II, p. 152), dans lequel Jean troque successivement sa vache contre une
chèvre, la chèvre contre une oie, et l'oie contre une crotte de poule
qu'on lui donne comme une chose merveilleuse. Ainsi que dans notre
conte, la femme de Jean se montre enchantée de tout ce qu'a fait son
mari, et Jean gagne les cent florins de la gageure.--En Norwège, on
raconte aussi la même histoire (Asbjoernsen, I, nº 18): Gudbrand troque
sa vache contre un cheval, le cheval contre un cochon gras, le cochon
contre une chèvre, la chèvre contre une oie, l'oie contre un coq, et en
dernier lieu, comme il a faim, le coq contre une petite pièce de
monnaie, le tout à la grande satisfaction de sa femme, et le voisin
perd, là aussi, le pari.
Dans un conte corse (Ortoli, p. 446), un meunier vend son moulin pour
six cents francs. Avec l'argent, il achète une vache; il échange la
vache contre un cheval et le cheval contre une chèvre; puis il se
débarrasse de la chèvre pour vingt francs, achète pour le prix une poule
et ses poussins, et les échange contre un sac de pommes de terre qu'il
finit par trouver trop lourd et par jeter à la rivière. Sa femme est
fort contente de tout. (Ici, il n'y a ni voisin, ni gageure).
* * *
Dans un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I, p. 176), le
dénouement est tout différent. Après avoir troqué de l'or contre un
cheval, le cheval contre une vache, la vache contre une brebis, la
brebis contre un cochon de lait, le cochon de lait contre une oie, l'oie
contre un canard, et enfin le canard contre un bâton avec lequel il voit
des enfants jouer, le paysan rentre chez lui, où sa femme lui prend le
bâton des mains et lui en donne dru et ferme sur les épaules.--Même fin
dans un conte anglais (Halliwell, p. 26): «M. Vinaigre», qui se trouve
en possession de quarante guinées, les emploie à acheter une vache à la
foire. En revenant, il rencontre un joueur de cornemuse; pensant que
c'est un excellent métier, il échange sa vache contre la cornemuse. Son
essai d'en jouer ne réussit pas; il a grand froid aux doigts: il échange
la cornemuse contre une paire de gants bien chauds qu'il troque
eux-mêmes ensuite, étant fatigué, contre un gros bâton. Il entend un
perroquet perché sur un arbre qui se moque de lui et de ses échanges. De
fureur, il lui lance le bâton, qui reste dans les branches de l'arbre.
Quand il rentre chez lui, il est battu par sa femme.
* * *
Rappelons enfin le conte allemand nº 83 de la collection Grimm: Jean
s'en retourne dans son village après avoir reçu de son maître, pour sept
années de fidèle service, un morceau d'or gros comme sa tête. Fatigué de
porter cette charge, il est enchanté de la troquer contre un cheval. Le
cheval le jette par terre; Jean se trouve très heureux de le troquer
contre une vache, la vache contre un cochon de lait, le cochon de lait
contre une oie et l'oie contre une vieille meule à aiguiser, avec
laquelle un rémouleur lui a dit qu'il fera fortune. Jean, ayant soif,
veut boire à une fontaine; en se baissant il heurte sa meule, qui tombe
au fond de l'eau. Ainsi débarrassé de tout fardeau, Jean continue
joyeusement sa route pour aller retrouver sa mère.
Dans la _Semaine des Familles_ (année 1867, p. 72), M. André Le Pas a
publié un conte belge du même genre, fortement moralisé: Le pauvre Jean
a reçu de saint Pierre une robe d'or; il se laisse entraîner par le
diable, qui se présente à lui successivement sous la forme de divers
personnages, à une suite d'échanges qui finalement ne lui laissent entre
les mains qu'un caillou. Mais, en récompense d'un bon mouvement qui l'a
empêché de jeter le caillou à la tête de méchantes gens, un ange lui
rend la robe d'or.
XIV
LE FILS DU DIABLE
Un jour, un homme riche s'en allait à la foire. Il rencontra sur son
chemin un beau monsieur, qui n'était autre que le diable. «Vous devez
avoir du chagrin?» lui dit le diable.--«Pourquoi?» répondit l'homme,
«n'ai-je pas tout ce qu'il me faut?--Sans doute; mais si vous aviez des
enfants, vous seriez bien plus heureux.--C'est vrai,» dit l'homme.--«Eh
bien!» reprit le diable, «dans neuf mois, jour pour jour, vous aurez
deux enfants, si vous promettez de m'en donner un.--Je le promets,» dit
l'homme.
Au bout de neuf mois, jour pour jour, sa femme accoucha de deux garçons.
Bientôt après, le diable vint en prendre un, qu'il emmena chez lui et
qu'il éleva comme son fils. Le petit garçon devint grand et fort: à
treize ans, il avait de la barbe comme un sapeur.
Le diable avait des filatures. Il dit un jour à son fils: «Je vais
sortir; pendant ce temps tu surveilleras les fileuses, et tu auras soin
de les faire bien travailler.--Oui, mon père.» Tout en surveillant les
fileuses, le jeune garçon voulut se faire la barbe. Tandis qu'il y était
occupé, il aperçut dans son miroir une des femmes qui lui faisait des
grimaces par derrière. Il lui allongea une taloche: les vingt-cinq
femmes qui filaient furent tuées du coup.
Bientôt le diable rentra chez lui. «Où sont les femmes?» demanda-t-il,
«ont-elles bien travaillé?--Elles sont toutes couchées; allez-y voir.»
Le diable voulut les réveiller; voyant qu'elles étaient mortes, il fit
des reproches à son fils. «Une autre fois,» lui dit-il, «ne t'avise pas
de recommencer.--Non, mon père, je ne le ferai plus.»
Le diable alla chercher vingt-cinq femmes pour remplacer celles qui
avaient été tuées, puis il dit à son fils: «Je vais sortir; veille à ce
que les fileuses ne perdent pas leur temps.--Oui, mon père.» Pendant
l'absence du diable, le jeune garçon eut encore à se plaindre d'une des
fileuses; il lui donna un soufflet, et les vingt-cinq femmes tombèrent
mortes.
Etant allé ensuite se promener au jardin, il vit une belle dame blanche
qui l'appela et lui dit: «Mon ami, tu es dans une mauvaise
maison.--Quoi?» s'écria le jeune garçon, «la maison de mon père est une
mauvaise maison!--Tu n'es pas chez ton père,» dit la dame blanche, «tu
es chez le diable. Ton père est un homme riche qui demeure loin d'ici.
Un jour qu'il allait à la foire, le diable se trouva sur son chemin et
lui dit qu'il devait avoir du chagrin. Ton père lui ayant répondu qu'il
n'avait pas sujet d'en avoir, le diable reprit: «Si vous aviez des
enfants, vous seriez plus heureux. Eh bien! dans neuf mois, jour pour
jour, vous aurez deux enfants si vous consentez à m'en donner un.» Ton
père y consentit, et c'est toi que le diable est venu prendre.
Maintenant, mon ami, tâche de sortir d'ici le plus tôt que tu pourras.
Mais d'abord va voir sous l'oreiller du diable: tu y trouveras une
vieille culotte noire; emporte-la. Plus tu en tireras d'argent, plus il
y en aura.» Le jeune garçon dit à la dame qu'il suivrait son conseil et
rentra au logis.
Le diable, à son retour, fut bien en colère en voyant encore toutes les
femmes tuées. «La première fois qu'il t'arrivera d'en faire autant,»
dit-il au jeune homme, «je te mettrai à la porte.» L'autre ne demandait
que cela; aussi, quand le diable l'eut chargé de nouveau de surveiller
ses fileuses, il les tua toutes d'un revers de main. Cette fois, le
diable le chassa.
Le jeune garçon, qui n'avait pas oublié la culotte noire, se rendit tout
droit chez ses parents. D'abord on ne le reconnut pas; bientôt pourtant,
comme il ressemblait un peu à son frère, on voulut bien le recevoir
comme enfant de la maison; mais son père n'était nullement satisfait de
voir chez lui un pareil gaillard.
Bien que les parents du jeune homme fussent riches, ils allaient
eux-mêmes à la charrue; son frère l'emmena donc un jour avec lui aux
champs. Comme ils étaient à labourer, un des chevaux fit un écart.
«Donne un coup de fouet à ce cheval,» cria le frère. Le jeune gars donna
un tel coup de fouet que le cheval se trouva coupé en deux. Le frère
courut à la maison raconter l'aventure à son père. «Que veux-tu?» dit
celui-ci, «laisse-le tranquille: il serait capable de nous tuer tous.»
Bientôt le jeune garçon revenait avec la charrue sur ses épaules et une
moitié de cheval dans chaque poche; il avait labouré tout le champ avec
le manche de son fouet. «Mon père,» dit-il, «j'ai coupé le cheval en
deux d'un coup de fouet.--Cela n'est rien, mon fils; nous en achèterons
un autre.»
Quelque temps après, c'était la fête au village voisin; le frère du
jeune garçon lui demanda s'il voulait y aller avec lui; il y consentit.
Son frère marchait devant avec sa prétendue; l'autre les suivait. Ils
arrivèrent à l'endroit où l'on dansait. Pendant que le jeune homme
regardait sans mot dire, un des danseurs s'avisa de lui donner un croc
en jambe par plaisanterie. «Prends garde,» lui dit le frère du jeune
homme, «tu ne sais pas qu'il pourrait te tuer d'une chiquenaude.--Je me
moque bien de ton frère et de toi,» dit l'autre, et il recommença la
plaisanterie. Le jeune garçon dit alors à son frère et à la jeune fille
de se mettre à l'écart auprès des joueurs de violon, puis il donna au
plaisant un tel coup, que tous les danseurs tombèrent roides morts. Son
frère s'enfuit, laissant là sa prétendue. Le jeune garçon la reconduisit
chez ses parents; arrivé à la porte, il lui dit: «C'est ici que vous
demeurez?--Oui,» répondit la jeune fille.--«Eh bien! rentrez.» Il la
quitta et s'en retourna chez lui.
Son frère avait déjà raconté au logis ce qui s'était passé. «Les
gendarmes vont venir,» disait-il; «notre famille va être déshonorée.» Le
jeune homme, étant rentré à la maison, barricada toutes les portes et
dit à ses parents: «Si les gendarmes viennent me chercher, vous direz
que je n'y suis pas.» En effet, vers une heure du matin, arrivèrent
vingt-cinq gendarmes; on leur ouvrit la porte de la grange et ils y
entrèrent tous. En les voyant, le jeune garçon prit une fourche et en
porta un coup à celui qui marchait en tête: vingt-quatre gendarmes
tombèrent sur le carreau. Le vingt-cinquième se sauva et courut avertir
la justice. Cependant l'affaire en resta là.
Le lendemain, on publia à son de caisse par tout le village que ceux qui
voudraient s'enrôler auraient bonne récompense. Le jeune homme dit alors
à ses parents: «J'ai envie de m'enrôler.--Mon fils,» répondit le père,
«nous sommes assez riches pour te nourrir; tu n'as pas besoin de
cela.--Mon père,» dit le jeune homme, «je vois bien que je ne vous
causerai que du désagrément; il vaut mieux que je quitte la maison.» Il
partit donc et se rendit au régiment.
Un jour, le colonel lui donna, à lui et à deux autres soldats, un bon
pour aller chercher de la viande: ils devaient en rapporter quinze
livres chacun. Ils allèrent chez le boucher, qui leur livra la viande.
«Comment!» dit le jeune garçon, «voilà tout ce qu'on nous donne! mais
je mangerais bien cela à moi tout seul. Allons, tuez-nous trois
boeufs.--Mon ami,» répondit le boucher, «pour cela il faut de l'argent.»
Le jeune homme mit alors la main dans la poche de la culotte noire, et,
comme il ne savait pas compter, il jeta sur la table de l'argent à
pleines poignées. Le boucher ramassa l'argent et tua trois boeufs.
«Maintenant,» dit le jeune garçon à ses camarades, «nous allons en
rapporter chacun un.» En l'entendant parler ainsi, les deux soldats se
regardèrent. «Si cela vous gêne,» dit-il, «je n'ai pas besoin de vous.»
Il demanda une corde au boucher, attacha les trois boeufs ensemble et
les chargea sur ses épaules. Dans les rues, chacun s'arrêtait pour le
voir passer et restait ébahi. Le colonel, lui aussi, ne put en croire
ses yeux. Le lendemain, il l'envoya au vin; le jeune homme en apporta
trois tonneaux attachés sur son dos avec une corde.
Tout cela ne plaisait guère au colonel; il aurait bien voulu se
débarrasser d'un pareil soldat. Pour le dégoûter du service, il l'envoya
au milieu des champs garder une pièce de canon que trente chevaux
n'auraient pu traîner, et lui ordonna de rester en faction pendant toute
la nuit. Le jeune homme, trouvant le temps long, se coucha par terre et
s'endormit. Au bout d'une heure, s'étant réveillé, il prit la pièce de
canon et la porta dans la cour du colonel; quand il la posa par terre,
le pavé fut enfoncé. Puis il se mit à crier: «Mon colonel, voici votre
pièce de canon; maintenant vous ne craindrez plus qu'on vous la prenne.»
Le jeune homme s'était engagé pour huit ans; comme il était novice en
toutes choses, il croyait n'être engagé que pour huit jours. Au bout des
huit jours, il se rendit près du colonel et lui demanda si son temps
était fini. «Oui, mon ami,» dit le colonel, «votre temps est fini.»
Il quitta donc le régiment et alla se présenter chez un laboureur. La
femme seule était à la maison; il lui demanda si l'on avait besoin d'un
domestique. «Mon mari,» dit-elle, «est justement sorti pour en chercher
un; attendez qu'il rentre.» Le laboureur revint quelque temps après sans
avoir trouvé de domestique, et le jeune homme s'offrit à le servir: il
ne demandait pas d'argent, mais seulement sa charge de blé à la fin de
l'année. Le laboureur et sa femme se consultèrent. «Sans doute,» se
dirent-ils, «le garçon est gros et grand, mais avec quinze boisseaux il
en aura sa charge.» Le marché conclu, le laboureur lui montra ses champs
et lui dit d'aller labourer. La charrue était attelée de deux méchants
petits chevaux: le jeune homme, craignant de les couper en deux au
moindre coup de fouet, déposa son habit par terre, coucha les deux
chevaux dessus et se mit à labourer tout seul. La femme du laboureur
l'aperçut de sa fenêtre. «Regarde donc,» dit-elle à son mari, «le
nouveau domestique qui laboure tout seul. Jamais nous ne pourrons le
payer; tout notre blé y passera. Comment faire pour nous en
débarrasser?» Quand le garçon eut fini son labourage, il revint à la
maison avec un cheval dans chaque poche. Le laboureur et sa femme lui
firent belle mine. «Pourquoi n'êtes-vous pas venu dîner?» lui
dirent-ils.--«J'ai voulu finir mon ouvrage,» répondit le garçon; «tous
vos champs sont labourés.--Oh! bien,» dit le laboureur, «vous vous
reposerez le reste de la journée.» Le jeune homme se mit à table; il
aurait bien mangé tout ce qui était servi, mais il lui fallut rester sur
sa faim.
Le lendemain, le laboureur, qui voulait le perdre, l'envoya moudre dans
certain moulin d'où jamais personne n'était revenu. Le garçon partit en
sifflant. Etant entré dans le moulin, il vit douze diables, qui
s'enfuirent à son approche. «Bon!» dit-il, «voilà que je vais être
obligé de moudre tout seul.» Il appela les diables, mais plus il les
appelait, plus vite ils s'enfuyaient. Il se mit donc à moudre son grain,
et, quand il eut fini, il renvoya à la maison un cheval qu'il avait
emmené avec lui. En voyant le cheval revenir seul, la femme du laboureur
eut un moment de joie, car elle crut que le domestique ne reparaîtrait
plus. Mais bientôt il revint, amenant avec lui le moulin et le ruisseau
jusqu'auprès de la maison de son maître. «Maintenant,» dit-il, «ce sera
plus commode; je n'aurai plus besoin d'aller si loin pour moudre.--Mon
Dieu!» disaient le laboureur et sa femme, «que vous êtes fort!» Ils
faisaient semblant d'être contents, mais au fond ils ne l'étaient guère.
Un autre jour, le laboureur dit au jeune homme: «J'ai besoin de pierres;
va m'en chercher dans la carrière là-bas.» Le garçon prit des pinces et
des outils à tailler la pierre, et descendit dans la carrière, qui avait
bien cent pieds de profondeur: personne n'osait s'y aventurer à cause
des blocs de pierre qui se détachaient à chaque instant. Il se mit à
tirer d'énormes quartiers de roche, qu'il lançait ensuite par dessus sa
tête, et qui allaient bien loin tomber sur les maisons et enfoncer les
toits. Le laboureur accourut bientôt en criant: «Assez! assez! prends
donc garde! tu écrases les maisons avec les pierres que tu
jettes.--Bah!» dit le garçon, «avec ces petits cailloux?»
Le laboureur, ne sachant plus que faire, l'envoya porter une lettre à un
sien frère, qui était geôlier d'une prison, et lui dit d'attendre la
réponse. Le geôlier, après avoir lu la lettre, fit enchaîner le jeune
homme et l'enferma dans un cachot. Le jeune homme se laissa faire,
croyant que telle était la coutume, et que c'était en cet endroit qu'on
attendait les réponses. Il finit pourtant par trouver le temps long; il
brisa ses chaînes en étendant les bras et les jambes, et donna dans la
porte un coup de pied qui la fit voler sur le toit. Puis il alla trouver
le geôlier. «Eh bien!» lui dit-il, «la réponse?--C'est juste,» répondit
le geôlier, «je l'avais oubliée. Attendez un moment.» Il écrivit à son
frère de se débarrasser du garçon comme il pourrait, mais que, pour lui,
il ne s'en chargeait pas. Le jeune homme mit la lettre dans sa poche et
partit; puis, se ravisant, il emporta la prison avec le geôlier, et la
déposa près de la maison du laboureur. «A présent,» dit-il à son maître,
«il vous sera bien facile de voir votre frère. Mais,» ajouta-t-il,
«est-ce que mon année n'est pas finie?--Justement, elle vient de finir,»
répondit le laboureur.--«Eh bien! donnez-moi ma charge de blé.» A ces
mots, les pauvres gens se mirent à pleurer et à se lamenter. «Jamais,»
disaient-ils, «nous ne pourrons trouver assez de grain, quand même nous
prendrions tout ce qu'il y en a dans le village.» Le jeune garçon
feignit d'abord de vouloir exiger son salaire, mais enfin il leur dit
qu'il ne voulait pas leur faire de peine, et même il leur donna de
l'argent qu'il tira de la culotte noire.
En sortant de chez le laboureur, il marcha droit devant lui, si bien
qu'il arriva sur le bord de la mer; il s'embarqua sur le premier
vaisseau qu'il trouva. Mais un des gens du vaisseau, sachant qu'il avait
une culotte dont les poches étaient toujours remplies d'argent, lui
coupa la gorge pendant son sommeil et s'empara de la culotte.--Je l'ai
encore vu, ce matin, qui se promenait avec cette vieille culotte noire.
REMARQUES
L'ensemble de notre conte a une grande analogie avec nos nos 46,
_Bénédicité_, et 69, _le Laboureur et son Valet_. Voir les remarques de
ces deux contes, qui présentent le thème de l'_Homme fort_ d'une manière
plus complète.
* * * * *
On peut rapprocher de l'introduction de notre conte celle d'un conte
grec moderne de l'île de Syra (Hahn, nº 68), et celle d'un conte italien
de Vénétie (Widter et Wolf, nº 13).--Dans le conte grec, un démon
déguisé se présente à un roi et lui promet qu'il aura plusieurs enfants,
s'il consent à lui donner l'aîné.--Dans le conte italien, un prince sans
enfants désire tant en avoir qu'il en accepterait du diable lui-même. Un
étranger paraît et lui dit: «Promettez-moi de me donner un enfant, et
moi je vous promets que dans un an vous en aurez deux.»
Comparer l'introduction de plusieurs des contes européens étudiés dans
les remarques de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_ (second groupe),
(pp. 139-140).
Comparer aussi, dans ces mêmes remarques, l'introduction du conte
swahili de l'île de Zanzibar (p. 145), à peu près identique à celle de
notre conte, et l'introduction du conte indien du Kamaon (p. 149). Dans
les remarques de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_, comparer
l'introduction du conte indien du Bengale de la collection Lal Behari
Day (p. 80).
* * * * *
Nous ne nous arrêterons plus ici que sur un détail de notre _Fils du
Diable_. Dans un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 288), Nesyta, jeune
homme merveilleusement fort, entre au service du diable. Il délivre une
pauvre âme, qui s'envole sous la forme d'une colombe blanche après lui
avoir dit de demander au diable pour salaire un vieil habit qu'il verra
pendu à un clou: les poches de cet habit sont toujours remplies d'or et
d'argent. C'est là, comme on voit, le pendant de l'épisode de la culotte
noire que la dame blanche dit au héros de notre conte de dérober au
diable.--Ajoutons que, dans un conte westphalien appartenant à une autre
famille (Kuhn, _Westfælische Sagen_, nº 25), figure une vieille culotte,
des poches de laquelle on peut tirer sans cesse de l'argent. Cette
culotte vient également de chez le diable, et le héros l'a reçue comme
salaire.
XV
LES DONS DES TROIS ANIMAUX
Il était une fois trois cordonniers, qui allaient de village en village.
Passant un jour dans une forêt, ils virent trois chemins devant eux; le
plus jeune prit le chemin du milieu, et ses compagnons ceux de droite et
de gauche.
Au bout de quelque temps, celui qui avait pris le chemin du milieu
rencontra un lion, un aigle et une fourmi, qui se disputaient un âne
mort. Le jeune homme fit trois parts de l'âne et en donna une à chacun
des animaux, puis il continua sa route.
Quand il se fut éloigné, le lion dit aux deux autres: «Nous avons été
bien malhonnêtes de n'avoir pas remercié cet homme qui nous a fait si
bien nos parts; nous devrions lui faire chacun un don.» Et il se mit à
courir après lui pour le rejoindre.
Le jeune cordonnier fuyait à toutes jambes, car il croyait que le lion
était en colère et qu'il voulait le dévorer. Lorsque le lion l'eut
rattrapé, il lui dit: «Puisque tu nous as si bien servis, voici un poil
de ma barbe: quand tu le tiendras dans ta main, tu pourras te changer en
lion.» L'aigle vint ensuite et lui dit: «Voici une de mes plumes: quand
tu la tiendras dans ta main, tu pourras te changer en aigle.» La fourmi
étant arrivée, l'aigle et le lion lui dirent: «Et toi, que vas-tu donner
à ce jeune homme?--Je n'en sais rien,» répondit-elle.--«Tu as six
pattes,» dit le lion, «tandis que moi je n'en ai que quatre; donne-lui
en une, il t'en restera encore cinq.» La fourmi donna donc une de ses
pattes au cordonnier en lui disant: «Quand tu tiendras cette patte dans
ta main, tu pourras te changer en fourmi.»
A l'instant même le jeune homme se changea en aigle pour éprouver si les
trois animaux avaient dit vrai. Il arriva vers le soir dans un village
et entra dans la cabane d'un berger pour y passer la nuit. Le berger lui
dit: «Il y a près d'ici, dans un château, une princesse gardée par une
bête à sept têtes et par un géant. Si vous pouvez la délivrer, le roi
son père vous la donnera en mariage. Mais il faut que vous sachiez qu'il
a déjà envoyé des armées pour tuer la bête, et qu'elles ont toutes été
détruites.»
Le lendemain matin, le jeune homme s'en alla vers le château. Quand il
fut auprès, il se changea en fourmi et monta contre le mur. Une fenêtre
était entr'ouverte; il entra dans la chambre, après avoir repris sa
première forme, et trouva la princesse. «Que venez-vous faire ici, mon
ami?» lui dit-elle. «Comment avez-vous fait pour pénétrer dans ce
château?» Le jeune homme répondit qu'il venait pour la délivrer.
«Méfiez-vous,» dit la princesse, «vous ne réussirez pas. Beaucoup
d'autres ont déjà tenté l'aventure; ils ont coupé jusqu'à six têtes à la
bête, mais jamais ils n'ont pu abattre la dernière. Plus on lui en
coupe, plus elle devient terrible, et si on ne parvient à lui couper la
septième, les autres repoussent.»
Le jeune homme ne se laissa pas intimider; il alla se promener dans le
jardin, et bientôt il se trouva en face de la bête à sept têtes, qui lui
dit: «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre
et tu retourneras en terre.--Je viens pour te combattre.» La bête lui
donna une épée, et le jeune homme se changea en lion. La bête faisait de
grands sauts pour le fatiguer; cependant, au bout de deux heures, il lui
coupa une tête. «Tu dois être las,» lui dit alors la bête, «moi aussi;
remettons la partie à demain.»
Le jeune homme alla dire à la princesse qu'il avait déjà coupé une tête;
elle en fut bien contente. Le lendemain il retourna au jardin, et la
bête lui dit: «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti
de terre et tu retourneras en terre.--Je viens pour te combattre.» La
bête lui donna encore une épée, et, au bout de quatre heures de combat,
le jeune homme lui coupa encore deux têtes. Puis il alla dire à la
princesse qu'il y en avait déjà trois de coupées. «Tâche de les couper
toutes,» lui dit la princesse. «Si tu ne parviens à abattre la septième,
tu périras.»
Le jour suivant, il redescendit au jardin. «Que viens-tu faire ici,
petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.--Je
viens pour te combattre.» Au bout de huit heures de combat, il coupa
trois têtes à la bête et courut en informer la princesse. «Tâche de lui
couper la dernière,» lui dit-elle, «puis fends cette tête avec
précaution, et tu y trouveras trois oeufs. Tu iras ensuite ouvrir la
porte du géant et tu lui jetteras un des oeufs au visage: aussitôt il
tombera malade; tu lui en jetteras un autre, et il tombera mort. Tu
lanceras le dernier contre un mur, et il en sortira un beau carrosse,
attelé de quatre chevaux, avec trois laquais: tu te trouveras auprès de
moi dans ce carrosse, mais avec d'autres habits que ceux que tu portes
en ce moment.»