Il se rendit au château du roi son père et se fit annoncer comme grand

médecin, disant qu'il guérirait le roi et la princesse. Il entra d'abord

dans l'écurie: aussitôt la mule reprit son beau poil et se mit à hennir;

il s'approcha de l'oiseau: celui-ci reprit son beau plumage et se mit à

chanter. Il donna à son père de l'eau qui rajeunit: le roi redevint

jeune sur le champ et sortit du lit où il était malade. Rien qu'en

voyant le jeune homme, la princesse revint à la santé. Alors le prince

se fit reconnaître de son père et lui apprit ce qui s'était passé; puis

l'oiseau parla à son tour et raconta toute l'histoire.

Les fils aînés du roi étaient à la chasse. Le roi fit cacher leur jeune

frère derrière la porte, et, quand ils arrivèrent, il leur dit: «Je

viens d'apprendre une singulière aventure qui s'est passée dans une

ville de mon royaume: trois jeunes gens se promenaient ensemble au bord

d'un lac, deux d'entre eux jetèrent leur compagnon dans ce lac. Rendez

un jugement de Salomon: quel châtiment méritent ces hommes?--Ils

méritent la mort.--Malheureux! vous l'avez donc aussi méritée! Vous ne

serez pas jetés dans l'eau, mais vous serez brûlés.» La sentence fut

exécutée. On fit ensuite un grand festin, et le jeune prince épousa la

princesse.

REMARQUES

Notre conte présente, pour l'ensemble, mais traité d'une façon

originale, un thème que nous appellerons, si l'on veut, à cause du conte

hessois bien connu de la collection Grimm (nº 57), le thème de l'_Oiseau

d'or_, auquel sont venus se joindre divers autres éléments.

Rappelons en quelques mots ce thème de l'_Oiseau d'or_, dans sa forme la

plus habituelle: Les trois fils d'un roi partent successivement à la

recherche d'un oiseau merveilleux que leur père veut posséder. Les deux

aînés se montrent peu charitables à l'égard d'un renard (ou parfois d'un

loup, ou d'un ours): ils refusent de lui donner à manger, ou ils tirent

sur lui, malgré ses prières. Arrivés dans une ville, ils se laissent

retenir dans une hôtellerie, font des dettes et sont mis en prison. Le

plus jeune prince, qui a été bon envers le renard, reçoit de celui-ci

l'indication des moyens à prendre pour s'emparer de l'oiseau qui est

dans le palais d'un roi; mais il ne suit pas exactement les instructions

du renard, et il est fait prisonnier. Il obtiendra sa liberté et de plus

l'oiseau, s'il procure au roi un cheval merveilleux qui est en la

possession d'un autre roi. Son imprudence le fait encore tomber entre

les mains des gardiens du cheval, et il doit aller chercher pour ce

second roi certaine jeune fille que le roi veut épouser. Cette fois il

ne s'écarte pas des conseils du renard. Il s'empare de la jeune fille,

et il a l'adresse de s'emparer aussi du cheval et de l'oiseau. Comme il

s'en retourne vers le pays de son père, il rencontre ses frères qu'on va

pendre; il les délivre malgré le conseil que le renard lui avait donné

de ne pas acheter de «gibier de potence». (Tout cet épisode n'existe que

dans certaines versions.) Pour récompense, ses frères se débarrassent de

lui (dans plusieurs versions, ils le jettent dans un puits) et lui

enlèvent l'oiseau, le cheval et la jeune fille. Le renard le sauve; le

jeune homme revient chez le roi son père, et ses frères sont punis.

Ce thème se retrouve, plus ou moins complet, dans un assez grand nombre

de contes, qui ont été recueillis en Allemagne (Grimm, nº 57; Wolf, p.

230), dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 7), chez les

Tchèques de Bohême (Chodzko, p. 285), chez les Valaques (Schott, nº 26),

en Russie (Ralston, p. 286), en Norwège (Asbjoernsen, _Tales of the

Fjeld_, p. 364), en Ecosse (Campbell, nº 46), en Irlande (Kennedy, II,

p. 47), etc.

* * *

Le thème de l'_Oiseau d'or_ a une grande affinité avec un autre thème

qui est développé dans le conte nº 97 de la collection Grimm (_l'Eau de

la vie_) et dans d'autres contes allemands (Wolf, p. 54; Meier, nº 5;

Simrock, nº 47; Knoop, pp. 234 et 236); dans des contes autrichiens

(Vernaleken, nos 52 et 53); dans un conte tyrolien (Zingerle, II, p.

225), un conte suédois (Cavallius, nº 9), un conte écossais (Campbell,

nº 9), un conte lithuanien (Schleicher, p. 26), un conte polonais

(Toeppen, p. 154), un conte toscan (Comparetti, nº 37), un conte

sicilien (Gonzenbach, nº 64), un conte portugais du Brésil (Roméro, nº

25), etc.

Dans tous ces contes, trois princes vont chercher pour leur père l'eau

de la vie ou un fruit merveilleux qui doit le guérir, et c'est le plus

jeune qui réussit dans cette entreprise. Dans plusieurs,--notamment dans

des contes allemands, dans les contes autrichiens, le conte lithuanien

et le conte italien,--les deux aînés font des dettes, et ils sont au

moment d'être pendus, quand leur frère paie les créanciers (dans des

contes allemands et dans les contes autrichiens, malgré l'avis que lui

avait donné un ermite, un nain ou des animaux reconnaissants, de ne pas

acheter de «gibier de potence»). Il est tué par eux ou, dans un conte

allemand (Meier, nº 5), jeté dans un grand trou; mais ensuite il est

rappelé à la vie dans des circonstances qu'il serait trop long

d'expliquer.

* * *

Il est curieux de voir comment le thème de l'_Oiseau d'or_ s'est modifié

dans notre conte.

* * * * *

L'introduction se rattache aux contes du type de l'_Eau de la vie_.

Notons ici, comme lien entre les contes des deux types, un conte

allemand du type de l'_Oiseau d'or_ (Wolf, p. 230), dans lequel les

princes s'en vont à la recherche d'un oiseau dont le chant doit guérir

le roi. (Comparer Grimm, III, p. 98.)

L'épisode du berger envers lequel les deux frères aînés sont impolis et

peu complaisants appartient encore au thème de l'_Eau de la vie_, ou du

moins se retrouve comme idée dans plusieurs contes allemands de ce type,

dans lesquels les deux princes répondent grossièrement à un nain ou à un

vieillard (Grimm, nº 97; Simrock, nº 47; Meier, nº 5). Comme forme, il

correspond à un passage d'un conte de Mme d'Aulnoy, tout différent pour

le reste, _Belle-Belle ou le Chevalier Fortuné_, où la plus jeune des

filles d'un vieux seigneur aide une bergère à retirer sa brebis d'un

fossé.--Dans le conte allemand de la collection Wolf, c'est envers un

ours (qui tient ici la place du renard) que les deux princes se montrent

impolis; ce qui, sur ce point encore, rapproche les contes des deux

types. Ordinairement, dans les contes du type de l'_Oiseau d'or_, les

deux frères aînés tirent sur le renard, et le plus jeune seul en a

pitié. Notre conte présente successivement les deux épisodes; mais, dans

le second, il ne met pas en scène les frères aînés.

* * *

Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur les dons que le «petit bossu»

reçoit d'abord du berger, puis du renard. La serviette dans laquelle il

y a de quoi boire et manger est évidemment une altération de la

serviette merveilleuse de notre nº 4, _Tapalapautau_, serviette qui se

couvre de mets au commandement.--Les flèches qui ne manquent pas leur

but et le flageolet qui fait danser se retrouvent également associés

dans un conte allemand (Grimm, III, p. 192), dans un conte flamand

(Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 24), dans un conte de la

Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 7) et dans un conte de la Basse-Bretagne

(Luzel, _Légendes_, I, p. 48). Comparer la sarbacane et le violon du nº

110 de la collection Grimm.

* * * * *

L'épisode de l'homme mort que le «petit bossu» fait enterrer appartient

au thème bien connu du _Mort reconnaissant_, que M. Benfey a étudié dans

son introduction au _Pantchatantra_ (t. I, p. 221, et t. II, p. 532), M.

Koehler dans des revues allemandes (_Germania_, t. III, p. 199 seq.;

_Orient und Occident_, t. II, p. 322 seq.), et M. d'Ancona dans la

_Romania_ (1874, p. 191), à propos d'un récit du _Novellino_ italien. Ce

conte du _Mort reconnaissant_, très répandu en Europe, a été aussi

recueilli en Arménie; il forme le sujet de plusieurs récits et poèmes du

moyen-âge.

Ce qui explique comment ce thème s'est introduit dans notre conte et

combiné avec le thème de l'_Oiseau d'or_, c'est que, dans plusieurs de

ses formes, il présente une certaine parenté avec ce dernier thème. En

d'autres termes, il existe dans les deux thèmes des éléments communs qui

les rattachent l'un à l'autre. On va le voir, par l'analyse rapide d'un

romance espagnol qui a pour fond le thème du _Mort reconnaissant_ (R.

Koehler, _Orient und Occident_, _loc. cit._, p. 323): Un jeune marchand

vénitien, se trouvant à Tunis, rachète le corps d'un chrétien auquel un

créancier refusait la sépulture. En même temps, il procure la liberté à

une esclave chrétienne, qu'il épouse, une fois de retour à Venise, bien

qu'elle refuse de faire connaître son origine. Peu de temps après, un

capitaine de vaisseau l'invite à venir avec sa femme lui rendre visite

sur son navire, et _il le fait jeter à la mer_. Le Vénitien est sauvé,

grâce à une planche à laquelle il se cramponne. Il est recueilli par un

ermite qui plus tard l'envoie sur le rivage, où il trouve un vaisseau.

Le capitaine de ce vaisseau le débarque en Irlande et le charge de

remettre une lettre au roi. Dans cette lettre il est dit que le porteur

est un grand médecin, _qui, par sa seule vue, guérira la princesse

malade_. Celle-ci, en effet, est la femme du Vénitien, et, en le

reconnaissant, elle recouvre la santé. Il est ensuite expliqué que la

planche, l'ermite et le capitaine du second vaisseau, étaient l'âme du

mort dont le Vénitien a fait enterrer le corps.--Ainsi, dans ce conte

comme dans notre _Petit Bossu_, le héros est jeté à l'eau par un envieux

qui lui enlève une princesse délivrée par lui, et, plus tard, il guérit

par sa seule vue la princesse, malade de chagrin. Il n'est donc pas

étonnant que les deux thèmes, voisins sur plusieurs points, se soient

fusionnés.--Dans le conte lorrain, le renard n'est autre qu'une

incarnation de l'homme mort, qui sert le prince par reconnaissance. Si

le conte était bien conservé, le mort finirait par se faire connaître à

son bienfaiteur, en lui disant adieu pour la dernière fois. Cette

interprétation, qui nous était venue à l'esprit en étudiant pour la

première fois notre conte, est maintenant une certitude: dans trois

contes, qui se rattachent au thème de l'_Oiseau d'or_, un conte basque

(Webster, p. 182), un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 1), et

un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 10), il est dit expressément

que le renard qui secourt le prince est l'«âme» d'un homme mort que,

comme dans notre conte, le prince a fait enterrer. Comparer encore un

conte toscan (Nerucci, nº 52), se rattachant aussi au thème de l'_Oiseau

d'or_ et dans lequel l'âme de l'homme mort prend la forme d'un lièvre.

* * * * *

Le batelier qui, depuis des siècles, transporte les voyageurs de l'autre

côté du fleuve et dont le prince est en danger de prendre la place, se

retrouve dans le conte hessois le _Diable aux trois cheveux d'or_

(Grimm, nº 29) et dans diverses variantes de ce thème. Ainsi, chez les

Tchèques de Bohême (Chodzko, p. 40), en Norwège (Asbjoernsen, t. I, nº

5), en Allemagne (Meier, nº 73; Proehle, II, nº 8), dans le Tyrol

allemand (Zingerle, II, p. 70).

* * * * *

A partir de l'arrivée du prince chez l'ogre, notre conte entre tout à

fait dans le thème de l'_Oiseau d'or_. La plupart des éléments de ce

thème s'y retrouvent, mais autrement groupés. Ainsi, l'_ogre_ de notre

conte résume en sa personne les divers rois possesseurs des êtres

merveilleux qu'il s'agit d'enlever. L'_oiseau vert_ remplace l'oiseau

d'or ou l'oiseau de feu, et, quand le renard dit au «petit bossu» de

prendre le plus laid des deux oiseaux verts et ensuite la plus laide

mule, c'est là certainement un souvenir altéré de la recommandation

faite au prince, dans la forme originale du thème, de se garder de

retirer l'oiseau d'or de sa cage de bois ou de mettre au cheval

merveilleux une selle d'or. Le cheval merveilleux lui-même est devenu,

dans notre conte, la _mule_ qui fait sept lieues d'un pas[231]. Enfin la

_princesse_ qui est retenue dans le château de l'ogre, c'est la

princesse aux cheveux d'or du thème primitif. Quant à l'_eau qui

rajeunit_, comme il y a eu dans le conte lorrain combinaison du thème de

l'_Eau de la vie_ avec celui de l'_Oiseau d'or_, elle devait

naturellement figurer en plus à cet endroit du récit.

[231] On a déjà vu, dans notre nº 3, _le Roi d'Angleterre et son

Filleul_, une mule merveilleuse, qui fait cent lieues d'un

pas.--Dans un conte arabe (_Contes inédits des Mille et une Nuits_,

traduits par G.-S. Trébutien, t. I, p. 299), figure une mule «qui

est un génie faisant en un seul jour un voyage d'une année».

* * *

Le jugement que les deux frères du «petit bossu» rendent sans le savoir

contre eux-mêmes termine aussi plusieurs contes étrangers, mais des

contes différents du nôtre pour l'ensemble du récit. Voir, par exemple,

les contes allemands nos 13 et 135 de la collection Grimm, un conte

tyrolien (Zingerle, II, p. 131), deux contes siciliens (Gonzenbach, nos

11 et 13), un conte grec moderne (Simrock, appendice, nº 3), etc.

* * * * *

En Orient, nous avons plusieurs rapprochements à faire. On y trouvera

sans doute nombre de détails qui se rapportent moins à notre conte, dans

sa forme actuelle, qu'à ses deux thèmes principaux, dans leur pureté, le

thème de l'_Oiseau d'or_ et celui de l'_Eau de la vie_ (ce dernier

surtout); mais on n'aura pas de peine à y reconnaître non seulement

l'idée générale de notre _Petit Bossu_,--l'expédition de plusieurs

princes qui vont chercher pour le roi leur père un objet merveilleux, le

succès du plus jeune et la trahison des aînés, à la fin punie,--mais

encore, tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre de ces récits orientaux,

plusieurs des traits les plus caractéristiques de notre conte: ainsi,

nous y verrons le plus jeune prince dédaigné par son père; les frères

aînés faisant des dettes, réduits à la misère et retenus prisonniers,

puis délivrés par le jeune prince; celui-ci jeté par eux dans un puits,

etc.

* * *

Prenons d'abord la grande collection de contes, chants et poèmes des

Tartares de la Sibérie méridionale, qui a été publiée par M. W. Radloff

et déjà citée plusieurs fois par nous. Elle contient, dans le volume

concernant les Kirghiz, à côté des chants et récits non écrits, quelques

poèmes formant dans le pays une sorte de littérature. Dans l'un de ces

poèmes (t. III, p. 535 seq.), trois princes se mettent en route ensemble

pour aller chercher certain rossignol, que leur père a vu en songe.

Arrivés à un endroit où trois chemins s'ouvrent devant eux, ils se

séparent. Le plus jeune, Hæmra, devient l'époux d'une péri (sorte de

fée), et, avec l'aide de celle-ci, il parvient à prendre l'oiseau

merveilleux. Comme il s'en retourne, il rencontre dans une auberge ses

deux frères, devenus valets de cuisine[232]; il paie leurs dettes et les

emmène avec lui. En chemin, ses frères lui crèvent les yeux et le

jettent dans un puits. Le rossignol qu'ils rapportent à leur père révèle

à celui-ci le sort de Hæmra. Le poème s'arrête court: on s'attendait à

voir reparaître la péri, qui avait donné à Hæmra, pour qu'il pût

l'appeler en cas de danger, une boucle de ses cheveux.

[232] Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº

7), les deux frères sont également devenus valets d'auberge.

Dans un conte tartare de la même collection (t. IV, p. 146), trois

princes partent aussi à la recherche d'un oiseau merveilleux. Le plus

jeune seul se montre charitable envers un loup, qui lui indique où est

l'oiseau et ce qu'il doit faire pour s'en emparer. Suit, comme dans le

thème de l'_Oiseau d'or_, une série d'entreprises (enlever des chevaux,

une guitare d'or, une jeune fille), entreprises auxquelles le prince est

condamné pour avoir oublié les recommandations du loup. Il manque dans

ce conte tartare la trahison des frères aînés.

Ce dernier trait se retrouve dans un conte kabyle (J. Rivière, p. 235),

qui se rattache étroitement, comme le conte tartare, au thème de

l'_Oiseau d'or_. Oiseau merveilleux, à la recherche duquel partent trois

princes, fils des trois femmes d'un roi; conseil donné au troisième,

fils d'une négresse, par une vieille qui remplace ici le loup ou le

renard; désobéissance du prince, lequel est obligé, en conséquence,

d'aller chercher le cheval du prince des génies et ensuite la fille de

l'ogresse: toute la marche du récit est identique dans les deux contes.

Dans le conte kabyle, la trahison des deux frères du héros ne consiste

pas en ce qu'ils jettent celui-ci dans un puits, mais en ce qu'ils

coupent la corde après l'y avoir descendu et s'être emparés de sept

femmes, prisonnières d'un ogre, que le héros avait délivrées et qu'il

avait fait remonter par ses frères. Toute la fin de ce conte se

rapporte au thème de la descente dans le monde souterrain, dont nous

avons traité dans les remarques de notre nº 1 _Jean de l'Ours_.

(Comparer les remarques de notre nº 52, la _Canne de cinq cents

livres_.)

La collection de contes avares du Caucase, traduits par M. Schiefner,

nous fournit encore un conte (nº 1) à rapprocher du nôtre. Si on laisse

de côté un long épisode dont nous aurons occasion de reparler plus tard,

ce conte peut se résumer très brièvement. Le commencement est celui du

poème kirghiz; seulement, à la place du rossignol, il y a un «cheval de

mer». C'est avec l'aide d'une vieille géante, sorte d'ogresse, dont il a

su gagner la bienveillance, que le plus jeune prince parvient à se

rendre maître du cheval et aussi d'une fille du roi de la mer. A son

retour, en passant dans une ville, il trouve ses frères réduits à la

misère et devenus valets, l'un chez un boulanger, l'autre chez un

boucher. Il les prend avec lui; mais ceux-ci, envieux, s'arrangent de

façon à le faire tomber dans un puits. Le cheval l'en retire, et, à sa

vue, ses frères prennent la fuite pour ne plus revenir.

On peut également citer ici un conte arabe (_Mille et une Nuits_, t. XI,

p. 175, de la traduction allemande dite de Breslau), dans lequel trois

princes partent à la recherche d'un oiseau que leur père, le sultan du

pays d'Yémen, veut avoir. Le plus jeune, Aladin, dédaigné de son père,

délivre successivement deux princesses exposées à des monstres et les

épouse; puis il les abandonne pendant leur sommeil après leur avoir

écrit dans la main son nom et son pays. Enfin il arrive dans la ville où

se trouve la princesse qui possède l'oiseau. Grâce aux conseils d'un

vieillard, il peut pénétrer dans le palais, gardé par des lions, et il

se retire en toute hâte après avoir écrit son nom et son pays dans la

main de la princesse endormie. Puis il reprend le chemin de la capitale

de son père. Parvenu non loin de là, il rencontre ses frères qui

l'accablent de coups et lui prennent l'oiseau. Mais bientôt arrivent

auprès de la ville, accompagnées des sultans leurs pères et de grandes

armées, les deux princesses qu'Aladin a délivrées et celle dans le

palais de laquelle il a pénétré. La trahison des frères aînés se

découvre, et le sultan d'Yémen cède son trône à Aladin[233].

[233] Ce conte arabe a beaucoup de rapport avec des contes

européens, du type de l'_Eau de la vie_, où le héros, qui a pénétré

dans le palais d'une princesse endormie, laisse, en se retirant, son

nom écrit sur une feuille de papier, sur la muraille ou sous une

table. Voir, entre autres, un conte suédois (Cavallius, nº 9), deux

contes poméraniens (Knoop, pp. 224 et 236) et un conte polonais

(Toeppen, p. 154). Dans ces quatre contes, la princesse arrive aussi

avec une armée ou une flotte devant la ville du roi.

* * *

Arrivons à l'Inde. Nous donnerons d'abord l'analyse d'un roman

hindoustani, traduit par M. Garcin de Tassy dans la _Revue de l'Orient,

de l'Algérie et des colonies_ (1858, t. I, p. 212) sous ce titre: _La

Doctrine de l'amour, ou Taj-Ulmuluk et Bakawali, roman de philosophie

religieuse, par Nihal Chand, de Delhi_: Le roi Zaïn Ulmuluk a perdu la

vue. Les médecins déclarent que le seul remède est la «rose de

Bakawali.» Les quatre fils aînés du roi partent pour aller chercher

cette rose. Un cinquième fils, Taj-Ulmuluk, que son père a fait élever

dans un palais éloigné, les rencontre et, apprenant d'une personne de

leur suite qui ils sont et où ils vont, il se joint à l'escorte comme un

simple voyageur. Arrivés dans une ville, les quatre aînés entrent dans

le palais d'une courtisane, nommée Lakkha, et perdent au jeu, par la

ruse de cette femme, tout leur argent et leur liberté. Taj-Ulmuluk

résout de les délivrer; il gagne la partie contre Lakkha et la rend son

esclave. Il lui raconte alors son histoire et apprend que la rose se

trouve dans le jardin de Bakawali, fille du roi des fées. Mais le soleil

lui-même ne saurait pénétrer à travers la quadruple enceinte de ce

jardin. Des millions de _dives_ (génies) veillent de tous côtés; en

l'air, des fées écartent les oiseaux; sur la terre, la garde est confiée

à des serpents et à des scorpions; au dessous du sol, au roi des rats

avec des milliers de ses sujets. Taj-Ulmuluk s'habille en derviche et se

met en marche. Bientôt il tombe entre les mains d'un dive géant qui veut

d'abord le manger, puis qui a pitié de lui et finit par le prendre en

amitié, surtout quand le prince lui a fait goûter des mets délicieux

apprêtés par lui. Ce dive s'engage par serment à faire ce que le prince

désirera. Le prince lui parle de la rose[234]. Le dive fait venir un

autre dive, lequel envoie le prince à sa soeur Hammala, chef des dives

qui gardent la rose. Après divers incidents, Hammala ordonne au roi des

rats de creuser un passage souterrain et de porter Taj-Ulmuluk dans le

jardin de Bakawali. Taj-Ulmuluk prend la rose, pénètre dans le château

de Bakawali endormie et emporte l'anneau de celle-ci. De retour, il

délivre ses frères, toujours prisonniers de la courtisane, sans se faire

connaître d'eux, et les suit, déguisé en fakir. Les entendant se vanter

d'avoir la rose, il a l'imprudence de leur dire que c'est lui qui la

possède et de le prouver en rendant la vue à un aveugle. Ses frères lui

prennent la rose, l'accablent de coups et retournent chez leur père, à

qui ils rendent la vue.--La suite de ce roman hindoustani serait trop

longue à raconter ici en détail. Elle se rapproche de plusieurs contes

du type de l'_Eau de la vie_. Bakawali, surprise de la disparition de sa

rose et de son anneau, se met à la recherche du ravisseur. Elle finit

par le trouver; les méchants frères sont démasqués, et Taj-Ulmuluk, qui

a été secouru dans sa détresse par sa protectrice Hammala, épouse

Bakawali.

[234] Pour cet épisode, comparer le conte italien nº 37 de la

collection Comparetti, mentionné plus haut. Le prince est, là aussi,

aidé par un ogre.--Dans le conte avare cité plus haut, c'est une

vieille ogresse qui aide le héros.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) · 第 31 / 39 段