Sibérie méridionale (Radloff, I, p. 302) se rattache tout à fait au
second groupe, et, par conséquent, plus spécialement à _Richedeau_. En
voici le résumé: Il était une fois trois frères. L'un d'eux était bête
et se nommait Tschælmæsch. Un jour, il s'en va en voyage sur son
chameau. Invité à passer la nuit dans une maison où il s'arrête, il
répond: «Non; j'ai peur que vos quatre chameaux ne mangent le
mien.--S'ils le mangent, nous te les donnerons tous les quatre à la
place.» La chose arrive, et Tschælmæsch revient chez lui avec quatre
chameaux. Ses frères lui demandent où il les a eus. «J'ai tué mon
chameau, et je l'ai vendu pour quatre chameaux vivants.» Et il conseille
à ses frères de tuer deux chameaux: eux qui sont des gens d'esprit en
tireront encore meilleur parti que lui n'a fait du sien. Ses frères
tuent deux chameaux et vont dans une _yourte_ les offrir en vente. Ils
ne reçoivent que des coups de bâton.--Ensuite Tschælmæsch tue sa mère et
l'attache sur son cheval. Un marchand venant à passer, Tschælmæsch le
prie de s'arrêter; sans quoi sa mère, qui n'y voit pas, tombera de
cheval. Le marchand ne l'écoute pas; Tschælmæsch fait en sorte qu'elle
tombe par terre, et le marchand, qui se croit responsable de sa mort,
donne mille roubles à Tschælmæsch. Celui-ci, revenu à la maison, dit à
ses frères qu'il a eu l'argent pour le corps de sa mère, qu'il a vendu à
un marchand: il leur conseille de tuer leurs femmes et de les vendre
ensuite. Ses frères suivent son avis et sont encore une fois battus.
Alors ils se saisissent de Tschælmæsch, le garrottent et le portent à
quelque distance pour le brûler vif. Pendant qu'ils sont allés chercher
du bois, passe un homme riche qui demande à Tschælmæsch ce qu'il fait
là: «Quiconque est lié en cet endroit, répond Tschælmæsch, deviendra un
homme très riche, un gros marchand.» L'autre demande à Tschælmæsch la
permission de se mettre à sa place. Tschælmæsch s'empresse d'y consentir
et reçoit mille roubles en récompense. Le riche est donc brûlé au lieu
de Tschælmæsch. Quand les frères de ce dernier le revoient, ils sont
bien étonnés. Tschælmæsch leur dit qu'il est très content d'avoir été
mis à mort: leur défunt père lui a donné mille roubles. Ses frères le
prient de les tuer, et Tschælmæsch, l'ayant fait, devient le seul maître
de la maison.
Chez les Kabyles, nous trouvons un conte, également du second type (J.
Rivière, p. 61). Ce conte est fort altéré; en voici les traits
essentiels: Un orphelin ne possède qu'un petit veau. Ce veau ayant été
tué, il en vend la peau pour une pièce percée. Revenant chez lui, il
passe auprès de deux hommes qui viennent de faire un marché et qui ont
mis leur argent en tas; il jette, sans qu'on le voie, sa pièce percée
sur le tas et crie que les hommes lui ont volé de l'argent. «Combien?»
lui demande-t-on.--«Cent francs et une pièce percée.--C'est faux,»
disent les hommes; «il n'y a ici que cent francs.» On vérifie, et, comme
on trouve cent francs et une pièce percée, on adjuge le tout à
l'orphelin. Celui-ci dit alors à son oncle, chez lequel il demeure et
qui est cause que son veau a été tué, qu'il en a vendu la peau telle
somme, et lui conseille de tuer ses boeufs. L'autre le fait, mais il ne
trouve pas d'acheteur pour les peaux. L'orphelin joue encore un autre
méchant tour à son oncle. Alors celui-ci lui dit de venir avec lui
pêcher à la mer. Le jeune homme rencontre un berger et lui dit que son
oncle va se marier, mais que lui ne peut pas aller à la noce. Le berger
s'offre à le remplacer, et l'oncle le jette à l'eau. Le soir venu, le
jeune homme reparaît avec le troupeau du berger et dit à son oncle: «Tu
m'as jeté dans la mer trop près du bord; si tu m'avais jeté au milieu,
j'aurais mieux choisi; maintenant je ne t'amène que des brebis noires.»
L'oncle jette son fils à l'eau, mais l'enfant ne revient pas. L'orphelin
trouve ensuite moyen de faire tomber son oncle et sa tante dans un
gouffre, et il hérite de leurs biens.
Un épisode d'un conte afghan du Bannu, dont nous avons donné le résumé
dans les remarques de notre nº 10 (p. 115), appartient aussi au second
groupe: Le héros, qui a ramassé tout l'argent abandonné par une bande de
voleurs, dit aux gens de son village qu'il a échangé la peau de son
boeuf dans un bazar voisin contre une valeur de cent roupies. Aussitôt
les gens tuent leurs bêtes et en portent les peaux au marché; mais on
leur en offre seulement quelques pièces de cuivre.
Dans un conte indien du Bengale, analysé dans les mêmes remarques (p.
117), un des épisodes se rattache également au second type, et il s'y
trouve un trait analogue au trait du boisseau de _Richedeau_: Six hommes
auxquels le héros, un paysan, a joué plusieurs tours, brûlent, pour se
venger, la maison de celui-ci. Le paysan ramasse une partie des cendres,
en remplit plusieurs sacs, dont il charge un buffle, et il se met en
route pour Rangpour. Chemin faisant, il a l'adresse de substituer deux
de ses sacs de cendres à deux des sacs de roupies que des gens
conduisent à dos de buffle chez un banquier. Il prie ensuite un des six
hommes, qu'il rencontre, de porter les sacs à sa femme: auparavant _il
avait enduit de gomme le fond d'un des sacs, de sorte que quelques
roupies y étaient restées attachées_, et l'homme peut ainsi voir quel en
était le contenu. Il va aussitôt le dire à ses camarades, et les six
hommes viennent demander au paysan comment il a eu cet argent; il répond
que c'est en vendant les cendres de sa maison. Aussitôt les autres
brûlent leurs maisons et s'en vont au bazar mettre les cendres en vente.
Ils n'y gagnent que des coups.
* * *
Le trait des pièces d'or qui restent au fond du boisseau se retrouve
dans d'autres contes orientaux, qui n'appartiennent pas à la famille de
contes que nous étudions en ce moment. Ainsi dans un conte arabe des
_Mille et une Nuits_ (_Histoire d'Ali-Baba et des quarante Voleurs_),
Cassim a mis de la poix au fond du boisseau que son frère est venu lui
emprunter, et c'est ainsi qu'il découvre qu'Ali-Baba a mesuré de
l'or.--Dans d'autres contes, c'est à dessein que les pièces de monnaie
ont été laissées dans le boisseau. Ainsi, dans le conte de
_Boukoutchi-Khan_, le pendant du _Chat Botté_ chez les Avares du
Caucase, le renard, qui remplit le rôle du chat, va emprunter au Khan un
boisseau pour mesurer, lui dit-il, l'argent, puis l'or de son maître;
et, chaque fois, il a soin d'enfoncer dans une fente du boisseau
l'unique pièce d'argent ou d'or qu'il possède (Schiefner, nº 6, p. 54).
Il en est de même dans le conte sibérien correspondant, recueilli chez
les Tartares riverains de la Tobol (Radloff, t. IV, p. 359).
* * * * *
Une variante que nous avons entendu raconter à Montiers-sur-Saulx a
aussi l'épisode du boisseau, mais, à la différence de _Richedeau_, elle
le présente d'une façon bien motivée. Voici les traits principaux de
cette variante, très voisine de divers contes étrangers, par exemple
d'un conte allemand de la collection Proehle (II, nº 15): Une fillette,
qui est partie de chez ses parents parce qu'elle ne veut pas aller à
l'école, s'en va par le monde en emportant sous son bras un corbeau
qu'elle a pris. Ayant été accueillie dans une maison en l'absence du
maître, elle regarde par une fente dans la chambre voisine de l'endroit
où on l'a mise, et observe ce qui s'y passe. Le maître étant rentré, il
demande à la fillette ce que c'est que la bête qu'elle tient sous son
bras. «C'est un devin,» répond-elle.--«Comment? un devin?--Oui, c'est
une bête qui sait dire tout ce qui se passe.--Est-il à vendre?--Je vous
le vendrai, si vous voulez; mais je vais d'abord vous montrer ce qu'il
sait faire.» Et elle frappe la tête du corbeau, qui se met à croasser.
«Il dit qu'il y a quelqu'un de caché dans la chambre d'à côté.» L'homme
entre dans la chambre et voit que c'est vrai. Puis la fillette fait dire
à son corbeau qu'il y a des victuailles et du vin cachés dans le buffet.
«C'est un devin véritable!» dit l'homme; «si cher qu'il soit, je veux
l'acheter.» Il donne à la fillette beaucoup d'argent et un âne pour le
porter, et la fillette s'en va plus loin. Elle vend bien cher son âne à
un meunier en lui disant que c'est une «quittance»: quand on doit de
l'argent, on n'a besoin que de présenter cet âne à son créancier pour
n'avoir plus rien à payer[239]; de plus, elle lui fait croire (de la
même façon que René, le héros de notre nº 10) que l'âne fait de l'or.
Puis elle va trouver sa marraine et la prie de lui prêter un boisseau.
«Pourquoi faire?--Pour mesurer mes écus d'or.» On lui prête le boisseau,
et, quand elle l'a rendu et qu'on frappe sur le fond, il en tombe trois
louis. L'explication prétendue de cette fortune, donnée non point par la
fillette, mais par son père, ce qui est assez bizarre, est à peu près la
même que dans _Richedeau_: c'est qu'on a vendu une vache et son veau un
sou le poil.--La fin de cette variante est encore celle de _Richedeau_,
mais fort confuse. L'individu qu'on veut jeter dans l'eau crie qu'il ne
veut pas être _évêque_. Il en est de même dans un conte bourguignon
(Beauvois, p. 218) et dans un conte allemand (_Orient und Occident_, II,
p. 414).
[239] Dans plusieurs contes étrangers,--allemand de la collection
Proehle, II, nº 54; tyrolien de la collection Zingerle, II, p. 414;
danois, résumé par M. Koehler (_loc. cit._, p. 505); lithuanien de
la collection Schleicher, p. 41,--le héros vend à ses dupes un
chapeau que, dit-il, on n'a qu'à tourner pour se trouver avoir payé
son écot dans les auberges.
* * * * *
Une autre variante, venant toujours de Montiers-sur-Saulx, présente
quelques traits particuliers: Une veuve a trois fils, François, Claude
et Jean. Les deux premiers, l'un marchand de cochons, l'autre marchand
de chevaux, sont mariés; Jean demeure avec sa mère. Un jour, Jean dit à
celle-ci qu'il veut aller vendre de la mélasse pour du miel. Il met de
la mélasse plein un grand tonneau avec un peu de miel par dessus[240].
Il rencontre ses frères, qui lui demandent ce qu'il a à vendre, et
veulent lui acheter son miel. Jean le leur fait cent écus et ne veut
rien en rabattre. Les autres trouvent que c'est bien cher, mais ils
finissent par donner les cent écus. Jean étant revenu chez sa mère,
celle-ci lui demande à qui il a vendu sa mélasse; il répond que c'est à
ses frères. «Tu n'aurais pas dû les attraper,» lui dit-elle. François et
Claude, ayant découvert la tromperie, viennent pour tuer Jean. Mais
auparavant Jean s'est concerté avec sa mère. Quand ses frères arrivent,
il la leur montre étendue dans son lit et leur dit qu'elle est morte;
puis il prend une flûte, lui en joue dans l'oreille, et elle se relève.
François et Claude demandent à Jean combien il veut vendre la flûte.
«Cent écus.--Les voilà.» Ensuite Jean met dans un sac de la mousse avec
un peu de laine par dessus, et ses frères l'achètent pour de la laine.
Quand ils rentrent chez eux, leurs femmes les querellent à cause de ce
sot marché; il les tuent et essaient en vain de les ressusciter au moyen
de la flûte. Cependant Jean, passant près d'un troupeau, demande au
berger de le lui prêter: le berger, pendant ce temps, ira à la messe. Et
Jean s'en va avec le troupeau. Ses frères, qui le cherchaient pour le
tuer, le rencontrent et lui demandent où il a eu ce troupeau. Il les
mène sur le bord de la rivière et leur dit qu'il a sauté dedans et que
c'est là qu'il a trouvé les moutons. Aussitôt l'un de ses frères se
jette dans la rivière. _Glou, glou, glou_, fait l'eau, pendant qu'il se
noie. Le second frère demande à Jean ce que dit l'autre. «Il dit que tu
ailles l'aider.» Et il se noie aussi. Comme ils n'ont pas d'héritier,
c'est Jean qui recueille leur fortune.
[240] Comparer le conte toscan de la collection Nerucci.
Dans un conte du nord de l'Allemagne, mentionné plus haut (Müllenhoff,
p. 463), le héros explique tout à fait de la même façon que celui de la
variante lorraine le _Bloubbelebloub_ que fait un des paysans, en
revenant à la surface de l'eau: «Il dit qu'il tient déjà un beau bélier
par les cornes et qu'il faut que vous alliez l'aider.»--Dans un autre
conte allemand (Grimm, nº 61), quand le maire se jette dans l'eau pour
aller chercher les prétendus moutons, les paysans, entendant le bruit,
_ploump!_ s'imaginent qu'il leur crie de venir, et sautent tous dans la
rivière.--Il se trouve, dans le conte indien du Bengale rappelé
ci-dessus, un trait analogue: le héros ayant jeté dans la rivière un des
six hommes, les autres entendent le bouillonnement de l'eau et demandent
ce que c'est: le héros répond que c'est leur camarade qui prend un
cheval.
* * * * *
Aux livres du XVIe siècle que nous avons cités dans les remarques de
notre nº 10 (p. 114) et que l'on peut également rapprocher de
_Richedeau_, nous ajouterons un épisode d'un roman satirique italien du
même temps, le _Bertoldo_ du maréchal-ferrant Croce (1550-1620):
Bertoldo, un rustre à qui ses plaisanteries mordantes contre les femmes
ont attiré l'inimitié de la reine, est enfermé dans un sac par ordre de
celle-ci et remis à la garde d'un sbire: le lendemain on doit le jeter
dans l'Adige. Il fait croire au sbire qu'il a été mis dans le sac parce
qu'il ne voulait pas épouser une belle jeune fille très riche. Le sbire
entre dans le sac à sa place pour avoir cette bonne aubaine.
XXI
LA BICHE BLANCHE
Il était une fois un roi qui voulait se marier et qui ne savait trop
laquelle prendre de deux jeunes filles. Il finit pourtant par en choisir
une, et le mariage se fit.
Au bout de quelque temps, la reine accoucha d'un fils. Ce jour-là, le
roi n'était pas au château: la jeune fille dont il n'avait pas voulu
profita de son absence pour se glisser auprès de la reine, et, comme
elle était sorcière, elle la changea en biche blanche et prit sa place.
Si, dans les trois jours, personne ne délivrait la reine, elle devait
rester enchantée toute sa vie. Bichaudelle seule, la servante de la
reine, avait vu ce qui s'était passé, mais elle n'osa le dire à
personne, car elle aurait été, elle aussi, changée en biche blanche.
Le lendemain, le roi revint au château. Il entra dans la chambre où
était la sorcière, et, croyant que c'était sa femme, il lui demanda
comment elle allait. «Pas trop bien, et si je ne mange de la biche
blanche au bois, je mourrai.»
Le roi s'en fut à la chasse et poursuivit longtemps la biche; mais
celle-ci se cachait dans les taillis, dans les broussailles, si bien
qu'il ne put l'atteindre.
La nuit, la vraie reine revint:
«Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
--Plaît-il, dame?--Où est le roi?
Le roi est-il couché?--Oui, dame, il est au chevet,
Qui tient sa dame par la main.
--Hélas! plus que deux nuits, mon cher fils,
Et si le roi ton père ne me délivre,
Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois!»
Les serviteurs entendirent tout, mais ils n'osèrent rien dire.
Le matin, le roi vint trouver la sorcière et lui demanda comment elle
allait. «Pas trop bien, et si je ne mange de la biche blanche au bois,
je mourrai.»
Le roi poursuivit encore la biche, mais elle se cachait dans les
taillis, dans les broussailles, et il ne put l'atteindre.
La nuit, la reine revint encore:
«Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
--Plaît-il, dame?--Où est le roi?
Le roi est-il couché?--Oui, dame, il est au chevet,
Qui tient sa dame par la main.
--Hélas! plus qu'une nuit, mon cher fils,
Et si le roi ton père ne me délivre,
Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois!»
Les serviteurs avaient encore entendu les paroles de la reine, et cette
fois ils les rapportèrent au roi.
Le matin, le roi vint demander à la sorcière comment elle allait. «Pas
trop bien, et si je ne mange de la biche blanche au bois, je mourrai.»
Le roi poursuivit la biche, mais il ne la pressa pas tant que les autres
jours. La biche se cachait dans les taillis, dans les broussailles, et
elle échappa au roi.
La nuit, la reine revint; le roi s'était caché dans un coin de la
chambre.
«Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
--Plaît-il, dame?--Où est le roi?
Le roi est-il couché?--Oui, dame, il est au chevet,
Qui tient sa dame par la main.
--Hélas! plus que cette nuit, mon cher fils,
Et si le roi ton père ne me délivre,
Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois!»
«Non, ma bien-aimée,» s'écria le roi, «vous ne le serez pas plus
longtemps.» Au même instant le charme fut rompu. Le roi fit mourir la
méchante sorcière et vécut heureux avec sa femme.
REMARQUES
Ce petit conte doit être rapproché de plusieurs contes étrangers dans
lesquels il ne forme qu'un épisode du récit. Celui qui lui ressemble le
plus, à notre connaissance, est un conte suédois (Cavallius, p. 142):
dans ce conte, la mère de la fausse reine demande au roi, pour guérir sa
fille, le sang de la petite cane, qui n'est autre que la vraie reine,
comme la sorcière demande à manger de la biche blanche[241]. Là aussi,
la reine revient trois nuits; chaque fois elle demande au petit chien ce
que fait la sorcière, etc.
[241] Ce trait se rencontre dans des contes qui diffèrent du nôtre
pour tout le reste. Ainsi, dans un conte grec moderne, recueilli
dans l'Asie Mineure (Hahn, nº 49), une jeune fille, fiancée d'un
prince, est changée en un poisson d'or par une négresse qui prend sa
place auprès du prince. Voyant que celui-ci a beaucoup de plaisir à
regarder le poisson d'or, la négresse fait la malade et dit que,
pour qu'elle soit guérie, il faut qu'on tue le poisson et qu'on lui
en fasse du bouillon.--De même, dans une variante italienne, la
négresse demande à manger pour se guérir une tourterelle qui est en
réalité la vraie fiancée du prince (Comparetti, nº 68).
Dans un conte russe (Ralston, p. 184), la reine, changée en oie sauvage
par sa marâtre, qui lui a substitué une sienne fille, revient également
trois nuits de suite, sous sa véritable forme, pour allaiter son enfant.
La troisième fois, il faudra qu'elle s'envole pour toujours «par delà
les sombres forêts, par delà les hautes montagnes.»--Comparer les contes
allemands nos 11 et 13 de la collection Grimm.
Dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 149), une reine a été
changée en colombe blanche par une _gitana_, qui a pris sa place auprès
du roi; elle vient plusieurs fois sous cette forme demander au jardinier
du château comment se trouve le roi avec sa «reine noire» et ce que fait
son enfant à elle.--Comparer le conte portugais nº 36 de la collection
Braga et un conte espagnol, recueilli au Chili et publié dans la
_Biblioteca de las tradiciones populares españolas_ (I, p. 109).
Un conte grec moderne (J.-A. Buchon, _La Grèce continentale et la
Morée_, p. 263, reproduit dans la collection E. Legrand, p. 140)
présente ainsi le même épisode: Les deux soeurs aînées de la reine,
jalouses de celle-ci, s'introduisent dans sa chambre le jour où elle met
au monde un fils, et enfoncent une épingle magique dans la tête de
l'accouchée. Aussitôt la jeune reine est changée en un petit oiseau qui
s'envole, et une de ses soeurs se met dans le lit à sa place. Le roi,
qui avait coutume de déjeuner au jardin, voit un jour un joli petit
oiseau qui lui dit: «Prince, la reine-mère, le roi et le petit prince
ont-ils bien dormi la nuit passée?--Oui,» dit le roi.--«Que tous dorment
du sommeil le plus doux; mais que la jeune reine dorme d'un sommeil sans
réveil, et que tous les arbres que je traverse se sèchent.» La verdure
et les fleurs se flétrissent en effet. Les jardiniers demandent au roi
la permission de tuer l'oiseau, mais le roi le leur défend. Plusieurs
jours de suite, le petit oiseau revient; il se pose sur les genoux du
roi et mange avec lui. Un jour le roi, l'examinant, voit sur sa tête une
épingle. Il la retire, et sa vraie femme reparaît à ses yeux.--Dans un
conte breton (Luzel, _Légendes_, II, p. 303), la vraie reine est aussi
changée en oiseau, par la vertu magique d'une épingle, que sa marâtre
lui a enfoncée dans la tempe. Elle vient, trois nuits de suite, se
plaindre auprès de son enfant nouveau-né: si personne ne la délivre en
retirant l'épingle, elle restera pour toujours oiseau bleu dans le
bois. Le roi, prévenu après la seconde nuit par son valet de chambre,
retire l'épingle magique[242].
[242] L'épingle qui transforme en oiseau se trouve encore dans
d'autres contes, par exemple dans le conte espagnol du Chili, dans
le conte portugais, et aussi dans un conte de la Flandre française
(Deulin, II, p. 191 seq.) et dans un conte italien des Abruzzes
(Finamore, nº 50).
* * *
Mentionnons enfin le conte allemand nº 135 de la collection Grimm, et un
conte lithuanien (Chodzko, p. 315). Dans ces deux contes, une marâtre,
qui conduit sa belle-fille à un roi que celle-ci doit épouser, la jette
dans l'eau en la transformant en cane, et lui substitue sa propre fille.
Trois nuits de suite, la cane vient au palais du roi et (dans le conte
allemand) demande ce que devient son frère et ce que fait le roi, ou
(dans le conte lithuanien) va pleurer sur le cercueil de son
frère.--Comparer un conte islandais (Arnason, p. 235) et deux contes
siciliens (Gonzenbach, nos 13 et 33).
* * * * *
La collection de miss M. Stokes nous fournit un conte indien à
rapprocher de ces récits. Dans ce conte (nº 2), probablement recueilli à
Bénarès, une reine, qui est morte, prie Khuda (Dieu) de lui permettre
d'aller visiter son mari et ses enfants. Khuda lui permet d'y aller,
mais non sous forme humaine; il la change en un bel oiseau et lui met
une épingle dans la tête en disant que, quand l'épingle serait enlevée,
elle redeviendrait femme. L'oiseau va se percher la nuit sur un arbre
près de la porte du palais du roi et demande au portier comment va le
roi, puis comment vont les enfants, les serviteurs, etc. Et il ajoute:
«Quel grand imbécile est votre roi!» Alors il se met à pleurer, et des
perles tombent de ses yeux; ensuite il se met à rire, et des rubis
tombent de son bec. Le roi qui, la nuit suivante, l'entend tenir le même
langage, le fait prendre dans un filet et mettre dans une cage. En le
caressant, il sent l'épingle, la retire, et sa femme se trouve là
vivante devant lui.
La réflexion faite par l'oiseau montre bien qu'il y a une altération
dans ce conte indien. Dans la forme primitive, ce n'était évidemment pas
Khuda qui transformait la reine en oiseau; c'était une femme qui, pour
se substituer à elle auprès du roi, enfonçait dans la tête de la reine
une épingle magique et la changeait en oiseau. Voilà l'explication des
paroles de l'oiseau. Il veut dire que le roi est bien aveugle de ne pas
voir que la fausse reine n'est pas sa femme. De plus, si l'oiseau pleure
des perles, et si des rubis tombent de son bec, quand il rit, c'est que,
comme dans des contes européens du même genre (par exemple, dans le
conte lithuanien et dans le conte suédois cités plus haut), la reine
avait ce don quand le roi l'a épousée.
* * *
Un trait d'un livre siamois (_Asiatic Researches_, t. XX, 1836, p. 345)
n'est pas sans quelque analogie avec le passage de notre conte où la
sorcière demande, pour se guérir, à manger de la biche blanche: Une
_yak_ (sorte d'ogresse ou de mauvais génie) a pris la forme d'une belle
femme et est devenue l'épouse favorite d'un roi. Voulant se débarrasser
des autres femmes du roi, douze princesses soeurs, elle feint d'être
malade et dit qu'elle ne pourra guérir que si on lui donne les yeux de
douze personnes nées de la même mère. Il n'y a que les douze princesses
qui se trouvent dans ce cas, et le roi leur fait arracher les
yeux.--Nous ferons remarquer à ce propos que, dans un des contes
islandais mentionnés plus haut (Arnason, p. 443), une _troll_[243] prend
aussi la forme d'une belle femme et se substitue auprès du roi à la
vraie reine qu'elle a fait disparaître.
[243] Les _trolls_ jouent à peu près dans l'imagination islandaise
le même rôle que les _yaks_ dans l'imagination siamoise.
XXII
JEANNE & BRIMBORIAU
Un jour, un mendiant passait dans un village en demandant son pain; il
frappa à la porte d'une maison où demeurait un homme appelé Brimboriau
avec Jeanne sa femme. Jeanne, qui se trouvait seule à la maison, vint
lui ouvrir: «Que demandez-vous?--Un morceau de pain, s'il vous
plaît.--Et où allez-vous?--Je m'en vais au Paradis.--Oh! bien,» dit la
femme, «ne pourriez-vous pas porter une miche de pain et des provisions
à ma soeur qui est depuis si longtemps en Paradis? Elle doit manquer de
tout. Si je pouvais aussi lui envoyer des habits, je serais bien
contente.--Je vous rendrais ce service de tout mon coeur,» répondit le
mendiant, «mais jamais je ne pourrai me charger de tant de choses. Il me
faudrait au moins un cheval.--Qu'à cela ne tienne!» dit la femme,
«prenez notre Finette; vous nous la ramènerez ensuite. Combien vous
faut-il de temps pour faire le voyage?--Je serai revenu dans trois
jours.»
Le mendiant prit la jument et partit, chargé d'habits et de provisions.
Bientôt après, le mari rentra. «Où donc est notre Finette?» dit-il.--«Ne
t'inquiète pas,» dit la femme; «tout à l'heure il est venu un brave
homme qui s'en va au Paradis. Je lui ai prêté Finette pour qu'il porte à
ma soeur des habits et des provisions; elle doit en avoir grand besoin.
Je lui en ai envoyé pour longtemps. Ce brave homme reviendra dans trois
jours.»