Le jeune homme retourna dans le jardin. «Que viens-tu faire ici, petit

ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.--Je viens

pour te combattre.» Ils combattirent pendant dix heures: la bête

devenait de plus en plus terrible; enfin le jeune homme lui coupa la

septième tête. Il la fendit en deux et y trouva trois oeufs, comme

l'avait dit la princesse; puis il alla frapper à la porte du géant. «Que

viens-tu faire ici, poussière de mes mains, ombre de mes moustaches?»

lui dit le géant. Le jeune homme, sans lui répondre, lui jeta un des

oeufs au visage, et le géant tomba malade; il lui en jeta un second, et

le géant tomba mort. Il lança le troisième contre un mur, et aussitôt

parut un beau carrosse, attelé de quatre chevaux, avec trois laquais. La

princesse était dans le carrosse, et le cordonnier s'y trouva près

d'elle; elle lui donna un mouchoir dont les quatre coins étaient brodés

d'or.

Toute la ville sut bientôt que la princesse était délivrée. Or il y

avait là un jeune homme qui aimait la princesse et qui avait essayé de

tuer la bête à sept têtes. Quand la princesse et le cordonnier

s'embarquèrent pour se rendre chez le roi (car il fallait passer la

mer), ce jeune homme partit avec eux.

Un jour, pendant la traversée, il dit au cordonnier: «Regarde donc dans

l'eau le beau poisson que voilà.» Le cordonnier s'étant penché pour

voir, l'autre le jeta dans la mer, où il fut avalé vivant par une

baleine. Le jeune homme dit ensuite à la princesse: «Si tu ne dis pas

que c'est moi qui t'ai délivrée, je te tuerai.» La jeune fille promit de

faire ce qu'il exigeait d'elle. En arrivant chez le roi son père, elle

lui dit que c'était ce jeune homme qui l'avait délivrée, et l'on décida

que la noce se ferait dans trois jours.

Cependant il y avait sur un pont un mendiant qui jouait du violon. Les

baleines aiment beaucoup la musique; celle qui avait avalé le cordonnier

s'approcha pour entendre. Le mendiant lui dit: «Si tu veux me montrer la

tête du cordonnier, je jouerai pendant un quart d'heure.--Je le veux

bien,» répondit la baleine. Au bout d'un quart d'heure il s'arrêta. «Tu

as déjà fini?--Oui, mais si tu veux me le montrer jusqu'aux cuisses, je

jouerai pendant une demi-heure.--Je ne demande pas mieux.» Au bout de la

demi-heure, il s'arrêta. «Tu as déjà fini?--Oui, mais si tu veux me le

montrer jusqu'aux genoux, je jouerai pendant trois quarts d'heure.--Je

le veux bien.» Au bout des trois quarts d'heure: «Tu as déjà fini?--Oui,

j'ai fini; il paraît que tu ne trouves pas le temps long. Si tu veux me

montrer le cordonnier depuis la tête jusqu'aux pieds, je jouerai pendant

une heure.--Volontiers,» dit la baleine. Et elle le montra tout entier

au mendiant. Aussitôt le cordonnier se changea en aigle et s'envola. Le

mendiant s'enfuit au plus vite, et il fit bien, car au même instant la

baleine, furieuse de voir le cordonnier lui échapper, donna un coup de

queue qui renversa le pont.

Le jour fixé pour les noces de la princesse, on devait habiller de neuf

tous les mendiants et leur donner à boire et à manger. Le cordonnier

vint au palais avec ses habits froissés et tout mouillés; il s'assit

près du feu pour se sécher et tira de sa poche le mouchoir aux quatre

coins brodés d'or, que lui avait donné la princesse. Une servante le vit

et courut dire à sa maîtresse: «Je viens de voir un mendiant qui a un

mouchoir aux quatre coins brodés d'or: ce mouchoir doit vous

appartenir.» La princesse voulut voir le mendiant et reconnut son

mouchoir; elle dit alors à son père que ce mendiant était le jeune homme

qui avait tué la bête à sept têtes.

Le roi alla trouver celui qui devait épouser sa fille et lui dit: «Eh

bien! mon gendre, voulez-vous venir voir si tout est prêt pour le feu

d'artifice?--Volontiers,» répondit le jeune homme. Quand ils furent dans

la chambre où se trouvaient les artifices, le roi y mit le feu, et le

jeune homme fut étouffé.

La princesse se maria, comme on l'avait décidé, le troisième jour; mais

ce fut avec le cordonnier.

REMARQUES

Ce conte a été apporté à Montiers-sur-Saulx par un jeune homme qui

l'avait appris au régiment, comme le nº 3.

Comparer, dans notre collection, le nº 50, _Fortuné_.

* * * * *

Les trois thèmes dont se compose notre conte,--partage fait par le héros

entre plusieurs animaux et dons qui lui sont faits par eux; délivrance

d'une princesse, prisonnière d'un géant ou d'un autre être malfaisant,

et enfin délivrance du héros lui-même retenu captif au fond des

eaux,--ces trois thèmes, à notre connaissance, ne se rencontrent pas

souvent combinés dans un même récit. En revanche, dans les collections

déjà publiées, ils se trouvent plusieurs fois isolément ou groupés par

deux.

* * * * *

Pour la réunion des trois thèmes, nous citerons d'abord un conte toscan

(Gubernatis, _Novelline di Santo-Stefano_, nº 23): Un jeune homme,

envoyé par une princesse à la recherche de sa fille, qui a été enlevée

par un magicien, rencontre sur son chemin un lion, un aigle et une

fourmi qui ne peuvent s'entendre sur le partage d'un cheval mort. A leur

prière, il fait les parts, et, en récompense, le lion lui donne la force

de sept lions, l'aigle la force de sept aigles, la fourmi la force de

sept fourmis. Grâce au don de l'aigle, le jeune homme prend son vol et

arrive sur la tour où est retenue la princesse; le don de la fourmi lui

permet de pénétrer dedans. Il demande à la princesse comment il pourra

l'enlever au magicien. Elle lui dit qu'il faut déraciner un certain bois

et dessécher une fontaine qui s'y trouve: au fond de cette fontaine il y

a un aigle, dans l'aigle un oeuf; si on jette l'oeuf au front du

magicien, celui-ci disparaîtra, ainsi que sa tour. Le jeune homme, avec

la force de sept lions, déracine le bois et dessèche la fontaine; avec

la force de sept aigles, il combat l'aigle. Quand il a l'oeuf, il le

jette au front du magicien, et aussitôt il se trouve seul avec la

princesse dans une île déserte. Après un épisode dans lequel un marin

enlève la princesse et se fait passer pour son libérateur, le héros

épouse la princesse. Mais un jour, par suite d'un dernier enchantement

du magicien, le jeune homme est englouti sous terre[196]. Alors la

princesse jette au magicien une boule de cristal, et le magicien lui

fait voir son mari; puis elle lui donne une boule d'argent, et le

magicien approche d'elle le jeune homme; enfin une boule d'or, et le

magicien le présente à la princesse sur la paume de sa main: aussitôt le

jeune homme se transforme en aigle et s'envole.

[196] Dans tous les autres contes de cette famille où se rencontre

ce thème, c'est, comme dans notre conte, au fond des eaux que le

héros est prisonnier.

Dans un conte écossais (Campbell, nº 4, var. 1), les trois thèmes sont

rangés différemment; le troisième est placé avant le second. Le héros a

été promis par son père à une ondine. Il partage une proie entre un

lion, un loup et un faucon, qui ici lui promettent simplement de venir à

son aide en cas de besoin. Plus tard il sauve une princesse qui devait

être livrée à un dragon, et il l'épouse. Dans la suite, l'ondine

l'attire dans la mer. Sur le conseil d'un devin, la princesse s'assied

sur le rivage et se met à jouer de la harpe. L'ondine, ravie de

l'entendre, lui montre, pour qu'elle continue à jouer, d'abord la tête

du jeune homme, puis peu à peu le jeune homme tout entier: celui-ci

pense au faucon, et, métamorphosé aussitôt en faucon, il s'envole. (Ici

nous avons la forme originale du passage de notre conte où intervient si

bizarrement le mendiant qui joue du violon.) La princesse ayant été à

son tour enlevée par l'ondine, son mari apprend du devin que, dans une

certaine vallée, il y a un boeuf, dans le boeuf un bélier, dans le

bélier une oie, dans l'oie un oeuf où est l'âme de l'ondine. Avec l'aide

des animaux reconnaissants et d'une loutre, il s'empare de l'âme de

l'ondine. Celle-ci périt, et la princesse est délivrée.

Dans un conte allemand (Proehle, I, nº 6), les trois thèmes sont

disposés de la même manière que dans notre conte et dans le conte

toscan; mais le second de ces thèmes est altéré et le dernier absolument

défiguré. On remarquera qu'ici le héros est jeté dans la mer par un

rival, comme dans notre conte.

* * *

Les contes qui vont suivre ne renferment que deux des trois thèmes.

Voici, par exemple, un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 5): Un

prince, qui a été promis avant sa naissance à un _drakos_ (sorte

d'ogre), s'enfuit quand celui-ci somme le roi de tenir sa promesse. Le

jeune homme rencontre un lion, un aigle et une fourmi, entre lesquels il

partage une proie, et il reçoit d'eux le don de se transformer à

volonté en lion, en aigle et en fourmi. Grâce à ce don, il conquiert la

main d'une princesse. Mais un jour qu'il veut boire à une fontaine, le

drakos surgit et l'avale. Alors, la princesse, femme du jeune homme,

suspend des pommes au dessus de la fontaine: pour avoir ces pommes, le

drakos montre à la princesse la tête de son mari; un autre jour, il lui

fait voir le prince jusqu'à la ceinture; enfin, il le sort tout à fait

de l'eau. Aussitôt le jeune homme se change en fourmi, puis en aigle, et

s'envole.

L'introduction de ce conte,--la promesse au drakos,--est tout à fait

analogue à l'introduction du conte écossais résumé plus haut. Nous la

retrouverons encore dans d'autres contes. D'abord dans un conte allemand

du Haut-Palatinat, résumé par M. R. Koehler (_Orient und Occident_, II,

p. 117-118). Là, le héros est promis à une ondine, comme dans le conte

écossais. Les dons lui sont faits par un ours, un renard, un faucon et

une fourmi, entre lesquels il a partagé un cheval, et, grâce à ces dons,

il épouse une princesse. Plusieurs années après, il tombe au pouvoir de

l'ondine. Pour le délivrer, sa femme prend le même moyen que la

princesse du conte toscan et du conte grec: seulement, au lieu de boules

ou de pommes, elle donne successivement à l'ondine trois bijoux d'or: un

peigne, un anneau et une pantoufle.

Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, 5e rapport, p. 36), où se

trouvent aussi le partage et les dons des animaux, le héros est jeté du

haut d'une falaise dans la mer par un ancien prétendant de la princesse,

sa femme. Une sirène qui avait déjà manifesté son affection pour lui,

quand il était tout enfant, s'empare de lui. La princesse ne figure pas

dans la dernière partie de ce conte breton. Un jour, la sirène consent à

élever le héros sur la paume de sa main au dessus des flots. Aussitôt il

souhaite de devenir épervier et s'envole auprès de sa femme qui, le

croyant mort, allait se marier avec le prince qui l'avait jeté à la mer.

Plusieurs contes,--recueillis dans la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº

9), dans les Flandres (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 20), en

Allemagne (Wolf, p. 82), dans le Tyrol allemand (Zingerle, II, nº 1), en

Danemark (Grundtvig, II, p. 194), en Norwège (Asbjoernsen, _Tales of the

Fjeld_, p. 223), dans le pays basque (Webster, p. 80),--n'ont que les

deux premiers thèmes: le partage, suivi des dons des animaux, et la

délivrance d'une princesse prisonnière d'un être malfaisant.

Ces deux thèmes sont réunis à d'autres dans deux contes italiens de la

Toscane et du Montferrat (Comparetti, nos 32 et 55), dans un conte

italien des Abruzzes (Finamore, nº 19, p. 87) et dans un conte sicilien

de la collection Pitrè (II, p. 215).

* * *

Enfin, le troisième de nos thèmes figure seul, avec l'introduction de

certains des contes ci-dessus résumés, dans un conte originaire de la

Haute-Lusace (Grimm, nº 181). Là, un enfant a été promis par son père,

sans que celui-ci s'en doutât, à l'ondine d'un étang. L'enfant grandit

et il se marie. Un jour, il s'approche de l'étang; l'ondine l'y

entraîne. Une bonne vieille donne à la femme du jeune homme un peigne

d'or, et lui dit de le déposer sur le bord de l'étang. Une vague emporte

le peigne, et la tête du jeune homme apparaît. Après que sa femme a

déposé sur la rive une flûte d'or, il sort de l'eau jusqu'à mi-corps.

Enfin elle apporte un rouet d'or, et son mari apparaît tout entier. Il

saute sur le rivage et échappe à l'ondine. (Comparer un conte allemand

de la collection Wolf, p. 377).--Cette troisième partie se trouve

encore, mais rattachée à un autre conte, dans la collection de contes

flamands de M. Deulin (II, p. 92): Le héros est entraîné par la Dame des

Clairs au fond d'un lac. Sa femme erre le soir sur le bord du lac avec

son petit enfant. Le petit ayant commencé à pleurer, elle lui donne pour

l'apaiser une pomme d'or. La pomme roule dans l'eau: aussitôt la tête du

héros apparaît. Une seconde pomme d'or roule encore dans le lac: le

héros apparaît jusqu'à la ceinture. Une troisième est jetée dans les

flots par l'enfant, et son père se montre tout entier. Sa femme lui

lance ses tresses d'or; il les saisit et saute sur la rive.

* * * * *

Au XVIIe siècle, un conte, formé, comme plusieurs des contes précédents,

du premier et du troisième de nos thèmes, était recueilli par Straparola

(nº 9 de la traduction allemande des contes par Valentin Schmidt):

Fortunio a quitté sa mère adoptive, qui l'a maudit eu formant le souhait

qu'une sirène l'entraîne au fond des eaux. Sur son chemin, il partage un

cerf entre un loup, un aigle et une fourmi, qui lui font chacun le don

que l'on connaît. Fortunio arrive dans un pays où la main d'une

princesse doit être accordée à celui qui sera vainqueur dans un tournoi.

Il se change en aigle et pénètre dans la chambre de la princesse, qui

lui donne de l'argent pour qu'il s'équipe et prenne part au tournoi.

Trois jours de suite vainqueur, il épouse la princesse. Plus tard, il

s'embarque pour chercher des aventures. Une sirène l'entraîne au fond de

la mer.--La princesse, femme de Fortunio, s'embarque à son tour, avec

son enfant, pour aller à la recherche de son mari. L'enfant pleure; la

princesse lui donne une jolie pomme de cuivre. La sirène, ayant aperçu

la pomme, prie la princesse de la lui donner: en échange, elle lui

montrera Fortunio jusqu'à la poitrine. Ensuite, en échange d'une pomme

d'argent, elle montre à la princesse son mari jusqu'aux genoux, et

enfin, tout entier en échange d'une pomme d'or. Fortunio souhaite alors

de devenir aigle et s'envole sur le vaisseau.

* * * * *

Revenons sur un trait de notre conte, sur cet oeuf que le héros a trouvé

dans la septième tête de la bête et qu'il jette au front du géant pour

le faire mourir. Dans un conte sicilien (Pitrè, II, p. 215), mentionné

ci-dessus, Beppino partage un âne mort entre une fourmi, un aigle et un

lion. Pour pénétrer dans le palais où sa femme est tenue emprisonnée par

un magicien, il se change en aigle et en fourmi. Il combat un lion, le

tue, l'ouvre: il en sort deux colombes. Beppino les saisit, en tire deux

oeufs et les brise sur le front du magicien, qui meurt.--Comparer un

autre conte sicilien (nº 6 de la collection Gonzenbach): Joseph, changé

en lion, combat un dragon. Quand il l'a tué, il ouvre la septième tête,

d'où sort un corbeau qui a un oeuf dans le corps. Cet oeuf, il le jette

au front du géant qui garde la princesse, sa femme, et le géant périt.

Dans ces deux contes, ainsi que dans le nôtre et dans le conte toscan

cité plus haut, l'idée première s'est obscurcie. Elle se retrouve sous

sa forme complète dans plusieurs contes de ce type (dans le conte

écossais, par exemple), et aussi dans d'autres. Ainsi, dans un conte

lapon (_Germania_, année 1870), une femme qui a été enlevée par un géant

lui demande où est sa vie. Il finit par le lui dire: dans une île au

milieu de la mer il y a un tonneau; dans ce tonneau, une brebis; dans la

brebis, une poule; dans la poule, un oeuf, et dans l'oeuf, sa vie. Grâce

à l'aide de plusieurs animaux, le fils de la femme retenue prisonnière

(d'ordinaire, c'est son prétendant ou son mari) parvient à s'emparer de

l'oeuf et fait ainsi mourir le géant.

Comparer, pour ce thème, un second conte écossais (Campbell, nº 1);

plusieurs contes bretons (nº 5 de la collection A. Troude et G. Milin;

1er rapport de M. Luzel, p. 112; cf. 5e rapport, p. 13); des contes

allemands (Müllenhoff, p. 404; Proehle, I, nº 6; Curtze, nº 22); un

conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 33); un conte

norvégien (Asbjoernsen, I, nº 6); deux contes islandais (Arnason, pp.

456 et 518); des contes russes (Gubernatis, _Zoological Mythology_, II,

pp. 338 et 395; Dietrich, nº 2); un conte lithuanien (Chodzko, p. 218);

des contes italiens (Gubernatis, _loc. cit._, p. 314; Comparetti, nos 32

et 55); un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 1, etc.)

* * *

En Orient, nous pouvons rapprocher de cette partie de notre conte un

conte des Tartares de la Sibérie méridionale (tribu des Barabines),

recueilli par M. Radloff (IV, p. 88). Dans ce conte, une femme qui a été

enlevée par Tasch-Kan feint de consentir à l'épouser et lui demande où

se trouve son âme. «Je vais te le dire,» répond Tasch-Kan. «Sous sept

grands peupliers il y a une fontaine d'or; il y vient boire sept

_marals_ (sorte de cerfs), parmi lesquels il y en a un dont le ventre

traîne à terre; dans ce maral il y a une cassette d'or; dans cette

cassette d'or, une cassette d'argent; dans la cassette d'argent, sept

cailles; l'une a la tête d'or et le reste du corps d'argent. Cette

caille, c'est ma vraie âme.» Le beau-frère de la femme a tout entendu.

Il peut ainsi la délivrer.

Dans un conte arabe (_Histoire de Seif-Ahnoulouk et de la Fille du Roi

des Génies_, faisant partie de certains manuscrits des _Mille et une

Nuits_), un génie finit par dire à une jeune fille qu'il a enlevée où

est son âme: elle est dans un passereau qui est enfermé dans une petite

boîte; cette boîte se trouve dans sept autres; celles-ci, dans sept

caisses; les caisses, dans un bloc de marbre au fond de la mer.

Un livre siamois (Bastian, _die Voelker des oestlichen Asiens_, t. IV,

1868, p. 340) raconte que Thossakan, roi de Ceylan, pouvait, grâce à son

art magique, faire sortir son âme de son corps et l'enfermer dans une

boîte qu'il laissait dans sa maison pendant qu'il allait en guerre, ce

qui le rendait invulnérable. Au moment de combattre le héros Rama, il

confie la boîte à un ermite, et Rama voit avec étonnement que ses

flèches atteignent Thossakan sans lui faire de blessures. Hanouman, le

compagnon de Rama, qui se doute de la chose, consulte un devin, lequel

découvre, par l'inspection des astres, où se trouve l'âme de Thossakan;

Hanouman prend la forme de ce dernier et se rend auprès de l'ermite, à

qui il redemande son âme. A peine a-t-il la boîte, qu'il s'élève en

l'air en la pressant si fort entre ses mains qu'il l'écrase, et

Thossakan meurt.

Le même thème se retrouve dans une légende historique, se rattachant à

l'origine de la ville de Ghilghit, dans le Dardistan[197]. Dans cette

légende, recueillie par M. Leitner (_The Languages and Races of

Dardistan_, III, p. 8), la fille du roi Shiribadatt, éprise d'un jeune

homme nommé Azru, l'épouse secrètement, après s'être obligée par le plus

grand des serments à l'aider dans toutes ses entreprises. Alors Azru dit

à la princesse qu'il est venu pour faire mourir le roi et que c'est elle

qui devra le tuer. D'abord elle s'y refuse; puis, liée par son serment,

elle finit par consentir à demander au roi où est son âme. «Vous

n'aurez,» lui dit Azru, «qu'à refuser toute nourriture pendant trois ou

quatre jours; votre père vous demandera la raison de cette conduite, et

vous lui répondrez: Mon père, vous êtes souvent loin de moi pendant

plusieurs jours de suite: j'ai peur qu'il ne vous arrive malheur.

Rassurez-moi en me faisant connaître où est votre âme et en me montrant

que votre vie est en sûreté.» La princesse se conforme à ces

instructions, et, à la fin, le roi lui dit de ne pas se tourmenter: son

âme est dans les neiges, et il ne peut périr que par le feu. Azru trouve

moyen de le faire ainsi périr.--Il y a dans cette fin, comme on voit, un

obscurcissement de l'idée première.

[197] Le Dardistan est une contrée située au nord de Cachemire, dans

la vallée du Haut-Indus, entre trois chaînes de montagnes:

l'Himalaya, le Karakoroum et l'Hindoukousch.

Dans un conte kabyle (J. Rivière, p. 191), la «destinée» d'un ogre est

dans un oeuf, l'oeuf dans un pigeon, le pigeon dans une chamelle, la

chamelle dans la mer.

* * *

Arrivons à l'Inde. Dans un livre hindoustani (Garcin de Tassy, _Histoire

de la Littérature hindouie et hindoustanie_, t. II, p. 557), un prince

«éventre avec son poignard un poisson dans lequel un _div_ (espèce

d'ogre) avait caché son âme».

Nous pouvons également citer plusieurs contes populaires recueillis dans

diverses parties de l'Inde. D'abord un conte du Deccan (miss Frere, p.

13): Une princesse, retenue prisonnière par un magicien qui veut

l'épouser, obtient de lui par de belles paroles qu'il lui dise s'il est

ou non immortel. «Je ne suis pas comme les autres,» dit-il. «Loin, bien

loin d'ici, il y a une contrée sauvage couverte d'épais fourrés. Au

milieu de ces fourrés s'élève un cercle de palmiers, et, au centre de ce

cercle, se trouvent six jarres pleines d'eau, placées l'une sur l'autre:

sous la sixième est une petite cage, qui contient un petit perroquet

vert, et, si le perroquet est tué, je dois mourir. Mais il n'est pas

possible que personne prenne jamais ce perroquet; car, par mes ordres,

des milliers de génies entourent les palmiers et tuent tous ceux qui en

approchent.»

Voici maintenant un conte recueilli dans le Kamaon, près de l'Himalaya

(Minaef, nº 10): Un fakir, très versé dans la magie, a enlevé une

princesse, belle-fille d'un roi, au moment où elle entrait dans son

ermitage pour lui apporter à manger: par un tour de son art, ermitage et

princesse ont été transportés au bord de la septième mer. Le mari de la

princesse et les six autres fils du roi sont allés successivement à la

recherche de la princesse, mais, à peine arrivés en présence du fakir,

ils ont tous été changés en arbres par celui-ci. Il ne reste plus qu'un

fils de ces princes, qu'on a eu bien de la peine à élever jusqu'à l'âge

de douze ans. Un jour, continue le conte kamaonien, le jeune garçon

demanda à son grand-père où étaient les sept princes, son père et ses

oncles. Le roi lui répondit: «Le jour où tu es venu au monde, il leur

est arrivé un grand malheur. Ils sont devenus des arbres, là-bas, au

bord de la septième mer, et ta tante a été emmenée au même endroit par

un fakir.» Le jeune prince se mit en route et il arriva chez sa tante

pendant l'absence du fakir. Avant de la quitter, il lui dit: «Demande au

fakir où est son souffle.» Le fakir, étant revenu à la maison, remarqua

que la princesse ne disait rien. Il lui demanda ce qu'elle avait. La

princesse répondit: «Tu es fakir et moi princesse. Quand tu seras mort,

que ferai-je dans cette forêt?--Je ne mourrai jamais,» dit le fakir; «je

suis immortel.» Et il ajouta: «Au bord de la sixième mer, il y a un

palais sous lequel se trouve un _dharmasâlâ_ (hospice pour les

pèlerins), et, plus bas encore, sous terre, il y a une cage de fer, dans

laquelle se trouve un perroquet. C'est seulement si l'on tue ce

perroquet que je mourrai.» La princesse ayant rapporté à son neveu ce

que le fakir avait dit, le jeune prince se rendit sur le bord de la

sixième mer. Il y avait là, dans une ville, un roi qui avait une fille à

marier et qui ne trouvait pas de gendre. Un pâtre qui faisait paître les

vaches et les buffles, ayant vu passer le prince, dit au roi qu'il

venait d'arriver dans la ville un beau jeune homme, digne d'épouser la

princesse. Le roi fit rassembler tous ceux qui étaient nouvellement

arrivés dans la ville; ils se présentèrent tous devant le roi, et «le

coeur de la princesse s'arrêta sur le jeune prince». Alors le roi fit

baigner, raser, habiller le jeune homme, et on célébra les noces. Un

jour, le prince dit au roi qu'il avait une demande à lui adresser, et il

le pria de lui donner le palais bâti sur le bord de la sixième mer.

L'ayant obtenu, il envoya des ouvriers pour l'abattre; il fit aussi

démolir le _dharmasâlâ_, sous lequel on trouva la cage avec le

perroquet. Il coupa au perroquet les ailes et les pattes; aussitôt le

fakir se sentit comme brûlé. «Qui est mon ennemi?» cria-t-il. Le prince

alla trouver le fakir en emportant la cage avec le perroquet et dit au

fakir: «Transforme ces arbres en hommes.» Le fakir souffla sur les

arbres, et ils redevinrent des hommes. Puis il dit au jeune prince: «De

grâce, si tu veux me tuer, fais-le vite, pourvu que tu m'enterres.» Le

jeune prince tua le perroquet, et le fakir mourut, et on l'enterra selon

les rites funéraires.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2) · 第 26 / 39 段