remarques des contes lithuaniens de la collection Leskien (pp.
539-540), le héros s'est revêtu de la peau d'un ours, et il entre au
service d'un roi comme jardinier. La princesse, quand elle est pour
se choisir un mari, prend l'ours, dans lequel elle a reconnu un beau
jeune homme. Elle est mise à la porte du château et vit avec son
mari dans une caverne de la forêt.
[188] M. Koehler, dans ses remarques sur le conte sicilien nº 61 de
la collection Gonzenbach, cite un conte russe dans lequel c'est
aussi contre un petit doigt du pied, puis de la main, et contre une
lanière sanglante taillée dans leur dos que les beaux-frères du
héros reçoivent de lui trois animaux merveilleux qu'ils étaient
allés chercher.
* * *
L'existence de ce type de conte dans la littérature cambodgienne devait,
à elle seule, faire pressentir qu'on le retrouverait quelque jour dans
des récits indiens; les Cambodgiens ont, en effet, reçu de l'Inde leur
littérature avec le bouddhisme. Aujourd'hui la chose est faite, et nous
allons, pour ainsi dire, reconstituer tout notre conte lorrain au moyen
de contes populaires recueillis dans l'Inde. On remarquera que, dans ces
contes, l'idée première, sur certains points mieux conservée, est sur
d'autres points plus altérée que dans les récits orientaux déjà
cités,--cambodgien, swahili, arabe, sibérien,--dérivés évidemment, à une
époque déjà éloignée sans doute, de sources indiennes plus pures.
Nous avons rapproché de la première partie de notre conte (l'histoire de
la chambre défendue) le récit cambodgien et le conte swahili. La
collection de M. Minaef contient un conte indien du Kamaon (nº 46) qui
offre les plus grandes ressemblances avec le conte swahili: Un roi avait
sept femmes, mais point d'enfants. Un jour, il rencontra un _yogî_
(religieux mendiant, souvent magicien), à qui il fit part de sa
tristesse. «Chacune de tes femmes aura un fils, dit le yogî, pourvu que
l'un d'eux soit à moi.» Et il lui donna un certain fruit. Le roi en fit
manger à six de ses femmes qu'il aimait; il laissa la septième de côté.
Celle-ci, ayant trouvé l'écorce du fruit, la mangea. Et les sept
princesses eurent chacune un fils. Douze ans après, le yogî vint trouver
le roi et lui dit de lui livrer l'enfant qui lui avait été promis.
Aucune des princesses ne voulant donner son fils, celui de la septième
s'offrit, et son père le donna au yogî. Ce dernier l'emmena avec lui et
lui fit voir toutes ses richesses, sauf une chambre. Un jour que le yogî
était sorti, le jeune prince ouvrit la chambre défendue, et il la vit
remplie d'ossements: il comprit que le yogî était un ogre[189]. Et les
ossements, en le voyant, se mirent d'abord à rire, puis à pleurer. Le
prince leur ayant demandé pourquoi, ils répondirent: «Tu auras le même
sort que nous.--Mais y a-t-il quelque moyen de me sauver?--Oui,» dirent
les ossements; «il y en a un. Lorsque le yogî apportera du bois et fera
un grand feu, qu'il mettra dessus un chaudron plein d'huile, et qu'il te
dira: Marche autour, tu lui répondras: Je ne sais pas marcher ainsi;
montre-moi comment il faut faire. Et, quand il commencera à marcher
autour du chaudron, tu lui casseras la tête et tu le jetteras dans le
chaudron plein d'huile[190]. Il en sortira deux abeilles, l'une rouge et
l'autre noire. Tu tueras la rouge et tu jetteras la noire dans le
chaudron.» C'est ce que fit le prince. En s'en retournant à la maison,
il trouva sur la route une calebasse remplie d'_amrta_ (eau
d'immortalité). Il en arrosa les ossements, lesquels revinrent à la vie
et formèrent une armée. Quand le père du prince vit celui-ci arriver à
la tête de cette armée, il lui demanda tout effrayé s'il voulait lui
enlever sa couronne. Le prince lui répondit: «Je suis ton fils, celui
que tu as donné au yogî.» Le roi lui donna son trône; quant à lui-même,
il s'en alla par le monde et envoya ses six autres fils dans la forêt.
[189] Il y a ici une lacune, qu'indiquent bien le conte swahili et
le conte cambodgien. Avant d'ouvrir la chambre aux ossements, le
jeune homme a dû ouvrir une chambre dans laquelle se trouve une
fontaine d'or et y tremper le doigt, qui devient tout doré et qu'il
enveloppe ensuite d'un linge. C'est ce trait qui fait lien avec les
contes européens du type du conte lorrain, et particulièrement avec
ceux où le jeune homme a été, avant sa naissance, promis à quelque
être malfaisant.
[190] Il se trouve, dans le conte swahili, un passage tout à fait du
même genre. Cette ressemblance dans tous ces détails montre bien
l'origine indienne du conte swahili, mieux conservé sur certains
points que le conte kamaonien.
Voici maintenant un second conte indien, qui a été recueilli à Calcutta
et qui vient probablement de Bénarès (miss Stokes, nº 10). On y
remarquera une certaine fusion avec le thème de notre nº 43, _le Petit
Berger_, fusion que l'on peut constater, du reste, dans des contes
européens: Un prince, qui est né sous la forme d'un singe[191], s'en va
avec ses six frères, nés d'autres mères, dans le pays d'une belle
princesse aux cheveux d'or dont la main est offerte par son père à
quiconque remplira certaines conditions: il s'agit de lancer une grosse
et pesante boule de fer de façon à atteindre la princesse qui se tient
dans la vérandah, à l'étage supérieur du palais. Arrivés au but de leur
voyage, les six princes disent au prétendu singe de leur préparer à
dîner pour leur retour; sinon ils le battront; puis ils se rendent dans
la cour du palais. Alors le jeune prince se dépouille de sa peau de
singe, et Khuda (Dieu) lui envoie du ciel un beau cheval et de
magnifiques habits. Il entre dans la cour du palais, tout resplendissant
avec ses beaux cheveux d'or, et il se montre très aimable à l'égard de
ses frères, qui naturellement ne le reconnaissent pas. La princesse, en
le voyant, se dit que, quoi qu'il arrive, ce prince sera son mari.
Plusieurs soirs de suite le prince reparaît, et chaque fois sous un
costume différent. Enfin il demande que l'on procède à l'épreuve. Il
lance d'une seule main la boule de fer, mais il a soin de n'atteindre
que la balustrade de la vérandah; après quoi il pique des deux et
s'enfuit. Le lendemain, il atteint les vêtements de la princesse; le
soir d'après, il lui lance la boule sur l'ongle du petit doigt d'un de
ses pieds, et chaque fois il s'enfuit aussitôt à toute bride. La
princesse, pour avoir un moyen de le retrouver, se fait donner un arc et
des flèches, et, le lendemain, quand le prince lui lance la boule sur
l'orteil de l'autre pied, elle lui décoche une flèche dans la jambe. Le
prince s'enfuit comme à l'ordinaire; alors la princesse ordonne à ses
serviteurs de parcourir la ville: s'ils entendent quelqu'un se plaindre
et pousser des gémissements de douleur, ils devront le lui amener, homme
ou bête. En passant près des tentes des sept frères, les serviteurs
entendent gémir le singe, que sa blessure fait beaucoup souffrir. Ils
l'amènent à la princesse, qui déclare au roi son père qu'elle veut
épouser le singe. Elle l'épouse; puis, après divers incidents, elle
brûle la peau du singe, et le charme est rompu[192].
[191] Comme dans le conte kamaonien, les sept femmes du roi
n'avaient pas eu d'enfants jusqu'au jour où un vieux fakir dit au
roi de leur donner du fruit d'un certain arbre. (A la différence du
conte kamaonien, du conte swahili et d'un certain nombre de contes
européens de cette famille mentionnés plus haut, le fakir ne se fait
pas promettre un des enfants qui doivent naître.) Le roi rapporte
sept fruits de l'arbre; mais six de ses femmes mangent tout, et la
plus jeune ne trouve plus qu'un noyau; elle le mange, et le fils
qu'elle met au monde a la forme d'un singe.
[192] Cette dernière partie se rattache à un thème que M. Th. Benfey
a étudiée dans son _Introduction au Pantchatantra_, § 92, et dont
nous parlerons dans les remarques de notre nº 63, _le Loup blanc_.
On remarquera que le moyen employé par la princesse pour retrouver le
bel inconnu est celui que prend le roi, dans notre conte, pour retrouver
le vainqueur. Nous allons maintenant rencontrer une des parties
principales de notre conte (le déguisement du prince et le choix que la
princesse fait de lui, malgré son apparence méprisable) et l'un de ses
épisodes les plus caractéristiques (l'épisode des beaux-frères) dans un
autre conte indien du Bengale (miss Stokes, nº 20), où tout est encadré
dans le thème de notre nº 17, _l'Oiseau de vérité_: Il était une fois
une fille de jardinier qui avait coutume de dire: «Quand je me marierai,
j'aurai un fils avec une lune au front et une étoile au menton.» Le roi
l'entend un jour parler ainsi et l'épouse. Un an après, pendant que le
roi est à la chasse, elle met en effet au monde un fils avec une lune au
front et une étoile au menton; mais les quatre autres femmes du roi, qui
n'ont jamais eu d'enfants, gagnent la sage-femme à prix d'or et lui
disent de faire disparaître le nouveau-né; elles annoncent à la fille du
jardinier qu'elle est accouchée d'une pierre. Le roi, furieux à cette
nouvelle, relègue la jeune femme parmi les servantes du palais.--La
sage-femme met l'enfant dans une boîte qu'elle dépose ensuite dans un
trou, au milieu de la forêt. Le chien du roi l'a suivie; il ouvre la
boîte et il est charmé de la beauté de l'enfant. Pour le cacher, il
l'avale; au bout de six mois, il le rend à la lumière pour quelques
instants, ce qu'il fait encore au bout de six autres mois. Cette fois,
un serviteur du palais l'a vu, et il va tout raconter aux quatre femmes
du roi, qui obtiennent de celui-ci que le chien soit tué. Le chien,
ayant entendu donner l'ordre, confie l'enfant à la vache du roi, qui,
elle aussi, l'avale. La même histoire se reproduit avec la vache, puis
enfin avec le cheval du roi. Mais, quand l'ordre est donné de tuer ce
cheval, nommé Katar, il dit à l'enfant de le seller et de le brider et
de prendre dans une petite chambre auprès de l'écurie des vêtements de
prince qu'il endossera, et aussi un sabre et un fusil qu'il trouvera au
même endroit. Puis Katar s'échappe, avec le prince sur son dos. Il
s'arrête dans le pays d'un autre roi, dans une forêt; il dit au prince
de lui tordre l'oreille droite, et il devient un âne; il dit au prince
de se tordre à lui-même l'oreille gauche, et le prince devient un pauvre
homme, fort laid et à l'air vulgaire. Il devra chercher un maître à
servir; s'il a besoin du cheval, il le trouvera dans la forêt.--Le
prince entre au service d'un marchand, voisin du roi (dans une variante,
au service du roi lui-même). La septième fille du roi, qui l'a entendu
plusieurs fois chanter délicieusement pendant la nuit, dit à son père
qu'elle désirerait se marier, mais qu'elle voudrait choisir son mari
elle-même[193]. Le roi invite tous les rois et les princes des environs
à se rassembler dans le jardin du palais. Quand ils y sont tous, la
princesse, montée sur un éléphant, fait le tour du jardin, et, dès
qu'elle voit le serviteur du marchand, qui assiste par curiosité à la
fête, elle lui jette autour du cou un collier d'or[194]. Tout le monde
s'étonne, et l'on arrache le collier au pauvre garçon; mais, une seconde
fois, la princesse le lui jette autour du cou, et elle déclare que c'est
lui qu'elle veut épouser. Le roi y consent.--Les six soeurs de la
princesse étaient mariées à de riches princes qui tous les jours
allaient à la chasse. La jeune princesse dit à son mari d'y aller aussi.
Il s'en va trouver son cheval Katar dans la jungle; il lui tord
l'oreille droite, et Katar redevient un superbe cheval; il se tord à
lui-même l'oreille gauche, et il redevient un beau prince avec une lune
au front et une étoile au menton. Il met ses magnifiques habits, prend
son sabre et son fusil et part pour la chasse. Il tue beaucoup de gibier
et s'arrête sous un arbre pour se reposer et manger. Ses six
beaux-frères, ce jour-là, n'ont rien tué, et ils ont grand'soif et
grand'faim. Ils arrivent auprès du jeune prince, qu'ils ne reconnaissent
pas, et, pour avoir à boire et à manger, ils consentent à se laisser
marquer par lui sur le dos d'une pièce de monnaie rougie au feu[195].
Puis le prince se rend au palais dans son splendide équipage, et se fait
reconnaître de la princesse et du roi. Quelque temps après, il dit au
roi que dans la cour du palais il y a six voleurs, et en même temps il
montre ses beaux-frères. «Faites-leur ôter leurs habits,» dit-il, «et
vous verrez sur leur dos la marque des voleurs.» On leur enlève leurs
habits, et l'on voit en effet sur leur dos la marque de la pièce de
monnaie rougie au feu. Les six princes sont ainsi punis du mépris qu'ils
avaient témoigné à leur beau-frère.--Bientôt, sur le conseil de son
cheval, le prince se met en route avec une nombreuse suite vers le pays
de son père. Il écrit à celui-ci pour lui demander la permission de
donner une grande fête à laquelle devront prendre part tous les sujets
du royaume, sans exception. Le peuple étant rassemblé, le prince, ne
voyant pas sa mère, dit au roi qu'il manque quelqu'un, la fille du
jardinier, qui a été reine. On l'envoie chercher, et il lui rend les
plus grands honneurs. Puis il dit au roi qu'il est son fils, et le
cheval Katar raconte toute l'histoire.
[193] Dans le conte autrichien de la collection Vernaleken et dans
le conte italien de Sora, cité plus haut, la princesse remarque
également le chant du garçon jardinier.
[194] Comparer la pomme d'or ou la boule d'or du conte lorrain et
d'autres contes européens.
[195] Il y a ici une altération. Dans les contes européens, d'un
côté, et, de l'autre, dans le récit cambodgien ainsi que dans le
conte arabe d'Egypte et dans le poème des Tartares de Sibérie, ce
n'est pas pour satisfaire leur faim et leur soif que les
beaux-frères du héros se laissent marquer ou mutiler par ce dernier;
c'est pour obtenir qu'il leur cède différentes choses demandées par
le roi (parfois du gibier). Donc, à la source commune d'où tous ces
récits sont dérivés, c'est-à-dire dans l'Inde, il a dû exister, il
existe sans doute encore un conte présentant cette forme.
Cette fin se rattache, ainsi que l'introduction, au thème de notre nº
17, l'_Oiseau de Vérité_.
* * * * *
L'épisode de la poursuite et des objets jetés se retrouve dans divers
pays d'Orient.
Nous le rencontrons d'abord dans un conte kirghiz de la Sibérie
méridionale (Radloff, III, p. 383): Poursuivie par une méchante vieille,
une jeune femme jette derrière elle d'abord un peigne, qui devient une
épaisse forêt, puis un miroir, qui devient un grand lac.--Dans un conte
samoyède (_Goettingische Gelehrte Anzeigen_, 1862, p. 1228), une pierre
à aiguiser, jetée par une jeune fille poursuivie, devient une rivière;
une pierre à fusil, une montagne; un peigne, une forêt.
Dans l'extrême Orient, nous pouvons rapprocher de ce même épisode le
passage suivant d'un livre siamois (_Asiatic Researches_, t. XX,
Calcutta, 1836, p. 347): Un jeune homme, nommé Rot, s'enfuit du palais
d'une _yak_ (sorte d'ogresse), en emportant divers ingrédients magiques.
Poursuivi par la yak, et au moment d'être atteint, il jette derrière lui
un de ces ingrédients: aussitôt se dressent d'innombrables bâtons
pointus qui arrêtent la poursuite de la yak. Celle-ci les fait
disparaître par la vertu d'une autre substance magique, et déjà elle est
tout près du jeune homme, quand celui-ci, au moyen d'un nouvel
ingrédient, met entre elle et lui une haute montagne. La yak la fait
également disparaître. Alors Rot fait s'étendre derrière lui une grande
mer, et la yak, qui se trouve au bout de son grimoire, est obligée de
battre en retraite.
* * *
C'est de l'Inde que les Siamois, comme les Cambodgiens, ont reçu leur
littérature avec le bouddhisme. On peut donc en conclure que ce thème de
la poursuite vient de l'Inde. Nous le retrouvons, du reste, dans des
contes populaires indiens actuels, l'un du Deccan, l'autre du Bengale,
et dans un des récits de la grande collection formée par Somadeva de
Cachemire au XIIe siècle de notre ère, la _Kathâ-Sarit-Sâgara_
(l'«Océan des Histoires»).
Dans le conte populaire indien du Deccan (miss Frere, pp. 62, 63), un
jeune homme, poursuivi par une _raksha_ (sorte de mauvais génie, de
démon), à qui il a dérobé divers objets magiques, met successivement
entre elle et lui, par la vertu de ces objets, une grande rivière, puis
une haute montagne, et enfin un grand feu qui consume la forêt à travers
laquelle elle passe et la fait périr.
Voici maintenant le conte recueilli dans le Bengale, chez les tribus Dzo
(_Progressive colloquial Exercices in the Lushai Dialect of the Dzo or
Kuki Language, with vocabularies and popular tales_, by Capt. T. H.
Lewin. Calcutta, 1874, p. 85): Un jeune homme est parvenu, par certains
maléfices, à se faire donner pour femme une jeune fille nommée Kungori.
A peine l'a-t-il épousée qu'il se change en tigre et l'emporte. Le père
de la jeune fille la promet à celui qui la ramènera. Deux jeunes gens,
Hpohtir et Hrangchal, tentent l'entreprise. Ils arrivent chez
l'homme-tigre. «Kungori, où est votre mari?--Il est à la chasse et va
revenir dans un instant.» Les deux jeunes gens se cachent. Arrive
l'homme-tigre. «Je sens une odeur d'homme.--Ce doit être moi que vous
sentez,» dit Kungori. Le lendemain, il retourne à la chasse. Une veuve
vient dire aux deux jeunes gens: «Si vous êtes pour vous enfuir avec
Kungori, prenez avec vous de la semence (_sic_) de feu, de la semence
d'épines et de la semence d'eau.» Ils suivent ce conseil et s'enfuient,
emmenant Kungori. L'homme-tigre étant rentré chez lui et trouvant la
maison vide, se met à leur poursuite. Un petit oiseau dit à Hrangchal:
«Courez! courez! le mari de Kungori va vous attraper!» Alors ils
répandent la semence de feu, et les taillis et les broussailles se
mettent à brûler furieusement, de sorte que l'homme-tigre ne peut
avancer plus loin. Quand l'incendie s'apaise, l'homme-tigre reprend sa
poursuite. Le petit oiseau dit à Hrangchal: «Il va vous attraper!» Alors
ils répandent la semence d'eau, et une grande rivière se trouve entre
eux et l'homme-tigre. Quand l'eau s'est écoulée, il se remet à courir.
«Il arrive!» dit le petit oiseau. Ils répandent la semence d'épines, et
il s'élève un fourré rempli de ronces. L'homme-tigre finit par s'y
frayer un passage; mais Hpohtir le tue d'un coup de son _dao_ (sorte de
couteau).--La suite de ce conte du Bengale a beaucoup d'analogie avec
nos nos 1, _Jean de l'Ours_, et 52, _La Canne de cinq cents livres_.
Nous en avons donné le résumé dans les remarques de notre nº 1 (p. 21).
Dans le conte sanscrit de Somadeva (voir l'analyse du 7e livre dans les
comptes rendus de l'Académie de Leipzig, 1861, p. 203 seq.),--conte qui
ressemble beaucoup à notre nº 32, _Chatte Blanche_,--le héros,
Çringabhuya, pour échapper à la poursuite d'un _râkshasa_, jette
successivement derrière lui divers objets que lui a donnés sa fiancée,
fille d'un autre râkshasa: de la terre, de l'eau, des épines et du feu,
et il se trouve, entre lui et le râkshasa, d'abord une montagne, puis un
large fleuve, puis une forêt qui enfin prend feu, et le râkshasa renonce
à le poursuivre.
* * *
Ce même épisode existe, en Afrique, dans un conte cafre et dans un conte
malgache.--Dans le conte cafre (G. Mc. Call Theal, _Kaffir Folklore_,
Londres, 1882, p. 82), une jeune fille, fuyant avec un jeune homme
qu'elle aime, est poursuivie par son père. Elle jette l'un après l'autre
derrière elle divers objets qu'elle a emportés: un oeuf, une outre
pleine de lait, un pot et une pierre, et il se produit successivement un
grand brouillard, une grande eau, de profondes ténèbres et une montagne
escarpée.--Dans le conte de l'île de Madagascar (_Folklore Journal_,
1883, I, p. 234), une jeune fille, en s'enfuyant de chez un monstre qui
doit la manger, emporte, sur le conseil d'une souris, un balai, un oeuf,
un roseau et une pierre. Quand elle les jette derrière elle, elle oppose
à la poursuite du monstre un épais fourré, un grand étang, une forêt et
une montagne escarpée.
Un passage analogue se trouve, paraît-il, dans un conte indien du
Brésil; ce qui n'a rien d'étonnant, les Portugais ayant apporté au
Brésil nos contes européens, ainsi que le montre la collection Roméro,
déjà citée. Ce conte des sauvages brésiliens, l'_Ogresse_, est, nous
dit-on (_Mélusine_, II, col. 408), «le conte de l'homme poursuivi par la
sorcière dont il a enlevé la fille, et qui assure sa fuite en
métamorphosant divers objets derrière lui.»
Enfin, on a recueilli, dans l'archipel polynésien de Samoa, «le conte
dans lequel un amoureux, emmenant sa belle et poursuivi, jette derrière
lui un peigne qui se change en un bois, etc.» (_Mélusine_, II, col.
214).
XIII
LES TROCS DE JEAN-BAPTISTE
Il était une fois un homme et sa femme, Jean-Baptiste et Marguerite.
«Jean-Baptiste,» dit un jour Marguerite, «pourquoi ne faites-vous pas
comme notre voisin? il troque sans cesse et gagne ainsi beaucoup
d'argent.--Mais,» dit Jean-Baptiste, «si je venais à perdre, vous me
chercheriez querelle.--Non, non,» répondit Marguerite, «on sait bien
qu'on ne peut pas toujours gagner. Nous avons une vache, vous n'avez
qu'à l'aller vendre.»
Voilà Jean-Baptiste parti avec la vache. Chemin faisant, il rencontra un
homme qui conduisait une bique. «Où vas-tu, Jean-Baptiste?--Je vais
vendre ma vache pour avoir une bique.--Ne va pas si loin, en voici une.»
Jean-Baptiste troqua sa vache contre la bique et continua son chemin.
A quelque distance de là, il rencontra un autre homme qui avait une oie
dans sa hotte. «Où vas-tu, Jean-Baptiste?--Je vais vendre ma bique pour
avoir une oie.--Ne va pas si loin, en voici une.» Ils échangèrent leurs
bêtes, puis Jean-Baptiste se remit en route.
Il rencontra encore un homme qui tenait un coq. «Où vas-tu,
Jean-Baptiste?--Je vais vendre mon oie pour avoir un coq.--Ce n'est pas
la peine d'aller plus loin, en voici un.» Jean-Baptiste donna son oie et
prit le coq.
En entrant dans la ville, il vit une femme qui ramassait du crottin dans
la rue. «Ma bonne femme,» lui dit-il, «gagnez-vous beaucoup à ce
métier-là?--Mais oui, assez,» dit-elle.--«Voudrez-vous me céder un
crottin en échange de mon coq?--Volontiers,» dit la femme. Jean-Baptiste
lui donna son coq, emporta son crottin et alla sur le champ de foire; il
y trouva son voisin. «Eh bien! Jean-Baptiste, fais-tu des affaires?--Oh!
je ne ferai pas grand'chose aujourd'hui. J'ai changé ma vache contre une
bique.--Que tu es nigaud! mais que va dire Marguerite?--Marguerite ne
dira rien. Ce n'est pas tout: j'ai changé ma bique contre une oie.--Oh!
que dira Marguerite?--Marguerite ne dira rien. Ce n'est pas encore tout:
j'ai changé mon oie contre un coq, et le coq, je l'ai donné pour un
crottin.--Le sot marché que tu as fait là! Marguerite va te
quereller.--Marguerite ne dira rien.--Parions deux cents francs: si elle
te cherche dispute, tu paieras les deux cents francs; sinon, c'est moi
qui te les paierai.» Jean-Baptiste accepta, et ils reprirent ensemble le
chemin de leur village.
«Eh bien! Jean-Baptiste,» dit Marguerite, «avez-vous fait affaire?--Je
n'ai pas fait grand'chose: j'ai changé ma vache contre une bique.--Tant
mieux. Nous n'avions pas assez de fourrage pour nourrir une vache; nous
en aurons assez pour une bique, et nous aurons toujours du lait.--Ce
n'est pas tout. J'ai changé ma bique contre une oie.--Tant mieux encore;
nous aurons de la plume pour faire un lit.--Ce n'est pas tout. J'ai
changé l'oie contre un coq.--C'est fort bien fait; nous aurons toujours
de la plume.--Mais ce n'est pas encore tout. J'ai changé le coq contre
un crottin.--Voilà qui est au mieux. Nous mettrons le crottin au plus
bel endroit de notre jardin, et il y poussera de quoi faire un beau
bouquet.»
Le voisin, qui avait tout entendu, fut bien obligé de donner les deux
cents francs.
REMARQUES