chambre?--Non, mon père.--Qu'avez-vous donc au doigt?--Rien, mon
père.--Mon fils, vous avez quelque chose.--C'est que je me suis coupé le
doigt en taillant la soupe à nos domestiques.--Montrez-moi votre doigt.»
Il fallut bien obéir. «A qui me fierai-je,» dit le roi, «si je ne puis
me fier à mon fils?» Puis il lui dit: «Je vais repartir en voyage pour
quinze jours. Tenez, voici toutes mes clefs, mais n'entrez pas dans la
chambre où je vous ai déjà défendu d'entrer.--Non, mon père; soyez
tranquille.»
A peine son père fut-il parti que le prince courut à la fontaine d'or;
il y plongea ses habits et sa tête; aussitôt ses habits furent tout
dorés et ses cheveux aussi. Puis il entra dans l'écurie, où il y avait
deux chevaux, Moreau et Bayard. «Moreau,» dit le prince, «combien
fais-tu de lieues d'un pas?--Dix-huit.--Et toi, Bayard?--Moi, je n'en
fais que quinze, mais j'ai plus d'esprit que Moreau. Vous ferez bien de
me prendre.» Le prince monta sur Bayard et partit en toute hâte.
Le soir même, le roi revint au château. Ne voyant pas son fils, il
courut à l'écurie. «Où est Bayard?» dit-il à Moreau.--«Il est parti avec
votre fils.» Le roi prit Moreau et se mit à la poursuite du prince.
Au bout de quelque temps, Bayard dit au jeune homme: «Ah! prince, nous
sommes perdus! je sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici
une éponge; jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin que vous
pourrez.» Le prince fit ce que lui disait son cheval, et, à l'endroit où
tomba l'éponge, il s'éleva aussitôt une grande forêt. Le roi franchit la
forêt avec Moreau. «Ah! prince,» dit Bayard, «nous sommes perdus! je
sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici une étrille;
jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin que vous pourrez.»
Le prince jeta l'étrille, et aussitôt il se trouva une grande rivière
entre eux et le roi. Le roi passa la rivière avec Moreau. «Ah! prince,»
dit Bayard, «nous sommes perdus! je sens derrière nous le souffle de
Moreau. Tenez, voici une pierre; jetez-la derrière vous le plus haut et
le plus loin que vous pourrez.» Le prince jeta la pierre, et il se
dressa derrière eux une grande montagne de rasoirs. Le roi voulut la
franchir, mais Moreau se coupait les pieds; quand ils furent à moitié
de la montagne, il leur fallut rebrousser chemin.
Cependant le prince rencontra un jeune garçon, qui venait de quitter son
maître et retournait au pays. «Mon ami,» lui dit-il, «veux-tu échanger
tes habits contre les miens?--Oh!» répondit le jeune garçon, «vous
voulez vous moquer de moi.» Il lui donna pourtant ses habits; le prince
les mit; puis il acheta une vessie et s'en couvrit la tête. Ainsi
équipé, il se rendit au château du roi du pays, et demanda si l'on avait
besoin d'un marmiton: on lui répondit que oui. Comme il gardait toujours
la vessie sur sa tête et ne laissait jamais voir ses cheveux, tout le
monde au château le nommait le Petit Teigneux.
Or, le roi avait trois filles qu'il voulait marier: chacune des
princesses devait désigner celui qu'elle choisirait en lui jetant une
pomme d'or. Les seigneurs de la cour vinrent donc à la file se présenter
devant elles, et les deux aînées jetèrent leurs pommes d'or, l'une à un
bossu, l'autre à un tortu. Le Petit Teigneux s'était glissé au milieu
des seigneurs; ce fut à lui que la plus jeune des princesses jeta sa
pomme: elle l'avait vu démêler sa chevelure d'or, et elle savait à quoi
s'en tenir sur son compte. Le roi fut bien fâché du choix de ses filles:
«Un tortu, un bossu, un teigneux,» s'écria-t-il, «voilà de beaux
gendres!»
Quelque temps après, il tomba malade. Pour le guérir, il fallait trois
pots d'eau de la reine d'Hongrie: le tortu et le bossu se mirent en
route pour les aller chercher. Le prince dit à sa femme: «Va demander à
ton père si je puis aussi me mettre en campagne.»
«Bonjour, mon cher père.--Bonjour, madame la Teigneuse.--Le Teigneux
demande s'il peut se mettre en campagne.--A son aise. Qu'il prenne le
cheval à trois jambes, qu'il parte et qu'il ne revienne plus.»
Elle retourna trouver son mari. «Eh bien! qu'est-ce qu'a dit ton
père?--Mon ami, il vous dit de prendre le cheval à trois jambes et
de partir.» Elle n'ajouta pas que le roi souhaitait de ne pas le
voir revenir. Le prince monta donc sur le vieux cheval et se rendit
au bois où il avait laissé Bayard. Il trouva auprès de Bayard les
trois pots d'eau de la reine d'Hongrie; il les prit et remonta sur
le cheval à trois jambes. En passant près d'une auberge, il y
aperçut ses deux beaux-frères qui étaient à rire et à boire. «Eh
bien!» leur dit-il, «vous n'êtes pas allés chercher l'eau de la
reine d'Hongrie?--Oh!» répondirent-ils, «à quoi bon? Est-ce que tu
l'aurais trouvée?--Oui.--Veux-tu nous vendre les trois pots?--Vous
les aurez, si vous voulez que je vous donne cent coups d'alène dans
le derrière.--Bien volontiers.»
Le tortu et le bossu allèrent porter au roi les trois pots d'eau de la
reine d'Hongrie. «Vous n'avez pas vu le Teigneux?» leur demanda le
roi.--«Non vraiment, sire,» répondirent-ils. «En voilà un beau que votre
Teigneux!»
Quelque temps après, il y eut une guerre. Le prince dit à sa femme: «Va
demander à ton père si je puis me mettre en campagne.»
«Bonjour, mon cher père.--Bonjour, madame la Teigneuse.--Le Teigneux
demande s'il peut se mettre en campagne.--A son aise. Qu'il prenne le
cheval à trois jambes, qu'il parte et qu'il ne revienne plus.»
Elle retourna trouver son mari. «Eh bien! qu'est-ce qu'a dit ton
père?--Mon ami, il vous dit de prendre le cheval à trois jambes et de
partir.» Elle n'ajouta pas que le roi souhaitait de ne pas le voir
revenir. Le prince se rendit au bois sur le cheval à trois jambes.
Arrivé là, il mit ses habits dorés, monta sur Bayard et s'en fut
combattre les ennemis. Il remporta la victoire. Or, c'était contre le
roi son père qu'il avait livré bataille.
Le tortu et le bossu, qui avaient regardé de loin le combat,
retournèrent auprès du roi et lui dirent: «Ah! sire, si vous aviez vu le
vaillant homme qui a gagné la bataille!--Hélas!» dit le roi, «si j'avais
encore ma plus jeune fille, je la lui donnerais bien volontiers!... Mais
avez-vous vu le Teigneux?--Non vraiment, sire,» répondirent-ils. «En
voilà un beau que votre Teigneux!»
Survint une nouvelle guerre. Le prince envoya sa femme demander pour lui
au roi la permission de se mettre en campagne. Puis, s'étant rendu au
bois sur le cheval à trois jambes, il mit ses habits dorés, monta sur
Bayard, et partit pour la guerre, encore plus beau que la première fois.
Il gagna la bataille, et le tortu et le bossu, qui regardaient de loin,
disaient: «Ah! le bel homme! le vaillant homme!--Ah! sire,» dirent-ils
au roi, «si vous aviez vu le vaillant homme qui a gagné la
bataille!--Hélas!» dit le roi, «que n'ai-je encore ma plus jeune fille!
je la lui donnerais bien volontiers... Mais avez-vous vu le
Teigneux?--Non vraiment, sire. En voilà un beau que votre Teigneux!»
Il fallait encore deux pots d'eau de la reine d'Hongrie pour achever la
guérison du roi. Le prince fit demander au roi la permission de se
mettre en campagne, et s'en alla au bois sur le cheval à trois jambes.
Il trouva les deux pots près de Bayard; il les prit, puis il repartit.
En passant devant une auberge, il y vit ses deux beaux-frères qui
étaient à rire et à boire. «Eh bien!» leur dit-il, «vous n'allez pas
chercher l'eau de la reine d'Hongrie?--Non,» répondirent-ils; «à quoi
bon? En aurais-tu par hasard?--Oui, j'en rapporte deux pots.--Veux-tu
nous les vendre?--Je veux bien vous les céder, si vous me donnez vos
pommes d'or.--Qu'à cela ne tienne! les voilà.»
Le prince prit les pommes d'or, et ses beaux-frères allèrent porter au
roi l'eau de la reine d'Hongrie. «Avez-vous vu le Teigneux?» leur
demanda le roi.--«Non vraiment, sire,» répondirent-ils. «En voilà un
beau que votre Teigneux!»
Bientôt après, le roi eut de nouveau à soutenir une guerre. Le prince se
rendit au bois, comme les fois précédentes, sur le cheval à trois
jambes. Arrivé là, il mit ses habits dorés, avec lesquels il avait
encore meilleur air qu'auparavant, monta sur Bayard et partit. Il gagna
encore la bataille. Comme il s'en retournait au galop, le roi, qui cette
fois assistait au combat, lui cassa sa lance dans la cuisse afin de
pouvoir le reconnaître plus tard.
De retour dans le bois, Bayard dit à son maître: «Prince, je suis prince
aussi bien que vous: je devais rendre cinq services à un prince.
Voulez-vous partir avec moi? Mais maintenant où est mon royaume, où est
tout ce que je possédais?» Le prince le laissa partir seul, et revint au
château sur le cheval à trois jambes.
Le roi fit publier partout que celui qui avait gagné la bataille
recevrait une grande récompense. Beaucoup de gens se présentèrent au
château après s'être cassé une lance dans la cuisse; mais on n'avait pas
de peine à reconnaître que ce n'était pas la lance du roi.
Cependant le prince était arrivé chez lui, et sa femme avait envoyé
chercher un médecin pour retirer la lance. Le roi vit entrer le médecin;
comme celui-ci restait longtemps, il entra lui-même et reconnut sa
lance; il ne savait comment expliquer la chose. Le prince lui dit:
«C'est moi qui ai tout fait. La première fois, j'ai trouvé les trois
pots d'eau de la reine d'Hongrie près de mon cheval; je les ai cédés à
mes beaux-frères moyennant cent coups d'alène que je leur ai donnés dans
le derrière. La seconde fois, ils m'ont donné leurs pommes d'or pour
avoir les deux autres pots.»
Le roi fit alors venir le tortu et le bossu: «Eh bien!» leur dit-il, «où
sont vos pommes d'or?--Nous ne les avons plus.» On leur donna à chacun
un coup de pied et on les mit à la porte. On fit la paix avec le père du
prince, et tout le monde fut heureux.
REMARQUES
C'est principalement par leur introduction que diffèrent entre eux les
contes de cette famille. On peut, sous ce rapport, les classer en
plusieurs groupes. Nous examinerons d'abord les contes dont
l'introduction se rapproche le plus de celle du nôtre.
* * *
Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 20), un prince, chassé de
son royaume, entre au service d'un certain homme. Son maître lui
commande de donner de la viande à une jument, du foin à un ours; puis il
part en voyage, après avoir défendu au jeune homme d'ouvrir une certaine
porte. Le prince, tout au rebours de ses instructions, donne le foin à
la jument et la viande à l'ours. Il ouvre la porte de la chambre
interdite; il y voit un petit lac, il s'y baigne. Quand il sort, la
jument lui dit que ses cheveux sont devenus d'or. Le prince effrayé ne
sait que faire. La jument lui dit de prendre un peigne, des ciseaux et
un miroir et de s'enfuir avec elle. Quand le maître les poursuit, le
peigne, jeté derrière les fugitifs, devient une haute haie; les ciseaux,
une épaisse forêt remplie d'épines; le miroir, un grand lac. Le prince
couvre ses cheveux d'un bonnet et entre au service d'un roi. (Suit une
seconde partie analogue à celle de notre conte.)
Plusieurs contes de cette famille, recueillis dans le Holstein, en
Norwège, en Laponie, en Lithuanie, dans le pays basque, en Roumanie,
font également entrer le héros au service d'un personnage mystérieux (un
diable, dans le conte basque, un géant, dans le conte lapon), ou de
trois fées (dans le conte roumain).--Le conte norwégien (Asbjoernsen, t.
I, p. 86), le conte lapon (nº 6 des contes lapons, publiés en 1870 dans
la revue _Germania_) et le conte roumain (_Roumanian Fairy Tales_, p.
27) ont le détail de la chambre défendue. Le héros du conte norwégien
plonge le doigt dans un grand chaudron de cuivre qui bout tout seul, et
son doigt devient tout doré; il l'enveloppe d'un linge, comme le héros
du conte lorrain. Plus tard, le cheval qu'il trouve dans une des
chambres où il ne doit point pénétrer, et auquel il donne à manger, lui
dit de se baigner dans le chaudron, et il en sort bien plus beau et plus
fort qu'auparavant. (Il n'est point parlé de cheveux dorés.)--Dans le
conte lapon, le géant défend à son valet d'aller dans l'écurie; le jeune
homme y va, et il y trouve un cheval qui lui donne des conseils.--Dans
le conte roumain, la chambre défendue contient un bassin où, tous les
cent ans, coule une eau qui rend tout d'or les cheveux du premier qui
s'y baigne. Sur le conseil de son cheval ailé, don d'un ermite son père
adoptif, le jeune homme se baigne dans le bassin, prend dans une armoire
un paquet de vêtements et s'enfuit à toute bride.--Dans le conte
lithuanien (Leskien, nº 9) et dans le conte basque (Webster, p. 111), il
n'y a point de chambre défendue: c'est pendant que le jeune homme est
dans l'écurie que le cheval l'engage à s'enfuir avec lui. Dans le conte
lithuanien, le cheval lui dit de s'oindre auparavant les cheveux d'un
certain onguent, et les cheveux du jeune homme deviennent de diamant.
Dans le conte basque, le cheval les lui fait devenir tout
brillants.--Dans le conte du Holstein (Müllenhoff, p. 420), ce détail
manque.
Tous ces contes, excepté le conte roumain, ont l'épisode de la poursuite
et des objets jetés (le conte basque est altéré sur ce dernier point).
Dans le conte lapon, par exemple, un morceau de soufre devient une
grande eau; une pierre à fusil, une montagne; un peigne, une forêt
impraticable[178].
[178] Trois contes, l'un de la Basse-Bretagne (_Koadalan_, dans la
_Revue celtique_ de mai 1870), l'autre, catalan (_Rondallayre_, III,
p. 21; comparer III, p. 103), le troisième, portugais (Braga, nº
11), présentent cette même introduction, mais diffèrent ensuite
complètement des contes de cette famille.
Dans un conte grec d'Epire (Hahn, nº 45), cette forme d'introduction est
un peu modifiée: Un prince, fuyant la maison paternelle, entre dans un
château où il est accueilli par un _drakos_ (sorte d'ogre), qui le
traite comme son fils. Ici, outre la chambre défendue, nous retrouvons
le curieux épisode des deux animaux, que nous avons rencontré dans le
conte du Tyrol italien. En pénétrant dans la chambre, le prince y voit
un cheval d'or et un chien d'or: devant le cheval, il y a des os; devant
le chien, du foin. Il donne le foin au cheval et les os au chien. Les
deux animaux l'assurent de leur reconnaissance[179]. (Vient ensuite la
fuite du héros sur le cheval et la poursuite, arrêtée par les trois
objets que le héros a emportés, d'après le conseil du cheval. Le reste
du conte se rapporte à un autre thème.)
[179] Comparer, pour cet épisode des deux animaux, l'introduction
d'un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 38) et celle d'un conte
albanais (G. Meyer, nº 5), qui se termine brusquement après la
poursuite. Comparer aussi l'introduction, tout à fait du même genre,
d'un conte corse intitulé _le Petit Teigneux_ (Ortoli, p. 108), qui
présente, sous une forme extrêmement altérée, une partie des thèmes
dont se compose notre _Prince et son Cheval_.--Le service rendu aux
animaux se retrouve, tout à fait sous la même forme, dans des contes
orientaux. Nous citerons d'abord un conte syriaque de la Mésopotamie
(Prym et Socin, nº 58), sur lequel nous aurons occasion de revenir
dans ces remarques. Là, un jeune prince, qu'un démon a emmené chez
lui, dans le monde inférieur, ouvre, pendant l'absence de ce démon,
une des chambres du château. Il y trouve un cheval et un lion:
devant le cheval, il y a de la viande; devant le lion, du foin. Un
autre jeune homme, que le prince a fait sortir d'un cachot où le
démon le tenait enchaîné, conseille au prince de donner le foin au
cheval et la viande au lion. Le prince le fait, et, par
reconnaissance, le cheval ramène les deux jeunes gens à la surface
de la terre.--Le même trait figure dans un conte indien d'un autre
type, recueilli dans le Pandjab (_Indian Antiquary_, août 1881,
conte nº 9): Les gardiens d'une cage renfermant un oiseau dans
lequel est la vie d'un _djinn_, sont un cheval et un chien. Devant
le cheval, il y a un tas d'os; devant le chien, une botte d'herbe.
Si quelqu'un donne à l'un ce qui est devant l'autre, les deux
animaux le laisseront passer, par reconnaissance.--Comparer encore
un passage d'un conte arabe d'Egypte (Spitta-Bey, nº 11, p. 143), où
les deux animaux sont un chevreau et un chien, attachés devant le
palais où se trouve une certaine rose merveilleuse.
* * *
Un autre groupe de contes de cette famille ne diffère de ce premier
groupe, pour l'introduction, que par un seul trait: le héros a été
promis, avant sa naissance, par son père à un magicien qui l'emporte
dans son château. Dans plusieurs de ces contes,--conte du Tyrol
allemand (Zingerle, II, p. 198), conte autrichien (Vernaleken, nº 8),
contes petits-russiens (Leskien, p. 538, 541), conte portugais du Brésil
(nº 38),--le père a pris envers le magicien un engagement dont il ne
comprend qu'ensuite la portée. Dans les autres,--conte tchèque (Leskien,
p. 539), conte italien de Sora (_Jahrbuch für romanische und englische
Literatur_, _VIII_, p. 253), conte italien des Abruzzes (Finamore, nº
17), conte grec moderne d'Epire (Hahn, II, p. 197), conte albanais déjà
mentionné (G. Meyer, nº 5),--le jeune homme a été promis au magicien, en
connaissance de cause, par son père qui, à ce moment, était sans enfants
et qui désirait en avoir. Ainsi, dans le conte tchèque, un roi sans
enfants promet à un chevalier noir que, si sa femme met au monde des
jumeaux avec une étoile d'or et une étoile d'argent sur le front, il lui
en donnera un. Dans le conte de Sora, un homme sans enfants rencontre un
magicien qui lui dit qu'il aura un fils, à condition qu'il lui amène
l'enfant à cette même place, quand l'enfant aura un an et trois mois.
Un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, nº 9), appartient à ce
groupe, mais il a ceci de particulier que l'homme (le diable, en
réalité) qui doit venir prendre l'enfant quand celui-ci aura tel âge, a
été son parrain.
Nous avons dit que, dans ce second groupe, nous retrouvons les mêmes
éléments d'introduction que dans le premier groupe, étudié tout à
l'heure: chambre défendue, cheval qui donne des conseils au héros,
chevelure devenue d'or, poursuite avec objets jetés. L'un des deux
contes petits-russiens (Leskien, p. 541) donne à l'un de ces épisodes
une forme assez curieuse. Le héros entre dans une maison où il lui a été
défendu d'aller: là est un cheval à crinière de cuivre, attaché à un
pilier de cuivre et enfoncé jusqu'aux genoux dans du cuivre. Ce cheval
dit au jeune homme de mettre les pieds là où étaient ses pieds, à lui
cheval. Le jeune homme l'ayant fait, ses pieds deviennent de cuivre, et
il se sent aussitôt une telle force que, d'un coup de poing, il renverse
la muraille qui sépare le cheval de cuivre d'un cheval d'argent et celle
qui sépare ce dernier d'un cheval d'or. Chez le cheval d'argent, les
mains du jeune homme deviennent d'argent; chez le cheval d'or, sa tête
devient toute dorée. Il s'enfuit sur le cheval d'or. Les trois chevaux
lui disent de se faire un bonnet, des gants et des souliers avec des
lanières, pour cacher ses cheveux, ses mains et ses pieds, et de se
présenter chez le roi, en répondant à toutes les questions: «Je ne sais
pas»[180].
[180] Comparer un conte très particulier de cette même famille,
recueilli dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 15): Un
jeune berger voit un jour un arbre si beau et si grand qu'il a
l'idée d'y grimper. Il arrive dans un pays tout de cuivre; il casse
à un arbre une branche de cuivre, puis se baigne les pieds dans une
fontaine de cuivre: aussitôt ses pieds deviennent comme de cuivre.
Il monte encore plus haut sur l'arbre et arrive dans un pays
d'argent; là ses mains deviennent d'argent. Plus haut encore, dans
un pays d'or, sa chevelure devient d'or. Il redescend sur la terre
et entre comme marmiton chez le cuisinier du roi: il garde toujours
ses souliers, ses gants et son chapeau et passe pour teigneux.--On
serait infini si l'on voulait comparer, détail par détail, les
ressemblances qui existent entre tels et tels contes de cette
famille. Ainsi, dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, nº
28), dont nous parlerons plus bas, le héros doit répondre à toutes
les questions: «Qui sait?» comme le héros du conte petit-russien
répond: «Je ne sais pas.» (Comparer le conte russe nº 4 de la
collection Dietrich et le conte hongrois nº 8 de la collection
Gaal-Stier.)
Aux deux groupes de contes indiqués ci-dessus nous pouvons rattacher un
conte du Tyrol allemand (Zingerle, nº 32) et un conte du «pays saxon» de
Transylvanie (Haltrich, nº 11). Dans le premier, le héros est au service
d'une vieille qui lui ordonne d'entretenir le feu sous un certain
chaudron, sans jamais regarder dedans, non plus que dans un certain
coffret. Au bout de deux ou trois ans, il cède à la curiosité; il
soulève le couvercle du chaudron, et, n'y voyant rien, il plonge le
doigt dedans: aussitôt son doigt devient doré; il se le bande. La
vieille, furieuse, le met à la porte en lui lançant le chaudron: les
cheveux du jeune homme en deviennent tout dorés; il se les couvre d'une
écorce. Un petit livre magique, trouvé dans le coffret, lui procure plus
tard, dans l'épisode de la guerre, un bon cheval, une bonne épée et de
riches habits.--Dans l'autre conte, le vieillard que sert le héros est
bienveillant, ce qui modifie complètement l'introduction.
* * *
En dehors des contes de ce type, beaucoup de contes tout différents
renferment l'épisode de la poursuite et des objets magiques. On peut
mentionner un conte allemand (Grimm, nº 79), un conte hongrois
(Erdelyi-Stier, nº 4), un conte roumain de Transylvanie (revue
l'_Ausland_, année 1856, p. 2121), un conte allemand du même pays
(Haltrich, nº 37), un conte des Tsiganes de la Bukovine (Mémoires de
l'Académie de Vienne, t. 23, 1874, p. 327), un conte grec moderne (Hahn,
nº 1), un conte italien de Rome (Busk, p. 8), un conte sicilien
(Gonzenbach, nº 64), un conte catalan (_Rondallayre_, I, p. 46), un
conte irlandais (Kennedy, II, p. 61), un conte islandais (Arnason, p.
521), un conte finnois (_Goettingische Gelehrte Anzeigen_, 1862, p.
1228), un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 60),
etc.
* * *
Divers contes, toujours de la même famille que le nôtre, et qui ont été
recueillis en Allemagne, dans la région du Mein (Grimm, nº 136), en
Danemark (Grundtvig, I, p. 228), dans le Tyrol allemand (Zingerle, I, nº
28), dans la Flandre française (Deulin, II, p. 151), dans le pays basque
(Webster, p. 22), ont une introduction toute particulière. Voici, par
exemple, celle du conte danois: Un roi a pris un «homme des bois» et l'a
fait enfermer dans une cage. En partant pour la guerre, il confie la
clef de la cage à la reine, en faisant serment que quiconque laisserait
l'homme des bois s'échapper le paierait de la vie. Un jour, en jouant,
le fils du roi, âgé de sept ans, envoie sa boule d'or dans la cage.
L'homme des bois lui dit qu'il ne la lui rendra que si l'enfant vient
lui-même la chercher, et il lui enseigne le moyen de dérober la clef de
la cage à la reine. La porte ouverte, l'homme des bois disparaît en
donnant au prince un sifflet: si jamais le prince est en danger, il
n'aura qu'à siffler, et l'homme des bois accourra à son secours. Le roi
étant de retour, le prince se dénonce lui-même, et le roi le fait
conduire dans un endroit sauvage, où il devra sûrement périr. Le prince
appelle l'homme des bois, qui le conduit dans son château où il
l'instruit dans tous les exercices du corps. Au bout de sept ans, il lui
dit de plonger sa tête dans une certaine fontaine, et les cheveux du
jeune homme deviennent d'or. L'homme des bois l'envoie alors chercher
fortune dans le monde. Le prince entre au service d'un roi comme garçon
jardinier; selon la recommandation de l'homme des bois, il couvre ses
cheveux d'or d'un bonnet et se fait passer pour teigneux[181].--Dans le
conte allemand, c'est par inadvertance que le jeune garçon laisse ses
longs cheveux plonger dans une fontaine d'or que l'«homme sauvage» lui
a ordonné de garder. (Comparer le conte flamand.)--Dans le conte
tyrolien et dans le conte basque, il n'y a ni fontaine d'or ni cheveux
dorés[182].