Un épisode du même genre se trouve encore dans un autre conte indien,

recueilli dans le Bengale (_Indian Antiquary_, 1872, p. 115 seq.) et

dont nous ferons connaître l'ensemble dans les remarques de notre nº

19, _le Petit Bossu_: Un prince arrive dans une ville où tout est

couvert d'ossements humains. Il entre dans une des maisons et y voit une

femme étendue morte sur un lit: près d'elle il y a, d'un côté, une

baguette d'or; de l'autre, une baguette d'argent. Le prince prend ces

baguettes et touche par hasard le cadavre de la femme avec la baguette

d'or: aussitôt elle fait un mouvement et se réveille. «Qui êtes-vous?»

s'écrie-t-elle en voyant le jeune homme, «et pourquoi êtes-vous venu

ici? Vous êtes dans une ville de _râkshasas_ (mauvais génies), qui vous

tueront et vous mangeront.» Le prince lui fait connaître le motif de son

voyage. Quand les râkshasas sont au moment de revenir, elle lui dit de

la toucher avec la baguette d'argent, et elle redevient comme morte.

Alors il se cache, ainsi que la femme le lui a recommandé, sous une

grande chaudière. Les râkshasas, à leur retour, rendent la vie à la

femme, et celle-ci leur fait la cuisine.--Après leur départ, le jeune

homme dit à la femme qu'il faut savoir du plus vieux des râkshasas

comment ils peuvent être exterminés; voici comment elle s'y prendra:

quand elle lavera les pieds du râkshasa, elle se mettra à pleurer, et,

quand il lui demandera pourquoi, elle dira: «Vous êtes maintenant bien

vieux et vous mourrez bientôt: que deviendrai-je alors? les autres

râkshasas me tueront et me mangeront. Voilà pourquoi je pleure.» Elle

fera alors bien attention à ce qu'il répondra.--La femme ayant suivi ces

instructions, le vieux râkshasa lui dit: «Il est impossible que nous

mourions. Votre père a un certain étang; au milieu de cet étang se

trouve une colonne de cristal avec un grand couteau et une coloquinte.

Or, dans un certain pays, il y a un roi, et ce roi a une reine nommée

Duhâ, et cette reine a un fils boiteux: si ce fils venait ici, qu'il

plongeât dans l'étang, les yeux couverts de sept voiles, et que, dès le

premier plongeon, il retirât la colonne de cristal; puis, qu'il coupât

d'un seul coup cette colonne, alors il trouverait au milieu la

coloquinte, et dans la coloquinte deux abeilles. Si quelqu'un, s'étant

couvert les mains de cendres, pouvait réussir à saisir les deux abeilles

au moment où elles s'envoleraient et à les écraser, nous mourrions tous;

mais si une seule goutte de leur sang tombait par terre, nous

deviendrions deux fois plus nombreux que nous ne l'étions auparavant.»

La femme répond qu'elle est rassurée: jamais le fils de la reine Duhâ ne

pourra pénétrer jusqu'ici.--Avec l'aide de la femme, le prince, qui est

le fils de la reine Duhâ, parvient à tuer les abeilles, et tous les

râkshasas périssent.

Ce thème revêt à peu près la même forme dans deux autres contes indiens.

Le premier a été également recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, nº

4). Jeune fille étendue sur un lit comme morte, ressuscitée au moyen

d'une baguette d'or, puis replongée dans son sommeil au moyen d'une

baguette d'argent; scène d'attendrissement pour extorquer à la vieille

râkshasi le secret d'où dépend la vie de celle-ci; moyen très compliqué

pour arriver à trouver et à détruire les deux abeilles où est cachée

l'âme de la râkshasi, tout est identique. L'autre conte indien

(_Calcutta Review_, t. LI [1870], p. 124) offre également dans un de ses

épisodes une grande ressemblance avec ce même passage; il n'en diffère

guère que par la manière plus simple de tuer le géant.--Comparer encore

un épisode d'un conte indien du Pandjab (conte du _Prince Coeur-de-Lion,

Indian Antiquary_, août 1881, p. 230;--Steel et Temple, nº 5), dont nous

avons résumé l'ensemble dans les remarques de notre nº 1, _Jean de

l'Ours_ (pp. 25, 26).

Dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, nº 24), la fille du démon

dit au prince qui l'a réveillée de son sommeil magique, que son père ne

peut être tué: «De l'autre côté de la mer, il y a un grand arbre; sur

cet arbre, un nid; dans le nid, une _maina_ (sorte d'oiseau). Ce n'est

que si l'on tue cette _maina_ que mon père peut mourir. Et si, en tuant

l'oiseau, on laissait tomber de son sang par terre, il en naîtrait cent

démons. Voilà pourquoi mon père ne peut être tué.»

* * *

Dans le vieux conte égyptien des _Deux Frères_, dont nous avons parlé

dans notre introduction, Bitiou enchante son coeur et le place sur la

fleur d'un acacia. Il révèle ce secret à sa femme, qui le trahit. On

coupe l'acacia, le coeur tombe par terre, et Bitiou meurt.

XVI

LA FILLE DU MEUNIER

Un jour, un meunier et sa femme étaient allés à la noce. Leur fille,

restée seule au moulin, alla chercher sa cousine pour venir coucher avec

elle. Pendant qu'elles disaient leurs prières, la cousine aperçut deux

hommes sous le lit. «Tiens!» pensa-t-elle, «ma cousine vient me chercher

pour coucher avec elle, et il y a quelqu'un sous son lit.» Puis elle dit

tout haut: «Ma cousine, je vais aller mettre ma chemise, que j'ai

oubliée chez nous.--Je peux bien vous en prêter une des miennes.--Merci,

ma cousine; je n'aime pas à mettre les chemises des autres.--Revenez

donc bientôt.--Oui, ma cousine.»

La fille du meunier l'attendit longtemps. Enfin, ne la voyant pas

revenir, elle se décida à se coucher. Tout à coup les deux voleurs

sortirent de dessous le lit en criant: «La bourse ou la vie!--Nous

n'avons point d'argent,» dit la jeune fille, «mais nous avons du grain:

prenez-en autant que vous voudrez.» Ils montèrent au grenier. Comme il

n'y avait pas de cordes aux sacs, la jeune fille leur dit d'aller au

jardin chercher de l'osier pour les lier, et, quand ils furent sortis,

elle ferma la porte.

Les voleurs avaient une main de gloire[198], mais la jeune fille ayant

eu soin de pousser le verrou, ils ne purent rentrer. «Ouvrez-nous,» lui

crièrent-ils.--Passez-moi d'abord votre main de gloire par la chatière.»

L'un des voleurs la passa, et, tandis qu'il avait la main sous la porte,

la jeune fille la lui coupa d'un coup de hache. Aussitôt les deux

compagnons prirent la fuite.

[198] Voir les remarques pour l'explication du mot _main de gloire_.

Au point du jour, on entendit le violon: c'était les gens de la noce qui

revenaient. Le meunier et sa femme étant rentrés au logis, la jeune

fille ne leur dit rien de ce qui lui était arrivé.

Quelque temps après, le voleur dont la main avait été coupée se présenta

pour demander la jeune fille en mariage. Il s'était fait faire une main

de bois, qu'il avait soin de tenir toujours gantée; il se disait le fils

de M. Bertrand, qui était un homme considéré dans le pays: aussi les

parents de la jeune fille furent-ils très flattés de sa demande.

Le voleur dit un jour à la jeune fille: «Venez donc voir mon beau

château au coin du petit bois.--J'irai ce soir,» répondit-elle, mais

elle resta à la maison. Quand le voleur revint, il lui dit: «Vous n'êtes

pas venue au château; vous m'avez manqué de parole.--Que voulez-vous?»

répondit-elle, «je n'ai pu y aller; j'irai demain... Mais pourquoi

portez-vous toujours un gant?--C'est que je me suis fait mal à la main,»

dit le voleur.

Le lendemain, la jeune fille monta en voiture avec un cocher et un

laquais. Au coin du petit bois, elle vit une maison d'apparence

misérable. «Voilà,» dit-elle, «une triste maison. Restez ici, mon

cocher, mon laquais; je vais voir ce que c'est.» Elle alla donc seule

vers la maison et aperçut en y entrant sa cousine, que le voleur

égorgeait. «Pour Dieu! pour Dieu!» criait-elle, «laissez-moi la vie!

jamais je ne dirai à ma cousine qui vous êtes.--Non, non! qu'elle

vienne, et elle en verra bien d'autres!» La fille du meunier, qui était

entrée sans être remarquée, se hâta de sortir en emportant le bras de sa

cousine que le voleur venait de couper. Il y avait sous la table une

trentaine de gens ivres, mais personne ne la vit.

«Mon cocher, mon laquais,» dit la jeune fille, «fuyons d'ici; c'est un

repaire de voleurs.» De retour au moulin, elle raconta ce qu'elle avait

vu. Comme le prétendu devait venir le soir même, on appela les

gendarmes, on les habilla en bourgeois et on les fit passer pour des

amis de la maison.

En arrivant, le voleur dit à la jeune fille: «Vous m'avez encore manqué

de parole; vous n'êtes pas venue voir mon château.--C'est que j'ai eu

autre chose à faire,» répondit-elle. Vers la fin du repas, le voleur lui

dit: «Entre la poire et la pomme, il est d'usage que chacun conte son

histoire: mademoiselle, contez-nous donc quelque chose.--Je ne sais

rien,» dit-elle, «contez vous-même.--Mademoiselle, à vous l'honneur de

commencer.--Eh bien! je vais vous raconter un rêve que j'ai fait. Tous

songes sont mensonges; mon bon ami, vous ne vous en fâcherez pas.--Non,

mademoiselle.»

«Je rêvais donc que vous m'aviez invitée à venir voir votre château.

J'étais partie en voiture avec mon cocher et mon laquais. Au coin du

petit bois, je vis une maison d'apparence misérable. Je dis alors à mon

cocher et à mon laquais de m'attendre, et j'entrai seule dans la maison.

J'aperçus mon bon ami qui tuait ma cousine. Tous songes sont mensonges;

mon bon ami, ne vous en fâchez pas.--Non, mademoiselle.--Pour Dieu! pour

Dieu!» criait-elle, «laissez-moi la vie! jamais je ne dirai à ma cousine

qui vous êtes.--Non, non, qu'elle vienne, et elle en verra bien

d'autres!» Je ramassai le bras de ma cousine que mon bon ami venait de

couper, et je m'enfuis. Messieurs, voici le bras de ma cousine.»

Les gendarmes saisirent le voleur, et on le mit à mort, ainsi que toute

sa bande.

REMARQUES

Nous avons entendu raconter, toujours à Montiers-sur-Saulx, une

variante, _la Fille du Notaire_. L'introduction est analogue à celle de

_la Fille du Meunier_, mais la suite, à partir du moment où le voleur se

présente comme prétendant, est différente. Le voleur épouse la jeune

fille; puis il l'emmène dans un bois, où il se consulte avec ses

compagnons sur la manière dont il la fera mourir. La jeune femme est

attachée à un arbre et accablée de coups. Les voleurs s'étant éloignés

pendant quelque temps, elle leur échappe, grâce à un charbonnier, qui la

cache dans un de ses sacs. (Nos notes sont beaucoup trop incomplètes

pour que nous puissions donner les détails de cette partie du

conte.)--Dans une autre variante, également de Montiers, le père de la

jeune fille passe au moment où elle va être égorgée, et, profitant de

l'absence momentanée du brigand, il la met dans un des paniers de son

âne.

* * *

Il est remarquable que l'introduction commune à _la Fille du Meunier_ et

à ses variantes ne se retrouve guère que dans les contes du type

particulier de ces variantes (ceux où l'héroïne est, non pas simplement

fiancée, mais mariée au brigand). Passons rapidement ces contes en

revue.

L'introduction d'un conte allemand (Proehle, II, nº 31) est très voisine

de celle de nos contes lorrains: La plus jeune fille d'un roi est restée

seule pour garder la maison (_sic_), pendant que son père et ses soeurs

sont en voyage. Une jeune bergère doit venir coucher toutes les nuits

dans sa chambre, afin qu'elle n'ait pas peur. Un soir, la bergère, avant

de se coucher, aperçoit sous le lit de la princesse un homme au visage

noirci. Elle dit à la princesse qu'elle a oublié quelque chose chez elle

et s'enfuit sous prétexte de l'aller chercher. Alors l'homme, qui est un

chef de brigands, sort de dessous le lit, et oblige la princesse à lui

montrer où sont tous les trésors du château. Il prend un sac d'or qu'il

emporte en ordonnant à la princesse de laisser la porte ouverte. Elle la

ferme. Le brigand et sa bande font un trou dans la muraille; mais, à

mesure qu'ils passent, la princesse leur abat la tête d'un coup de

sabre. Quand c'est le tour du chef, elle frappe trop tôt, et il en est

quitte pour une blessure. Il se déguise en comte et obtient la main de

la princesse. Il l'emmène et la tue.--Cette fin est complètement

altérée. Celle d'un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 62)

l'est aussi, mais beaucoup moins. Dans ce conte breton, où nous

retrouvons la «cousine» du conte lorrain, le voleur, après avoir épousé

la jeune fille, l'emmène dans un bois; il lui rappelle la nuit où elle

lui a coupé la main, et lui dit qu'il va se venger; mais la jeune femme

trouve moyen de lui faire détourner la tête, et le tue.--Dans un conte

toscan (Comparetti, nº 1, p. 2), le voleur se fait reconnaître de la

jeune fille, après le mariage, en lui disant de lui tirer son gant. Il

la laisse dans une auberge, d'où elle s'échappe, et le conte s'égare

ensuite dans des aventures qui n'ont plus aucun rapport avec notre

thème.

Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 9), la dernière partie est plus

complète; l'introduction est toujours dans le genre de celle des contes

précédents: Douze brigands se glissent l'un après l'autre dans une

maison par un trou qu'ils ont creusé sous le mur. Mais, comme dans le

conte allemand, à mesure qu'ils passent, la fille de la maison leur

coupe la tête. Le dernier des brigands se doute du sort qui l'attend: il

retire brusquement la tête, mais non sans que la jeune fille en ait

coupé la moitié. Il se présente ensuite comme prétendant à la main de la

jeune fille; celle-ci est forcée par ses parents de l'épouser. Emmenée

par le brigand dans sa maison, elle s'en échappe, quand elle voit

qu'elle va être égorgée. Les brigands se mettent à sa poursuite, et elle

grimpe sur un arbre. En passant sous cet arbre, un des brigands la

blesse au pied; sans le savoir, avec sa longue pique. Le sang coule, et,

comme la nuit noire est arrivée, le brigand croit que ce sont des

gouttes de pluie. Rentré à la maison, il voit qu'il est couvert de sang.

Aussi, le lendemain, la bande recommence à chercher la jeune femme.

Celle-ci a rencontré un homme qui conduisait une charrette chargée

d'écorces d'arbres, et l'homme l'a cachée sous ces écorces. Arrivent les

brigands; ils arrêtent la charrette et se mettent à jeter les écorces

par terre, pour voir si la jeune femme ne serait pas dessous, mais ils

se lassent bientôt, et s'en vont sans avoir été jusqu'au fond. La jeune

femme revient dans la maison de ses parents, et, le brigand s'étant

présenté, on le met à mort. (Le voiturier avec sa charrette chargée

d'écorces correspond, comme on voit, dans ce récit, au charbonnier avec

ses sacs de notre première variante.)--Un conte du Tyrol allemand

(Zingerle, I, nº 22), dont l'introduction offre une grande ressemblance

avec celle du conte lithuanien, a cela de particulier que l'héroïne est,

comme dans notre conte, une «fille de meunier». Le corps du récit se

rapproche beaucoup aussi du conte lithuanien. Ainsi, la fille du

meunier, qui s'est enfuie avec une vieille femme de chez les voleurs,

grimpe, avec cette vieille, sur un arbre. Les voleurs s'étant arrêtés

dessous, elles sont prises d'une telle frayeur, qu'une sueur d'angoisse

tombe à grosses gouttes sur les voleurs. Ces derniers, s'imaginant qu'il

commence à pleuvoir, s'en retournent chez eux. (Comparer, dans le conte

lithuanien, le sang qui coule.) Arrivées dans un village voisin, les

deux femmes racontent leur histoire. On cerne les voleurs et on les tue.

* * *

Les trois contes suivants (deux contes siciliens et un conte toscan)

sont, pour l'introduction, plus ou moins altérés; mais ils ont une

dernière partie qui n'existe pas dans les précédents. Dans le premier

conte sicilien (Gonzenbach, nº 10), les trois filles d'un marchand

restent seules pendant l'absence de leur père. Les aînées donnent

l'hospitalité à un prétendu mendiant, malgré Maria, la plus jeune. La

nuit, le mendiant ouvre la porte de la boutique, pour y introduire ses

camarades les voleurs. Maria va, par une porte de derrière, prévenir la

police, et le faux mendiant est pris. Quelque temps après, le chef des

voleurs, se donnant pour un baron, demande et obtient la main de Maria.

Après les noces, il l'emmène, et, arrivé dans une campagne déserte, il

l'attache à un arbre et la frappe à coups redoublés; puis il s'éloigne

pour aller chercher ses compagnons. Viennent à passer un paysan et sa

femme, qui portent au marché des balles de coton. Ils la cachent dans

une de ces balles et la chargent sur un de leurs ânes. (C'est tout à

fait le pendant des sacs de charbon de la variante lorraine.) Les

voleurs les rejoignent bientôt, et, pour s'assurer si Maria ne serait

pas dans une des balles, le chef y enfonce son épée à plusieurs

reprises; mais Maria ne pousse pas un cri, et l'épée, qui s'est teinte

de son sang, ressort de la balle de coton parfaitement nette. Plus

tard, un roi prend Maria pour femme. Le voleur s'introduit dans le

palais, met sur l'oreiller du roi un papier magique qui plonge dans un

profond sommeil le roi et tous ses gens, et il saisit Maria pour aller

la jeter dans une chaudière d'huile bouillante. Maria obtient d'aller

chercher son rosaire; elle entre dans la chambre du roi, l'appelle, le

secoue; le papier magique tombe, et toute la maison se réveille. C'est

le voleur qui est jeté dans la chaudière.--Les balles de coton, les

coups d'épée, le roi endormi (mais ici par un simple narcotique) se

retrouvent dans le conte toscan (Imbriani, _Novellaja Fiorentina_, nº

17).--Le second conte sicilien (Pitrè, nº 115) a sa physionomie propre:

Une jeune fille s'est introduite chez des voleurs et a puisé dans leurs

trésors. Un beau jour, elle est prise sur le fait. Les voleurs

l'attachent à un arbre dans la campagne et vont chercher du bois pour la

faire bouillir dans une chaudière. Pendant leur absence, passe un

vieillard avec un âne et ses paniers, remplis de coton, il cache la

jeune fille dans un des deux paniers. (Comparer la seconde variante de

Montiers.) Les voleurs, les ayant rejoints, enfoncent leurs couteaux

dans les paniers de l'âne, mais les voyant sortir nets, ils s'éloignent.

Le vieillard donne à la jeune fille un palais qui, à son commandement,

sort de terre, en face du palais du roi, et lui dit qu'il est saint

Joseph; il lui recommande de ne pas oublier de dire ses prières,

autrement il la livrera aux voleurs. Bientôt, la jeune fille épouse le

roi. Le soir des noces, elle oublie de dire ses prières. Les voleurs

arrivent, envoient une vieille mettre un certain papier sous l'oreiller

du roi, qui ne peut plus se réveiller, et se saisissent de la jeune

fille. Mais saint Joseph, qu'elle invoque, la délivre.

* * *

Trois contes, un conte grec moderne de l'île de Chypre et deux contes

allemands de la Souabe, qui n'ont pas l'introduction que nous venons

d'étudier, présentent une curieuse combinaison des autres thèmes avec le

thème de _la Barbe-Bleue_. Dans le premier conte souabe (Meier, nº 63),

un meunier a trois filles. Un chef de voleurs, qui s'est déguisé en

grand seigneur, épouse l'aînée et l'emmène dans son château. Il lui

défend d'entrer dans une certaine chambre, et lui donne un oeuf qu'elle

doit conserver pendant qu'il est en voyage. La jeune femme ouvre la

porte de la chambre défendue et y voit un cadavre et du sang. L'oeuf

échappe de sa main, et elle ne peut le présenter à son mari, quand

celui-ci est de retour. Le voleur la tue. Il prend ensuite un autre

déguisement et épouse la seconde fille du meunier, à laquelle il arrive

la même aventure qu'à son aînée. La plus jeune, que le voleur épouse

aussi, a eu soin, avant d'entrer dans la chambre défendue, de mettre

l'oeuf en lieu sûr; elle peut donc le présenter au voleur. Elle montre à

celui-ci une prétendue lettre qui lui annonce que son père le meunier

est malade, et demande au voleur de la conduire le voir. Quand ils sont

au moulin, on arrête le voleur et on le met à mort. Un jour, la fille du

meunier tombe entre les mains des camarades du voleur; ils l'attachent à

un arbre, en attendant qu'ils la jettent dans une chaudière de poix

bouillante. Pendant qu'ils sont allés chercher du bois, une vieille

femme la délivre et un charretier la cache sous une auge qui est

emboîtée dans plusieurs autres. Les voleurs arrivent et soulèvent

successivement toutes les auges, excepté la dernière, pensant qu'elle ne

peut être dessous. Enfin ils sont pris et exécutés. (Comparer le second

conte souabe, p. 371 de la collection Birlinger.)--Le conte grec moderne

(E. Legrand, p. 115) a pris une couleur fantastique. La fille d'un

bûcheron a épousé un marchand, qui lui donne les cent clefs de sa

maison, en lui défendant d'ouvrir une certaine chambre. Elle l'ouvre un

jour, et voit par une fenêtre son mari qui se change en ogre à trois

yeux et se met à dévorer un cadavre. Pour la punir de sa désobéissance,

l'ogre veut la faire rôtir à la broche. Elle s'échappe, et le chamelier

du roi la cache dans une des balles de coton que portent ses chameaux.

L'ogre, étant arrivé, enfonce dans chaque balle sa broche rougie au feu,

mais sans rien découvrir. La jeune femme ensuite épouse le fils du roi.

Elle se tient cachée dans une tour. L'ogre parvient à s'y introduire

pendant la nuit, et il jette de la «poussière de cadavre» sur le prince,

afin qu'il ne se réveille pas. Puis il prend la jeune femme pour la

manger. Sur l'escalier, où elle avait fait répandre des pois chiches,

elle pousse l'ogre, qui perd pied et roule dans une fosse, où un lion et

un tigre le dévorent.

Un conte portugais (Braga, nº 42), qui présente aussi, mais sous une

forme altérée, l'épisode de _la Barbe-Bleue_, a l'introduction qui

faisait défaut aux trois contes précédents. Cette introduction débute

presque comme celle d'un conte sicilien (Gonzenbach, nº 10), cité plus

haut; nous y retrouvons le prétendu mendiant à qui les deux filles

aînées d'un marchand donnent l'hospitalité, malgré la plus jeune. Ici,

le voleur a une «main de mort», qu'il allume pour maintenir les jeunes

filles dans le sommeil. Après que la plus jeune a barricadé la porte

pour l'empêcher de rentrer, il lui demande de lui rendre sa «main de

mort», qu'il a laissée dans la maison. Elle lui dit alors de passer la

main par un trou de la porte, et la lui abat d'un coup d'épée.

* * *

Ce passage du conte portugais peut servir à expliquer le passage

correspondant du conte lorrain où il est question de la «main de

gloire». La «main de gloire», qu'ont les voleurs dans notre conte, et

qui, du reste, n'y joue aucun rôle actif, est identique à la «main de

mort» du conte portugais. D'après M. F. Liebrecht (_Heidelberger

Jahrbücher_, 1868, p. 86), la «main de gloire» est formée de la main

desséchée d'un voleur pendu, dans laquelle on place une chandelle faite

de graisse humaine et d'autres ingrédients. La vertu de ce talisman,

c'est de priver de leurs mouvements les personnes qui se trouvent dans

le voisinage, ou de les plonger dans un profond sommeil.--On peut lire,

à ce sujet, une curieuse citation des anciennes coutumes de la ville de

Bordeaux dans le _Magasin pittoresque_, t. XXXIV (1866), p. 37. Voir

aussi divers détails dans W. Henderson: _Notes on the Folklore of the

Northern Counties of England and the Borders_ (nouvelle édition,

Londres, 1879, pp. 239-240). Le _Folklore Record_ (vol. III, 1881, p.

297) signale l'existence de cette idée superstitieuse dans un conte

toscan.

Nous ferons remarquer que le papier magique, la poussière de cadavre,

qui endorment les gens dans les contes siciliens et le conte chypriote,

ont beaucoup d'analogie avec la «main de gloire» ou la «main de mort».

* * * * *

Un dernier groupe de contes comprend cinq contes allemands (Grimm, nº

40, dont Proehle, II, nº 33, et Schambach et Müller, p. 304, sont des

variantes; Curtze, p. 40, et Birlinger, p. 372);--un conte norwégien

(Asbjoernsen, _Tales of the Fjeld_, p. 231);--un conte anglais

(Halliwell, p. 47);--un conte hongrois (Erdelyi-Stier, nº 6);--un conte

des Tsiganes de la Bohême et de la Hongrie (C. R. de l'Acad. de Vienne,

classe historico-philologique, 1872, p. 93, et 1869, p. 158);--un conte

lithuanien (Schleicher, p. 22). Ces contes n'ont pas, nous l'avons dit,

l'introduction de la _Fille du Meunier_; mais ils offrent, avec le reste

de ce conte, la plus frappante ressemblance.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) · 第 27 / 39 段