que l'introduction soit un souvenir affaibli de cette forme
particulière. Le jeune garçon met en liberté un gros oiseau noir que
son père a chez lui, et l'oiseau l'emporte dans son château, où il
se fait appeler «parrain» par le jeune garçon. Suit l'histoire des
chambres défendues, etc.
[182] Un conte italien, publié au XVIe siècle par Straparola (nº 5
de la trad. allemande des contes proprement dits), présente une
introduction presque identique à celle du conte danois. Une flèche
d'or, dont l'«homme des bois» a l'adresse de s'emparer, remplace la
boule d'or.--Le reste de ce conte ne se rapporte pas aux contes que
nous étudions ici.
* * *
Enfin, dans un dernier groupe, nous rangerons quatre contes: un conte
grec moderne d'Epire (Hahn, nº 6), un conte allemand (Wolf, p. 276), un
conte hongrois (Gaal-Stier, nº 8) et un conte russe (Naakè, p. 117).
L'introduction du conte grec étant la plus complète, nous en donnerons
le résumé: Une reine sans enfants reçoit d'un juif une pomme qui doit la
rendre mère; elle mange la pomme et jette les pelures dans l'écurie, où
une jument les mange. Au bout d'un temps, la reine a un fils et la
jument un poulain. Le roi étant parti pour la guerre, le juif gagne
l'amour de la reine, et obtient d'elle qu'elle cherche à empoisonner le
petit prince; mais le poulain met celui-ci en garde. Quand le roi est de
retour, la reine, sur le conseil du juif, fait la malade, et, comme les
médecins ne peuvent la guérir, le juif se présente et dit qu'il faut
mettre sur le corps de la reine les entrailles d'un poulain (dans une
variante, il demande le foie du prince). Le prince obtient de son père
qu'avant de tuer son fidèle poulain, on lui donne, à lui, la permission
de le monter encore une fois et de faire trois fois le tour du château,
et il s'enfuit sur le poulain.--Dans le conte russe, entre cette
introduction et les aventures du héros chez le roi au service duquel il
est entré comme jardinier, se trouvent intercalés les épisodes de la
chambre défendue et de la poursuite.
* * * * *
Nous avons dit que les contes de cette famille diffèrent entre eux
surtout par leur introduction. Dans le corps du récit, nous retrouvons
partout à peu près les mêmes éléments: le héros déguisé, au service d'un
roi; l'amour de la princesse pour lui, après qu'elle s'est aperçue qu'il
n'était pas ce qu'il voulait paraître; enfin les exploits du jeune
homme, qui amènent la découverte de ce qu'il est véritablement.
Pour ne pas nous étendre démesurément, nous n'examinerons guère que
certains des contes où, comme dans le nôtre, le roi au service duquel
est le héros, a trois filles. Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn,
nº 6), le prince s'engage chez un roi comme jardinier. Un matin que tout
le monde dort encore, il brûle un crin qu'il a arraché de la queue de
son cheval, avant de se séparer de lui; aussitôt le cheval apparaît, et
le prince caracole tout resplendissant à travers les jardins du roi. La
plus jeune des trois filles du roi le voit de sa fenêtre. Quelque temps
après, le roi ordonne à tous les hommes de son royaume de défiler sous
les fenêtres du château, afin que chaque princesse se choisisse un mari
en jetant à celui qu'elle préfère une pomme d'or. Les deux aînées
jettent leur pomme d'or à des seigneurs (le _tortu_ et le _bossu_ du
conte lorrain sont une altération du thème primitif); la plus jeune
jette la sienne au jardinier. Dans la suite, le roi devient aveugle, et,
pour le guérir, les médecins déclarent qu'il n'y a que l'eau de la vie.
Les maris de ses deux filles aînées s'offrent à aller chercher de cette
eau. La plus jeune princesse va demander à son père pour son mari la
permission d'y aller aussi. Le jeune homme prend dans l'écurie un cheval
boiteux et se met en route avec ses beaux-frères: ceux-ci le laissent
embourbé dans le premier marais qu'ils trouvent. Aussitôt qu'il les a
perdus de vue, le prince brûle un crin de son fidèle cheval et s'en va,
splendidement équipé, à la source de l'eau de la vie. Il remplit de
cette eau une bouteille, et, en revenant, rencontre ses beaux-frères
qui, naturellement, ne le reconnaissent pas. Il leur offre de leur céder
la bouteille d'eau s'ils consentent à se laisser marquer au derrière du
sabot de son cheval. Ils y consentent; mais il leur donne de l'eau
ordinaire, de sorte que le roi a beau s'en baigner les yeux: il reste
aveugle. Alors la plus jeune princesse dit au roi que son mari a, lui
aussi, rapporté de l'eau de la vie. Le roi la repousse d'abord, enfin il
veut bien faire l'essai et il recouvre la vue. Le prince fait alors
connaître ce qu'il est et révèle le signe de servitude dont ses
beaux-frères ont été marqués par lui. Le roi les chasse et fait du
prince son héritier.
On voit quels traits frappants de ressemblance ce conte épirote présente
avec le nôtre. Une variante, également d'Epire, s'en rapproche encore
davantage sur un point: après l'expédition à la recherche de ce qui doit
guérir le roi, se trouve l'épisode de la guerre, dans laquelle le héros
défait les ennemis du roi. Après la bataille, le roi bande une blessure
du jeune homme avec un mouchoir que la plus jeune princesse a brodé.
C'est ce mouchoir qui ensuite fait reconnaître à celle-ci le
vainqueur.--Le conte roumain ressemble, pour ainsi dire, sur tous les
points au premier conte épirote, mais il est plus complet en ce qu'il a
l'épisode de la bataille et de la blessure bandée par le roi. Au lieu de
l'eau de la vie qu'il faut aller chercher pour rendre la vue au roi,
c'est ici du lait de chèvres rouges sauvages. Le héros ne consent à en
donner à ses beaux-frères, qui ne le reconnaissent pas, qu'à condition
de les marquer dans le dos d'un signe de servitude.
Dans le conte du Tyrol italien nº 20 de la collection Schneller, la plus
jeune des trois princesses jette sa boule d'or (dans une variante, sa
pomme d'or) au prétendu teigneux, comme dans le conte lorrain, le conte
grec et le conte roumain. Le roi étant tombé malade, les médecins
déclarent qu'il ne peut être guéri que par du sang de dragon (dans la
variante, par du lait de tigresse). Le héros, qui s'en est procuré, cède
sa fiole à ses beaux-frères en échange de leurs boules d'or, comme dans
le conte lorrain.--Même chose, à peu près, dans le conte basque (p. 111
de la collection Webster): le jeune homme demande à ses beaux-frères, en
échange de l'eau qui rend la vue et rajeunit, les pommes d'or que les
princesses, leurs femmes, leur ont données avant leur départ (il y a,
comme on voit, sur ce dernier point, une altération). Dans ce même conte
basque se trouve aussi l'épisode de la bataille gagnée.
Dans le conte danois de la collection Grundtvig, où cet épisode figure
aussi, l'épisode des beaux-frères a une forme différente: les deux
seigneurs, fiancés des aînées des trois princesses, vont à la chasse;
comme ils n'ont rien tué, le prétendu teigneux leur cède son gibier, la
première fois, pour leurs pommes d'or; le jour d'après, pour une lanière
qu'il taille dans leur peau. (Comparer deux contes portugais du Brésil,
nos 8 et 38 de la collection Roméro.)--Dans le conte hongrois nº 8 de la
collection Gaal-Stier, le héros cède successivement à ses beaux-frères,
qui vont à la chasse et dont il n'est pas reconnu, trois animaux
merveilleux: la première fois, il se fait donner leurs alliances; la
seconde, il leur imprime un sceau sur le front; la troisième, il les
marque au dos. Ce conte renferme aussi l'épisode de la guerre. (Comparer
un passage du conte sicilien nº 61 de la collection Gonzenbach, dont
toute la première partie se rapporte au thème de notre nº 1, _Jean de
l'Ours_: Peppe donne à ses frères les oiseaux qu'il a tués, à la
condition qu'il leur imprimera sur l'épaule une tache noire.)
* * *
Parmi tous les contes de cette famille, celui qui peut-être se rapproche
le plus du nôtre, pour le passage où le roi casse sa lance dans la
cuisse du héros, est le conte tyrolien nº 32 du premier volume de la
collection Zingerle: comme le héros veut s'échapper après avoir gagné la
bataille, le roi lui lance son épée, qui l'atteint au talon: la pointe
se casse dans la plaie. Revenu chez lui sous ses habits de jardinier, le
jeune homme envoie chercher un médecin, qui retire la pointe de l'épée,
et le roi la reconnaît à son nom, écrit dessus.
* * * * *
Au siècle dernier, on versifiait en Espagne un conte qui offre, comme le
conte sicilien cité il y a un instant, la combinaison d'une variante de
notre nº 1, _Jean de l'Ours_, avec le conte que nous étudions ici. Nous
avons donné, dans les remarques de notre nº 1 (p. 15), le résumé de la
première partie de ce romance espagnol. En voici la fin (nº 1264 de
l'édition Rivadeneyra, Madrid, 1856): La plus jeune des trois princesses
a épousé Juanillo, dans lequel elle a reconnu, malgré son humble
déguisement, celui qui l'a délivrée, elle et ses soeurs, et qui ensuite
a été trahi par ses propres frères. Le roi est tellement affligé de ce
mariage, qu'à force de pleurer il perd la vue. Les médecins disent que
le seul remède est une certaine eau qui se trouve dans un pays rempli de
bêtes sauvages. Les deux frères de Juanillo, qui se sont donnés pour les
libérateurs des princesses et ont épousé les deux aînées, s'offrent à
aller chercher de cette eau. Juanillo, qui s'en est procuré, grâce à
l'aide d'un des trois chevaux dont il a été parlé dans la première
partie du conte, leur cède sa fiole contre deux poires dont le roi leur
avait fait présent. Plus tard, il faut, pour une autre maladie du roi,
du lait de lionne. Juanillo est, cette fois, aidé par le second des
trois chevaux; il donne le lait à ses frères, moyennant qu'ils se
laissent couper chacun une oreille. Enfin, le troisième cheval fait
gagner à Juanillo la bataille sur les ennemis du roi. Juanillo remet les
drapeaux dont il s'est emparé à ses frères, mais après avoir marqué
ceux-ci au fer rouge sur l'épaule d'un signe de servitude. Au milieu
d'un banquet que donne le roi, Juanillo entre magnifiquement vêtu et
révèle la vérité.
L'épisode de la bataille et de la lance cassée se retrouve dans une
légende du moyen âge, celle de Robert le Diable (_Goettingische Gelehrte
Anzeigen_, 1869, p. 976 seq.). Robert le Diable, pour expier ses péchés,
se fait passer pour muet et pour idiot, et vit méprisé de tous à la cour
de l'empereur de Rome. Celui-ci a un sénéchal qui a demandé en vain la
main de sa fille. Pour se venger de ce refus, le sénéchal vient assiéger
la ville avec une armée de Sarrazins. L'empereur marche contre lui.
Robert, qu'on a laissé au château, trouve dans le jardin, près d'une
fontaine, un cheval blanc avec une armure blanche complète; en même
temps, une voix du ciel lui dit d'aller au secours de l'empereur. Il
part, remporte la victoire et disparaît pour aller reprendre au château
son rôle de fou. Deux fois encore il gagne la bataille; la dernière
fois, l'empereur, voyant le chevalier inconnu s'éloigner à toute bride,
lance une pique pour tuer son cheval, mais il le manque et atteint
Robert à la jambe. Celui-ci s'échappe néanmoins, emportant dans sa
blessure la pointe de la pique. Il cache cette pointe dans le jardin et
panse sa blessure avec de l'herbe et de la mousse. La princesse
l'aperçoit de sa fenêtre, comme elle l'a déjà vu précédemment revêtir
son armure et monter à cheval; mais, étant muette, elle ne peut rien
dire. L'empereur fait publier que celui qui lui présentera la pointe de
la pique et lui montrera la blessure faite par lui à l'inconnu, aura sa
fille en mariage. Le sénéchal parvient à tromper l'empereur, et déjà il
est à l'autel avec la princesse, quand celle-ci, par un miracle,
recouvre la parole et dévoile tout. Robert veut continuer à faire
l'insensé, mais un ermite, qui a eu une révélation à son sujet, lui dit
que sa pénitence est terminée, et Robert épouse la princesse.
* * * * *
En Orient, les rapprochements à faire sont très nombreux.
Nous avons d'abord à citer un épisode d'un poème des Kirghiz de la
Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 261): Kosy Koerpoesch, parti à la
recherche de Bajan, sa fiancée, arrive auprès d'une «fontaine d'or»; il
y trempe sa chevelure, qui devient toute dorée. Une vieille femme, qui
lui apprend où est Bajan, lui conseille de se déguiser en teigneux. Il
arrive pendant la nuit à la _yourte_ de Bajan et se couche par terre. La
jeune fille, s'étant réveillée, voit la yourte tout éclairée. Ce sont
les cheveux de Kosy qui sont sortis de dessous sa coiffure et qui
brillent. Elle reconnaît que Kosy est là[183].
[183] Comparer l'épisode d'un conte syriaque (Prym et Socin, nº 39),
analysé dans les remarques de notre nº 1 _Jean de l'Ours_. Le héros
se couvre la tête d'une vessie, afin d'avoir l'air chauve et de ne
pas être reconnu.
Mais ce qui se rapproche d'une façon bien plus frappante de
l'introduction du conte lorrain et surtout des contes européens du
second groupe, c'est un conte qui a été recueilli dans l'île de
Zanzibar, chez les Swahili, population issue d'un mélange de nègres et
d'Arabes (E. Steere, p. 381): Un sultan n'a point d'enfants. Un jour, il
se présente devant lui un démon sous forme humaine, qui lui offre de lui
en faire avoir, à condition que, sur deux, le sultan lui en donnera un.
Le sultan accepte la proposition; sa femme mange une certaine substance
que le démon a apportée, et elle a trois enfants. Quand ces enfants sont
devenus grands, le démon en prend un et l'emmène dans sa maison.--Au
bout de quelque temps, il donne au jeune garçon toutes ses clefs et part
pour un mois en voyage. Un jour, le jeune garçon ouvre la porte d'une
chambre: il voit de l'or fondu; il y met le doigt et le retire tout
doré. Il a beau le frotter, l'or ne s'en va pas; alors il s'enveloppe le
doigt d'un chiffon de linge. Le démon, étant revenu, lui demande:
«Qu'avez-vous au doigt?--Je me suis coupé,» dit le jeune garçon. Pendant
une autre absence du démon, le jeune garçon ouvre toutes les chambres.
Il trouve dans les cinq premières des os de divers animaux, dans la
sixième des crânes humains, dans la septième un cheval vivant. «O fils
d'Adam!» lui dit le cheval, «d'où venez-vous?» Et il lui explique que le
démon ne fait autre chose que dévorer des hommes et toutes sortes
d'animaux. Il lui donne ensuite le moyen de faire périr le démon, en le
poussant dans la chaudière même où le jeune garçon devait être bouilli.
Ce dernier suit ces conseils, et, débarrassés du démon, le cheval et lui
vont s'établir dans une ville, où ils bâtissent une maison, et le jeune
homme épouse la fille du sultan du pays.
Dans un conte syriaque de la Mésopotamie septentrionale (Prym et Socin,
nº 58), un démon, sous la forme d'un Egyptien, promet à un marchand sans
enfants de lui en faire avoir plusieurs, si le marchand s'engage à lui
donner le premier fils qui naîtra. L'enfant est emmené par le démon.
L'épisode altéré qui vient ensuite est en réalité celui de la chambre
défendue. Il s'y trouve un trait dont nous avons parlé dans la seconde
note de ces remarques.--Ce qui suit n'a aucun rapport avec les contes
que nous étudions ici.
* * *
Ce n'est pas seulement l'introduction de notre conte, c'est presque tout
l'ensemble du récit que nous retrouvons dans un livre cambodgien
(Bastian, _die Voelker des oestlichen Asiens_, t. IV, 1868, p. 350). En
voici le résumé d'après l'analyse de M. Bastian: Après diverses
aventures, Chao Gnoh, enfant extraordinaire, est recueilli par la reine
des Yakhs (sorte d'ogres ou de mauvais génies), laquelle l'adopte pour
fils. Elle le laisse libre de se promener à son gré dans les jardins du
palais; mais il ne doit pas s'approcher de l'étang d'argent ni de
l'étang d'or. Poussé par la curiosité, Chao Gnoh va voir l'étang d'or, y
plonge le doigt, et, ne pouvant enlever l'or dont son doigt est resté
couvert, il se voit obligé de le bander et de dire à la reine qu'il
s'est blessé. Puis il visite les cuisines du palais et y trouve des
monceaux d'ossements et aussi une paire de pantoufles merveilleuses avec
lesquelles on peut voyager dans l'air, un bonnet qui donne l'apparence
d'un sauvage (_sic_) et une baguette magique. Il prend ces objets et
s'élève en l'air par la vertu des pantoufles. Comme il se repose sur un
arbre, la reine des Yakhs l'aperçoit et lui crie de revenir; mais il ne
l'écoute pas. Alors elle met par écrit toute sa science magique, appelle
autour d'elle tous les animaux et meurt de chagrin. Son fils adoptif,
étant venu aux funérailles, lit les formules que la reine a écrites et
les apprend par coeur. Puis, prenant son vol, il arrive dans un pays où
justement un roi célèbre les noces de ses filles, à l'exception de la
plus jeune, qui ne trouve personne à son goût. Le roi fait venir tous
les jeunes gens de son royaume, mais aucun ne plaît à la princesse; puis
tous les hommes d'âge, sans plus de résultat. Alors il demande s'il est
encore resté quelqu'un. On lui répond qu'il n'y a plus que le sauvage
(Chao Gnoh), qui joue là-bas avec les enfants de la campagne. Quand la
princesse entend parler de Chao Gnoh, elle se déclare aussitôt disposée
à l'épouser, malgré le mécontentement de son père, qui la bannit avec
son mari dans un désert. Quelque temps après, le roi exprime le désir
d'avoir du poisson et envoie ses gendres lui en chercher; mais ceux-ci
ne peuvent en trouver, car Chao Gnoh, grâce à son art magique, a
rassemblé tous les poissons autour de lui après avoir lui-même changé de
forme. Enfin, après bien des supplications de la part de ses
beaux-frères, il consent à leur en céder, mais seulement à condition
qu'il leur coupera le bout du nez. Ensuite le roi a envie de gibier;
mais ses gendres ont beau chasser: Chao Gnoh a rassemblé autour de lui
tous les animaux de la forêt, et il ne leur en cède que contre le bout
d'une de leurs oreilles[184]. Mais bientôt, poussés par les génies qui
sont indignés de voir mépriser leur ami (Chao Gnoh), des ennemis fondent
en grand nombre sur le pays du roi, et ses gendres sont battus. Comme
le roi demande s'il ne reste plus personne, on lui parle de Chao Gnoh,
et celui-ci, muni par les génies d'armes magiques et d'un cheval ailé, a
bientôt fait de mettre l'ennemi en déroute. A son retour, le roi, rempli
de joie, le fait monter sur son trône.
[184] Dans le conte danois de la collection Grundtvig, dans le conte
hongrois, dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº 61) et dans les
contes du Brésil, il est aussi question, nous l'avons vu, de
gibier.--Dans un passage très altéré d'un conte sicilien
(Gonzenbach, nº 67), il est parlé, comme dans le récit cambodgien,
d'_oreille_ et de _nez_ coupés par le héros. Dans le romance
espagnol cité plus haut (p. 144), on a vu que Juanillo coupe une
oreille à ses frères.
* * *
Dans un conte arabe recueilli en Egypte (Spitta-Bey, nº 12), nous allons
rencontrer, avec tout l'ensemble de notre conte, la forme d'introduction
particulière au dernier groupe étudié ci-dessus (p. 142): Un sultan a un
fils, Mohammed l'Avisé, qui est né en même temps que le poulain d'une
jument de race. Le jeune garçon aime beaucoup son poulain. Sa marâtre,
une esclave que le sultan a épousée après la mort de la mère de
l'enfant, a un amant, un juif[185]. Craignant d'être trahis par
Mohammed, ils complotent de l'empoisonner. Le jeune garçon est instruit
de ce qui se prépare par son ami le cheval; quand sa marâtre lui sert à
manger, il met le plat devant un chat qui y goûte et meurt[186]. La
marâtre et le juif veulent alors se débarrasser du cheval. La marâtre
fait la malade, et le juif, se donnant pour médecin, dit que le seul
remède est le coeur d'un poulain de race. Avant qu'on ne tue son cheval,
Mohammed obtient la permission de le monter encore une fois. A peine
est-il en selle, que le cheval prend le galop et disparaît.--Arrivé dans
un royaume voisin, le jeune homme met pied à terre, achète à un pauvre
des vêtements tout déchirés qu'il endosse, et prend congé de son cheval,
après que ce dernier lui a donné un de ses crins en lui disant de le
brûler si jamais il a besoin de son aide. Mohammed entre au service du
chef jardinier du roi. Un jour, il désire voir son cheval; il brûle le
crin, le cheval paraît, et Mohammed galope, magnifiquement vêtu, à
travers le jardin. La plus jeune des sept filles du roi l'aperçoit et
s'éprend du beau jeune homme. Elle met en tête à ses soeurs de demander
au roi de les marier. Le roi fait publier que tous les hommes de la
ville doivent défiler devant le château des dames. Les six aînées des
princesses jettent leur mouchoir à des hommes qui leur plaisent; la plus
jeune ne jette le sien à personne. Le roi demande s'il ne reste personne
dans la ville. On lui dit qu'il ne reste qu'un pauvre garçon qui tourne
la roue à eau dans le jardin. On l'amène, et la princesse lui jette son
mouchoir. Le roi, très affligé de ce choix, ne tarde pas à tomber
malade; les médecins lui ordonnent du lait de jeune ourse. Les six
gendres montent à cheval pour en aller chercher; Mohammed se met, lui
aussi, en campagne sur une jument boiteuse. Sorti de la ville, il
appelle son cheval et lui ordonne de dresser un camp, tout rempli
d'ourses. La chose est faite en un instant, et Mohammed se trouve dans
une tente toute d'or. Les six gendres du roi passent par là et demandent
à Mohammed, qu'ils ne reconnaissent pas, du lait de jeune ourse.
Mohammed leur dit qu'il leur en donnera, s'ils consentent à ce qu'il
brûle sur le derrière de chacun d'eux un cercle et une baguette (_sic_).
Ils y consentent, et Mohammed leur donne du lait de vieille ourse.
Lui-même prend du lait de jeune ourse et revient de son côté. C'est son
lait seul qui guérit le roi.--Une guerre survient. Au moment où l'armée
du roi commence à plier, arrive Mohammed sur son cheval, qui fait
jaillir du feu de tous ses crins. Il tue le tiers des ennemis; le
lendemain, le second tiers; le roi le rencontre et lui met sa bague au
doigt, et Mohammed disparaît. Le troisième jour, il tue le reste des
ennemis. Tandis qu'il revient, il est blessé au bras; le roi bande la
plaie avec son mouchoir, et Mohammed disparaît encore. De retour chez
lui, il s'endort; le roi entre et reconnaît sa bague et son mouchoir.
Mohammed alors révèle ce qu'il est.
[185] Il est très remarquable que les contes allemand et grec
moderne de ce groupe, cités plus haut, ont également ici un juif.
[186] Ce petit détail se retrouve dans le conte allemand.
L'épisode des beaux-frères se retrouve encore dans un poème des Tartares
de la Sibérie méridionale, très voisin de notre conte (Radloff, II, p.
607 et suiv.): Sudæi Mærgæn, trahi par sa femme qui veut le faire tuer,
abandonne son pays. Près de mourir de faim dans une forêt, il dit à un
ours qu'il rencontre de le dévorer. L'ours a peur de lui et s'enfuit.
Sudæi Mærgæn le rattrape, le saisit et le lance par terre: la peau lui
reste dans la main. Il s'en revêt et arrive dans un pays où il effraie
les gens. Il entre dans une maison, dit qu'il est un homme et demande à
une jeune fille pourquoi il y a tant de monde rassemblé. Elle répond que
c'est le mariage de ses deux soeurs. Son père, un prince, veut lui faire
épouser un certain individu; elle refuse. Le père se fâche: «Alors,»
dit-il en se moquant, «veux-tu prendre l'ours que voilà?» La jeune
fille répond que oui. Elle le prend en effet pour mari, et ils vont se
loger dans une vieille écurie[187].--Un jour, les beaux-frères de Sudæi
Mærgæn reçoivent du prince l'invitation d'aller veiller sur certaine
jument, dont le poulain disparaît chaque année. La femme du prétendu
ours a entendu, et elle va rapporter la chose à son mari. Sudæi Mærgæn
lui dit d'aller demander pour lui un cheval au prince. Celui-ci lui
donne un mauvais cheval, et voilà Sudæi Mærgæn en campagne; mais en
chemin il lui arrive un autre cheval, celui avec lequel il s'était enfui
de son pays, et ce cheval lui apporte tout un magnifique équipement. Il
trouve, près de la prairie où est la jument, ses beaux-frères endormis
sur leurs chevaux. Quand la jument a mis bas son poulain, Sudæi Mærgæn
voit un énorme oiseau fondre dessus et l'enlever. Il bande son arc et
abat l'oiseau. Pour avoir cet oiseau, ses beaux-frères, qui ne le
reconnaissent pas, lui donnent, sur sa demande, une phalange de leur
petit doigt. Quelque temps après, le prince dit à ses deux gendres
d'aller tuer un tigre qui lui mange son peuple. C'est encore Sudæi
Mærgæn qui le tue, et il le cède à ses beaux-frères à condition de leur
tailler des lanières dans le dos[188]. Après diverses aventures, il
dévoile devant le prince la conduite de ses beaux-frères.