reconnaîtra facilement, malgré de nombreuses particularités, plusieurs
traits des contes que nous avons étudiés dans ces remarques. C'est un
conte populaire qui a été recueilli dans le Bengale (_Indian Antiquary_,
t. IV, 1875, p. 54 et suiv.). En voici le résumé: Un roi a deux fils,
Chandra et Siva Dâs, nés de ses deux femmes, Surâni et Durâni. Il ne
peut souffrir Siva Dâs ni sa mère, et il les a relégués dans une cabane
où ils vivent d'aumônes. Siva Dâs est très dévot au dieu Siva, et il en
a reçu un sabre qui donne la victoire à son possesseur, le protège
contre les dangers et le transporte où il le désire. Or, une nuit, le
roi fait un rêve merveilleux, auquel il ne cesse de penser: il a vu
endormie une femme dont la beauté illumine tout un palais; chaque fois
qu'elle respire, une flamme sort de ses narines, comme une fleur. Il
déclare à son premier ministre que, si celui-ci ne lui montre pas «son
rêve», il le fera mettre à mort. Le premier ministre part aussitôt avec
Chandra et une nombreuse suite. Entendant parler du songe de son père,
Siva Dâs fait demander au roi la permission de se mettre lui aussi en
campagne. «Qu'il parte si bon lui semble, dit le roi; s'il meurt, je
n'en serai pas fâché: il n'est pas mon fils.» Siva Dâs se fait
transporter par son sabre à la place où sont Chandra et ses compagnons,
qu'il trouve arrêtés par une forêt. Grâce à son sabre, Siva Dâs peut
traverser cette forêt, et, arrivé à un village, il se met aux gages d'un
roi qui, en récompense d'un grand service rendu, lui donne sa fille en
mariage. Puis il se fait transporter dans le pays des _râkshasas_
(mauvais génies, ogres). Pris par deux râkshasas, il est apporté par eux
à leur roi qui, loin de vouloir le manger, le prend en amitié et le
marie à sa fille. Un jour Siva Dâs raconte au roi des râkshasas
l'histoire du rêve. Le roi lui dit que ce «rêve» existe, et il le
renvoie à certain ascète qui vit dans la forêt. L'ascète donne à Siva
Dâs le moyen de trouver l'_apsara_ (danseuse céleste) que son père a vue
en songe et de conquérir sa main[235]. L'apsara ne reste que quelque
temps avec Siva Dâs et lui donne en le quittant une flûte qui lui
servira à la faire venir auprès de lui quand il le voudra. Siva Dâs
retourne auprès de son beau-père le râkshasa, qui lui fait encore
épouser sa nièce; puis il s'arrête chez le roi, son autre beau-père, et
se fait transporter par le sabre, lui et ses trois femmes, à l'endroit
où sont restés Chandra et le premier ministre. Sur une question de
Chandra, il lui dit qu'il a trouvé le «rêve» du roi. Chandra en conclut
que ce «rêve» est l'une des trois femmes que Siva Dâs a ramenées, et il
complote avec le ministre de tuer Siva Dâs et de s'emparer de ses
femmes. Un jour, il invite Siva Dâs à jouer avec lui aux dés sur la
margelle d'un puits. Siva Dâs, soupçonnant quelque mauvais dessein, dit
à ses femmes que, si Chandra le précipite dans le puits, il faudra
qu'elles y jettent aussitôt leurs beaux vêtements et leurs ornements.
Chandra l'ayant effectivement poussé dans le puits, où le sabre
merveilleux l'empêche de périr, elles font ce que Siva Dâs leur avait
prescrit, et celui-ci prend tous ces objets avec lui. Quand Chandra
arrive à la cour de son père, le roi, très joyeux, invite d'autres rois
à venir voir son «rêve», et Surâni, la mère de Chandra, envoie dire à
Durâni, la mère de Siva Dâs, de venir la trouver. Cependant Siva Dâs
s'est transporté en secret dans sa maison, et il dit à sa mère d'aller
chez Surâni et de se parer des habits et des ornements qu'il a rapportés
du pays des râkshasas (ceux que ses femmes lui ont jetés dans le puits):
personne n'a jamais vu de ces ornements et personne ne peut les imiter.
Quand les trois jeunes femmes remarquent les vêtements et les ornements
que porte Surâni, elles se disent l'une à l'autre que ce doit être la
mère de leur mari[236]. Pendant ce temps, les rois se sont tous réunis,
et Chandra doit leur montrer le «rêve.» Il va trouver les jeunes femmes,
et, voyant qu'elles ne savent rien du rêve, il s'enfuit par une porte
dérobée. Les trois princesses révèlent alors ce qui s'est passé. Chandra
et sa mère sont bannis; Siva Dâs et Durâni, mis à leur place. Siva Dâs
fait venir sa femme l'apsara, et le roi le fait monter sur son trône.
[235] Nous étudierons ce passage en détail à l'occasion de notre nº
32, _Chatte Blanche_.
[236] Nous donnons ce passage assez au long,--bien qu'il ne se
rapporte pas aux contes du type du nôtre,--à cause des ressemblances
qu'il présente avec un passage de notre conte de _Jean de l'Ours_
(nº 1 de cette collection). Dans le conte indien comme dans le conte
lorrain, ce sont des bijoux merveilleux, dons de trois princesses,
qui font connaître à celles-ci, quand elles les revoient, la
présence non loin de là du héros que des traîtres avaient abandonné
au fond d'un puits.--Comparer, pour la combinaison de ce thème des
bijoux avec celui de l'_Oiseau d'or_, le conte grec moderne nº 51 de
la collection Hahn.
Enfin, un autre conte indien, lui aussi du Bengale, présente, sous une
forme très touffue, un thème du même genre, avec quelques traits de nos
nos 1 et 52, _Jean de l'Ours_ et _la Canne de cinq cents livres_. Voici
le résumé de ce conte indien (_Indian Antiquary, 1872_, p. 115): Un roi
avait deux «reines», Duhâ et Suhâ. Cette dernière avait deux fils; Duhâ
n'en avait qu'un, et il était boiteux. Une nuit, le roi rêva qu'il
voyait un arbre dont le tronc était d'argent; les branches, d'or; les
feuilles, de diamant; et des paons se jouaient dans les branches et
mangeaient les fruits, qui étaient des perles. Quand le roi eut ce
spectacle devant les yeux, il perdit subitement la vue, et ensuite il
rêva encore que, s'il était en présence de l'arbre merveilleux, il la
recouvrerait: autrement, il demeurerait aveugle pour le reste de ses
jours. A son réveil, le roi, plongé dans une profonde tristesse, ne
voulut dire mot à personne. Ce ne fut qu'aux deux fils de Suhâ qu'il
consentit à raconter ce qui lui était arrivé. Les princes dirent à leur
père qu'ils trouveraient le moyen de découvrir l'arbre; ils montèrent à
cheval et se mirent en campagne.--Le pauvre boiteux, fils de Duhâ, ayant
appris ce qui s'était passé, dit à sa mère qu'il voudrait, lui aussi, se
mettre à la recherche de l'arbre. Sa mère lui répondit que le roi ne
pouvait le souffrir et qu'il n'y fallait pas penser. A la fin, pourtant,
elle l'envoya demander la permission au roi. Le prince se rendit au
palais, mais il n'osa s'approcher de son père. Après un entretien avec
son premier ministre, qui lui fit connaître les intentions du prince, le
roi dit à ce dernier de faire comme bon lui semblerait; il lui donna un
peu d'argent et un cheval, et le congédia.--Le prince alla trouver sa
mère et, en la quittant, il lui donna une certaine plante: «Mère,» lui
dit-il, «ayez soin de cette plante et regardez-y chaque jour: si vous la
voyez se flétrir, vous connaîtrez par là qu'il me sera arrivé quelque
malheur; si elle meurt, ce sera signe que moi aussi je serai mort; si
elle est bien fleurie, vous pourrez être sûre que je serai en bonne
santé[237].»--Le prince se mit en route et il rejoignit ses frères,
qu'il trouva assis au pied d'un arbre. Le soir venu, les deux fils de
Suhâ se couchèrent par terre et s'endormirent; le fils de Duhâ veilla.
Or, au sommet de l'arbre il y avait un nid d'oiseaux; le père et la mère
étaient justement allés chercher à manger pour leurs petits. Tout à coup
le prince vit un serpent qui s'enroulait autour de l'arbre et qui
grimpait vers le nid; il tira son épée et tua le monstre. Les oiseaux
étant revenus, leurs petits leur apprirent ce qui s'était passé et leur
demandèrent qui étaient ces trois hommes. Après avoir entendu l'histoire
des princes, les petits demandèrent à leurs parents si ces princes
trouveraient l'arbre merveilleux. La mère répondit qu'ils le
trouveraient s'ils descendaient dans le puits qui était au pied de
l'arbre. Or, pendant cette conversation, le fils de la reine Duhâ était
éveillé, et il entendit tout. Le matin, il en parla à ses frères et leur
demanda s'ils voulaient descendre dans le puits; mais ils lui dirent d'y
aller lui-même, pensant qu'il périrait. Le jeune homme n'hésita pas; il
s'attacha à une corde et dit à ses frères de le descendre dans le puits
et de le remonter quand il agiterait la corde.
[237] Ce trait est à ajouter aux rapprochements faits dans les
remarques de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_ (pp. 70 et
suivantes).
Les aventures du prince dans le monde inférieur et la manière dont il
délivre une femme, prisonnière de _râkshasas_, ont été résumées dans les
remarques de notre nº 15, _les Dons des trois animaux_.--Pendant quelque
temps, le prince et la femme qu'il a délivrée et qu'il a épousée vivent
tranquillement, quand un jour l'envie prend au prince de voir le pays.
(Nous abrègerons cette partie du conte.) Le prince se propose d'abord de
visiter la «partie nord». La femme lui dit de ne pas aller à l'extrémité
le plus au nord. Le prince désobéit, et, à la suite de diverses
circonstances, il est métamorphosé en mouton. La femme le délivre.--Dans
la partie sud et dans la partie est, il est encore, en conséquence de sa
désobéissance, changé en animal: en singe d'abord, puis en cheval, et
encore délivré par la femme.--Dans la partie ouest, il va également dans
un endroit où il lui était défendu d'aller. Là, il arrive auprès d'un
puits, dans lequel étaient tombés un homme, un tigre, un serpent et une
grenouille. Homme et animaux l'appellent à leur secours. Le prince
déroule la toile de son turban, la fait descendre dans le puits et
retire d'abord le tigre. «Prince,» lui dit le tigre, «si jamais il vous
arrive malheur, pensez à moi, et j'accourrai pour vous aider; mais
surtout ayez soin de ne jamais prêter assistance à une créature qui n'a
pas de queue.» Ensuite le prince retire le serpent, qui lui tient le
même langage que le tigre. Il passe alors à la grenouille (animal sans
queue), qui lui crache au visage et s'en va; puis à l'homme (créature
également sans queue), qui, pour tout remerciement, lui lie pieds et
poings et le jette dans le puits. Le prince est encore délivré par la
femme[238].--Quelque temps après, le prince réfléchit qu'il s'était mis
en campagne pour chercher le remède qui devait guérir son père, et voilà
qu'il a rencontré cette femme et tout oublié. Il se met à pleurer. La
femme lui demande ce qui le chagrine; il le lui explique, et elle dit
qu'il faut en effet partir. Elle met des provisions pour plusieurs jours
dans une calebasse; mais ensuite elle continue à s'occuper
tranquillement de son ménage, sans avoir l'air de songer au départ. Le
prince, furieux de cette conduite, prend un grand couteau et coupe en
deux la femme d'un seul coup. A peine l'avait-il fait que les jambes de
la femme devinrent un tronc d'argent; ses deux bras, des branches d'or;
ses mains, des feuilles de diamant; tous ses ornements, des perles, et
sa tête, un paon, dansant dans les branches et mangeant les perles. A
cette vue, le prince comprit que c'était là l'arbre même qu'il
cherchait, et il se dit que c'était grand'pitié qu'il eût tué la femme
en cet endroit; car, s'il l'avait amenée à son père, il aurait pu le
guérir, tandis que l'arbre était trop grand pour qu'il pût le
transporter. Il était au moment de le couper en morceaux, quand le
couteau lui échappa des mains: à peine eut-il touché le sol, que l'arbre
disparut, et à sa place se trouva la femme, qui dit au jeune homme:
«Prince, si j'ai paru ne pas faire attention à votre impatience de
partir, c'était pour vous donner l'occasion de voir l'arbre. Maintenant,
en me tuant, vous pourrez faire paraître l'arbre devant votre père:
quand vous laisserez tomber le couteau par terre, je reprendrai ma forme
naturelle. Allons donc trouver mon beau-père et lui rendre la vue.»--Ils
allèrent au puits par lequel le prince était descendu et agitèrent la
corde. La femme dit au prince: «Faites-vous remonter le premier;
autrement, quand vos frères m'auront vue, ils ne voudront plus vous
tirer d'ici.» Mais le prince répondit: «Si je remonte le premier et que
vous ne me suiviez pas, mon père ne sera pas guéri.» Ils convinrent
alors de remonter tous les deux ensemble.--Quand ils furent arrivés en
haut, les frères du prince, voyant la beauté de la femme, résolurent de
la prendre pour eux-mêmes et de se débarrasser du fils de la reine Duhâ
en le jetant à la mer alors qu'ils s'embarqueraient pour revenir dans
leur pays; ils diraient à leur père qu'ils avaient longtemps cherché
l'arbre merveilleux, mais qu'ils n'avaient pu le trouver et qu'ils
avaient ramené seulement une femme.--Ils exécutent leur projet et
jettent le prince à la mer, pieds et poings liés. La femme, qui de
l'intérieur du vaisseau a vu ce qui s'est passé, jette au prince la
calebasse qu'elle a emportée: le prince se met dessus, et, quand il a
faim, il mange des provisions qui y sont renfermées. A la fin, il pense
au serpent; celui-ci arrive, et, donnant sa queue à tenir au prince, il
le tire sur le rivage et lui dit ensuite de penser à son ami le tigre
pour que ce dernier vienne briser ses liens.--Cela fait, le prince se
rend chez sa mère, puis chez son père, à qui il raconte ses aventures.
Le roi lui dit alors que, si le jeune homme peut changer la femme en
arbre d'argent, elle lui appartiendra, et que, s'il lui rend la vue, à
lui, il aura tout son royaume. Le prince fait ce qui lui est demandé, il
devient roi et ses frères sont bannis.
[238] Pour cet épisode, voir l'étude de M. Th. Benfey sur un conte
du _Pantchatantra_ (I, p. 193 seq.).
XX
RICHEDEAU
Il était une fois un pauvre homme, appelé Richedeau, qui avait autant
d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis. Il envoya un jour un de ses
petits garçons chez le seigneur du village pour lui emprunter un
boisseau. «Qu'est-ce que ton père veut faire d'un boisseau?» demanda le
seigneur. «Est-ce pour mesurer vos poux?--Monseigneur,» répondit
l'enfant, «il veut mesurer l'argent qu'il vient de rapporter à la
maison.» Bien que le seigneur n'y crût guère, il dit à une servante de
donner le boisseau. Richedeau mesura donc son argent et renvoya ensuite
le boisseau; comme il ne l'avait pas bien secoué, on trouva au fond
trois louis d'or.
Le seigneur, fort surpris, alla aussitôt chez Richedeau. «Comment as-tu
fait,» lui demanda-t-il, «pour avoir tant d'argent?--Monseigneur,»
répondit Richedeau, «j'ai porté à la foire la peau de ma vache, et je
l'ai vendue à raison d'un louis chaque poil.--Est-ce bien vrai, ce que
tu me dis là?--Rien n'est plus vrai, monseigneur.--Eh bien! je vais
faire tuer les cinquante bêtes à cornes qui sont dans mon étable, et
j'en retirerai beaucoup d'argent.» Le seigneur fit donc venir des
bouchers qui abattirent tous ses boeufs et toutes ses vaches; puis il
envoya ses gens porter les peaux à la foire pour les vendre à raison
d'un louis chaque poil. Mais les valets eurent beau offrir leur
marchandise; dès qu'ils faisaient leur prix, chacun leur riait au nez,
et ils revinrent sans avoir rien vendu.
Le seigneur, furieux de sa mésaventure, courut chez Richedeau pour
décharger sa colère sur lui. Celui-ci l'aperçut de loin, et il dit à sa
femme: «Voilà monseigneur qui vient pour me quereller. Mets-toi vite au
lit et fais la morte.» En entrant dans la cabane, le seigneur remarqua
l'air affligé de Richedeau. «Qu'as-tu donc?» lui demanda-t-il.--«Ah!
monseigneur, ma pauvre femme vient de trépasser!--Mon ami,» lui dit le
seigneur, «je te plains: c'est un grand malheur.» Et il s'en retourna
sans songer aux reproches qu'il voulait faire à Richedeau.
«Voilà qui est bien pour le moment,» dit alors la femme de Richedeau;
«mais plus tard, quand monseigneur me verra sur pied, qu'aurai-je à lui
dire?--Tu lui diras que je t'ai soufflé dans l'oreille, et que cela t'a
ressuscitée.»
Quelque temps après, le seigneur, passant par là, vit la femme de
Richedeau assise devant sa porte. «Quoi!» dit-il, «c'est vous, madame
Richedeau? je vous croyais morte et enterrée.--Monseigneur,»
répondit-elle, «j'étais morte en effet, mais mon mari m'a soufflé dans
l'oreille, et cela m'a fait revenir.--C'est bon à savoir,» pensa le
seigneur; «il faudra que j'en fasse l'essai sur ma femme.» De retour au
château, il n'eut rien de plus pressé que de tuer sa femme; ensuite il
lui souffla dans l'oreille pour la ranimer, mais il eut beau souffler,
la pauvre femme ne bougea pas.
Le seigneur, au désespoir, fit atteler sur le champ son carrosse, et
partit avec plusieurs valets pour se saisir de Richedeau. On l'enchaîna
et on l'enferma dans un sac que l'on mit dans le carrosse; puis on se
remit en route et l'on arriva dans un pré, au bord d'un grand trou
rempli d'eau. Richedeau fut déposé sur l'herbe; mais, au moment où on
allait le jeter dans l'eau, les cloches sonnèrent la dernière laisse
pour l'enterrement de la femme du seigneur. Celui-ci revint en toute
hâte au château avec ses gens, afin de n'être pas en retard pour la
cérémonie.
Richedeau, resté seul dans son sac au milieu du pré, se mit à dire à
haute voix: «Pater, Pater.» Un berger, l'ayant entendu, s'approcha de
lui et lui demanda: «Que fais-tu là, et qu'as-tu à dire Pater?»
Richedeau répondit: «Je dois rester là-dedans jusqu'à ce que je sache le
Pater, et je ne puis en venir à bout; on voudrait me faire curé.--Cela
m'irait bien, à moi, d'être curé,» dit le berger; «je sais le Pater tout
au long.--Eh bien!» dit Richedeau, «veux-tu te mettre à ma
place?--Volontiers,» dit l'autre. Quand Richedeau fut sorti du sac, il y
enferma le berger et partit avec les moutons.
Cependant le berger, dans le sac, disait et redisait son Pater sans se
lasser. Après l'enterrement, le seigneur revint au pré avec ses gens et
leur ordonna de prendre le sac et de le jeter dans l'eau. Le pauvre
berger eut beau crier: «Mais je sais mon Pater tout au long.» On ne fit
pas attention à ses cris, et on le jeta dans le trou.
Richedeau retourna le soir au village avec les moutons. Le seigneur le
vit passer. «Comment,» lui dit-il, «tu n'es pas mort?--Non, monseigneur;
il aurait fallu me jeter un peu plus loin.--Mais,» dit le seigneur, «où
donc as-tu trouvé ces moutons?--Au fond de l'eau, monseigneur: à
quelques pieds plus loin, on trouverait mieux encore. Oh! les beaux
moutons! Si vous voulez, monseigneur, je vous les ferai voir.»
Le seigneur suivit Richedeau, qui emmena son troupeau avec lui. Quand
ils furent arrivés au bord de l'eau, où se reflétait l'image des
moutons: «Regardez,» dit Richedeau, «regardez, monseigneur, les beaux
moutons que voilà!»
Aussitôt le seigneur sauta dans l'eau pour les aller prendre, et il se
noya. Quant à Richedeau, il devint le seigneur du village.
REMARQUES
Comparer nos nos 10, _René et son Seigneur_; 49, _Blancpied_, et 71, _le
Roi et ses Fils_.
* * * * *
On remarquera la lacune qui existe dans l'introduction. Rien n'explique
comment le héros, un «pauvre homme», se trouve tout d'un coup en état de
mesurer l'or au boisseau. Dans les autres contes analogues, la fortune
du héros a diverses origines. Ainsi, un conte bourguignon (Beauvois, p.
218) fait précéder l'histoire du boisseau d'une introduction voisine de
celle de notre nº 10, _René et son Seigneur_: Jean-Bête va vendre au
marché une peau de vache. En passant dans une forêt, il est surpris par
la nuit et monte sur un arbre, au pied duquel des voleurs viennent
justement s'asseoir pour partager leur butin. Il laisse tomber la peau
de vache; les voleurs croient que c'est le diable et s'enfuient.
Jean-Bête ramasse les écus, et, de retour chez lui, voulant les mesurer,
il emprunte le boisseau du seigneur. Celui-ci a mis de la poix au fond
pour savoir ce que le pauvre homme pouvait avoir à mesurer. Quand il
voit les pièces d'argent qui sont restées dans le boisseau, il court
chez Jean-Bête et lui demande comment il a eu cet argent. «Je l'ai eu
pour ma peau de vache.» Le seigneur fait tuer toutes ses vaches et en
envoie les peaux au marché; mais personne ne veut en donner le prix
exorbitant qu'il en demande. Alors il fait mettre Jean dans un sac pour
qu'on le jette dans la rivière, etc.--Dans un conte de la Basse-Bretagne
(Luzel, _Contes bretons_, p. 85), l'introduction est à peu près la même.
Comme dans notre conte, le héros fait demander expressément au seigneur
de lui prêter un boisseau «pour mesurer son argent».--Comparer un conte
de l'Allemagne du Nord (Müllenhoff, p. 461) et un conte de la
Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 128). Dans ce dernier,
le héros trouve un trésor.
Dans un conte toscan (Nerucci, nº 21), tout à fait du même genre pour
l'introduction que le conte bourguignon et le conte breton, le détail du
boisseau n'existe pas; mais, en revanche, ce conte présente un trait du
conte lorrain qui manquait dans les contes précédents: Zufilo dit à ses
deux frères, qui s'étonnent de lui voir tant d'argent, qu'il a vendu sa
peau de vache _à raison de deux sous le poil_. (Les autres contes n'ont
pas ce petit détail: le héros dit simplement qu'il a eu son argent comme
prix de sa peau de vache.)
Mentionnons encore un conte lithuanien (Schleicher, p. 121) et un conte
danois cité par M. Koehler (_Orient und Occident_, II, p. 497), qui,
l'un et l'autre, ont une introduction dans laquelle intervient la peau
de vache, mais d'une tout autre façon que dans les contes précédents, et
qui présentent ensuite l'épisode du boisseau.
* * * * *
Nous avons dit, dans les remarques de notre nº 10, _René et son
Seigneur_, que les contes de cette famille se partagent en deux groupes.
Dans le premier, celui auquel appartient ce nº 10, le héros vend des
objets auxquels il attribue des vertus merveilleuses. Dans le second, il
ne vend rien à ses dupes, mais il a l'adresse de les amener à se faire
le plus grand tort à elles-mêmes. C'est à ce second groupe que se
rattache _Richedeau_.
Dans le plus grand nombre des contes de ce second type, se trouve, après
une introduction qui motive de diverses façons l'enrichissement subit
du héros, un passage où, comme dans notre conte, les dupes font tuer
leurs vaches pour en vendre la peau. Nous mentionnerons, entre beaucoup
d'autres, un conte écossais (Campbell, nº 39), un conte irlandais
(_Hibernian Tales_, p. 61), un conte grec moderne de la Terre d'Otrante
(Legrand, p. 177).
Plusieurs de ces contes ont, en outre, un second épisode où le héros,
dont on a tué la mère, fait en sorte que ses ennemis tuent leur mère à
eux. Ainsi, dans le conte écossais de la collection Campbell, les deux
voisins de Domhnull, pour se venger de lui, jettent sa mère dans un
puits. Domhnull retire le corps, le revêt de ses plus beaux habits et le
porte à la ville, où il le dépose dans la cour du château royal, en lui
donnant la posture d'une personne assise sur la margelle d'un puits.
Ensuite il s'arrange de telle manière qu'une servante du roi heurte,
sans le vouloir, la vieille femme et la fait tomber dans le puits; là
dessus, grandes lamentations de Domhnull, qui obtient du roi cinq cents
livres sterling d'indemnité. Revenu chez lui, il dit à ses deux ennemis
qu'à la ville on donne beaucoup d'argent des vieilles femmes mortes. Les
deux hommes s'empressent de tuer leurs mères; mais naturellement on ne
leur donne rien du tout. Alors ils veulent jeter Domhnull à l'eau, etc.
* * * * *
Un détail de _Richedeau_, qui ne se trouve pas dans notre nº 10,--le
passage où Richedeau montre au seigneur l'image des moutons se reflétant
dans l'eau,--existe dans certains contes étrangers de cette famille:
dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 127), dans un conte allemand
(Proehle, II, nº 15). Comparer un conte oldenbourgeois (Strackerjan, II,
p. 288).--Ailleurs, dans des contes allemands (Grimm, nº 61; Müllenhoff,
p. 461), c'est l'image de nuages floconneux que le héros montre aux
villageois, en leur faisant croire que ce sont des moutons.
* * * * *
Le petit poème du XIe ou peut-être du Xe siècle, que nous avons eu déjà
occasion de rapprocher, pour l'ensemble, de notre nº 10 (p. 114), a une
introduction tout à fait analogue à celle de _Richedeau_: Un pauvre
paysan ne possède qu'un boeuf. La bête étant venue à mourir, il en vend
la peau à la ville. En revenant, il trouve sur son chemin un trésor.
Rentré chez lui, il emprunte à un des gros bonnets du village un
boisseau pour mesurer son argent. Il est épié et accusé de vol. Il dit
alors qu'il a eu l'argent pour sa peau de vache, que les peaux sont hors
de prix. Les trois plus riches du village tuent tout leur bétail, etc.
Suit l'histoire de la trompette qui ressuscite les morts et de la jument
qui fait de l'or, et le dénouement ordinaire.
Un conte allemand publié, en 1559, par Valentin Schumann, dans son
_Nachtbüchlein_ (Koehler, _Orient und Occident_, II, p. 490), appartient
tout entier au second groupe. Nous y retrouvons non seulement l'épisode
des vaches tuées, mais aussi le second épisode (la mère du héros tuée),
incomplet, il est vrai.
* * * * *