Nous y retrouvons l'invitation faite à l'héroïne par son fiancé de
l'aller visiter, la maison à l'aspect sombre au milieu de la forêt,
l'autre jeune fille tuée par les brigands, le récit du prétendu rêve,
fait pendant le festin, avec le refrain: «Mon ami, ce n'était qu'un
rêve.» Une petite différence, c'est que l'héroïne emporte de la maison
des brigands un doigt avec son anneau, et non un bras. Le conte hessois
a aussi un détail qui manque au conte lorrain: quand la jeune fille
entre chez son fiancé, un oiseau dans une cage lui dit de s'enfuir de
cette maison, qui est une maison d'assassins.--Ce trait figure dans tous
les contes de ce groupe, excepté dans le conte tsigane et dans les
contes allemands des collections Curtze et Birlinger. Dans le conte
hongrois, l'oiseau dit à la jeune fille de prendre garde; dans le conte
norwégien, il lui crie: «Jolie fille, sois hardie, sois hardie, mais pas
trop hardie.» (Par suite d'une altération évidente, dans le conte
anglais, ces mêmes paroles: «Sois hardie, sois hardie, mais pas trop
hardie,» ne sont pas prononcées par un oiseau; elles se trouvent
inscrites au dessus de la porte de la maison.) Dans le conte lithuanien,
l'oiseau dit à la jeune fille de se cacher sous le lit.--Enfin, le récit
du rêve supposé se trouve aussi dans tous les contes de ce groupe,
excepté dans le conte lithuanien et dans le conte allemand de la
collection Curtze. Ainsi, dans ce dernier, la jeune fille se contente de
montrer au brigand, au milieu d'un festin, la main coupée avec l'anneau.
Notons que, dans ce conte allemand, l'héroïne est la fille d'un meunier.
* * * * *
Nous avons dit en commençant que l'introduction de notre _Fille du
Meunier_ ne se retrouve guère que dans des contes qui, pour le corps du
récit, se rapprochent de nos variantes. Nous ne connaissons qu'un seul
conte qui fasse exception, et encore appartient-il, en réalité, à cette
classe de contes, dont il offre tous les éléments, avec intercalation de
plusieurs des éléments principaux du dernier groupe. Dans ce conte
allemand de la Basse-Saxe (Schambach et Müller, p. 307), l'héroïne est
la servante (et non la fille) d'un meunier. L'introduction est à peu
près celle du conte lithuanien cité plus haut, avec les onze brigands
décapités et le douzième blessé à la tête. La jeune fille épouse ce
dernier, sans savoir qui il est. Le brigand l'emmène dans sa maison et
veut la tuer; mais elle lui échappe.--Jusqu'ici ce conte se rattache à
la première série de contes de cette famille. Dans la seconde partie, la
jeune femme revient dans la maison des brigands, sans que rien motive ce
retour, et, à partir de là, le récit combine les éléments des deux
classes de contes. Voici cette seconde partie: Quand la jeune femme
revient chez les brigands, une vieille la cache sous un lit. Bientôt
arrivent les brigands, traînant derrière eux une belle jeune fille
qu'ils tuent et coupent en morceaux. Un doigt avec son anneau d'or saute
sous le lit; mais les brigands remettent au lendemain à le chercher.
Pendant la nuit, la jeune femme, qui emporte le doigt et l'anneau, passe
au milieu des brigands couchés par terre. Elle les a un peu frôlés, et
la porte, quand elle sort, fait un peu de bruit. Les brigands se lèvent,
sortent et l'aperçoivent de loin dans la forêt. La jeune femme se cache
dans un trou. Un des brigands y enfonce son épée et la blesse au talon;
mais elle ne jette pas un cri. Vient ensuite l'épisode du voiturier qui,
ici, cache la jeune femme sous des peaux, que les brigands percent à
coups d'épée. Quelque temps après, les douze brigands se rendent dans
une auberge où la jeune femme s'est engagée comme servante, et le chef
se présente comme prétendant à sa main. Elle le reconnaît et feint
d'être disposée à l'épouser. En causant avec lui, elle lui dit qu'elle
va lui raconter un rêve, et elle raconte tout ce qu'elle a vu dans la
maison des brigands. En terminant, elle montre le doigt avec l'anneau.
Les brigands veulent s'enfuir, mais la maison est cernée et on les prend
tous.
XVII
L'OISEAU DE VÉRITÉ
Il était une fois un roi et une reine. Le roi partit pour la guerre,
laissant sa femme enceinte.
La mère du roi, qui n'aimait pas sa belle-fille, ne savait qu'inventer
pour lui faire du mal. Pendant l'absence du roi, la reine mit au monde
deux enfants, un garçon et une fille; aussitôt la vieille reine écrivit
au roi que sa femme était accouchée d'un chien et d'un chat. Il répondit
qu'il fallait mettre le chien et le chat dans une boîte et jeter la
boîte à la mer. On enferma les deux enfants dans une boîte, que l'on
jeta à la mer.
Peu de temps après, un marchand et sa femme, qui parcouraient le pays
pour vendre leurs marchandises, vinrent à passer par là; ils aperçurent
la boîte qui flottait sur l'eau. «Oh! la belle boîte!» dit la femme; «je
voudrais bien savoir ce qu'il y a dedans: ce doit être quelque chose de
précieux.» Le marchand retira de l'eau la boîte et la donna à sa femme.
Celle-ci n'osait presque y toucher; elle finit pourtant par l'ouvrir et
y trouva un beau petit garçon et une belle petite fille. Le marchand et
sa femme les recueillirent et les élevèrent avec deux enfants qu'ils
avaient. Chaque jour le petit garçon se trouvait avoir cinquante écus,
et chaque jour aussi sa soeur avait une étoile d'or sur la poitrine.
Un jour que le petit garçon était à l'école avec le fils du marchand, il
lui dit: «Mon frère, j'ai oublié mon pain; donne-m'en un peu du
tien.--Tu n'es pas mon frère,» répondit l'autre enfant, «tu n'es qu'un
bâtard: on t'a trouvé dans une boîte sur la mer, on ne sait d'où tu
viens.» Le pauvre petit fut bien affligé. «Puisque je ne suis pas ton
frère,» dit-il, «je veux chercher mon père.» Il fit connaître son
intention à ses parents adoptifs; ceux-ci, qui l'aimaient beaucoup,
peut-être aussi un peu à cause des cinquante écus, firent tous leurs
efforts pour le retenir, mais ce fut en vain. Le jeune garçon prit sa
soeur par la main et lui dit: «Ma soeur, allons-nous-en chercher notre
père.» Et ils partirent ensemble.
Ils arrivèrent bientôt devant un grand château; ils y entrèrent et
demandèrent si l'on n'avait pas besoin d'une relaveuse de vaisselle et
d'un valet d'écurie. Ce château était justement celui de leur père. La
mère du roi ne les reconnut pas; on eût dit pourtant qu'elle se doutait
de quelque chose; elle les regarda de travers en disant: «Voilà de beaux
serviteurs! qu'on les mette à la porte.» On ne laissa pas de les
prendre; ils faisaient assez bien leur service, mais la vieille reine
répétait sans cesse: «Ces enfants ne sont propres à rien;
renvoyons-les.»
Elle dit un jour au roi: «Le petit s'est vanté d'aller chercher l'eau
qui danse.» Le roi fit aussitôt appeler l'enfant. «Ecoute,» lui dit-il,
«j'ai à te parler.--Sire, que voulez-vous?--Tu t'es vanté d'aller
chercher l'eau qui danse.--Moi, sire! comment ferais-je pour aller
chercher l'eau qui danse? je ne sais pas même où se trouve cette
eau.--Que tu t'en sois vanté ou non, si je ne l'ai pas demain à midi, tu
seras brûlé vif.--A la garde de Dieu!» dit l'enfant, et il partit.
Sur son chemin il rencontra une vieille fée, qui lui dit: «Où vas-tu,
fils de roi?--Je ne suis pas fils de roi; je ne sais qui je suis. La
mère du roi invente cent choses pour me perdre: elle veut que j'aille
chercher l'eau qui danse; je ne sais pas seulement ce que cela veut
dire.--Que me donneras-tu,» dit la fée, «si je te viens en aide?--J'ai
cinquante écus, je vous les donnerai bien volontiers.--C'est bien. Tu
iras dans un vert bocage; tu trouveras de l'eau qui danse et de l'eau
qui ne danse pas; tu prendras dans un flacon de l'eau qui danse, et tu
partiras bien vite.» Le jeune garçon trouva l'eau demandée et la
rapporta au roi. «Danse-t-elle?» dit le roi.--«Je l'ai vue danser, je ne
sais si elle dansera.--Si elle dansait, elle dansera toujours. Qu'on la
mette en place.»
Le lendemain, la vieille reine dit au roi: «Le petit s'est vanté
d'aller chercher la rose qui chante.» Le roi fit appeler l'enfant et lui
dit: «Tu t'es vanté d'aller chercher la rose qui chante.--Moi, sire!
comment ferais-je pour aller chercher cette rose qui chante? jamais je
n'en ai entendu parler.--Que tu t'en sois vanté ou non, si je ne l'ai
pas demain à midi, tu seras brûlé vif.»
L'enfant se mit en route et rencontra encore la fée. «Où vas-tu, fils de
roi?--Je ne suis pas fils de roi, je ne sais qui je suis. Le roi veut
que je lui rapporte la rose qui chante, et je ne sais où la
trouver.--Que me donneras-tu si je te viens en aide?--Ce que je vous ai
donné la première fois, cinquante écus.--C'est bien. Tu iras dans un
beau jardin; tu y verras des roses qui chantent et des roses qui ne
chantent pas; tu cueilleras bien vite une rose qui chante et tu
reviendras aussitôt, sans t'amuser en chemin.» Le jeune garçon suivit
les conseils de la fée et rapporta la rose au roi. «La rose ne chante
pas,» dit la vieille reine.--«Nous verrons plus tard,» répondit le roi.
Quelque temps après, la vieille reine dit au roi: «La petite s'est
vantée d'aller chercher l'oiseau de vérité.» Le roi fit appeler l'enfant
et lui dit: «Tu t'es vantée d'aller chercher l'oiseau de vérité.--Non,
sire, je ne m'en suis pas vantée; où donc l'irais-je chercher, cet
oiseau de vérité?--Que tu t'en sois vantée ou non, si je ne l'ai pas
demain à midi, tu seras brûlée vive.»
La jeune fille s'en alla donc; elle rencontra aussi la fée sur son
chemin. «Où vas-tu, fille de roi?--Je ne suis pas fille de roi; je suis
une pauvre relaveuse de vaisselle. La mère du roi veut nous perdre?
elle m'envoie chercher l'oiseau de vérité, et je ne sais où le
trouver.--Que me donneras-tu si je te viens en aide?--Je vous donnerai
une étoile d'or; si ce n'est pas assez, je vous en donnerai deux.--Eh
bien! fais tout ce que je vais te dire. Tu iras à minuit dans un vert
bocage; tu y verras beaucoup d'oiseaux; tous diront: _C'est moi!_ un
seul dira: _Ce n'est pas moi!_ C'est celui-là que tu prendras, et tu
partiras bien vite; sinon, tu seras changée en pierre de sel.»
Quand la jeune fille entra dans le bocage, tous les oiseaux se mirent à
crier: «C'est moi! c'est moi!» Un seul disait: «Ce n'est pas moi!» Mais
la jeune fille oublia les recommandations de la fée, et elle fut changée
en pierre de sel.
Son frère, ne la voyant pas revenir au château, demanda la permission
d'aller à sa recherche. Il rencontra de nouveau la vieille fée. «Où
vas-tu, fils de roi?--Je ne suis pas fils de roi, je ne sais qui je
suis. Ma soeur est partie pour chercher l'oiseau de vérité, et elle
n'est pas revenue.--Tu retrouveras ta soeur avec l'oiseau,» dit la fée.
«Que me donneras-tu si je te viens en aide?--Cinquante écus, comme
toujours.--Eh bien! à minuit tu iras dans un vert bocage; mais ne fais
pas comme ta soeur: elle n'a pas écouté mes avis, et elle a été changée
en pierre de sel. Tu verras beaucoup d'oiseaux qui diront tous: _C'est
moi!_ tu prendras bien vite celui qui dira: _Ce n'est pas moi!_ tu lui
feras becqueter la tête de ta soeur, et elle reviendra à la vie.»
Le jeune garçon fit ce que lui avait dit la fée: il prit l'oiseau, lui
fit becqueter la tête de sa soeur, qui revint à la vie, et ils
retournèrent ensemble au château. On mit l'oiseau de vérité dans une
cage, l'eau qui danse et la rose qui chante sur un buffet.
Il venait beaucoup de monde pour voir ces belles choses. Le roi dit: «Il
faut faire un grand festin et y inviter nos amis. Nous nous assurerons
si les enfants ont vraiment rapporté ce que je leur ai demandé.» Il vint
donc beaucoup de grands seigneurs. La vieille reine grommelait: «Voilà
de belles merveilles que cette eau, et cette rose, et cet oiseau de
vérité!--Patience,» dit le roi, «on va voir ce qu'ils savent faire.»
Pendant le festin, l'eau se mit à danser et la rose à chanter, mais
l'oiseau de vérité ne disait mot. «Eh bien!» lui dit le roi, «fais donc
ce que tu sais faire.--Si je parle,» répondit l'oiseau, «je rendrai bien
honteux certaines gens de la compagnie.--Parle toujours,» dit le
roi.--«N'est-il pas vrai,» dit l'oiseau, «qu'un jour où vous étiez à la
guerre, votre mère vous écrivit que la reine était accouchée d'un chien
et d'un chat? N'est-il pas vrai que vous avez commandé de les jeter à la
mer?» Et comme le roi faisait mine de se fâcher, l'oiseau reprit: «Ce
que je dis est la vérité, la pure vérité. Eh bien! ce chien et ce chat,
les voici; ce sont vos enfants, votre fils et votre fille.»
Le roi, furieux d'avoir été trompé, fit jeter la vieille reine dans de
l'huile bouillante. Depuis lors, il vécut heureux et il réussit toujours
dans ses entreprises, grâce à l'oiseau de vérité.
REMARQUES
Notre conte est, sur divers points, altéré ou incomplet. Ainsi, il a
perdu l'introduction qui se trouve dans le plus grand nombre des contes
similaires. Nous n'étudierons, pas en détail cette introduction, sur
laquelle M. R. Koehler s'est longuement étendu dans ses remarques sur un
conte avare (Schiefner, nº 12). Nous en indiquerons seulement les
principales formes.
* * * * *
L'introduction qui nous paraît se rapprocher le plus de la forme
primitive, est celle d'un conte sicilien (Gonzenbach, nº 5): Trois
soeurs, belles et pauvres, s'entretiennent un soir ensemble en filant.
L'une dit: «Si j'épousais le fils du roi, avec quatre _grani_ de pain je
rassasierais tout un régiment (dans une variante: avec un morceau de
drap j'habillerais toute l'armée), et il en resterait encore.--Et moi,»
dit la seconde, «avec un verre de vin j'abreuverais tout un régiment, et
il en resterait encore.--Moi,» dit la plus jeune, «je donnerais au fils
du roi deux enfants, un garçon avec une pomme d'or dans la main, et une
fille avec une étoile d'or au front.» Le fils du roi, qui passait, a
entendu la conversation, et il épouse la plus jeune des trois soeurs. La
jalousie que les deux aînées en conçoivent contre la jeune reine
rattache cette introduction au corps du récit, où on les voit jouer le
même rôle que la mère du roi dans notre conte.--Dans un conte du Brésil
(Roméro, nº 2), trois soeurs, étant un jour à leur balcon, voient passer
le roi; l'aînée dit que, si elle l'épousait, elle lui ferait une chemise
comme il n'en a jamais vu; la seconde, qu'elle lui ferait des caleçons
comme il n'en a jamais eu; la plus jeune, qu'elle lui donnerait trois
enfants avec des couronnes sur la tête. Le roi, qui a tout entendu,
épouse la plus jeune.--L'introduction d'un conte catalan (Maspons, p.
38) ressemble beaucoup à celle du conte sicilien. Comparer aussi, pour
cette première forme d'introduction, un conte allemand (Proehle, I, nº
3), un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 157), et un conte
italien des Abruzzes (Finamore, nº 39), tous moins bien conservés.
Dans un second conte sicilien (Pitrè, nº 36), cette introduction est
modifiée, en ce que les deux aînées parlent d'épouser non le roi, mais
tel ou tel officier du palais: «Si j'épousais l'échanson du roi, dit
l'une d'elles, avec un verre d'eau je donnerais à boire à toute la cour,
et il en resterait.--Et moi,» dit la seconde, «si j'épousais le maître
de la garde-robe, avec une balle de drap j'habillerais tous les
serviteurs.»--Comparer un conte toscan (Imbriani, _Novellaja
Fiorentina_, nº 9).
L'introduction de plusieurs autres contes s'éloigne encore davantage de
la première forme: dans ce groupe, les deux soeurs aînées expriment tout
simplement le désir d'épouser des officiers du palais, sans se vanter de
pouvoir faire telle ou telle chose; seule la plus jeune tient le même
langage que dans tous les contes indiqués ci-dessus. Ainsi, dans un
conte de la Basse-Bretagne (_Mélusine_, 1877, col. 206), l'une des trois
filles d'un boulanger dit qu'elle voudrait bien épouser le jardinier du
roi; une autre, le valet de chambre du roi; la troisième, le fils du
roi. «Et je lui donnerai,» ajoute-t-elle, «trois enfants: deux garçons
avec une étoile d'or au front, et une fille avec une étoile
d'argent.»--Parmi les contes dont l'introduction est de ce type, nous
mentionnerons encore un conte toscan (Gubernatis, _Novelline di S.
Stefano_, nº 16), un conte hongrois (Gaal, p. 390), un conte serbe
(Jagitch, nº 25) un conte grec moderne de l'île de Syra (Hahn, nº 69).
Comparer un conte toscan (Nerucci, nº 27), où cette introduction est
encore plus altérée.--Dans un conte catalan (_Rondallayre_, I, p. 107),
on rapporte seulement les paroles de la plus jeune soeur.
Dans un autre groupe, la plus jeune soeur elle-même se borne à faire un
souhait, sans rien dire de plus. Ainsi, dans un conte du Tyrol italien
(Schneller, nº 26), les deux aînées se souhaitent pour mari, l'une le
boulanger du roi, l'autre son cuisinier; la troisième dit qu'elle
voudrait épouser le roi, mais elle ne parle pas d'enfants merveilleux
qu'elle lui donnerait.--Comparer deux contes italiens, l'un de Pise
(Comparetti, nº 30), l'autre des Abruzzes (Finamore, nº 55); un conte
islandais (Arnason, p. 427), un conte basque (Webster, p. 176), et aussi
le conte westphalien nº 96 de la collection Grimm.
Enfin quelques contes de cette famille, comme le conte lorrain, n'ont
plus rien de cette introduction. Il en est ainsi dans deux contes
allemands (Wolf, p. 168;--Meier, nº 72), dans un conte autrichien
(Vernaleken, nº 34), dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p.
112), dans deux contes siciliens (Pitrè, I, p. 328 et p. 330).
* * *
En examinant d'un peu près notre _Oiseau de Vérité_, on voit qu'il y est
demeuré un souvenir de l'introduction primitive: les dons merveilleux
des deux enfants. Chaque jour, dit notre conte, le petit garçon se
trouvait avoir cinquante écus, et, chaque jour aussi, la petite fille
avait une étoile d'or sur la poitrine. Ce détail des dons merveilleux,
non expliqué, suppose toute l'introduction, aujourd'hui disparue, et
notamment la promesse faite par la jeune reine, avant d'épouser le roi,
de donner à son mari des enfants ayant telles ou telles qualités
extraordinaires.
* * * * *
Nous avons dit que, dans la forme bien conservée du conte, la jalousie
des deux soeurs aînées à l'égard de leur cadette rattache
l'introduction au corps du récit. Ce sont, en effet, les deux soeurs
qui substituent des chiens ou des chats aux enfants merveilleux et qui
exposent ceux-ci sur l'eau. Dans les contes qui ont perdu cette
introduction, dans notre conte, par exemple, il est tout naturel qu'on
ne parle pas des soeurs de la jeune reine, et qu'à leur place figure la
mère du roi. Mais c'est par suite d'une évidente altération que deux ou
trois contes appartenant au type complet ne donnent un rôle aux soeurs
que dans l'introduction, et font ensuite intervenir la mère du roi,
mécontente du mariage de son fils. (Voir le conte grec moderne de l'île
de Syra, les contes italiens nº 30 de la collection Comparetti et nº 16
de la collection Gubernatis).--La mère du roi est remplacée par les
soeurs de celui-ci dans le conte toscan nº 6 de la collection Imbriani,
et par ses frères dans le conte catalan.
* * * * *
Dans la plupart des contes ci-dessus mentionnés, les enfants sont
recueillis par de braves gens, le plus souvent par un meunier ou par un
jardinier; dans le premier conte italien des Abruzzes, dans un conte
italien de la Basilicate (Comparetti, nº 6) et dans un conte sicilien
(Pitrè, _Nuovo Saggio_, nº 1), par un marchand, comme dans le conte
lorrain.--Le conte sicilien nº 36 de la collection Pitrè a ici quelque
chose de particulier. Les trois enfants ont été déposés devant la porte,
pour que les chiens les mangent. Viennent à passer trois fées. La
première envoie une biche les nourrir; la seconde leur donne une bourse
qui ne se vide jamais; la troisième, un anneau qui doit changer de
couleur s'il arrive malheur à l'un d'eux.
Dans plusieurs contes (sicilien nº 5 de la collection Gonzenbach; toscan
nº 16 de la collection Gubernatis; tyrolien italien; souabe de la
collection Meier), les enfants quittent la maison de leurs parents
adoptifs à la suite d'une dispute avec les enfants de ceux-ci qui les
ont traités de bâtards, comme dans notre conte. Ailleurs (conte du Tyrol
allemand, Zingerle, II, p. 157), c'est leur père adoptif lui-même qui
leur a dit un jour qu'il n'était pas leur vrai père. Dans le second
conte catalan et dans le conte islandais, il leur fait cette révélation
avant de mourir.--Dans des contes italiens, ils ne quittent pas la
cabane du berger qui les a recueillis (Comparetti, nº 30), ou bien ils
vont habiter un palais que leurs parents adoptifs leur ont donné
(Comparetti, nº 6; Imbriani, nº 6).--Ailleurs (conte du Tyrol italien,
conte breton), ils ont été recueillis par le jardinier du château et se
trouvent ainsi, tout naturellement, en relations avec le roi leur père.
* * * * *
Un trait particulier du conte lorrain, c'est que, pour perdre les
enfants, la vieille reine les accuse de s'être vantés de mener à bonne
fin telle ou telle entreprise périlleuse. C'est là un thème fort connu
et qu'on a déjà rencontré dans notre collection (voir notre nº 3, _le
Roi d'Angleterre et son Filleul_), mais que nous n'avons jamais vu
entrer comme élément dans les contes du type de celui que nous étudions
ici. Le plus souvent, dans ces contes, les soeurs de la jeune reine ou
sa belle-mère cherchent, elles-mêmes ou par des émissaires, à éveiller
chez les enfants (qui, là, ne sont pas au service du roi leur père) le
désir de posséder les objets merveilleux, et à les pousser de cette
façon à leur perte. Ainsi, dans un des contes siciliens cités plus haut
(Pitrè, nº 36), la sage-femme qui jadis a exposé les trois enfants s'en
va trouver la jeune fille, pendant que celle-ci est seule, et lui dit
qu'il lui manque l'eau qui danse. Si ses frères lui veulent du bien, ils
iront la lui chercher. La sage-femme parle plus tard à la jeune fille de
la pomme qui chante et de l'oiseau qui parle.
Dans ce conte sicilien, les objets merveilleux sont, comme on voit, à
peu près identiques à ceux de notre conte (eau qui danse, rose qui
chante, oiseau de vérité). Du reste, il en est de même dans bon nombre
des contes indiqués plus haut. Ainsi dans le conte du Tyrol italien
(Schneller, nº 26), oiseau qui parle, eau qui danse, arbre qui chante;
dans un conte russe cité par M. de Gubernatis (_Zoological Mythology_,
II, p. 174), oiseau qui parle, arbre qui chante et eau de la vie; dans
le conte basque (Webster, p. 176), arbre qui chante, oiseau qui dit la
vérité et eau qui rajeunit; dans le conte de la Basse-Bretagne, eau qui
danse, pomme qui chante et oiseau de vérité[199], etc.--Dans un autre
conte breton de même titre que notre conte (_le Conteur breton_, par A.
Troude et G. Milin, Brest, 1870), l'oiseau de vérité, «jusqu'à ce qu'il
soit pris, est l'oiseau du mensonge.» On remarquera qu'on en peut dire
autant de l'oiseau du conte lorrain.
[199] Dans un conte espagnol de cette famille (Caballero, II, p.
42), nous trouvons aussi l'«oiseau de la vérité» (_el pajaro de la
verdad_).
* * *
Notons ici un détail qui figure dans presque tous les contes de cette
famille et qui manque dans le nôtre: avant de se mettre en route à la
recherche des objets merveilleux, les jeunes gens donnent à leur soeur
un objet qui lui fera savoir s'il leur est arrivé malheur, par exemple,
un anneau qui, dans ce cas, se ternira (conte sicilien de la collection
Gonzenbach); une chemise qui deviendra noire (conte grec moderne),
etc.--Nous avons déjà rencontré ce trait dans notre nº 5, _les Fils du
Pêcheur_, et nous ne pouvons que renvoyer à nos remarques sur ce conte
(pp. 70-72).
* * *
La fée qui donne aux enfants des conseils pour les aider à mener à bonne
fin leur entreprise se retrouve dans les contes toscans nos 6 et 7 de la
collection Imbriani; mais la vieille des deux contes toscans ne salue
pas les jeunes gens et leur soeur du titre de fils de roi, comme dans le
conte lorrain.--D'ordinaire le personnage qui dit aux enfants où sont
les objets merveilleux et leur indique la manière de s'en emparer, est
un vieillard, parfois un ermite (contes siciliens, conte italien de la
Basilicate) ou un moine (conte grec moderne, conte basque). Dans les
contes siciliens, le vieil ermite renvoie les jeunes gens à son frère
plus âgé, ermite lui aussi, et ce dernier à un troisième frère,
également ermite et plus vieux encore.
Notre conte est, à notre connaissance, le seul où la jeune fille ne
délivre pas son frère (ou ses frères), mais est délivrée par lui.
Dans presque tous les contes que nous avons énumérés, les frères sont
changés en statues de pierre ou de marbre; dans le conte allemand de la
collection Wolf, en statues de sel, comme la soeur dans le conte
lorrain.
Deux contes, le conte islandais et le conte catalan, ont ceci de
particulier, que les enfants, sur le conseil d'un vieillard ou d'une
vieille femme, vont trouver l'oiseau mystérieux pour le questionner sur
leur origine[200].
[200] Un autre conte catalan (_Rondallayre_, I, p. 63) présente ici
la forme ordinaire.
Presque toujours, comme dans notre conte, c'est dans un festin que,
tantôt d'une façon, tantôt de l'autre, l'oiseau révèle au roi qu'il a
devant lui ses enfants.
* * * * *