une peau de vache.

* * *

Plusieurs des contes européens mentionnés ci-dessus en dernier lieu ont,

dans l'épisode des voleurs, un trait qui se retrouve dans deux de nos

variantes. Dans le conte allemand de la collection Grimm, la sotte femme

a pris avec elle, outre la porte, une cruche de vinaigre et des pommes

séchées au four (dans une variante, des raisins secs). Quand elle est

sur l'arbre avec son mari, elle se trouve trop chargée; elle jette

d'abord ses pommes sèches. «Tiens!» disent les voleurs qui sont au pied

de l'arbre, «les oiseaux fientent!» Puis elle verse son vinaigre, et les

voleurs croient que la rosée commence à tomber. Enfin elle lâche la

porte.--Notre seconde variante, dont nous n'avons résumé ci-dessus

qu'une partie, a un passage analogue, mais le présente d'une manière qui

n'a pas grand sens.

Dans un des contes tyroliens indiqués plus haut (Zingerle, I, nº 24),

les trois frères qui sont sur l'arbre sont si effrayés à la vue des

voleurs, que la sueur d'angoisse dégoutte de leur front, et les voleurs

croient qu'il va pleuvoir[245].

[245] Deux contes appartenant à un autre thème, celui de notre nº

16, _la Fille du Meunier_,--un conte du Tyrol allemand et un conte

lithuanien,--ont ce trait ou un trait analogue. Voir les remarques

de notre nº 16 (pp. 181-182).

Enfin, dans divers autres contes (conte du Quercy, conte normand, conte

allemand de la collection Kuhn et Schwartz, conte du «pays saxon» de

Transylvanie, conte grec moderne, conte bolonais, conte catalan, et

aussi conte toscan nº 21 de la collection Nerucci), ce n'est plus de la

sueur qui tombe sur les voleurs, et le passage est grossier. Il se

reproduit identiquement dans notre troisième variante.

En Orient, la collection kalmouke du _Siddhi-Kür_, originaire de l'Inde,

nous fournit un récit analogue à l'épisode de la porte et des voleurs.

Dans le conte nº 6, un homme traversant un steppe trouve sous un palmier

un cheval mort. Il en prend la tête comme provisions de bouche,

l'attache à sa ceinture et grimpe sur le palmier pour y dormir en

sûreté. Pendant la nuit, arrivent des démons qui se mettent à festoyer

sous l'arbre. Tandis que l'homme les regarde, la tête de cheval se

détache de sa ceinture et tombe au milieu des démons, qui s'enfuient

sans demander leur reste. L'homme trouve sous l'arbre une coupe d'or qui

procure à volonté à boire et à manger.

Dans un petit poème ou conte recueilli chez les Tartares de la Sibérie

méridionale (Radloff, I, p. 311), un fou, qui est entré avec ses deux

frères dans la maison d'un Jælbægæn (sorte d'ogre) à sept têtes,

parvient, après diverses aventures, à tuer ce Jælbægæn. Il lui coupe une

de ses sept têtes, une main et un pied, et emporte le tout avec lui.

Poursuivis par un autre Jælbægæn, celui-ci à douze têtes, les trois

frères grimpent sur un arbre. Le Jælbægæn vient précisément passer la

nuit au pied de cet arbre. Tout à coup, le fou dit à ses frères qu'il ne

peut tenir plus longtemps la tête dont il s'est chargé, et, malgré leurs

remontrances, il la laisse tomber. Le Jælbægæn, fort étonné, s'imagine

qu'il y a une bataille dans le ciel, puisqu'il pleut des têtes de

Jælbægæn, et, quand ensuite le fou lâche successivement la main, puis le

pied qu'il portait, le Jælbægæn se dit que décidément il y a la guerre

là-haut, et il s'enfuit.

Nous avons cité, dans les remarques de notre nº 10, _René et son

Seigneur_ (p. 115), un conte afghan qui, comme certains contes

européens, réunit au thème principal de ce nº 10 une introduction dans

laquelle une peau de vache, tombant du haut d'un arbre sur des voleurs

en train de compter leur argent, les met en fuite.

Dans l'Inde, on peut citer d'abord un épisode d'un conte recueilli chez

les Sântâls (_Indian Antiquary_, 1875, p. 258) et dont nous avons déjà

fait connaître un fragment dans les remarques de notre nº 10 (p. 118):

Gouya et son frère Kanran ont, par ruse, fait périr un tigre. Ils le

dépècent; Kanran prend quelques-uns des morceaux les plus délicats,

Gouya choisit les entrailles. Ils montent tous les deux sur un arbre

pour y être en sûreté pendant la nuit. Or, il se trouve qu'un prince,

passant par là, s'arrête avec sa suite sous l'arbre pour s'y reposer.

Gouya, qui pendant tout le temps a eu dans les mains les entrailles du

tigre, dit à son frère qu'il ne peut les tenir plus longtemps, et il

les laisse tomber justement sur le prince endormi. Le prince se réveille

en sursaut, et, voyant du sang sur lui, il s'imagine qu'il a dû lui

arriver quelque accident; il s'enfuit comme un fou, et ses serviteurs,

pris de panique, le suivent, abandonnant tout le bagage, qui est pillé

par les deux frères.

Un autre conte indien, recueilli dans la région du nord, chez les

Kamaoniens (Minaef, nº 20), est encore à citer: Après diverses

aventures, Latou, sorte d'imbécile, s'en va en voyage avec son frère

Batou. Il emporte de grosses pierres, disant que dans le pays où ils

vont il n'y aura peut-être pas de pierres pour faire un foyer. La nuit

vient. Latou et son frère montent sur un arbre de peur d'être dévorés

par les bêtes fauves, Latou tenant toujours ses grosses pierres. Arrive

une noce qui s'établit juste sous l'arbre. Après avoir bien festoyé,

tout le monde se couche en ce même endroit. Latou pris de douleurs

d'entrailles, n'y tient plus, et, quoi que fasse son frère pour l'en

empêcher, donne des signes de sa présence qui mettent la noce en émoi.

Puis, n'en pouvant plus de fatigue, il veut remettre les pierres à son

frère et les laisse tomber. Les gens de la noce, épouvantés, s'enfuient,

laissant là la fiancée. Latou s'empare de la jeune fille et la donne à

son frère, qui l'emmène chez lui.--Tout se retrouve dans ce conte

indien, même le passage grossier que nous avons indiqué comme existant

dans divers contes européens de ce type et dans une variante de

Montiers-sur-Saulx. La fin seule diffère.

L'Inde nous fournit encore un trait qui figure dans une des

variantes lorraines et dans d'autres contes de ce type. Dans la

_Kathâ-Sarit-Sâgara_, la grande collection sanscrite publiée au XIIe

siècle de notre ère par Somadeva, un marchand, en sortant de chez

lui, dit à son valet, qui est niais: «Garde la porte de ma boutique;

je reviens dans un instant.» Le valet prend la porte sur son dos et

s'en va voir des bateleurs. Tandis qu'il revient, son maître le

rencontre et lui adresse une réprimande. «Mais,» répond le valet,

«j'ai gardé la porte, comme vous me l'aviez dit.» (T. II, p. 77, de

la traduction anglaise de M. C. H. Tawney).

* * * * *

Enfin, dans certains contes, l'histoire ne s'arrête pas à la chute de la

porte et à la fuite des voleurs. Ainsi, dans le conte bosniaque

mentionné plus haut, le vieux et la vieille, étant descendus de l'arbre,

se mettent à faire honneur au repas que les voleurs avaient préparé.

L'un de ces derniers revient sur ses pas et demande au vieux et à la

vieille à partager leur souper. Ils le lui permettent et s'entretiennent

de diverses choses, quand tout à coup le vieux bonhomme dit au voleur:

«Prenez garde! vous avez un cheveu sur la langue! Ne vous étranglez pas,

car il n'y aurait pas moyen de vous enterrer ici.» Le voleur prend la

plaisanterie au sérieux. La vieille femme lui dit: «Je vais vous ôter ce

cheveu de la bouche, et cela gratis. Seulement tirez la langue et fermez

les yeux.» Elle prend un couteau et lui coupe un bon bout de la langue.

Le voleur s'enfuit du côté où sont allés ses compagnons, en criant: «Au

secours!» Les autres croient entendre qu'il leur dit que la police est à

leurs trousses, et ils s'enfuient encore plus vite.--Comparer le conte

de la Basse-Normandie: ici la bonne femme, voyant les voleurs revenir

sur leurs pas, fait semblant de gratter avec un couteau la langue de son

mari, et elle dit au chef des voleurs que, «quand on a été bien gratté

comme cela, la mort ne peut plus rien sur vous.» Le voleur prie la bonne

femme de lui rendre le même service. Alors elle lui coupe la langue, et

le voleur s'enfuit vers ses camarades en poussant des cris inarticulés.

Les voleurs croient que le diable est dans le bois, et s'enfuient aussi.

(Voir encore le conte grec moderne nº 34 de la collection Hahn,

mentionné plus haut.)

* * *

Toute cette fin se retrouve en Orient. Dans un conte du Cambodge (E.

Aymonier, p. 19), une femme astucieuse a joué à quatre voleurs le

mauvais tour de les faire entrer dans un bateau chinois, où ils sont

retenus comme esclaves. En revenant chez elle, surprise par la nuit,

elle monte sur un arbre pour attendre le jour. Surviennent les voleurs,

qui se sont enfuis du bateau en brisant leurs chaînes. La nuit est très

obscure; ils montent sur l'arbre qui sert déjà de refuge à la femme.

Trois d'entre eux s'établissent sur les branches inférieures. Le

quatrième grimpe jusqu'au sommet; il reconnaît la femme et croit tenir

sa vengeance. La femme lui montre de l'argent qu'elle a, lui propose de

l'épouser et de partager avec lui. Le voleur est alléché. La femme feint

alors de douter de son amour. Il propose toute sorte de serments; elle

n'exige qu'un baiser donné et reçu sur la langue. Le voleur commence,

et, lorsqu'elle lui rend son baiser, elle lui mord violemment la langue,

dont elle enlève le bout. En même temps, elle le pousse rudement et le

fait dégringoler à terre, où il se roule en poussant des cris

inarticulés, _lol lol_. Les autres voleurs croient entendre les Chinois

à leur poursuite. Ils sautent en bas de l'arbre, suivis par le mutilé

qui s'obstine à vouloir leur parler et leur expliquer son malheur; mais

il ne peut que répéter _lol lol_, et les autres s'enfuient à toutes

jambes.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) · 第 34 / 39 段