possible, est au fond le conte que nous étudions (Rivière, p. 71). Nous
en dégagerons les principaux traits: Un homme a deux femmes. L'une
d'elles, jalouse de voir l'autre avoir des enfants, tandis qu'elle-même
n'en a pas, les expose tous successivement dans la forêt, sept garçons
et une fille. (Il y a là un écho de l'introduction de la plupart des
contes précédents; voici maintenant l'envoi en expédition des frères de
la jeune fille.) Les enfants habitent ensemble. Un jour une vieille
femme dit à la jeune fille: «Si tes frères t'aiment, ils te rapporteront
une chauve-souris.» L'un des jeunes garçons se met en campagne. Sur les
indications d'un vieillard, il va sur le bord de la mer. Là, il y a une
chauve-souris sur un dattier. Quand elle voit le jeune garçon avec son
fusil, elle descend de l'arbre, caresse le fusil qui devient un morceau
de bois, caresse le jeune garçon qui devient tout petit, tout petit.
Même aventure arrive aux six autres frères. La jeune fille vient à son
tour; elle attend que la chauve-souris soit endormie. Alors elle s'en
saisit et lui dit: «Jure-moi de me montrer mes frères.--Jure-moi,»
répond la chauve-souris, «de m'habiller d'or et d'argent.» La
chauve-souris descend de l'arbre et caresse les enfants qui reprennent
leur première forme. (La chauve-souris, comme on voit, tient la place de
l'«oiseau de vérité»; elle en jouera le rôle dans le reste du conte).
Les enfants sont conduits par la chauve-souris dans la maison qu'habite
leur père. La seconde femme de celui-ci cherche à les empoisonner, mais
la chauve-souris les met sur leurs gardes[213]. Ensuite elle leur touche
les yeux, et ils reconnaissent leurs parents. (Le conte n'explique pas
comment ceux-ci les reconnaissent). La seconde femme est attachée à la
queue d'un cheval fougueux. Quant à la chauve-souris, on la remet sur
son arbre et on l'habille d'or et d'argent.
[213] Dans le conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 39) la mère
du roi cherche aussi à empoisonner les enfants, et l'oiseau les
préserve de ce danger. Même passage dans un conte portugais (Braga,
nº 39), où le poison est donné aux enfants par les méchantes
soeurs.--Comparer le conte toscan nº 27 de la collection Nerucci.
XVIII
PEUIL & PUNCE
POU & PUCE
Ain joû, Peuil et Punce v'lèrent aller glaner. Qua i feurent pa lo chas,
lo v'la que veirent ine grousse niâïe que v'nôt. Peuil deit à Punce: «I
va pleuvé, faout n'a r'naller. Mé, j'areuil bée me hâter: je ne marche
mé[214] veite, j' s'reuil toûjou mouillie; j'm'a virâ tout
bellotema[215]. Té, r'va-t'a à tout per té[216]; t'ais do grandes
jambes, t'erriverais chie nô ava lé pleuje, et t'ferais lo gaillées[217]
a m'attada.»
[214] _Mie_, en vieux français.
[215] _Bellotement_, bellement, doucement.
[216] On dit: _à part soi_.
[217] Mets du pays, fait de pâte cuite dans du lait.
Un jour, Pou et Puce voulurent aller glaner. Quand ils furent
par les champs, les voilà qui virent une grosse nuée qui
venait. Pou dit à Puce: «Il va pleuvoir, il faut nous en
retourner. Moi, j'aurais beau me hâter: je ne marche pas vite,
je serai toujours mouillé; je m'en irai tout doucement. Toi,
retourne-t-en toute seule, tu as de grandes jambes, tu
arriveras chez nous avant la pluie, et tu feras les gaillées
en m'attendant.»
Punce se môt a route, saouta, saouta. Elle feut bitoû à la mâson. Elle
rellumé l'feuil, elle apprôté lo gaillées et elle lo moté cueïre da
l'chaoudron. Ma v'là qu'a lo remia, elle cheusé[218] d'dâ et s'y nia.
[218] _Chut_, du verbe _choir_.
Puce se mit en route, sautant, sautant. Elle fut bientôt à la
maison. Elle ralluma le feu, elle apprêta les gaillées, et
elle les mit cuire dans le chaudron. Mais voilà qu'en les
remuant, elle tomba dedans et s'y noya.
Ain peuou aprée, Peuil ratre: «Ah! qu'j'â frô! qu'j'â frô! j'seuil tout
mouillie. Punce, vérousque t'ie? Vinâ m'baillée do gaillées; j'lo
mingerâ a m'rachaouffa.» Ma l'avô bée crier: Punce ne rapondôme. I
s'moté à la chorcher, et voïa qu'elle n'atôtome tout là, i peurné ine
cûyie e i tiré ine assiettaïe de gaillées. Ma v'là qu'à lé proumère
cûriaïe, î croque Punce. «Ah! quée malheur! Punce o croquaïe! Qu'o ce
quo j'vâ feïre? Je n'reste mé tout cei, j'm'a vâ.»
Un peu après, Pou rentre: «Ah! que j'ai froid! que j'ai froid!
je suis tout mouillé. Puce, où est-ce que tu es? Viens me
donner des gaillées; je les mangerai en me réchauffant.» Mais
il avait beau crier, Puce ne répondait pas. Il se mit à la
chercher, et voyant qu'elle n'était pas là, il prit une
cuiller et il tira une assiettée de gaillées. Mais voilà qu'à
la première cuillerée, il croque Puce. «Ah! quel malheur! Puce
est croquée? Qu'est-ce que je vais faire! Je ne reste pas ici,
je m'en vais.»
Qua i feut da lé rue, i parté pa l'Val-Deyé[219]. I passé d'va ain
voulot; l'voulot lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?»
[219] Le _Val-Derrière_. C'est dans cette rue de Montiers qu'était
née, à la fin du siècle dernier, celle dont nous tenons ce conte.
Quand il fut dans la rue, il partit par le Val-Derrière. Il
passa devant un volet: le volet lui dit: «Qu'est-ce que tu as
donc, Pou?»
--«Punce o croquaïe.»
--«Puce est croquée.»
--«Eh bé! mé, j'm'a vâ charrie[220].»
[220] _Charrier_, c'est-à-dire traîner en grinçant, battre.
--«Eh bien! moi, je m'en vais battre.»
Qua i feut d'va chie l'père Vaudin[221], l'couchot lî deit: «Qu'o ce que
t'ais don, Peuil?»
[221] Le père de notre conteuse.
Quand il fut devant chez le père Vaudin, le coq lui dit:
«Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»
--«Punce o croquaïe.
«Voulot charrie.»
--«Puce est croquée.
«Volet bat.»
--«Eh bé! mé, j'm'a vâ chanter.»
--«Eh bien! moi, je m'en vais chanter.»
I r'tourné pa d'vée chie Loriche[222]; l'fourmouaïe lî deit: «Qu'o ce
que t'ais don, Peuil?»
[222] Un homme du village.
Il retourna par devant chez Loriche; le fumier lui dit:
«Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»
--«Punce o croquaïe.
«Voulot charrie,
«Couchot chante.»
--«Puce est croquée.
«Volet bat.
«Coq chante.»
--«Eh bé! mé, j'm'a vâ danser.»
--«Eh bien! moi, je m'en vais danser.»
Ain peuou pû lon, l'atôt à coûté d'la mâson d'meussieu Sourdat[223], que
faïôt d'l'oueïlle. Y avôt ine femme que sortôt avo deuou
bouïrottes[224]. La femme lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?»
[223] Encore une personne du village.
[224] Comparez _buire_, _burette_.
Un peu plus loin, il était à côté de la maison de M. Sourdat,
qui faisait de l'huile. Il y avait une femme qui sortait avec
deux cruches. La femme lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc,
Pou?»
--«Punce o croquaïe,
«Voulot charrie,
«Couchot chante,
«Fourmouaïe danse.»
--«Puce est croquée,
«Volet bat,
«Coq chante,
«Fumier danse.»
--«Eh bé! mé, j'm'a vâ casser mo deuou bouïrottes.»
--«Eh bien! moi, je m'en vais casser mes deux cruches.»
Ainco pû lon, i s'trouvé pré deuou Grand-Four[225]. Tout jeustema,
l'père Quentin[226] l'chaouffôt pou affourner l'pain et i r'miôt l'boû
que brûlot avo s'feurgon. L'père Quentin lî deit: «Qu'o ce que t'ais
don, Peuil?»
[225] Le four banal.
[226] Le fournier du four banal, avant 1789.
Encore plus loin, il se trouva près du Grand-Four. Tout
justement, le père Quentin le chauffait pour enfourner le
pain, et il remuait le bois qui brûlait avec son fourgon. Le
père Quentin lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»
--«Punce o croquaïe,
«Voulot charrie,
«Couchot chante,
«Fourmouaïe danse,
«La femme é cassé so deuou bouïrottes.»
--«Puce est croquée,
«Volet bat,
«Coq chante,
«Fumier danse,
«La femme a cassé ses deux cruches.»
--«Eh bé! me, j'm'a vâ t'fourrer m'feurgon aou cû.»
--«Eh bien! moi, je m'en vais te fourrer mon fourgon au c...»
REMARQUES
Comparer notre nº 74, la _Petite Souris_.
Des variantes de ce même thème ont été recueillies en France, dans le
pays messin (_Mélusine_, 1877, col. 424), dans la Bretagne non
bretonnante (Sébillot, I, nº 55, et _Littérature orale_, p. 232) et dans
une région non indiquée (_Magasin Pittoresque_, t. 37 [1869], p.
82);--en Allemagne, dans la Hesse (Grimm, nº 30);--en Norwège
(Asbjoernsen, _Tales of the Fjeld_, p. 30);--en Italie, dans le Milanais
(Imbriani, _Novellaja Fiorentina_, p. 552); en Vénétie (Bernoni, II, p.
81); à Livourne (G. Papanti, nº 4);--en Sicile (Pitrè, nº 134);--à
Rovigno, dans l'Istrie (voir la revue _Giambattista Basile_, Naples,
1884, p. 37);--en Catalogne (Maspons, _Cuentos_, p. 12) et dans une
autre région de l'Espagne, probablement en Andalousie (F. Caballero, II,
p. 3);--en Portugal (Coelho, nº 1);--en Roumanie (M. Kremnitz, nº
15);--chez les Grecs de Smyrne (Hahn, nº 56).
* * * * *
On remarquera que, pour la forme générale, tous ces contes, excepté le
conte messin, s'écartent de notre conte. Dans ce dernier, en effet,
c'est le pou qui s'en va annoncer à chacun des personnages la nouvelle
de la mort de la puce, tandis que, dans tous les autres contes, cette
nouvelle se transmet de proche en proche. Ainsi, dans le conte
portugais, quand Jean le Rat s'est noyé dans la marmite aux haricots, sa
femme, le petit carabe, se met à pleurer. Alors, le trépied, apprenant
le malheur, se met à danser; en le voyant danser, la porte s'informe, et
se met à s'ouvrir et à se fermer; puis, à mesure que la nouvelle va de
l'un à l'autre, la poutre se brise, le sapin se déracine, les petits
oiseaux s'arrachent les yeux, la fontaine se sèche, les serviteurs du
roi cassent leurs cruches, la reine va en chemise à la cuisine, et
finalement le roi se traîne le derrière dans la braise (_sic_).--Notre
variante _la Petite Souris_ (nº 74) a cette même forme générale.
* * * * *
Si l'on considère, par rapport à leur introduction, les contes ci-dessus
mentionnés, on peut les partager en trois groupes.
* * *
Dans le premier, auquel appartiennent le conte portugais, le conte
espagnol de la collection Caballero et le conte sicilien, il est d'abord
raconté comment s'est fait le mariage des deux personnages principaux,
qui font ménage ensemble. La dame qui veut se marier,--petit carabe,
dans le conte portugais; petite fourmi, dans l'espagnol; chatte, dans le
sicilien,--dit successivement à ses prétendants, boeuf, chien, cochon,
etc., de lui faire entendre leur voix. Finalement, le petit carabe
épouse Jean le Rat; la petite fourmi, un _ratonperez_(?); la chatte,
une souris.
* * *
Le second groupe, où les deux personnages sont présentés, dès l'abord,
comme vivant ensemble, comprend tous les autres contes, à l'exception de
deux.
* * *
Ces deux contes,--conte roumain et conte grec,--forment un groupe à
part. Dans le conte roumain, deux vieilles gens, qui n'ont point
d'enfants, adoptent une souris; celle-ci, un jour, en surveillant le pot
de lait de beurre qui bout, se jette dedans et y périt.--Le conte grec
commence aussi par l'histoire de deux vieilles gens qui n'ont pas
d'enfants: un jour, en rapportant des champs un panier plein de
haricots, la vieille dit: «Je voudrais bien que tous ces haricots
fussent autant de petits enfants»; et aussitôt les haricots se trouvent
changés en petits enfants. La vieille, trouvant qu'il y en a trop, n'en
garde qu'un seul et souhaite que les autres redeviennent des haricots.
On donne au petit garçon le nom de Grain de Poivre, à cause de sa
petitesse; c'est lui qui, un jour, tombe dans un chaudron bouillant.
* * *
Notons ici que, dans presque tous les contes ci-dessus indiqués, l'un
des deux personnages principaux se noie dans un chaudron ou dans un pot
bouillant.
Ces deux personnages sont, dans le conte messin, dans le conte allemand,
dans le conte italien d'Istrie et dans le conte catalan, un pou et une
puce, comme dans le conte lorrain.
* * * * *
Il serait trop long d'indiquer ici les diverses séries d'êtres qui
prennent part à l'action. Nous avons déjà cité, à cet égard, le conte
portugais; nous dirons un mot du conte grec moderne, nous réservant de
donner d'autres spécimens à l'occasion de notre variante nº 74, _la
Petite Souris_: Grain de Poivre ayant péri dans le chaudron, le vieux et
la vieille qui l'élèvent chez eux, puis une colombe, un pommier, une
fontaine, la servante de la reine, la reine et le roi, prennent le deuil
chacun à sa manière. A la fin, le roi dit à son peuple: «Le cher petit
Grain de Poivre est mort; le vieux et la vieille se désolent; la colombe
s'est arraché les plumes; le pommier a secoué toutes ses pommes; la
fontaine a laissé couler toute son eau; la servante a cassé sa cruche;
la reine s'est rompu le bras, et moi, votre roi, j'ai jeté ma couronne
par terre. Le cher petit Grain de Poivre est mort.»
On peut faire cette remarque, que la femme qui casse sa cruche ou ses
cruches figure encore dans plusieurs des contes mentionnés plus haut
(dans tous les contes français, excepté le second conte breton; dans le
conte espagnol, le conte catalan, le conte roumain).--Le second conte
breton a, comme notre conte, le bonhomme qui chauffe son four; là, le
bonhomme, en apprenant la mort de la «râtesse», jette sa pelle dans le
four.
* * *
Il est curieux de voir comme l'idée générale de ce conte s'est localisée
à Montiers-sur-Saulx. On pourrait suivre Peuil à travers les rues du
village et s'arrêter avec lui devant telle ou telle maison, jusqu'au
_Grand-Four_, le four banal, supprimé à l'époque de la Révolution.
* * * * *
En Orient, un conte indien, tout à fait du genre de ces contes
européens, a été recueilli dans le Pandjab (_Indian Antiquary_, 1882,
p. 169;--Steel et Temple, p. 157). L'introduction est très particulière,
mais elle présente le trait essentiel commun à presque tous les contes
européens de ce genre que nous connaissons: le personnage dont tout le
monde prend le deuil est tombé dans un liquide brûlant. Voici le résumé
de ce conte indien: Un vieux moineau, qui trouve sa femme trop vieille,
en prend une seconde, toute jeune. Grande désolation de la vieille qui,
pendant les noces, s'en va gémir sur un arbre. Justement au-dessus de la
branche où elle est perchée, est un nid en partie fait de lambeaux
d'étoffe teinte. La pluie étant venue à tomber, l'étoffe déteint et
dégoutte sur dame moineau, laquelle se trouve ainsi parée de brillantes
couleurs. Sa rivale, la voyant toute pimpante, lui demande où elle s'est
faite si belle. «Dans la cuve du teinturier.» La jeune va vite se
plonger dans la cuve bouillante, d'où elle ne se tire qu'à grand'peine
et à demi-morte. Le vieux moineau la trouve dans ce triste état et la
prend dans son bec pour la rapporter au logis; mais, pendant qu'il vole
au-dessus d'une rivière, sa vieille femme se met à se moquer de lui et
de sa belle. Furieux, le moineau lui crie de se taire; mais, à peine
a-t-il ouvert le bec, que sa bien-aimée tombe dans l'eau et s'y noie. Le
vieux moineau, au désespoir, s'arrache les plumes et va se percher sur
un _pîpal_. Le pîpal lui demande ce qui est arrivé, et, quand il le
sait, il laisse tomber toutes ses feuilles[227]. Un buffle vient pour se
mettre à l'ombre sous l'arbre, et, apprenant pourquoi celui-ci n'a plus
de feuilles, il laisse tomber ses cornes. A mesure que la nouvelle se
transmet de l'un à l'autre, la rivière où le buffle est allé boire
pleure si fort qu'elle en devient toute salée; le coucou qui est venu se
baigner dans la rivière, s'arrache un oeil[228]; Bhagtu le marchand,
près de la boutique duquel le coucou est venu se percher, perd la tête
et sert tout de travers la servante de la reine; la servante revient au
palais en jurant; la reine se met à danser jusqu'à ce qu'elle perde
haleine; le prince prend un tambourin et danse aussi, et aussi le roi,
qui gratte une guitare avec fureur[229]. Et tous les quatre, servante,
reine, prince et roi, chantent ensemble ce refrain final: «La femme d'un
moineau était peinte,--Et l'autre a été teinte [dans la cuve
bouillante],--Et le moineau l'aimait.--Aussi le pîpal a-t-il laissé
tomber ses feuilles,--Et le buffle, ses cornes;--Et la rivière est
devenue salée;--Et le coucou a perdu un oeil;--Et Bhagtu est devenu
fou;--Et la servante s'est mise à jurer;--Et la reine s'est mise à
danser,--Et le prince à tambouriner,--Et le roi à gratter la guitare.»
«Telles furent, conclut le conte indien, les funérailles de la pauvre
dame moineau.»
[227] Dans le conte hessois, l'arbre se secoue et fait tomber toutes
ses feuilles. Il en est de même dans le conte catalan.--Comparer
notre nº 74.
[228] Dans le conte portugais, les petits oiseaux s'arrachent les
yeux.
[229] Dans le conte portugais, comme on l'a vu, le roi et la reine
font aussi des choses ridicules. Comparer le conte sicilien, le
conte grec moderne, le conte roumain, le conte italien d'Istrie.
XIX
LE PETIT BOSSU
Il était une fois un roi qui avait trois fils, mais il n'y avait que les
deux premiers qu'il traitât comme ses fils; le plus jeune était bossu et
son père ne pouvait le souffrir; sa mère seule l'aimait.
Un jour, le roi fit appeler l'aîné et lui dit: «Mon fils, je voudrais
avoir l'eau qui rajeunit.--Mon père, j'irai la chercher.» Le roi lui
donna un beau carrosse attelé de quatre chevaux, et de l'or et de
l'argent tant qu'il en voulut, et le jeune homme se mit en route.
Il avait fait deux cents lieues, lorsqu'il rencontra un berger qui lui
dit: «Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider à dégager un de mes
moutons qui est pris dans un buisson?--Il ne fallait pas l'y laisser
aller,» répondit le prince, «je n'ai pas de temps à perdre.» Etant
arrivé à Pékin, il entra dans une belle hôtellerie, fit dételer ses
chevaux et commanda un bon dîner. Il eut bientôt des amis et ne pensa
plus à poursuivre son voyage.
Au bout de six mois, le roi, voyant qu'il ne revenait pas, appela son
second fils et lui demanda d'aller lui chercher l'eau qui rajeunit. Il
lui donna un beau carrosse, attelé de quatre chevaux, couvert de perles
et de diamants; le jeune homme monta dedans et partit. Après avoir fait
deux cents lieues, il rencontra le berger, qui lui dit: «Prince, mon
beau prince, voudrais-tu m'aider à dégager un de mes moutons qui est
pris dans un buisson?--Pour qui me prends-tu?» répondit le prince; «il
ne fallait pas l'y laisser aller.» Il arriva à Pékin, où il logea dans
la même hôtellerie que son frère; lui aussi, il eut bientôt des amis et
ne songea plus à aller plus loin.
Le roi l'attendit un an, et, ne le voyant pas revenir, il se dit: «Je
n'ai plus d'enfants! Qui donc aura ma couronne?» Il ne pensait pas plus
au petit bossu que s'il n'eût pas été de ce monde. Cependant celui-ci
tomba malade. On fit venir un médecin; le jeune prince lui dit qu'il
était malade de chagrin, de voir que son père ne l'aimait pas, et qu'il
voudrait bien voyager. Le médecin rapporta ces paroles au roi, qui vint
voir son fils. «Mon père,» lui dit le petit bossu, «je voudrais aller
chercher l'eau qui rajeunit, et je ne ferais pas comme mes frères: je la
rapporterais.--Tu iras si tu veux», répondit le roi. Il lui donna un
vieux chariot qui n'avait que trois roues, un vieux cheval qui n'avait
que trois jambes, d'argent fort peu, mais la reine y ajouta quelque
chose, et voilà le prince parti.
Après avoir fait deux cents lieues, il rencontra le berger qui lui dit:
«Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider à dégager un de mes
moutons qui est pris dans un buisson?--Volontiers,» dit le prince. Et il
aida le berger à dégager son mouton. Quand il se fut éloigné, le berger,
songeant qu'il ne lui avait rien donné pour sa peine, le rappela et lui
dit: «Prince, j'ai oublié de vous récompenser. Tenez, voici des flèches:
tout ce que ces flèches perceront sera bien percé. Voici un flageolet:
tous ceux qui l'entendront danseront.»
Le prince poursuivit son chemin et arriva à Pékin. Quand il passa devant
l'hôtellerie où logeaient ses frères, ceux-ci, qui étaient sur le
perron, eurent honte de lui et rentrèrent dans la maison. Le pauvre
petit bossu descendit dans une méchante auberge où il détela son cheval
lui-même; puis il prit avec lui un homme de peine pour lui montrer la
ville. En se promenant, il vit un homme mort qu'on avait laissé là sans
l'enterrer. «Pourquoi donc n'enterre-t-on pas cet homme?»
demanda-t-il.--«C'est parce qu'il avait beaucoup de créanciers et qu'il
n'a pu les payer.--En payant pour lui, pourrait-on le faire
enterrer?--Oui, certainement.»
Le prince fit venir les créanciers, paya les dettes de l'homme mort et
donna de l'argent pour le faire enterrer; ensuite il continua son
voyage. Un jour, une bonne vieille le reçut dans sa maisonnette et lui
donna à boire et à manger; il la paya généreusement, puis s'en alla plus
loin.
Quand il eut fait encore deux cents lieues, tout son argent se trouva
dépensé, et il n'avait plus rien à manger; son cheval était encore plus
heureux que lui: il pouvait au moins brouter un peu d'herbe le long du
chemin. Un renard vint à passer; le prince allait lui décocher une de
ses flèches, quand le renard lui cria: «Malheureux! que vas-tu faire? tu
veux me tuer!» Le prince, saisi de frayeur, remit sa flèche dans le
carquois. Alors le renard lui donna une serviette dans laquelle se
trouvait de quoi boire et manger et lui dit: «Tu cherches l'eau qui
rajeunit? elle est dans ce château, bien loin là-bas. Le château est
gardé par un ogre, par des tigres et par des lions. Pour y arriver, il
faut passer un fleuve; sur ce fleuve tu verras une barque qu'un homme
conduit depuis dix-huit cents ans. Aie soin d'entrer dans la barque les
pieds en avant, car si tu y entrais les pieds en arrière[230], tu
prendrais la place de l'homme pour toujours. Arrivé au château, ne te
laisse pas charmer par la magnificence que tu y trouveras. Tu verras
dans l'écurie des mules ornées de lames d'or, prends la plus laide; tu
verras aussi deux oiseaux verts, prends le plus laid.»
[230] C'est-à-dire à reculons.
Le prince eut soin d'entrer dans la barque les pieds en avant et arriva
au château; il allait prendre la mule et l'oiseau quand l'ogre rentra.
«Que fais-tu ici?» lui dit l'ogre. Le prince s'excusa, s'humilia devant
lui, lui demanda grâce. L'ogre lui dit: «Je ne te mangerai pas; tu es
trop maigre.» Il lui donna à boire et à manger, et le prince resta au
château, où il avait tout à souhait. L'ogre l'envoya combattre ses
ennemis, des bêtes comme lui; le prince, grâce à ses flèches, gagna la
bataille et rapporta des drapeaux. Il combattit cinq ou six fois, et
toujours il fut vainqueur.
Or il y avait au château une princesse que l'ogre voulait épouser, mais
qui ne voulait pas de lui. Un jour que le prince venait de gagner une
grande bataille, il eut l'idée de jouer un air sur son flageolet. La
princesse était à table avec l'ogre; en entendant le flageolet
merveilleux, ils se mirent à danser ensemble, sans savoir d'abord d'où
venait cette musique. Quand l'ogre vit que c'était le prince qui jouait,
il le fit venir à table et lui dit: «Demande-moi ce que tu désires: je
te l'accorderai.» Il pensait bien que le prince ne lui demanderait pas
son congé. «Je demande,» dit le prince, «ce qu'il y a de plus beau ici,
et la permission de faire trois fois le tour du château.» L'ogre y
consentit. Il y avait dans le château de l'or à ne savoir où le mettre,
mais le prince n'y toucha pas; il prit le plus laid des deux oiseaux
verts et la plus laide mule, qui faisait sept lieues d'un pas, sans
oublier une fiole de l'eau qui rajeunit; puis il fit monter sur la mule
la princesse qui était d'accord avec lui. Au lieu de faire trois fois le
tour du château, il ne le fit que deux fois et s'enfuit avec la
princesse. L'ogre, s'en étant aperçu, courut à leur poursuite, mais il
ne put les atteindre.
Le jeune homme rencontra une seconde fois le renard, qui lui dit: «Si tu
vois quelqu'un dans la peine, garde-toi de l'en tirer.» Un peu plus
loin, il fut très bien reçu par la bonne vieille dans sa maisonnette;
enfin il arriva à Pékin avec la princesse. Sur une des places de la
ville il y avait une potence dressée. «Pour qui cette potence?» demanda
le prince. On lui dit que c'était pour deux jeunes étrangers qu'on
devait pendre ce jour-là. En ce moment on amenait les condamnés; il
reconnut ses frères. Il demanda quel était leur crime. «C'est,» lui
dit-on, «qu'ils ont fait des dettes et qu'ils n'ont pu les payer.» Le
jeune homme réunit les créanciers, les paya et délivra ses frères, puis
ils reprirent ensemble le chemin du royaume de leur père. Le petit bossu
avait donné à son frère aîné la mule, à l'autre l'oiseau vert et l'eau
qui rajeunit, il avait gardé pour lui la princesse. Ses frères n'étaient
pas encore contents; ils cherchaient ensemble le moyen de le perdre, et
la princesse, qui voyait leur jalousie, s'en affligeait.
Un jour qu'on passait près d'un puits qui avait bien cent pieds de
profondeur, les deux aînés dirent à leur frère: «Regarde, quel beau
puits!» Et, tandis qu'il se penchait pour voir, ils le poussèrent
dedans, prirent l'eau qui rajeunit, et emmenèrent la princesse, la mule
et l'oiseau. Quand on arriva au château, la princesse était
languissante, la mule et l'oiseau étaient tristes. On mit la mule dans
une vieille écurie, l'oiseau dans une vieille cage. L'eau ne put
rajeunir le roi; on la mit dans un coin avec les vieilles drogues.
Cependant le pauvre prince, au fond du puits, poussait de grands cris;
le renard accourut et descendit dans le puits. «Je t'avais bien dit de
ne tirer personne de la peine! Je vais pourtant t'aider à sortir d'ici;
tiens bien ma queue.» Le jeune homme fit ce qu'il lui disait, et le
renard grimpa; il allait atteindre le haut, quand la queue se rompit et
le jeune homme retomba au fond du puits. Le renard rattacha sa queue en
la frottant avec de la graisse et prit le prince sur son dos. Une fois
dehors, il le redressa, et le jeune homme, débarrassé de sa bosse,
devint un prince accompli.